Le recrutement en France.

Le système de recrutement adopté dans un pays est la base de toute son organisation militaire, puisque c'est le recrutement qui fournit les éléments essentiels de l'armée. Un projet de loi destiné à établir le nôtre sur des bases fixes et définitives vient d'être adopté avec des modifications par la Chambre des Pairs.

L'engagement volontaire à pris d'argent, conséquence d'une civilisation politique désormais arriérée, est devenu insuffisant et impraticable. La loi le proscrit comme un principe d'avilissement pour l'armée. Il est encore employé en Angleterre, parce que l'armée, simple instrument de domination extérieure, n'y a qu'une importance secondaire; mais là même on a été obligé d'instituer pour la défense du sol une milice recrutée par la voie du sort. L'obligation du tous les membres de la société de concourir à sa défense, condition nécessaire de la théorie politique qui fait de l'État la chose de tous et donne à tout homme une patrie, est universellement reconnu en Europe.

En Russie, les serfs, choisis arbitrairement pour le métier de soldats, servent vingt-cinq années, au bout desquelles ils ont, pour récompense, la qualité d'hommes libres et des emplois subalternes dans l'administration et surtout dans la police. L'armée est ainsi composée en grande majorité de vieux soldats. Elle coûte peu, parce que les denrées de première nécessité sont abondantes en Russie comme dans tous les pays neufs, et parce que les besoins d'un peuple de serfs sont bornés. On a calculé, en effet, qu'un fantassin anglais coûtait autant à entretenir que deux fantassins français, trois prussiens et dix russes. D'ailleurs, d'une portion de ces hommes voués pour leur vie au métier des armes, on a formé des colonies militaires qui, livrées à la culture se nourrissent et s'entretiennent elles-mêmes, et sont prêtes comme les tribus cosaques à se lever en armes au premier signal.

Le système de la Prusse est tout différent. Tout homme y est, de droit, soldat pour toute sa vie. Mais le service dans l'armée active n'est que de cinq années. Les soldats en passent trois seulement en service actif sous les drapeaux, et les deux dernières en congé, en réserve, à la disposition du gouvernement, mais dans leurs foyers. Le sort désigne ceux qui doivent faire partie de l'armée; mais lorsque des jeunes gens de vingt-un ans paraissent n'avoir pas atteint tout le développement physique dont ils sont susceptibles, on les renvoie au tirage de l'année suivante, puis à une autre encore, et ainsi de suite jusqu'à ce qu'ils aient atteint l'âge de vingt-cinq ans. Aucun remplacement n'est permis, et l'on a vu les fils mêmes du roi monter la garde comme soldats à la porte du palais de leur père. Seulement les volontaires qui s'arment et s'équipent eux-mêmes ne sont tenus qu'à une année de service dans les corps de tirailleurs et de chasseurs. Ainsi font les étudiants des Universités. La charge du service, par cette répartition égale sur tous, se trouve singulièrement allégée, et, pour la rendre encore moins onéreuse, les régiments sont cantonnés chacun dans un district spécial où il reste toujours et qui fournit à son recrutement; de sorte que les soldats ne s'éloignent pas de leur pays natal, de leurs foyers, de leurs intérêts ou de leurs travaux.

Au sortir de l'armée on entre pour sept ans dans la landisher du premier ban, dont font partie, d'ailleurs, jusqu'à l'âge de trente-deux ans, tous les hommes propres à la guerre qui n'ont pas été incorporés dans l'armée de ligne. Ce premier ban landisher est une véritable armée de réserve, pourvue d'une organisation complète, qui diffère de celle de l'armée active en cela seulement, que l'infanterie, la cavalerie et l'artillerie sont réunies dans les mêmes régiments, devenus ainsi des espèces de légions romaines. Elle est formée en divisions et entre avec l'armée de ligne dans l'organisation permanente des corps d'armée. Les divers corps dont elle est composée se rassemblent tous les ans, au printemps ou à l'automne, dans des camps de manoeuvres, pour conserver leur instruction et se former aux habitudes guerrières. Mais cette armée citoyenne, commandée par des officier» au choix desquels elle concourt, reste dans ses foyers, ne coûtant rien au trésor, sinon pendant le temps des manoeuvres, et sauf 500,000 francs employés à l'entretien d'un état-major peu nombreux. Une seconde réserve, disponible aussi en temps de guerre, consiste dans la landisher du second ban, formée des citoyens de trente-deux à quarante ans qui ont servi dans l'armée ou dans la landisher, et présente encore, de l'avis des militaires les plus éclairés, toute la consistance d'une armée véritable. Tout cela fait un ensemble d'environ 600,000 hommes organisés, sans parler de la landsturm, ou levée en masse, composée de tous les autres citoyens valides de dix-sept à cinquante ans. A la fin de 1825, on comptait, au total, un million d'hommes exercés et soumis au service militaire. Pour obtenir ces immenses résultats, la Prusse n'a besoin d'avoir sur pied que 100,000 soldats, que 6,000 officiers, et ne dépense que 78 millions, quoique les officiers soient mieux payés que chez nous.

Le système adopté en France nous force, au contraire, à tenir toujours sur pied 350,000 hommes, et en cas de guerre nous n'avons pour renforcer cette armée que 130,000 hommes au plus, composés en partie des soldats en congé illimité, mais aussi en grande partie de conscrits qui n'ont pas été appelés sous les drapeaux, c'est-à-dire d'hommes tout-à-fait étrangers aux armes. Ainsi, avec 31 millions d'habitants, la France arrive péniblement et très imparfaitement au pied de guerre de 500,000 hommes, que la Prusse peut atteindre avec sa population de 14 millions. Le mode de recrutement est cependant bien rigoureux. Lorsque des 300,000 conscrits environ dont se compose la classe de chaque année, on a retranché ceux qui sont dispensés du service pour cause d'exemption légale, pour défaut de taille, faiblesse physique ou infirmités, ceux qui restent soumis à la grande épreuve voient leurs destinées jetées aux chances d'une loterie qui n'offre pas un bon numéro sur deux. Au sortir de la salle du tirage les fortunes les plus diverses vont commencer pour eux. Les heureux, une moitié à peu près, rendus à l'indépendance, vont se livrer en paix et sans distraction aux travaux de leur état, aux plaisirs de la jeunesse, aux joies de la famille. Les autres quittent le foyer domestique pour errer de caserne en caserne dans des lieux où nulle affection ne les attend, interrompent leur carrière, compromettent tout leur avenir, perdent quelquefois tout leur bonheur, voient enfin leurs plus belles années vouées à une vie pauvre, dure, monotone. Arrachés à la juridiction tutélaire des lois civiles, ils subissent le despotisme nécessaire d'une discipline inexorable, le joug de l'obéissance passive et l'empire de rigoureux devoirs qui souvent révoltent la conscience, dans cet isolement, plus de guide ou d'appui pour leur moralité, plus de secours dans leurs dénûments et leurs erreurs, et, à la moindre faute, de terribles châtiments qui les flétrissent lorsqu'ils ne leur arrachent pas la vie. Je ne parle pas des dangers de toute espèce qui les environnent, et parmi lesquels ceux du champ de bataille ne comptent pas, pour ainsi dire, voilés qu'ils sont par l'enthousiasme et entourés d'une auréole de gloire. Et quelle récompense, quelle indemnité de tant de sacrifices? aucune. Bien plus, cet homme dont on a ainsi dérangé toute l'existence, dès qu'on n'a plus un besoin présent de son service, on le renvoie cher lui sans solde, sans moyen de subsistance et d'entretien, et dans l'impossibilité d'entreprendre aucun état, puisqu'il est toujours soldat, et peut, à tout moment, être rappelé sous les drapeaux.

Certes, cette répartition, par l'aveugle caprice du sort, de conditions si inégales entre elles, sans être injuste au fond, puisque tous en courent également la chance, est cependant d'une équité très imparfaite et un peu barbare; le seul correctif à ce défaut est la faculté du remplacement, qui offre elle-même des inconvénients bien graves. D'abord elle choque l'égalité en donnant à la richesse le privilège d'exempter des devoirs personnels les plus pénibles. Est-il bien juste qu'une différence de quelques écus assure à l'un l'indépendance, impose à l'autre le sacrifice de sa jeunesse et peut-être de sa vie? D'ailleurs le remplacement altère le caractère national et civique de l'armée. La moralité très inférieure des hommes qu'il appelle dans ses rangs y multiplie les méfaits, y porte la corruption en bannit l'honneur, nerf de toute bonne armée, rend enfin nécessaire le maintien d'un régime pénal dont la barbarie choquante pour nos moeurs est une véritable cruauté à l'égard des autres soldats. En effet, tandis que sur cent quarante-deux jeunes soldats, appelés par la loi il n'y a d'ordinaire qu'un condamné, il y en a un sur cinquante-neuf remplaçants. Le mal s'est accru surtout depuis que des sociétés de spéculateurs, ressuscitant sous des formes moins hideuses les infâmes racoleurs d'autrefois, se sont mis à accaparer dans tout le pays les hommes à vendre, pour en faire le commerce. Le projet de loi présenté en 1811 attaquait le mal dans sa racine en interdisant les compagnies de remplacement, La Chambre des Députés crut que c'était entraver l'exercice d'un droit. Le projet actuel, rédigé d'après l'avis d'une commission choisie dans les deux Chambres, cherche à atteindre indirectement le même but en exigeant pour chaque remplacement un contrat authentique et le versement du prix dans une caisse publique. Par là on gêne cette espèce de remplacement en masse qui s'opérait par l'intermédiaire des compagnies; on prévient aussi les fraudes trop fréquentes dont étaient victimes les remplaçants; enfin, on leur procure pour leur pécule un placement sûr, qui est une garantie de moralité.

Une disposition plus importante de ce projet de loi est celle qui porte à huit ans au lieu de sept la durée du service militaire. Ces huit ans ne devant même courir que du mois de juillet, époque de l'arrivée sous les drapeaux du contingent de chaque année, c'est en réalité dix-huit mois de plus. Cette innovation est sans doute nécessaire pour donner quelque valeur à notre système d'organisation militaire, puisque l'on renonce définitivement au système des réserves à la prussienne. Ces huit ans de service mettent à la disposition du gouvernement huit contingents entiers. Or, chaque contingent annuel étant toujours supposé de 80,000 hommes, comme sur ces 80,000, déduction faite des hommes reconnus incapables, des exemptés et des conscrits destinés à la marine, il n'en arrive guère réellement que 65,000 à l'armée de terre; comme il faut encore en déduire les pertes éprouvées pendant la durée du service, les huit contingents réunis ne font pas plus de 150,000 hommes mis à la disposition du gouvernement. Ajoutez-y environ 90,000 hommes qui ne proviennent pas des appels, savoir, les officiers, la gendarmerie, les vétérans, les engagés, etc., vous trouverez un effectif de 5 à 600,000 hommes pour le pied de guerre. On arriverait à 600,000 hommes complets en portant la durée du service à neuf ans pleins, comme il a été proposé dans la discussion à la Chambre des Pairs. Nous pensons, pour notre part, qu'il en faudra venir là afin d'assurer au système actuel son plein et entier effet; mais nous espérons qu'alors on trouvera le moyen d'indemniser les citoyens sur qui tombera une charge si lourde, soit par des avantages civils, soit, tout au moins, par des honneurs et des marques de distinction, qui devraient être acquis de droit à tout homme ayant honorablement fourni son temps de service.

Un article du projet de gouvernement, que la Chambre des Pairs a repoussé et qui a été abandonné par le ministère de la Guerre, ordonnait que le contingent tout entier de chaque année serait appelé sous les drapeaux. L'établissement de cette règle avait pour but défaire que tous les hommes dont se compose la réserve eussent, avant d'y entrer, reçu pendant deux ou trois ans l'instruction militaire; de sorte qu'au moment où on les appellerait pour porter l'armée au pied de guerre, on trouvât en eux des soldats tout faits et non des conscrits qu'il faut drosser à grands frais presque sous le feu de l'ennemi, comme cela est arrivé en 1810. On a fermé les yeux sur les avantages de ce projet parce qu'il obligeait à ne garder les soldats d'infanterie que trois ans au service actif, ce qui ne permettrait pas, dit-on, de leur inculquer assez profondément l'esprit de corps et les laisserait trop citoyens. Le gouvernement conservera donc la faculté de laisser dans leurs foyers une partie des jeunes soldats de chaque contingent annuel, et de délivrer des congés illimités quand et à qui il voudra.

Napoléon avait rêvé pour la France une organisation militaire bien différente. Il voulait classer toute la population virile en plusieurs bans destinés à se lever successivement pour la défense du pays, il espérait ainsi réduire considérablement le chiffre de l'armée permanente en augmentant dans une égale proportion la force défensive de la nation. L'armée devait, selon lui, devenir une sorte de haute école où tous auraient reçu, en quelque sorte, le baptême civique, et dans le sein de laquelle chacun aurait trouvé à continuer ses études, son apprentissage ou sa profession; l'organisation industrielle aurait marché avec l'organisation guerrière. Si quelque chose se rapproche de ces idées, c'est l'organisation de l'armée prussienne et non celle de notre force militaire.

Quelques mots, pour terminer, sur un point trop peu étudié jusqu'à présent. On s'est justement inquiété du tort que l'entretien des armées permanentes cause à la richesse, à l'industrie, à la civilisation d'un peuple, mais fort peu du préjudice qu'éprouvent souvent sans nécessité les citoyens privés, par le service militaire, de s'employer utilement pour eux et pour la société. Ce préjudice est grand, car ces hommes ne perdent pas seulement le temps consacré au service, mais leur aptitude au travail, leurs chances d'emploi et les années de leur vie les plus importantes pour se créer une carrière. Il est surtout injustifiable, puisqu'alors aucune compensation n'y est attachée, à l'égard des soldats qu'on renvoie chez eux en disponibilité, sans solde, sans moyens de subsistance assurés et dans une situation précaire qui ne leur permet pas de tirer bon parti d'eux-mêmes. L'application de l'armée aux travaux publics est un moyen tout-à-fait insuffisant pour corriger ce mal. D'ailleurs, assujétir à des travaux de manoeuvres des hommes de conditions et d'aptitudes diverses, c'est changer leur service en esclavage. Il faut donc en venir à l'idée émise par Napoléon, d'établir au sein de l'armée des corporations de travailleurs, des ateliers pour toutes les branches de l'activité humaine, où soldats et officiers trouveraient l'emploi de leurs talents, de leur activité, de leurs facultés. Ce serait, tout en complétant l'organisation de l'armée, commencer par les moyens les plus avantageux cette organisation générale du travail qu'appellent aujourd'hui tous les esprits prévoyants et progressifs.