L'ENCEINTE.

L'enceinte de Paris est composée d'une rue militaire, d'un rempart, d'un fossé et d'un glacis.

Supposons une section faite perpendiculairement à la face de la muraille, nous aurons la figure ci-dessous.

La ligne A B est supposée l'élévation du terrain naturel, aa est la rue militaire qui règne tout autour de l'enceinte; cette rue a 5 mètres de chaussée et 2 mètres d'accotement, elle est macadamisée et pavée en certains endroits; des plantations d'arbres en feront un boulevard unique pour son étendue. L'ensemble des terrassements abcdefghik est ce qu'on appelle le rempart; on y distingue: bc le terre-plein; il se lie avec le terrain naturel par un talus que l'on nomme le talus intérieur, de et fg sont des gradins ou banquettes sur lesquelles se tiennent les soldats qui font la fusillade.

a1 a2 rue militaire. k l Escarpe.
a b Talus intérieur. m n cunette
b c Terre-plein. o p Contrescarpe.
a b c f g Banquette, p q Glacis.
h i Plongée.
j k Talus extérieur.]

Lorsqu'on se sert d'artillerie, on met de niveau les deux banquettes, soit que l'on veuille tirer à embrasure, c'est-à-dire à travers le parapet entaillé, ou bien à barbette par-dessus la plongée.

Pièce tirant à embrasure. Pièce tirant à barbette.

Nous venons de parler de plongée, de parapets que nous ne connaissons pas encore. Le parapet est cette masse de terre g h i k qui met à couvert le défenseur de la place; elle doit résister au canon; on lui donne pour cela 6 mètres d'épaisseur, Quant à la plongée, c'est l'inclinaison h i, elle est au 6°, c'est-à-dire que le point i se trouve de 1 mètre moins élevé que le point h. Cette inclinaison laisse un champ suffisant à l'arme du soldat. i k est le talus extérieur; le petit espace k l, la berme. Toutes ces terres sont soutenues par un revêtement en maçonnerie qui règne dans tout le développement de l'enceinte; sa hauteur est de 10 mètres, son épaisseur moyenne de 3 mètres 50 centimètres. De 5 en 5 mètres il est renforcé par des massifs de maçonnerie qui entrent de 2 mètres dans les terres du parapet, et que l'on nomme contre-forts. Intérieurement, ce mur s'élève perpendiculairement à l'extérieur, il a une légère inclinaison qui lui donne plus de solidité; construit en moellons ordinaires et mortier hydraulique, il est revêtu d'un parement en meulière de 1 mètre d'épaisseur, et couronné d'une tablette en pierre de taille faisant saillie; les chaînes d'angles saillants sont aussi en pierre de taille; sur la face intérieure! un enduit le défend de l'humidité, et une chape en mastic bitumeux le préserve des filtrations de la pluie.

La ligne formée par la tablette, s'appelle la magistrale; la face extérieure du revêtement, l'escarpe.

Le fossé a 15 mètres de largeur; au milieu se trouve un autre petit fossé de 1 mètre 50 centimètres de largeur et de profondeur, qui sert à l'écoulement des eaux; c'est la cunette.

Par opposition à l'escarpe, l'autre paroi du fossé se nomme la contrescarpe; on a jugé inutile de la revêtir en maçonnerie, on a donc formé un talus à 45°.

En avant du fossé, le terrain est disposé de manière à couvrir les maçonneries de l'escarpe, à laquelle on pourrait, sans cette précaution, faire brèche de loin; et de telle sorte qu'un homme ne puisse s'y présenter sans être parfaitement vu des soldats placés derrière le parapet. Ce terrassement extérieur forme le glacis de la place.

Mais pourquoi ce rempart, au lieu de suivre une ligne continue, se trouve-t-il ainsi brisé systématiquement? Cette brisure est commandée par la nécessité de pouvoir du haut des murs en surveiller le pied dans toute son étendue. On conçoit, en effet, que du haut d'une muraille qui n'aurait ni rentrants ni saillants, le défenseur ne pourrait atteindre l'assiégeant qui aurait dépassé le point extrême de la plongée de ses projectiles, en sorte que celui-ci se trouvant à l'abri précisément contre le rempart même, pourrait facilement l'attaquer par la mine ou par tout autre moyen, et même planter des échelles, et monter à couvert jusqu'auprès de son ennemi avec tout l'avantage de l'impétuosité de t'attaque. Ces abris où les feux de la défense ne peuvent atteindre l'attaque, s'appellent des angles morts. Mais quand, par une habile disposition, une portion de fortification est vue par une autre de manière à ce qu'on ne puisse en approcher impunément, on dit que la seconde est flanquée par la première. C'est à éviter les angles morts et à se procurer de bons flanquements que consiste en partie la science de l'ingénieur.

Si donc le polygone A B C D était à fortifier, au lieu d'élever un rempart sur les lignes primitives AB, BC, CD, on lui ferait suivre le contour Aa, ab, bc, cd, dB, etc. L'ensemble des lignes Aa, ab, ac, cd, dB est ce qu'on appelle un front de fortification. Elles doivent remplir les confions suivantes:

A b doit parfaitement flanquer les lignes Bd, dc et une partie de bc; et réciproquement, dc doit flanquer Aa, ab et la partie de bc qui ne l'est pas par ab. De cette manière, le front entier n'offrira aucun angle mort à l'assaillant.

Une enceinte se composera d'une suite de fronts, et présentera ainsi une série de parties saillantes b'a'Aab, cdBef et reliées entre elles par les lignes bc, fh. Ces parties saillantes s'appellent des bastions; ces lignes, des courtines.

Le bastion est la partie la moins couverte de la fortification; c'est sur lui que se dirigeront les efforts de l'attaque. La courtine sera, au contraire, la partie la plus abritée; c'est sur elle que passeront les routes, que s'ouvriront les portes de la ville.

C'est sur les flancs que repose la sûreté de l'enceinte; les faces donnent des feux dans la campagne; pour éteindre ces feux, l'ennemi est obligé d'établir des batteries dans le prolongement même des flancs, afin de faire ricocher ses projectiles sur les pièces placées le long de ces faces. L'on voit de suite que plus l'angle du bastion sera obtus, plus il sera difficile d'en ricocher les faces; car il faudra d'autant plus reculer les batteries à ricochet pour les mettre hors de la portée des feux des bastions voisins. Aussi est-ce un axiome en fortification, qu'une suite de fronts en ligne droite est inattaquable. Nous nous sommes étendus sur ce principe, parce que c'est justement lui qui fait la force de l'enceinte de Paris, dont presque tous les fronts se développent suivant une ligne droite.

Les dimensions d'un front ne sont pas arbitraires. Pour que le point c flanque le saillant A du bastion, il ne faut pas que cette distance dépasse la portée des armes à feu. Si l'on prenait pour base la portée du canon, à la fin du siège, quand l'ennemi qui a fait brèche à côté du point A donne l'assaut, l'assiégé, dont toute l'artillerie a été démontée, n'aurait pour se défendre qu'un feu de mousqueterie impuissant. Si, au contraire, on se basait sur le fusil de munition, dont le tir à six cents mètres n'a plus de certitude, on aurait des courtines trop courtes, des bastions trop rapprochés, et la dépense s'augmenterait considérablement sans avantage. La base adoptée est la portée du fusil de rempart, gros fusil qui se tire avec un appui. Le support est un piquet que l'on fiche dans la plongée du parapet; dans sa tête est creusé un trou cylindrique pour recevoir le pivot du fusil. Ce fusil se charge par la culasse; son tir est exact de deux cents à six cents mètres; la balle peut ricocher jusqu'au double de cette dernière distance. On a donc donné à C A la longueur de deux cent cinquante mètres; c A s'appelle la ligne de défense. On comprend comment on peut déduire de la longueur de la ligne de défense et de la hauteur du parapet la grandeur des autres parties du front.

Nous pouvons maintenant faire le tour de l'enceinte sans rien rencontrer dont nous ne sachions le nom, la cause, l'effet.

Quels sont les points occupés par cette enceinte. Elle n'a pas moins de quatre-vingt-quatorze fronts; pour se faire une idée d'un pareil développement, qu'il suffise de savoir qu'à Metz, une des plus fortes places de France, il ne s'en trouve que vingt.

Sur la rive gauche on compte vingt-six bastions; l'enceinte commence à l'extrémité occidentale du parc de Bercy, s'étend en ligne droite jusqu'à Gentilly; là elle se contourne en une espèce de fer à cheval, puis reprend une direction rectiligne jusqu'à Montrouge, fait un coude et va tout droit ensuite aboutir à la Seine, en face le milieu du Point-du-Jour, après avoir ainsi enfermé Austerlitz, le Petit-Gentilly, le Petit-Montrouge, Vaugirard et Grenelle.

A mille mètres environ, plus en aval, reprend l'enceinte de la rive droite. Après avoir entouré le Point-du-Jour, elle longe le bois de Boulogne jusqu'à Sablonville, forme un rentrant à la porte Maillot; puis, donnant passage au chemin de la Révolte, s'infléchit jusqu'au milieu de l'angle formé par l'avenue de Clichy et l'avenue de Saint-Ourcq. A ce point elle Se dirige en ligne droite jusqu'au canal Saint-Denis; là elle tourne au sud-est. Arrivée au canal de l'Ourcq, elle court du nord au sud; aux prés Saint-Servais, deux de ses fronts reprennent la direction de l'ouest à l'est, mais elle la quitte à la hauteur de Romainville pour descendre en ligne droite jusqu'à Saint Mandé; alors elle fait un coude et va finir à la Seine, juste en face du pont où commence l'enceinte de la rive gauche.

La rive droite possède soixante-huit fronts qui enveloppent le Point-du-Jour, Auteuil, Passy, les Ternes, les Batignolles, Montmartre, la Chapelle, la Villette, Belleville, Ménilmontant, la Grande-Pinte et Bercy.

Cette enceinte laisse un passage à toutes les routes existantes, et l'on n'en compte pas moins de trente-cinq; en ces différents points le fossé est interrompu ainsi que le rempart. On a jugé inutile de construire des portes de ville. En cas de guerre, on ferait bien facilement les travaux nécessaires pour mettre ces trouées à l'abri de toute attaque. C'est dans cette prévision que le Gouvernement a fait l'acquisition d'une bande de terrain de 100 mètres de large et 250 de long, à droite et à gauche de chacune d'elles. D'autres emplacements marqués a sur le plan, ont aussi été achetés pour la formation des établissements militaires nécessaire au service de la place. Enfin, sur une zone de 250 mètres en avant la crête des glacis, il est défendu d'élever aucune construction. Si l'on compare cette enceinte aux anciennes murailles fortifiées qui ont entouré Paris; à la Cité (A) qui soutint contre les Normands le fameux siège de 885; à l'enceinte de Louis-le-Gros, en 1134 (B); à celles de Philippe-Auguste (C) en 1208, de Marcel (D) en 1356, de Louis XIII (E) en 1630, on est effrayé de trouver un pareil accroissement, et rependant l'esprit entrevoit sans peine l'époque où la ville ira toucher ces nouveaux remparts. A eux seuls ils offrent une défense très respectable; mais leur force est presque doublée par un système de forts qui forment comme une première enceinte dont ils ne seraient que le réduit.

(La suite à un prochain numéro.)