II.

LES FORTS.

Lorsque Vauban, sous Louis XIV, eut l'idée de fortifier Paris, ce grand homme comptait que la fortification de la capitale devait être établie sur d'autres bases que celles des places ordinaires. Au lieu d'une enceinte sur laquelle eussent été accumulés tous les moyens de défense connus, il pensait qu'il valait mieux envelopper la ville dans deux enceintes qui nécessiteraient deux attaques successives. La première de ces enceintes était, pour la partie méridionale, l'ancien mur de Philippe-Auguste, et, pour la partie du nord, le vieux mur de Charles V, augmenté par Louis XIII en 1631. La deuxième eût été portée considérablement en avant et serait passée juste par les points où se trouve actuellement celle qui s'élève sous nos yeux. Entre ces deux enceintes, on eût mis à couvert en temps de siège les nombreux troupeaux nécessaires à l'approvisionnement de la ville; cet approvisionnement de viandes fraîches est un des obstacles les plus difficiles à résoudre; puis l'ennemi, tenu éloigné du coeur de la ville, n'aurait pu, durant la première partie du siège, agir sur l'esprit des habitants par ses bombes et ses projectiles incendiaires.

C'est cette pensée de Vauban qui a été mise à exécution par la construction des seize forts qui environnent Pans. L'immense développement de la ville ne pouvait permettre de songer à établir une seconde enceinte au delà de la première; une ceinture de forts habilement disposés, suivant les accidents du terrain, y supplée complètement.

Quelque forte, quelque audacieuse qu'on suppose une armée ennemie, jamais elle n'osera s'aventurer à venir faire le siège de l'enceinte en passant entre les forts, sans s'en être préalablement emparée; mais, d'un autre côté, il n'est pas à présumer qu'elle cherchât à en prendre plus de trois ou quatre, ce qui lui serait nécessaire pour arriver au point qu'elle aurait choisi pour son attaque. Admettant qu'elle fût assez puissante pour enlever tous ceux de la rive sur laquelle elle se présenterait, ce qui serait le maximum de ses efforts, elle se garderait bien de hasarder un passage de rivière qui lui ferait diviser ses forces et l'exposerait à une ruine infaillible. Il restera donc encore un grand espace libre et à l'abri de toute insulte entre les forts non enlevés et l'enceinte pour les parcs des troupeaux de l'approvisionnement. Maître d'une partie des forts, l'ennemi serait encore bien loin de l'être de Paris. L'enceinte n'est attaquable qu'en un point ou deux au plus, à cause de l'ouverture des angles de ses bastions, avantages que peut seule présenter une ville d'une aussi immense étendue, et il faudrait au moins soixante jours de travaux pénibles pour faire une brèche praticable au corps de place. Quant aux bombes, nous avons déjà dit que, dans la première partie de l'attaque, elles n'arriveraient pas dans la ville; mais, en règle générale, l'effroi qu'elles causent n'est pas en raison des dégâts qu'elles occasionnent. On conçoit que, dans une petite place, tout soit facilement écrasé, incendié; mais ce danger diminue à mesure que la ville est plus étendue, et finit par devenir insignifiant. En effet, pour produire quelque effet, l'assiégeant est obligé de concentrer ses feux; l'on peut toujours, dans une grande place, se retirer sur un point non menacé, et laisser l'ennemi épuiser en pure perte des munitions qui lui sont précieuses.

Il est de la plus haute importance que ces vérités soient comprises de chacun. Un fort, par la petitesse des angles de ses bastions, son exiguïté, sa facilité à être enveloppé de feux de toutes parts, peut être enlevé en sept ou huit jours; il en faut soixante, pour faire seulement brèche à l'enceinte. Ne serait-il pas déplorable qu'une population brave et dévouée comme celle de Paris se laissât démoraliser par ignorance, parce que l'assiégeant aurait eu un premier succès facile, inévitable, et qui ne préjugerait en rien le résultat définitif de son entreprise.

Après ces considérations générales, examinons la position de chaque fort en particulier: nous avons déjà dit qu'ils sont au nombre de seize. Si nous commençons par le nord, nous en trouvons quatre qui mettent Saint-Denis à couvert, ce sont: 1° le fort Labriche, appuyé sur la rivière à l'occident de Saint-Denis; il sera traversé par le chemin de fer; 2º le fort du Nord ou la double couronne; cet ouvrage, comme il est facile de le voir (voyez le plan au numéro précédent), est ouvert à la gorge: c'est ainsi que sont construits ordinairement les forts destinés à couvrir une enceinte, quand cette enceinte est assez rapprochée pour voir leurs terre-pleins et empêcher qu'on puisse les tourner et s'en emparer par surprise. Ces sortes d'ouvrages s'appellent couronne ou double couronne, suivant le nombre de bastions qui les composent. La double couronne du Nord n'est pas défendue par l'enceinte, mais sa gorge est couverte par une inondation que l'on peut facilement tendre, et qui met en sûreté le Nord et l'est de Saint-Denis. Cette inondation protège encore un autre ouvrage qui, avec la couronne du nord, son les deux seuls des forts de Paris qui soient ouverts à la gorge; c'est la lunette de Stains, qui se trouve au nord-est de Saint-Denis.

Au sud, une route stratégique en ligne droite conduit de cette lunette au fort de l'Est, le dernier des forts de Saint-Denis. Ce fort est un quadrilatère, c'est-à-dire qu'il a quatre bastions; il contient de vastes casemates dans ses courtines et deux magasins à poudre dans ses bastions.

Entre la Villette et le fort de l'Est, près de la route d'Amsterdam, non loin du village d'Aubervilliers, s'élèvera le fort de ce nom. En continuant à descendre vers le sud, entre Pantin et les Prés-Saint-Gervais, nous rencontrons le fort de Romainville, petit hexagone ayant par conséquent six bastions. Le front du nord est couvert par un ouvrage extérieur qui augmente sa force. Cette annexe, dont la construction date de 1833, époque à laquelle on fit quelques travaux de fortifications passagères, c'est-à-dire non revêtues de maçonnerie; cette annexe est ce qu'on appelle un ouvrage à cornes; elle est composée d'une courtine et de deux demi-bastions fermés par deux branches qui vont ficher sur les faces du front qu'il couvre.

Les trois forts qui suivent, ceux de Noisy, de Hosny, de Nogent, sont de quadrilatères comme le fort de l'est mais ils ont de plus le front opposé à Paris, défendu par une couronne en terre de la même date que l'ouvrage à cornes du fort de Romainville: ces quatre derniers forts sont desservis par une route stratégique qui part du premier et vient aboutir au fort de Nogent.

Près du confluent de la Marne et de la Seine, dans une très-forte position s'élève le fort de Charenton commandant la route d'Italie: c'est un pentagone ou fort à cinq bastions.

Sur la rive gauche de la Seine on ne trouve que cinq forts; d'abord Ivry et Arcueil, deux pentagones, commandent la route de Fontainebleau. Le premier est fort remarquable, construit sur des carrières; il a fallu élever des piliers pour soutenir la fortification, de plus ces excavations forment d'immenses magasins voûtés.

Le fort de Montrouge, sur la route d'Orléans, et celui de Vanves, à la gauche du chemin de fer de Versailles (rive gauche), sont deux petits quadrilatères.

À la droite même du chemin de fer, et défendant le passage de la rivière, est le fort d'Issy, fort à cinq bastions.

Enfin, sur la rive, en arrière de l'autre chemin de fer de Versailles, sur une hauteur célèbre, s'élève le plus considérable de tous les forts de Paris: la forteresse du Mont-Valérien, placée en dehors de toutes les attaques probables, est destinée à protéger les arrivages de l'ouest et à servir de lieu de sûreté pour des approvisionnements d'armes et de minutions. De grandes et vastes casernes, dont en partie les constructions subsistaient déjà, mais avec une autre destination, pourront loger une nombreuse garnison. Un chemin traversait la place sur laquelle il est assis; on l'a détourné, et l'on a construit une route stratégique, qui descend en zigzag jusqu'à la Seine et va aboutir à l'abbaye de Longchamps. Dans cette nomenclature, nous n'avons pas parlé de Vincennes. Vincennes, en effet, avec ses donjons gothiques ne fait pas partie des nouvelles fortifications de Paris; cependant les travaux considérables qu'on y a exécutés l'ont rendu susceptible d'une bonne défense; de plus, il existe un vaste projet, qui va probablement recevoir son exécution et rattacherait Vincennes d'une manière bien plus directe à la défense de Paris. Une partie du bois disparaîtrait et ferait place à une ville militaire, qui contiendrait les casernes nécessaires pour deux régiments d'artillerie, deux compagnies d'ouvriers, d'immenses ateliers de construction, une fonderie et une école de pyrotechnie. Ce sera l'arsenal de Paris, place de guerre.

Dans le tracé des forts, comme dans celui de l'enceinte, on a adopté la forme bastionnée. Tout ce que nous avons donc déjà dit est applicable ici; il nous reste à parler de quelques ouvrages particuliers qui ne se trouvent pas sur le corps de place. Chaque front est défendu par un chemin couvert, c'est-à-dire qu'après le talus de contrescarpe il se trouve un terre-plein, puis une banquette pour la fusillade. Le glacis sert de parapet et met à couver! les soldais, qui, dans cette position, font au commencement du siège un feu rasant très-meurtrier. La prise du chemin couvert est pour l'assiégeant un des épisodes les plus sanglants du siège.

Une autre disposition a été adoptée surtout pour les faces d'ouvrages qui ne peuvent être vus de l'ennemi; on a reculé le parapet, en sorte que l'on a deux lignes de feu. L'une supérieure, sur la banquette, l'autre derrière le mur percé de créneaux. On appelle créneaux une ouverture longue et étroite, évasée à l'intérieur pour donner à l'arme le plus de champ possible.

On remarquera aussi des masses de terre fort élevées se dressant au-dessus du parapet ordinaire» et portant elles-mêmes un parapet avec sa plongée, sa banquette et son terre-plein; ce sont des cavaliers destinés à voir au loin dans la campagne et à retarder en même temps la prise des ouvrages qui les contiennent et dont elles flanquent à revers le terre-plein.

On conçoit que si, dans une grande ville, où l'on peut facilement abandonner les endroits incendiés, les bombes ne sont pas à craindre, il n'est pas de même d'un petit fort, où la garnison, resserrée dans un espace limité, serait bientôt écrasée; il a donc fallu lui trouver des abris. On a donc construit des casemates, c'est-à-dire des réduits voûtés à l'épreuve de la bombe; autant que possible on les a placées contre les murs d'escarpe, et on les a crénelées pour les faire servir à la défende. Elles sont de deux sortes: les premières, qui sont les plus rares, peuvent contenir de l'artillerie: elles se trouvent ordinairement sur les flancs, et doublent ainsi des feux souvent très-précieux sur un point mal flanqué. Les secondes sont disposées pour la mousqueterie et se voient fréquemment le long des courtines, qui sont, comme on sait les parties les moins exposées de la fortification.


Coupe d'une casemate.

Escarpe crénelée.

Dans les forts se rencontreront aussi des magasins à poudre. Ce sont de petits bâtiments voûtés en maçonnerie à l'épreuve de la bombe. Ils sont surmontés d'un paratonnerre. L'explosion d'un pareil magasin amènerait certainement la ruine du fort dans lequel il se trouverait; aussi de grandes précautions sont-elles prises contre un pareil accident. On place ces constructions au centre du bastion pour les isoler le plus possible.

Il y a deux sortes d'entrés pour un fort; la porte et la poterne. La poterne est une petite porte débouchant au milieu de la courtine, à deux mètres environ du fond du fossé; elle ne s'ouvre que pour certains besoins de service. L'entrée régulière, c'est la porte, dont l'accès est défendu par un pont-levis. Comme la poterne, elle s'ouvre sur une courtine; on y arrive par un pont en maçonnerie; mais la dernière travée est remplacée par un tablier en bois. Au moyen d'un mécanisme particulier, ce tablier se relève et vient s'appliquer contre les montants de la porte; l'entrée du fort se trouve ainsi fermée, et l'obstacle du fossé rétabli.

Plusieurs conditions sont essentielles à remplir pour un pont-levis. Il faut que sa manoeuvre s'exécute facilement avec un petit nombre d'hommes; que rien ne puisse l'indiquer au loin à l' ennemi, afin de permettre à la garnison de préparer ses sorties avec mystère. Ces conditions se trouvent réunies dans le pont dont nous allons décrire le mécanisme.

La chaîne du pont passe sur les deux poulies C et A, à son extrémité est un poids F qui fait équilibre au poids du pont. Ce poids F se compose d'anneaux mobiles dont les extrémités sont fixées en E E'. Si l'on fait effort sur la chaîne D qui fait mouvoir la poulie B, dont l'axe est le même que celui de la poulie A, on conçoit que le poids F descendra, et la partie de ce poids qui fait équilibre au tablier du pont diminuera à chaque instant du poids des anneaux qui viendront s'ajouter à ceux déjà supportés par les points fixes E E'; en sorte que à chaque instant de la course, les poids restant en F feront équilibre au poids du pont dans la position où il se trouvera; il ne restera donc pour le faire manoeuvrer qu'à vaincre les frottements.