Courrier de Paris.
La semaine a été attristée par deux événements funestes qui sont venus désoler, presque le même jour, deux familles heureuses, deux hommes appartenant au monde éclatant et illustre, l'un par ses hautes fonctions dans l'État, l'autre par sa popularité. Le jeune fils d'un ministre, la fille unique d'un orateur célèbre, sont morts à quelques heures de distance, tous deux à la fleur de l'âge et frappés tous deux d'un trépas inexorable et subit. Un valet a trouvé le jeune homme sans mouvement et noyé dans son bain.--Ailleurs, des cris, des sanglots, troublent tout à coup le silence de la nuit; on s'éveille, on accourt, on s'empresse; les parents, pâles, haletants, désespérés, se penchent sur une couche virginale: la jeune fille menait d'y exhaler son âme! Il y a peu d'heures encore, à la chute du jour, elle courait dans ces vertes allées, effleurant d'un pied rapide le gazon et les fleurs, et, de son sourire de seize ans, souriant à l'azur du ciel et à la blancheur des étoiles; maintenant elle est immobile et sans vie. De ces deux pères si cruellement éprouvés, le premier est un des chefs du camp ministériel: le second, depuis douze ans, mène l'opposition au combat. Ils s'étaient rencontrés plus d'une fois dans la lutte ardente, chacun se distinguant par la couleur de sa bannière: les voici rapprochés et confondus dans la même infortune; la mort se mêle à tous les partis; la mort n'a pas d'opinion politique.
Cette double catastrophe a touché les plus indifférents. On a plaint le jeune homme, on a plaint la jeune fille, on a plaint surtout les mères qui survivent. Il n'est pas de coeur assez froid et assez égoïste, pour rester inaccessible à l'émotion de ces grands et tristes exemples que Dieu donne, par intervalle, de la fragilité de la vie et du mensonge de cette lueur fugitive et trompeuse qu'on appelle le bonheur. Ce n'est pas que la mort soit une découverte nouvelle: chaque jour, dans cette immense ville si animée et si riante à la surface, il y a des yeux rouges de larmes qui veillent au chevet des mourante, et des cercueils qui s'acheminent à travers les rues d'un pas lent et lugubre. Mais toutes ces douleurs se perdent dans leur nombre même et dans leur obscurité; on les regarde passer sans émotion, parce qu'on ne sait ni qui elles sont ni d'où elles viennent. Ce n'est que dans ces occasions solennelles, où la mort arrive sur les sommets et coupe les grandes tiges, que tout le monde devient attentif. Le linceul funèbre, flottant dans les hauts lieux, frappe et avertit tous les regards: alors, les plus intrépides éprouvent un frémissement et examinent tout autour d'eux, comme si en effet la mort allait entrer; on pense avec une sorte d'effroi à ceux qu'on aime, et les mères, suivant les enfants d'un oeil plus occupé, leur donnent des baisers pleins d'inquiétude et de tendresse.
Mademoiselle Barrot avait dix-sept ans à peine; elle s'appelait du nom de Marie, doux nom que portent deux autres jeunes filles, bonnes et charmantes comme elle, et soeurs par l'amitié, dont les fraîches années s'épanouissaient aussi, l'autre jour, dans la verdure et dans les fleurs, tandis que d'une oreille attentive et charmée j'écoutais le bruit du sable s'agitant sous leur course légère, et leur voix argentine qui égayait l'air de cris joyeux et doux.
Lundi dernier, un char funèbre attelé de quatre chevaux caparaçonnés de deuil et suivi d'une foule attristée, gagnait l'église d'Argenteuil. Au milieu du char s'élevait un cercueil recouvert d'une tenture blanche et surmonté d'une blanche couronne: c'était la jeune morte qui partait avec ce nombreux cortège de pleurs et d'amers regrets. Les hommes mêlés aux intérêts les plus graves et aux luttes les plus acharnées étaient venus se ranger derrière cette simple, innocente et douloureuse couronne, oubliant le combat de tous les jours et concluant un armistice sur ce cercueil. Si quelque chose, en effet, peut rapprocher les partis et amollir les âmes les plus endurcies au jeu de l'ambition et aux haines de la politique, c'est une tombe qui s'ouvre pour saisir et dévorer éternellement tant de jeunesse, de beauté, de dons charmants et d'espérances!
J'ai encore à vous parler d'une pauvre mère, mais d'une mère misérable et délaissée. Celle-ci n'a ni un nom célèbre pour abriter sa douleur, ni un cortège solennel d'amis illustres pour faire honneur à ses larmes: l'abandon, le malheur, la faim, sont ses hôtes et sa seule escorte. Si la mort était venue frapper à la porte de sa mansarde, elle aurait ouvert avec joie, lui disant de sa voix affamée: «Entre, toi qui délivres!» Mais la mort n'a pas voulu lui donner ce soulagement; la cruelle et la fantasque s'en est allée, comme nous l'avons vu, s'asseoir au seuil des heureux à qui la vie souriait de son plus beau sourire.
Cette malheureuse femme se résignait à la faim pour elle-même; mais cette enfant, cette blonde petite fille aux yeux bleus, qui se plaint, souffre, et lui tend ses petits bras amaigris, qui apaisera ses cris, qui la nourrira? La mère est épuisée de travail; elle a vendu jusqu'à sa dernière loque: il n'y a plus rien dans son réduit désert, rien que le désespoir. Faut-il donc que son enfant meure! «Non!» dit la mère désespérée; et, la saisissant dans ses bras, elle descend rapidement l'escalier noir et tortueux, et se met à courir par les rues de la ville, au hasard, haletante, égarée. Enfin elle arrive dans le quartier du plaisir et de la richesse. Un équipage, attelé de deux chevaux coquets et piaffants, s'arrête à la porte d'un brillant magasin; une femme élégante, effleurant de sa main gantée l'épaule d'un grand valet galonné, s'élance et entre d'un pied fin et rapide dans ce bazar du luxe et de la fantaisie. La pauvre mère reste immobile à l'aspect de cette riche livrée; elle compare sa misère à cette fortune; elle se dit que la triste et pâle créature qu'elle presse contre son sein appauvri ne mourrait pas de faim si le ciel lui accordait seulement quelques restes de ce bonheur dépensé à pleines mains par cette grande dame. Puis, regardant autour d'elle d'un oeil inquiet si quelqu'un ne l'aperçoit pas, elle s'approche furtivement de la voilure et y glisse son cher et douloureux fardeau; l'enfant se roule et se blottit sous les moelleux coussins, poussant un cri mêlé de souffrance et de joie. Près de là, inquiète et l'oeil toujours fixé sur sa fille, la mère reste debout et attend.
«Qu'est-ce! dit avec terreur la baronne en apercevant l'enfant dans sa calèche; d'où cela vient-il?--Je ne sais, madame,» répond le grand valet tout ahuri. Les passants s'assemblent; une femme pâle, tremblante, embarrassée, se mêle à cette foule. «Malheureuse! s'écrie un sergent de ville qui voit son trouble, c'est toi qui as mis l'enfant dans la voiture!» --Le sergent de ville est un fin renard.--«Oui», dit la pauvre mère, et la voilà qui raconte sa misère et son désespoir. Ah! vraiment, infortunée, on a bien le temps de l'écouter!--En prison,! en prison!--et on l'emmène en prison, et les chevaux hennissants emportent la souriante baronne, qui disparaît.
La mère a comparu cette semaine devant la police correctionnelle, baissant les yeux, rougissant, pleine de sanglots; son récit naïf et mouillé de larmes sincères a ému la loi et l'a désarmée; le tribunal l'a déclarée absoute;--absoute de quoi?--absoute d'avoir voulu empêcher sa fille de mourir de maladie et de besoin! Un grand crime, en effet! Ainsi, nous avons des sergents de ville et des juges pour jeter en prison les pauvres mères qui n'ont pas de pain à donner à leurs enfants, tandis que les baronnes échappent à la main qui les supplie, et se débarrassent de la pitié et de l'aumône au grand galop de leurs chevaux. O justice des hommes! que vous laissez à faire à la justice de Dieu!
Cette aventure m'avait jeté dans des idées de misanthropie, quand j'entendis frapper à ma porte d'un doigt résolu. «Entrez!» La clef tourne dans la serrure, le battant s'ouvre, et j'aperçois un homme, le chapeau à la main, qui s'avance vers moi d'un air à la fois humble et solennel.
Il avait de cinquante à cinquante-cinq ans; son chef était recouvert d'une perruque blonde qui s'avançait en pointe sur le front, laissant, vers chaque oreille et derrière la nuque, passer quatre ou cinq mèches égarées de cheveux gris: tempes sillonnées de rides, sourcils épais, hérissés et formant l'arc-boutant habit vert-pomme déteint, gilet à collet droit, parsemé de gros bouquets de fleurs et descendant sur l'abdomen, chemise de calicot à petits plis, jabot d'étoffe de couleur soutenu par une énorme épingle en verroterie, cravate blanche à pointes empesées, pantalon prenant naissance au cou-de-pied, bas de coton, souliers à boucles, allure déhanchée et pieds en dehors, tel était mon homme. «A qui ai-je l'honneur de parler? lui dis-je.--Monsieur, me répondît-il en me saluant dans les règles, à la façon du maître à danser de M. Jourdain; monsieur, je suis le père de la débutante; je viens vous recommander la petite;» et son oeil, se fixant sur moi, s'illumina de tendresse et de joie paternelle.
J'avais devant les yeux un de ces originaux que Vernet, le regrettable comédien, a saisis sur le fait et représentés avec tant de verve comique et de vérité. Qu'il me soit permis cependant d'ajouter quelques détails généalogiques à ce portrait exécuté de main de maître.
Les débutantes ont des pères de toutes natures; il y en a d'authentiques, il y en a d'anonymes. Nous n'avons rien à dire de ceux qui se dérobent dans la nuit et les mystères de la paternité. Quant à ceux qui en acceptent les honneurs, les charges et les fonctions ouvertement, on peut en rendre bon compte. Cette classe de pères se compose d'espèces bizarres et se recrute à droite et à gauche. Les uns font partie des instruments de l'orchestre; ils sont tambours, flûtes, bassons, altos, violoncelles. Le tam-tam en donne en assez grand nombre et la clarinette en produit beaucoup; les autres sortent de la cabane du souffleur. On en trouve aussi parmi les machinistes, les contrôleurs, les régisseurs et les maris de mesdames les ouvreuses de loges.
Hors des murs du théâtre, dans le monde extérieur, les pères en question se rencontrent particulièrement dans la nation des portiers. On ne sait pas combien cette estimable classe, vouée au cordon et au manche à balai, fournit de jeunes-premiers au vaudeville, d'ingénues à l'opéra-comique, de princesses innocentes à la tragédie et de féroces tyrans au mélodrame. Je puis citer pour exemple un très-honnête portier qui s'intitule concierge; celui-là, tout en ouvrant religieusement sa porte et en allumant avec zèle le bougeoir du locataire, a trouvé moyen de mettre au monde un Orosmane pour les départements, une Célimène pour le théâtre Chanteraine, deux Ruy-Blas et trois Antony à l'usage de la banlieue. Depuis ce temps, il est devenu un homme de très-belle littérature; tous les matins, mon gaillard récite une tirade de Zaïre, quelques vers du Misanthrope et de Victor Hugo, en balayant sa cour. Cependant les portiers eux-mêmes cèdent le pas aux acteurs de province dans l'histoire de cette grande race que nous appelons les pères de débutantes; c'est dans les coulisses de canton et de chef-lieu qu'elle se recrute et s'alimente particulièrement.
Le père de la débutante est donc, en général, un comédien, le plus souvent comédien en retraite, un vieux brave meurtri au feu de la rampe et qui a éprouvé des malheurs. Ordinairement ce n'est pas à Paris qu'il a combattu; notre héros a vieilli à la fumée de quelques quinquets obscurs et dans la poussière d'un théâtre souvent ignoré. Un jour, il est vrai, le père de la débutante a rêvé le bruit, l'éclat, la gloire. Perché sur l'impériale de la diligence, il est venu demander à Paris l'héritage de Talma, d'Ellévion ou de Fleury; mais une bourrasque, un vent aigu a déraciné ce grand chêne.
Si le père de la débutante avait échappé à l'orage, si la fortune lui avait permis de mordre un peu à l'aise au fruit de l'arbre dramatique, peut-être n'y songerait-il pas pour sa fille. Ayant vu la gloire de près, il en connaîtrait le néant. Mais il a eu soif et faim toute sa vie; or, en bon père, Tantale veut procurer à ses enfants ce bonheur qu'il n'a jamais pu goûter, le bonheur d'étancher sa soif et d'apaiser sa faim; il veut les élever sur le piédestal où il n'a pas su monter; il veut s'illustrer et conquérir des bravos, sinon dans sa propre personne, du moins pour les siens, par son sang et dans sa race.
Un beau matin donc, le père de la débutante arrive de Pont-Sainte-Maxence ou de Nogent-sur-Seine, avec un sac de nuit contenant une chemise, trois mouchoirs à carreaux, une paire de bas, un costume de père noble, et sa fille de dix-sept ans, son espoir, son trésor, son orgueil, l'ange, la fée qui doit redorer ses galons, peupler le désert de sa bourse, glorifier son nom et mettre des talons à ses bottes.
Au moral le père de la débutante se mire dans sa fille; c'est lui-même qu'il adore en elle, sa propre personne, son esprit, son talent, son génie si longtemps méconnu; ce qu'elle a de grâces, de jeunesse, de beauté, d'intelligence, elle le tient directement de son père; elle ne hasarde ni un pas, ni un geste, ni une révérence, qu'il n'en soit fier: c'est pourtant lui qui a fait tout cela des pieds à la tête! Quant aux moeurs et à l'innocence, l'enfant est tout le portrait de madame sa mère, qui eut quatre ou cinq maris inscrits à la mairie, sans compter les aspirants.
La petite ira certainement aussi loin qu'elle voudra: il y a de l'étoffe de quoi faire une Mars, une Malibran, une Dorval; dix Dorval, dix Mars, dix Malibran! Allons! monsieur le directeur, un engagement pour ma fille! Un rôle pour ma fille, monsieur l'auteur! Et vous, charmant journaliste, faites quelque chose pour la petite, qui vous le rendra bien!
Vernet nous a montré le père de la débutante au moment décisif et fatal du début de l'enfant: on ne peut rien ajouter à ce tableau; toutes ses entrailles paternelles sont émues; sa nuit est pleine de cauchemars et de rêves couleur d'espérance. Au point du jour il est debout, éveillant sa fille, l'excitant par les conseils et par les remontrances, lui recommandant avec inquiétude d'être tranquille, de n'avoir pas peur, de penser à ses aïeux, de ne pas manger ses mots et de faire attention à ses entrées. Le soir, le voyez-vous dans la coulisse? il la suit de l'oeil, il l'encourage du geste, il tressaille au bruit le plus léger. Est-ce un bravo? est-ce un sifflet? Ici, l'âme du père de la débutante est en proie au flux et reflux et au roulis; tantôt les applaudissements l'enivrent; voilà enfin sa race et son nom au faîte de la colonne! il n'a plus qu'à se précipiter dans les bras de sa fille, en s'écriant comme ce héros enseveli dans sa propre victoire: «J'ai assez vécu!» Tantôt, un bruit aigu perce d'outre en outre son coeur paternel et dissipe ses rêves. Tel le coup de sifflet du machiniste fait disparaître le site riant et fleuri, et met à sa place une noire caverne ou un souterrain diabolique. Que de pères de débutantes ont vu s'évanouir ainsi l'image triomphante qu'ils se faisaient de leurs admirables filles, trop heureux de les retrouver le lendemain, en chair et en os, dans l'humble condition des utilités, des comparses ou des dames de choeur! O vanitas vanitatum!
«C'est bien, dis-je à mon homme, j'irai ce soir entendre mademoiselle votre fille.--Ah! monsieur, que de bonté! J'espère qu'elle se conduira bien et que vous serez content d'elle.» Je tins parole au bonhomme. La merveille fut horriblement sifflée. A la chute du rideau, j'aperçus le père de la débutante qui me guettait au détour de l'orchestre. Embarrassé de sa déconfiture, je cherchais un biais pour l'éviter, mais lui se jetant sur moi comme un limier sur sa proie: «Eh bien! monsieur, que dites-vous de l'enfant?--Ce n'est pas trop mal, lui répliquai-je, croyant adoucir sa blessure. --Pas trop mal! parbleu, je le crois bien; elle a été tout simplement sublime! C'est que l'enfant me ressemble, voyez-vous!» Et il me quitta brusquement dans un état de satisfaction exaltée difficile à décrire.
--Hier, une charmante petite fille, se roulant devant moi sur les genoux de sa mère, se mit à dire: «Maman, veux-tu me permettre d'aller dans le jardin jouer avec ma carrosse?» On rit beaucoup et l'on se moqua de la petite; un académicien qui se trouvait là, se retourne d'un air d'immortel et lui dit: «Ce n'est pas ma carrosse, mademoiselle, c'est mon carrosse.» Et notre docteur de se rengorger dans sa cravate blanche.
Pardon, monsieur l'académicien, mais mademoiselle en sait plus long que vous et faisait tout simplement de la grammaire rétrospective. On parlait comme elle du temps de Malherbe et de Corneille; beaucoup de mots ont changé en effet de genre et de valeur de Louis XIII à Louis XIV. Malherbe emploie énigme au masculin, et les belles marquises du siècle de Corneille disaient une carrosse, exactement comme cette enfant que vous venez de morigéner. Le jour où Louis XIV faillît attendre, il demanda, dans le trouble de sa colère, qui avait retardé l'arrivée de son carrosse. La reine-mère, prenant le contre-pied de la leçon de notre académicien, observa que c'était sans doute sa carrosse que S. M. avait voulu dire. Le roi, qui était dans un de ses beaux accès de despotisme naissant, répéta d'un ton haut et d'une voix impérieuse: «Mon carrosse!» Depuis ce jour-là, les carrosses sont devenus du genre masculin et n'en roulent pas moins.