Le Quêteur du Mont-Carmel.

Ou rencontre souvent dans Paris, surtout aux alentours du Luxembourg et de Saint-Sulpice, un homme dont le costume et les manières éveillent l'attention. Il est âgé d'environ quarante-cinq ans, d'une taille moyenne, d'une physionomie douce et bienveillante; sa barbe est noire et frisée; il porte un tricorne, une large ceinture qui lui sert à la fois de bourse et de portefeuille, et une robe brune, dont les plis simples et sévères rappellent ceux des statues byzantines; un long manteau de bure tombe de ses épaules jusqu'à ses pieds. Ce personnage est frère Charles d'Oguisanti, moine du Mont-Carmel.

Depuis 1209, il y a sur cette montagne, au sud-ouest et à peu de distance de Saint-Jean-d'Acre, un couvent où les voyageurs trouvent un asile, sans distinction de nation ni de croyances. L'hospice du Carmel est le Saint-Bernard de l'Orient. Le touriste curieux, le pèlerin fervent, le marchand nomade, l'Européen, le Turc, l'Égyptien, l'Arabe, le Druse, l'Arménien, peuvent frapper à la porte de cette maison, sûrs d'y être accueillis comme des frères. Des vivres, des médicaments, un abri, leur sont gratuitement offerts; le musulman est aussi bien traité que le catholique; tous les hommes sont égaux devant la tolérante charité des bons religieux. A l'époque du bombardement de Beyrouth, plus de quatre mille personnes ont reçu l'hospitalité sur la montagne.

Et pourtant le couvent du Carmel est presque une ruine. En 1821, Abdallah, pacha d'Acre, écrivit au sultan Mahmoud qu'il était à craindre que les ennemis de la Porte ne transformassent le monastère en citadelle; la mine fit sauter le cloître et l'église; il ne restait que des débris inhabitables, quand frère Jean-Baptiste Casini, architecte de l'ordre, arriva de Rome pour restaurer le vieil édifice.

Frère Charles d'Oguisanti, religieux du
Mont-Carmel.

Frère Jean-Baptiste partit immédiatement pour Constantinople. Avec l'appui de l'ambassadeur français, M. le marquis de Latour-Manbourg, il obtint un firman qui l'autorisait à reconstruire le couvent. Il courut en Orient, et posa la première pierre du nouveau bâtiment en 1828, en présence du consul de France et du pacha Abdallah, le même qui avait dirigé l'oeuvre de destruction. Puis il parcourut l'Égypte, l'Italie, l'Espagne, l'Angleterre, la France, pour demander des secours aux populations catholiques. Partout il rencontra de généreuses sympathies. La reine de Naples lui donna un orgue magnifique; le roi de Naples lui fit présent de cloches, que les habitants des campagnes du Carmel, Turcs, juifs ou catholiques, hissèrent à force de bras jusque dans l'église. Quand les religieux demandèrent à Ibrahim-Pacha la permission de les sonner, contrairement aux prohibitions mahométanes, Ibrahim répondit: «Le Carmel est sous la garde de la France, je n'ai rien à refuser aux Français, qui sont amis de mon père.»

En onze voyages consécutifs, frère Jean-Baptiste a recueilli 500,000 fr., qui ont servi aux constructions les plus indispensables. Le registre dont il était porteur eût été précieux pour un amateur d'autographes.

Aujourd'hui le grand âge de frère Jean-Baptiste le retient en Syrie, mais il a trouvé un digne successeur, frère Charles d'Oguisanti. Le nouveau quêteur a reçu une première offrande de huit cents francs du comité central de Terre-Sainte et de Syrie, présidé par M. le marquis de Pastoret. Frère Charles s'est ensuite adressé aux ministres, qui l'ont favorablement accueilli. Le président du conseil savait, par M. Reyau, colonel de cuirassiers, récemment envoyé en mission dans la Syrie, que les moines du Carmel avaient enterré dans leur église des soldats français massacrés par les janissaires, en 1799, à l'hôpital du couvent. Il s'est empressé de faire remettre au frère Charles une somme de 500 francs.