LES DEUX MARQUISES,
COMÉDIE EN TROIS ACTES.
(Suite et fin.--V. p. 282)
PERSONNAGES.
LE MARQUIS DE FAVOLI, colonel des carabiniers, commandant à Modène; trente-six ans.
LA MARQUISE, sa femme.
FRANCESCA, jeune veuve, marquise de Montenero, sa cousine.
LA CHANOINESSE SANTA-CROCE, tante de Francesca.
LE COMTE ODOARD), capitaine des carabiniers.
RANNUCCIO, lieutenant des carabiniers; cinquante ans.
MATTEO, domestique du colonel.
La scène se passe à Modène.
ACTE DEUXIÈME.
Le théâtre représente un salon; au fond, à droite, un cabinet ouvert; porte latérale, table, etc.
Scène Ire.
LE MARQUIS, MATTEO.
LE MARQUIS, à Matteo.--Le conseil de guerre est-il rassemble?
MATTEO.--Tous les membres sont réunis.
LE MARQUIS, montrant la porte de gauche.--Ici, dans cette salle, comme je l'ai dit.
MATTEO.--Oui, monsieur le marquis.
LE MARQUIS.--A-t-on amené le comte de sa prison?
(Francesca parait au fond.)
MATTEO.--Le capitaine Rannuccio et un autre juge l'interrogent en ce moment.
FRANCESCA, toujours au fond.--La prison! interrogé!... (Elle descend la scène et s'approche du marquis.)
LE MARQUIS, à Matteo.--Prévenir le conseil que je vais venir; que le palais soit sévèrement fermé; des gardes à toutes les portes. Allez.
( Matteo sort.)
Scène II.
LE MARQUIS, FRANCESCA.
FRANCESCA.--O ciel, mon cousin! Il est donc vrai! votre agitation... votre voix menaçante... ces ordres plus menaçants encore!
LE MARQUIS, après avoir jeté un coup d'oeil autour de lui en souriant.--Pauvre petite cousine, je vous ai donc fait bien peur avec mon air de sévérité! c'est mon air de colonel; je le prenais pour le commandant Rannuccio et pour le prince. Mais rassurez-vous, tout cela n'est pas aussi terrible en réalité qu'en apparence.
FRANCESCA.--Mais cette arrestation?
LE MARQUIS.--Elle cessera ce soir.
FRANCESCA.--Mais ce conseil de guerre?
LE MARQUIS.--Il ne condamnera personne.
FRANCESCA.--Pourquoi donc alors le comte Odoard...
LE MARQUIS.--Ecoutez. Vous connaissez les immenses ruines de San-Severino?
FRANCESCA.--Qui sont toutes voisines de votre villa?
LE MARQUIS.--Celles-là même. On parlait depuis quelques jours d'une conspiration de carbonari, où étaient engagés plusieurs officiers de carabiniers. Hier, j'apprends qu'ils doivent se réunir dans la nuit aux ruines de San-Severino. Je donne ordre à Rannuccio de faire cerner les ruines; il s'y rend; mais les conspirateurs avertis s'échappent, et l'on ne saisit que quelques papiers, preuves manifestes de leur présence et de leur complot.
FRANCESCA.--Mais... comment le comte?...
LE MARQUIS.--Attendez. Rannuccio, avant de partir, ordonne de nouvelles perquisitions; tout à coup on voit à une des entrées un homme enveloppé d'un manteau et qui cherchait à se cacher: on court, on se saisit de lui; il lutte, se défend, et, après de longs efforts, parvient à s'échapper.
FRANCESCA.--Eh bien?
LE MARQUIS.--Mais en fuyant, il laisse aux mains des soldats un manteau d'officier de carabiniers, et Rannuccio soutient, ainsi qu'eux, qu'à la clarté de la lune, il a reconnu Odoard.
FRANCESCA.--Ciel! A part. La villa!
LE MARQUIS.--Rannuccio revint; on court à l'hôtel d'Odoard; il n'y avait point passé la nuit: nouvelle circonstance qui l'accuse. Il y a une heure enfin, il rentre; il est arrêté, interrogé, et va paraître devant le conseil de guerre. Tout va bien.
FRANCESCA.--Que dites-vous?
LE MARQUIS.--Vous ne comprenez pas! Vous voilà vengée d'elle!
FRANCESCA.--D'elle?
LE MARQUIS.--Sans doute. Odoard était chez cette femme, et non à l'abbaye. Rannuccio aura prêté les traits de son ennemi à l'homme au manteau.
FRANCESCA.--Mais si c'était lui cependant?
LE MARQUIS.--Lui! conspirer!... contre les maris, peut-être; mais contre l'État!... Il était chez cette femme! (Riant.) Et il faudra qu'il prouve son alibi devant le conseil de guerre, et pour le prouver, il faudra qu'il dise tout.
FRANCESCA.--Il ne le dira jamais!
LE MARQUIS, souriant.--Se faire fusiller par discrétion!
FRANCESCA, avec un cri de terreur.--Fusillé! Que dites-vous?
LE MARQUIS.--Pas moins. Le prince est furieux... et si Odoard se taisait...
FRANCESCA.--Mais s'il était forcé de se taire?
LE MARQUIS.--On n'est jamais forcé d'être un héros.
FRANCESCA.--Mais s'il l'était enfin, s'il l'était?
LE MARQUIS, avec plus de sérieux.--Ah! s'il l'était... son affaire serait très-grave. Le prince veut un exemple, et la prise de ces papiers de révolte, la complicité des officiers de carabiniers...
FRANCESCA.--Ciel!
LE MARQUIS.--Mais, non! non! il ne court aucun danger! Quand même il n'avouerait rien, la vérité ne se saurait pas moins; on fera une visite chez lui, sur lui; il y a des lettres, un portrait, il y en a toujours; tout se découvrira, et, grâce à un coup d'épée avec le mari...
FRANCESCA.--Ciel!
LE MARQUIS.--Rassurez-vous; Odoard ne connaît qu'un maître l'épée à la main... c'est moi. (Riant.) Cela sera charmant! Voyez-vous ce conseil de guerre assemblé pour juger... quoi? un rendez-vous d'amour. Si c'était la femme de Rannuccio! lui qui est juge!... J'ai toujours aimé les procès, parce qu'on y trouve ce qu'on n'y cherche pas.
MATTEO, entrant.--Monsieur le marquis, le conseil de guerre vient de s'ouvrir.
LE MARQUIS.--J'y vais. (A Francesca.) Odoard a demandé, à vous parler, sans doute pour quelque révélation. Je vais vous l'envoyer après l'interrogatoire. Allons, consolez-vous! tout ira bien, je vous en réponds. Il sera libre et puni; vous serez vengée et comtesse. Adieu. (II sort.)
Scène III.
FRANCESCA, seule.
Il est perdu! Parler? il ne le peut pas... c'est se déshonorer. Se taire? c'est se condamner. Si on ne découvre rien, un arrêt affreux! Si on découvre toit, un duel sans merci! L'épée du marquis est impitoyable! De tous côtés, la mort! Mourir!... lui!... Oh! il faut que je le sauve! Tant qu'il sera en danger, je sens que je l'aimerai encore! Allons, encore ce jour donné au monde, et puis adieu! Le voici.
Scène IV.
FRANCESCA, ODOARD.
FRANCESCA.--Vous me cherchiez, monsieur le comte?
ODOARD.--Oui; j'avais un service à demander, j'ai pensé à vous, madame.
FRANCESCA.--Parlez.
ODOARD.--Vous savez; un hasard que je bénis vous a livré notre secret, et, à défaut du hasard, c'est moi qui vous l'aurais confié, car je sens en vous une amie.
FRANCESCA, d'une voix tremblante.--Et vous avez raison, monsieur le comte,
ODOARD.--Je sors du conseil de guerre.
FRANCESCA, vivement.--Où vous avez dit...
ODOARD.--Ce que vous étiez bien sûre que je dirais, n'est-ce pas? Son honneur est sauf; mais j'ai encore une crainte, et vous seule pouvez la détruire.
FRANCESCA.--Comment?
ODOARD.--Un portefeuille caché chez moi renferme des lettres qui pourraient la perdre. Jusqu'à présent elles ont échappé à toutes les recherches; mais un instant pourrait tout découvrir. Sauvez-la, sauvez-nous! (Lui remettant un papier.) Voici quelques mots qui vous diront ce qu'il faut faire. Faites enlever ces lettres, et remettez-les-lui avec les adieux de celui qu'elle ne reverra pas.
FRANCESCA, qui, pendant qu'il parlait, a semblé en proie à une vive agitation, s'écrie avec résolution:--Vous la reverrez!
ODOARD, vivement et avec crainte.--Ciel! Est-ce qu'elle serait à Modène?
FRANCESCA.--Pas encore.
ODOARD.--Est-ce qu'elle a quitté sa villa?
FRANCESCA.--Elle la quittera.
ODOARD.--Comment?
FRANCESCA--Elle saura votre danger.
ODOARD.--Qui l'avertira?
FRANCESCA.--Moi, monsieur le comte.
ODOARD.--Vous!
FRANCESCA.--Croyez-vous donc que celle que vous avez appelée votre amie vous laissera mourir sans rien tenter pour votre défense?
ODOARD.--Que voulez-vous donc faire?
FRANCESCA.--Ce que je voudrais qu'un fit pour moi: allez trouver ma cousine, lui écrire, lui dire que vous mourez, lui dire de vous faire vivre!
ODOARD.--L'infortunée! Que peut elle?
FRANCESCA.--Qu'elle coure chez le prince son père, qu'elle se jette à ses genoux, qu'elle lui avoue tout; je ne demande rien, mais qu'elle vous sauve!
ODOARD.--Se déshonorer aux yeux de son père!
FRANCESCA.--Grandir aux vôtres!
ODOARD.--Le prince ne le croira pas. Elle n'obtiendra rien!
FRANCESCA.--Elle n'obtiendra rien? Vous ne savez pas ce que c'est que la voix d'une femme qui demande grâce pour celui qu'elle aime! J'y vais.
ODOARD, l'arrêtant.--Mais ce serait se perdre!
FRANCESCA.--Mais ce serait vous faire mourir!
ODOARD.--Eh bien! je mourrai! qu'importe? Mourir pour la femme qui vous a tout sacrifié, mourir pour épargner une tache à son nom, et cela sans qu'elle le sache, sans qu'elle le veuille, quelle plus belle mort pouvais-je jamais rêver?...
FRANCESCA.--Mais elle! elle! vous ne pensez donc pas à elle? Que va-t-elle devenir? Quoi! vous l'aimez, et vous voulez que votre sang retombe sur elle, et qu'elle se dise chaque jour avec désespoir: C'est moi qui l'ai lue! (Faisant un pas pour s'éloigner. Non! non! elle saura...
ODOARD, vivement et lui prenant la main.--Arrêtez!.. Vous ne la connaissez pas!... Rien ne l'épouvanterait... Eperdue, elle accourrait ici... et si le prince la repousse... bravant la honte, dédaignant la crainte... devant le conseil, devant son mari... elle avouerait tout...
FRANCESCA.--Si vous aviez tant de joie à vous sacrifier pour elle, pourquoi l'empêcher de se sacrifier pour vous?... (Elle va pour s'éloigner.)
ODOARD, l'arrêtant.--Je vous en supplie!... Il faut qu'il y ait une victime... ne m'enviez pas...
Scène V.
Les Mêmes, LA CHANOINESSE.
LA CHANOINESSE.--Ah!... vous enfin, Francesca. La marquise vous cherche partout!
FRANCESCA, avec un cri de joie.--La marquise est ici?
ODOARD, à part.--Il est trop tard.
LA CHANOINESSE.--Elle arrive à l'instant même de sa villa!...
FRANCESCA.--Vous l'avez vue?
LA CHANOINESSE.--Sans doute--mais comme vous êtes pâle... agitée... (Apercevant Odoard, qui s'était retiré au fond.) Ah! je comprends!... Pauvre jeune homme!...
(Matteo, qui vient d'entrer, présente une déclaration à Odoard, qui va la signer dans le cabinet ouvert du fond. Tout ceci se passe sans arrêter la scène entre les deux femmes.)
LA CHANOINESSE, à Francesca.--Son affaire est donc bien grave?...
FRANCESCA, avec agitation.--Oui... bien grave... elle l'était du moins... mais la marquise revient!...
LA CHANOINESSE.--On parlait de...
FRANCESCA.--De mort!... oh! que c'était noble à lui!... Mais non! il ne mourra pas!... La marquise me cherche?...
LA CHANOINESSE.--La marquise! la marquise!... Quel rapport entre la marquise et ce danger?...
FRANCESCA.--Rien!... je suis si malheureuse... si heureuse...
LA CHANOINESSE.--Votre tête s'égare, mon enfant... Qu'avez-vous?
FRANCESCA.--Où est-elle?... où est-elle?... La voici!...
Scène VI.
Les Mêmes, LA MARQUISE.
(Elle entre d'un air indiffèrent et sans voir
Odoard, qui écrit toujours au fond.)
FRANCESCA, courant à elle.--Vous me cherchiez, ma cousine?
LA MARQUISE.--Oui... pour vous consulter sur une toilette de bal...
FRANCESCA.--Et... pour ces tristes événements... peut-être...
LA MARQUISE, froidement.--Quels événements?
FRANCESCA.--Ignorez-vous ce qui se passe ici?
LA MARQUISE.--Que se passe-t-il donc?... (Avec indifférence.) Ah!... oui... une conspiration...
FRANCESCA.--Et... quelqu'un que nous connaissons... arrêté.
LA MARQUISE.--Qui donc?
FRANCESCA.--Le comte Odoard.
LA MARQUISE, a un dédain.--Le comte?... se mêler dans des conspirations... c'est de bien mauvais goût... c'est bien roturier.
FRANCESCA, avec un accent plus marqué.--Ne pourrait-on pas le secourir?
LA MARQUISE.--Ne me parlez pas d'un conspirateur!
FRANCESCA.--On dit qu'il n'est pas coupable.
LA MARQUISE.--- Tant mieux... son innocence le sauvera.
FRANCESCA, avec crainte.--Mais... si son innocence ne suffisait pas pour le sauver?
LA CHANOINESSE, qui observe tout à l'écart.--Comme elle l'interroge!...
LA MARQUISE.--Eh bien?
FRANCESCA.--Eh bien... alors... on viendrait à son aide, n'est-ce pas?... On ne le laisserait pas condamner...
LA MARQUISE, froidement.--Qui pourrait le défendre?
FRANCESCA, malgré elle.--Des personnes qui n'auraient peut-être qu'un mot à dire pour cela!
LA CHANOINESSE, à part.--C'est elle.
ODOARD, qui s'est levé, apercevant la marquise.--Ciel!... la marquise!...
LA MARQUISE, qui s'est retournée au bruit.-Le comte!... LA CHANOINESSE, à part.--Elle a tressailli.
(Odoard est au fond, très-agité; la marquise le regarde et lui fait signe par un coup d'oeil qu'elle veut lui parler.)
FRANCESCA, qui a saisi ce regard.--Elle veut lui parler... pour le sauver, sans doute... mais, devant la chanoinesse... elle ne peut... Comment l'écarter?... Ah!... le portefeuille?... (Elle s'approche vivement de la chanoinesse, et à voix basse.) Ma tante, voulez-vous me sauver?...
LA CHANOINESSE.--Comment?
FRANCESCA.--Voulez-vous me sauver?
LA CHANOINESSE.--Si je le veux!... mais...
FRANCESCA.--Je suis perdue si vous me refusez!...
LA CHANOINESSE.--Parlez.
FRANCESCA, tirant le papier que lui a donné Odoard.--Vous voyez ce papier?... Elle l'emmené hors delà scène tout en parlant.) Prenez-le, lisez-le... exécutez tout ce qu'il prescrit... (Elle l'éloigné toujours et sort avec elle.)
ODOARD, dés qu'il les voit parties, s'approche vivement de la marquise, et à voix basse.--Eloignez-vous.
(La marquise, sans le regarder, mais suivant de l'oeil Francesca et la chanoinesse, qui disparaissent, lui met vivement un billet dans la main, et sort par la porte latérale sans dire un mot.)
FRANCESCA, rentrant.--Déjà seul! (Elle s'approche de lui.)
ODOARD, lui montrant la lettre.--Vous l'avais-je dit?... Elle accourt!... mais je n'accepterai pas son sacrifice!... je ne le veux pas... (Il ouvre la lettre.) C'est étrange! elle a déguisé sa main. (Il lit; la consternation se peint sur son visage.) Est-ce un rêve?...
FRANCESCA.--Que vous êtes pâle!...
ODOARD.--Ce n'est pas possible!... j'ai mal lu!... (Il relit la lettre.) Non! je ne me suis pas trompé!...
FRANCESCA.--Parlez, monsieur le comte; qu'y a-t-il?
ODOARD, avec explosion.--Ah! lâcheté!... lâcheté!... et trahison!...
FRANCESCA.--Qu'avez-vous donc? vous m'épouvantez!
ODOARD.--Vous m'avez vu, madame! vous m'avez entendu! vous savez si je l'adorais!... Eh bien! tenez... lisez!... mais non, je veux lire moi-même! «J'apprends votre danger... je tremble!... j'envoie un homme sûr à votre hôtel pour prendre le portefeuille et mes lettres!... Surtout ne me nommez pas! si notre secret était révélé, je ne pourrais rien pour vous; mais n'étant pas compromise, je vous ferai évader, j'espère!»
FRANCESCA, avec indignation.--J'espère!...
ODOARD.--N'est-ce pas, madame, que c'est affreux? Oh! je me dévouais pour elle avec bonheur!... mais cette lettre!... pas un regret, pas une larme! «Je tremble!... j'envoie chercher mes lettres!...» Quel soin! Au nombre de ses vertus j'avais oublié la prudence! et cette phrase menteuse!... ce mot d'espérance jeté à la fois pour me soutenir et s'assurer mon silence!... Je ne me connais plus!... La colère... l'indignation... je la hais, je la méprise!
FRANCESCA.--Calmez-vous! calmez-vous!
ODOARD.--Mon Dieu! passer en un instant de l'adoration au mépris!... voir cette image que l'on idolâtrait se souiller... s'avilir... Ah!! puisque le monde est ainsi fait... puisqu'il n'est plein que de coeurs faux et vils... il vaut mieux le quitter, et je meurs sans regret.
FRANCESCA, avec des larmes.--Vous êtes cruel, monsieur le comte!
ODOARD.--Vous pleurez?... Pardon!... je suis un ingrat... on ne devrait pas maudire la terre quand on rencontre des êtres tels que vous!... Ah!... si elle avait eu votre âme!... Adieu!... le condamné vous a dû sa dernière consolation... adieu!...
Scène VII.
Les Mêmes, LE MARQUIS.
LE MARQUIS, vivement.--Tout n'est pas encore perdu, ou plutôt tout est sauvé!
FRANCESCA.--O ciel!... mon cousin!...
ODOARD.--Que dites-vous?
LE MARQUIS.--La sentence était prononcée... il ne restait plus qu'à y mettre ma signature et à la porter au prince, quand une pensée m'est venue. J'ai fait sentir la générosité de votre silence, et j'ai obtenu du conseil de venir vous trouver seul, de vous interroger seul, de recevoir seul vos déclarations... Ainsi, parlez.
(Francesca, qui l'avait d'abord écouté avec espoir, se cache le front dans les deux mains.)
ODOARD, avec effort.--Je ne puis que répéter ce que j'ai dit, monsieur le marquis... je suis coupable.
LE MARQUIS.--Et moi, je vous dis que vous ne l'êtes pas! Croyez-vous donc que je ne voie point qu'il s'agit d'une femme?
ODOARD.--Je ne puis parler!
LE MARQUIS.--Mais... devant moi... Le conseil s'en rapporte à moi... à moi seul. (Odoard se tait.) Ah! c'est de la folie qu'une telle générosité! Qu'on se batte pour une femme, qu'on se ruine pour une femme... soit! mais se faire fusiller pour elle, c'est trop fort! Que feriez-vous donc pour votre mère?
ODOARD, avec émotion.--Pas davantage... de grâce... je suis touché jusqu'au fond de l'âme...
LE MARQUIS.--Il ne s'agit pas d'être touché, mais de vivre! Je ne veux pas, moi, que vous vous fassiez tuer pour quelque coquette, qui rira de vous avec un autre le lendemain du jour où voua serez mort pour elle... Vous gardez le silence... Eh bien, je vous sauverai malgré vous!... (Se tournant vivement vers Francesca.) Francesca, vous savez le nom de cette femme, voulez-vous le révéler?
FRANCESCA.--Ciel!...
ODOARD, vivement.--Madame, ne parlez pas!
LE MARQUIS.--Vous savez tout, puisqu'il vous dit de vous taire!... Parlez!... je, vous en supplie comme ami... je vous l'ordonne comme juge!
FRANCESCA.--Mon Dieu! mon Dieu!
LE MARQUIS.--Si vous ne parlez pas... c'est vous qui le condamnez!...
FRANCESCA.--Grâce!
LE MARQUIS, bas à Francesca.--Laisserez-vous périr celui que vous aimez?
ODOARD, bas aussi.--Vous ne me sauveriez, pas!... Un combat à mort...
LE MARQUIS.--Parlez!
(Francesca sans répondre cache sa tête dans ses deux mains.)
LE MARQUIS, avec résolution.--Vous vous taisez?... Eh ' bien donc, ce dernier moyen!... (Il tire un portefeuille.) Vous voyez, ce portefeuille?
ODOARD, à part.--Ciel!... mes lettres!
LE MARQUIS.--On l'a saisi chez vous et on me l'apporte à l'instant. Je voulais vous le rendre sans l'ouvrir, mais puisque vous vous taisez....
ODOARD, vivement.--Monsieur le marquis... mon arrêt! mais n'ouvrez pas ces lettres!..,
LE MARQUIS.--Vos instances mêmes vous accusent...
ODOARD.--Par pitié pour moi-même, je vous en supplie...
(Le marquis s'apprête à ouvrir le portefeuille; Odoard et Francesca le regardent avec angoisse... il l'ouvre... le portefeuille est vide.)
LE MARQUIS, stupéfait.-Rien!...
ODOARD et FRANCESCA, avec étonnement.--Rien!...
ODOARD, à part.--Ah!... la marquise, sans doute...
FRANCESCA, à part.--Ma tante peut-être.
LE MARQUIS, à Odoard.--Pour la dernière fois, voulez-vous parler?
ODOARD.--Je n'ai rien à dire.
LE MARQUIS.--Soit donc!... (Aux deux soldats.) Qu'on reconduise l'accusé dans sa prison!... (.A Matteo.) Avertissez les membres du conseil que nous allons porter l'arrêt au prince...
FRANCESCA--Mon cousin!...
LE MARQUIS.--C'est vous qui l'avez voulu!
(Odoard s'éloigne avec les deux soldats; Matteo entre dans la salle du conseil; le marquis s'assied vivement à la table et signe la sentence; Francesca est sur le devant de la scène.)
FRANCESCA.avec désespoir.--Perdu'.... et rien à faire!... rien pour le sauver!... O ma cousine! ma cousine qui n'aurait qu'un mot à prononcer!... Quoi!... j'ai là son salut dans mes mains... et je ne puis rien... moi... pour lui!... ah!...
Scène VIII et dernière.
LES MÊMES, MATTEO.
MATTEO, annonçant.--Messieurs les jupes!
(Les juges paraissent; le marquis ne joint à eux; Francesca s'élance vers eux.) FRANCESCA.--Arrêtez!... arrêtez!... j'ai une révélation à faire!...
LE MARQUIS.--Oui, approchez... Elle peut nous éclairer... elle sait tout!
(Les juges s'approchent.)
LE MARQUIS.--Qu'avez-vous à révéler?
FRANCESCA.--Le comte n'est pas coupable!... je puis le prouver!...
LE MARQUIS.--Jurez-vous de dire la vérité?
FRANCESCA, après un moment de silence.-Oui.
LE MARQUIS.--Toute la vérité?
FRANCESCA.--Oui.
LE MARQUIS.--Rien que la vérité?...
FRANCESCA.--Oui... (à part.) Mon Dieu! pardonnez-moi ce parjure!...
LE MARQUIS.--Parlez donc.
FRANCESCA.--Le comte Odoard n'est pas coupable... car il n'était pas cette nuit au lieu de la conspiration.
LE MARQUIS.--Où donc était-il?...
FRANCESCA.--Chez, moi!
(Cri général. La toile tombe.)
ACTE TROISIÈME,
(Même décoration qu'au deuxième acte.)
Scène 1re.
LE MARQUIS, MATTEO.
LE MARQUIS, il marche avec agitation.--Plus j'y pense, plus je m'assure dans cette conviction! Ce n'est pas Francesca... j'en suis certain.(A Matteo.) Où est la marquise, ma femme?
MATTEO, montrant le cabinet de gauche.--Madame la marquise s'est fait conduire ici dans ce petit salon.
LE MARQUIS.--Comment se trouve-t-elle?
MATTEO.--Mieux... le prince son père est auprès d'elle.
LE MARQUIS.--Le prince est là?
MATTEO.--Vous pouvez entendre sa voix.
LE MARQUIS.--C'est bien. (A lui-même.) Ma femme lui demande peut-être la réclusion de Francesca!... Elle est si sévère sur ce point-là!... Et puis une telle tache pour la famille!... Elle s'est trouvée mal en apprenant cet aveu!... Et je jurerais que c'est un sublime mensonge! (A Matteo.) Qu'on amène le prévenu.
MATTEO.--Oui, monsieur le marquis.
LE MARQUIS.--Son ignorance ce matin, son silence jusqu'à ce moment... tout me dit que ce n'est pas elle... Mais comment la justifier aux yeux de tous!... comment savoir quelle est la femme?... Voici Odoard... si je pouvais surprendre... (Il se retire au fond.)
Scène II.
LES MÊMES, ODOARD, SOLDATS, MATTEO.
MATTEO, à Odoard.--Veuillez attendre ici la décision du conseil, monsieur le comte. (Matteo s'éloigne.)
ODOARD, sur le devant de la scène.--Allons, encore cette dernière épreuve!... j'ai un supplice de moins que les accusés ordinaires... l'incertitude!... ah!... la marquise!... la marquise!... (Après un instant de silence.) Qu'a-t-elle fait après tout?... Ce qu'auraient fait toutes les femmes à sa place!... Il n'y a qu'une créature surhumaine, un ange... (Nouveau silence.) Eh bien! je suis sûr que sa jeune cousine Francesca l'aurait fait... Quelle chaleur de coeur!.... Je ne la connaissais pas!... Quel intérêt pour moi, qui ne suis rien pour elle!... Elle me pleurera... (Souriant.) Et même, c'est assez étrange... je mourrai pour une femme, et je serai pleuré par une autre... (Le marquis et Milieu descendent la scène.) Ah! voici le marquis et le secrétaire du conseil... On a beau dire... le coeur bat plus vite... n'importe, il n'en paraîtra rien.
Scène III.
ODOARD, LE MARQUIS. MATTEO, deux greffiers.
LE MARQUIS, d'une voix sévère, à Matteo.--Lisez à M. le comte le jugement du conseil.
MATTEO, lisant.--«Le conseil de guerre assemblé pour juger le complot de l'abbaye de San-Severino, et appelé à statuer sur le sort du capitaine comte Odoard, après les informations, interrogatoires et audition des témoins... déclare que le comte...»
ODOARD, l'interrompant.--Est condamné à mort... Ne prenez pas le soin d'achever...
MATTEO.--«Déclare que le comte est acquitté à l'unanimité.»
ODOARD, avec un cri de surprise.--Acquitté! acquitté!
MATTEO, continuant.--L'alibi ayant été prouvé en sa faveur.
ODOARD.--L'alibi.
LE MARQUIS, sévèrement à Odoard.--Une femme a déclaré que vous étiez chez elle!...
ODOARD.--Une femme!... Qu'entends-je?... Ce n'est pas possible... Elle serait venue!
LE MARQUIS, avec un accent marqué.--Oui, monsieur le comte, elle est venue.
ODOARD, à part.--Ah!... je comprends... voici le revers de la médaille! Le marquis... j'aimais mieux l'autre péril... Enfin!...
(Matteo et les greffiers sortent.)
Scène IV.
LE MARQUIS, ODOARD.
LE MARQUIS, à part.--Plaidons le faux pour savoir le vrai. (Il s'approche d'Odoard.) Monsieur le comte, vous sentez qu'un entretien est nécessaire entre nous.
ODOARD.--Je suis à vos ordres, monsieur.
LE MARQUIS.--Cette affaire ne peut se terminer ainsi, et vous êtes trop homme d'honneur pour refuser une réparation.
ODOARD.--Désignez le lieu et les armes.
LE MARQUIS.--Comment! des armes... Avec qui donc voulez-vous vous battre?...
ODOARD.--Mais... monsieur le marquis... puisque vous venez...
LE MARQUIS.--Vous refusez donc de l'épouser?
ODOARD.--L'épouser!... (A part.) Il veut que j'épouse sa femme!
LE MARQUIS.--Est-ce que vous avez des objections contre ce mariage?
ODOARD, au comble de l'embarras.--Pas... précisément... mais il me semble... que... peut-être...
LE MARQUIS.--Lesquelles?... n'est-elle pas libre?
ODOARD, malgré lui,--Elle est libre!... (A part.) Ce n'est pas la marquise!
LE MARQUIS, à part.--Ce n'est pas Francesca!... j'en étais sùr.
ODOARD, à part.--Qui ce peut-il être?
LE MARQUIS, à part.--Qui ce peut-il être?... Haut et l'observant.) Mais, mon cher Odoard, quel air étrange vous avez avec vos exclamations de surprime.. l'épouser!... elle est libre!... On dirait que vous ne connaissez pas votre libératrice.
ODOARD.--Moi!... ne pas la connaître!... si bonne!... si belle!...
LE MARQUIS.--Si bonne!... si belle!... Toujours des faux-fuyants... Décidément il y avait donc bien des femmes qui pouvaient dire que vous ne conspiriez, pas la nuit dernière... puisque vous ne savez pas le nom de celle...
ODOARD.--Ne pas savoir son nom!... moi!...
LE MARQUIS.--Dites-le donc...
ODOARD.--Oh!... monsieur le marquis... la discrétion...
LE MARQUIS.--De la discrétion... après ce qu'elle est venue avouer dans le conseil!... mais pourquoi donc vouliez-vous vous battre tout à l'heure?...
ODOARD, au comble de l'embarras.--Mais... colonel... rien de plus simple.
LE MARQUIS.--Tant mieux... vous me l'expliquerez,
ODOARD.--Je vous croyais... envoyé... par celui qui...
LE MARQUIS--Par celui qui...
ODOARD.--Comme... c'est devant le conseil de guerre... que... elle est venue... je croyais que c'était...son mari qui..
LE MARQUIS.--C'est donc un des membres du conseil? Est-ce Rannuccio...
ODOARD.--Ne m'en demandez pas d'avantage... La joie... le saisissement!... vous comprenez... n'est-ce pas?... s'être cru mort... et puis sauvé par celle...
(Francesca apparaît au fond.)
LE MARQUIS, l'apercevant, et à part.--Francesca!... je ne savait rien.
ODOARD.--Mais où est-elle?... que je la voie!.... je veux la voir!...
LE MARQUIS, lui montrant Francesca qui s'avance--La voici!...
Scène V.
LES MÊMES, FRANCESCA.
ODOARD, se retournant et voyant Francesca.--Ciel!... vous... madame!... vous!...
LE MARQUIS.--Qui voulez-vous donc que ce soit?.... ODOARD, comme égaré.--Vous... qui êtes venue dire... quoi! tant de générosité... de dévouement!... si pure! vous perdre pour moi!.. non!... je ne puis pas, je ne dois pas... Oh!... trop de sentiments se pressent dans mon coeur!... Pardonnez.... je ne puis que tomber à vos pieds... (Il se jette à ses genoux.)
FRANCESCA, d'une voix troublée.--Relevez-vous monsieur le comte!
LE MARQUIS, s'avançant entre eux deux.--Eh bien... comme vous voila troublés tous deux!... lui, muet de stupéfaction et n'osant pas s'approcherr... vous, immobile... et n'osant pas le regarder... Vraiment ce serait à ne pas croire que Francesca ait dit vrai... geste de Francesca Si elle ne l'avait pas juré, Il prend la main d'Odoard, celle de Francesca et les réunifiant dans la sienne. Vous êtes bien les deux amants les plus dissimulés!... (A Odoard.) Quand je pense que ce matin elle se plaignait que vous ne l'eussiez jamais remarquée.,, qu'elle me demandait des conseils pour vous plaire...
ODOARD.--Ciel!...
FRANCESCA, vivement.--Mon cousin!...
LE MARQUIS.--Ne craignez-vous pas que je vous compromette?... qu'elle feignait d'être jalouse...
FRANCESCA.--Mon cousin!...
ODOARD.--Jalouse!... Elle m'aimait donc!
LE MARQUIS.--Bien!... il demande si elle l'aime après que... Décidément, mon ami... vous êtes fou.
ODOARD.--Oui, vous avez raison, monsieur le marquis... je suis fou!... fou de bonheur!... C'est que vous ne pouvez savoir ce qui se passe dans mon âme... un monde nouveau... (A Francesca.) Ah!... madame!... madame!... un mot... un mot de votre bouche qui me confirme...
LE MARQUIS.--Il ne se croira aimé qu'après le mariage...
ODOARD, avec un cri de joie.--Un mariage! quoi! elle consentirait...
FRANCESCA, avec effort, mais d'une voix ferme.--Ce mariage n'aura jamais lieu.
ODOARD.--Que dites-vous?
LE MARQUIS. vivement.--Malheureuse enfant!... Mais c'est le déshonneur.
FRANCESCA.--Je le sais.
LE MARQUIS.--Rien ne pourra vous défendre du courroux de la princesse.
FRANCESCA.--Je le sais.
LE MARQUIS.--Rappelez-vous que la comtesse Pazzi, sur le simple soupçon d'une faute, a été chassée de la cour.
FRANCESCA.--Je le sais; mais ce mariage ne se fera pas.
LE MARQUIS.--Quels sont vos motifs?
FRANCESCA.--Une seule personne doit les connaître et peut les comprendre. M. le comte.
LE MARQUIS.--Eh bien! je vous laisse. Ah! Odoard, priez, suppliez, persuadez, car il y va vie tout entière. (Il sort.)
Scène VI.
FRANCESCA, ODOARD.
ODOARD.--Oh! avant toute parole, laissez mon coeur se répandre, laissez-moi vous contempler, vous adorer... Mais non, non, parlez... Comment, après m'avoir conservé la vie,, refusez-vous d'achever votre ouvrage?
FRANCESCA.--Monsieur le comte promettez-moi d'écouter sérieusement ce que je vais vous dire, malheureusement j'ai juré que si je vous sauvais, jamais je n'accepterais votre main.
ODOARD.--Et pourquoi? grand Dieu! Pourquoi?
FRANCESCA.--Parce que vous aimez une autre femme, monsieur le comte.
ODOARD, avec mépris.--La marquise!...
FRANCESCA.--Oubliez-vous donc tout ce que vous m'avez dit, à propos d'elle?
ODOARD.--Oubliez-vous donc ce qu'elle m'a fait?
FRANCESCA.--Eh bien! je ne l'imiterai pas en vous sacrifiant à moi. ODOARD.--Mais, vous l'avez entendu, vous êtes déshonorée.
FRANCESCA.--Eh bien! vous apporterai-je un nom flétri?
ODOARD.--Je n'étais que victime, ne me forcez pas à être bourreau.
FRANCESCA.--Je suis votre libératrice, je ne paierai pas mon bienfait! Moi, moi! vous faire acheter mon dévouement, faire de l'abnégation un calcul... et profiter de votre reconnaissance pour surprendre votre main! Non, monsieur le comte, non... ce n'est pas ainsi que mon coeur comprend le sacrifice!... Je vous ai fait l'abandon de ma réputation sans arrière-pensée, sans regret... sans hésitation, acceptez-la de même,.. Tendez-moi la main et j'ai ma récompense.
ODOARD, avec tendresse.--Eh bien! si ce n'était pas assez pour moi... si j'osais... Malheureux, je ne puis parler, je vous offenserais sans doute... Ah! si je pouvais vous faire comprendre toute la grandeur de ce que vous avez fait!... Imaginez-vous que la mort vous menace, une mort terrible, inévitable... et que tout à coup un être charmant, beau et pur comme un ange, accourt et sacrifie pour vous plus que sa vie, sa pudeur; plus que sa pudeur, son honneur; plus que son honneur, la vérité!... Dites... dites... qu'éprouveriez-vous? Ah! madame! ah! Francesca! quand j'arrivai ici, le coeur déchiré par un lâche abandon, que soudain vous m'apparûtes... et que le marquis me dit... C'est elle!... ce qui se passa en moi, je ne puis vous le rendre... Tant de dévouement à côté de tant d'égoïsme!... Cet amour que j'avais tant rêvé en elle m'apparaissant en vous!... une révolution tout entière se fit dans mon coeur! C'est impossible... c'est contre la nature... et cependant c'est vrai... j'aimais, je n'aime plus... je n'aimais pas et j'aime!
FRANCESCA.--Bien, monsieur le comte;;; bien! je n'attendais pas moins de vous.
ODOARD.--Que voulez-vous dire?
FRANCESCA.--Je vous remercie de chercher à me tromper.
ODOARD.--Vous tromper!
FRANCESCA.--Vous voulez me relever aux yeux du monde, et, comme je n'accepterais pas un sacrifice, vous feignez de m'aimer... par générosité,
ODOARD.--Je n'ai pas de générosité...
FRANCESCA.--Votre honneur..,
ODOARD.--Ce n'est pas de l'honneur...
FRANCESCA.--Votre devoir...
ODOARD.--Ce n'est pas du devoir, c'est de l'amour; m'entendez-vous? de l'amour!
FRANCESCA,--Vous devez parler ainsi; mais moi, je dois vous refuser, et je n'accepte que votre amitié.
ODOARD.--Mon amitié! ah! ne comptez pas sur elle... Il faut que je vous adore ou que je vous déteste... car, si vous me repoussez, si vous refusez nia main, c'est que vous ne m'aimez pas!
FRANCESCA,.souriant.--Vous croyez!
ODOARD.--Pardon... je m'égare... mais c'est qu'il y a de quoi en devenir fou!... Avoir là mille sentiments qui bouillonnent, qui débordent... et ne pouvoir les exprimer! Oh! que faut-il faire pour vous convaincre? Voulez-vous que je me frappe de mon épée?... Voulez-vous?...
FRANCESCA, tristement.--Ce matin vous m'auriez convaincue sans tant de peine.
ODOARD.--Ne me dites pas cela, vous me désespérez... Oh! comment ai-je été assez aveugle, assez insensé pour ne pas voir...
FRANCESCA.--Ne vous accusez pas: lorsque, comme vous, on n'est pas présomptueux, on ne s'aperçoit de l'affection qu'on inspire que quand on la partage.
ODOARD.--Ah! chaque parole de vous me ravit, me touche.., et je me laisserais arracher un tel trésor! Quoi! il est là, devant moi, je le tiens... rien ne nous sépare, et vous, vous nous sépareriez? Ce n'est pas possible! vous m'aimez, le marquis l'a dit... Vous ne pouvez vous en défendre...
FRANCESCA, avec entraînement.--Eh bien!... oui, je vous aime. Oui, le seul espoir de ma jeunesse était de vous voir devant moi comme je vous vois à cette heure, et me disant... ce que vous me dites, hélas! et qui me fait tant de mal... Et quand aujourd'hui je vous ai trouvé si généreux, si dévoué, si ressemblant au portrait idéal que je m'étais tracé de vous, ma tendresse est devenue plus que de la tendresse!
ODOARD.--Ah! que l'on est heureux de vivre!
FRANCESCA.--Voilà ce qui met entre nous une barrière éternelle! Connaissez-moi tout entière: ce coeur qui se serait donné avec bonheur en échange du vôtre, s'indignerait de recevoir votre main comme une réparation! J'aime mieux l'amère joie d'être frappée de réprobation pour vous! Vous avoir tout donné et ne vous coûter rien, prendre pour moi tout le malheur, et vous laisser libre, heureux... Ah! je trouve dans cette pensée une force invincible, même contre vos prières; c'est parce que je vous aime que je suis restée, c'est parce que je vous aime que je vous ai sauvé, et c'est parce que je vous aime que je vous quitte... Adieu!...
ODOARD.--Non, vous ne partirez pas!... Vous me croirez!... A défaut de ma bouche, le regard, le geste, le visage, tout parlera en moi. Celui qui m'a donné en un instant un immortel amour me donnera une voix... un cri pour l'exprimer, quand ce cri devrait être mon dernier soupir.
FRANCESCA.--Arrêtez, monsieur le comte... vous déchireriez mon âme sans ébranler ma volonté... Aujourd'hui vous haïssez ma cousine... mais demain... Je sais bien, hélas! qu'on ne peut rien contre un amour profond... Adieu!...
ODOARD.--Eh bien! puisque vous êtes sans pitié, je serai sans reconnaissance. Vous refusez ma main... je refuse la vie! Je cours trouver le marquis, et, n'écoutant que le désespoir, je dénonce toute la vérité!... Votre cousine, votre cousin, moi... nous serons tous perdus... N'importe, c'est vous qui l'aurez voulu!...
Scène VII.
Les mêmes, LE MARQUIS, RANNUCCIO, femmes DE LA COUR.
LE MARQUIS, vivement.--Eh bien! Odoard, l'avez-vous décidée... Le prince est là (montrant le cabinet de gauche) avec la marquise et la princesse... il ne veut plus de délai... il ordonne que ce mariage se fasse aujourd'hui même, ou sinon une réclusion sévère.
ODOARD.--Acceptez, madame, acceptez!
FRANCESCA.--Je refuse.
LE MARQUIS.--Mais l'ordre est donné,.. Une décision sévère...
FRANCESCA.--Ma résolution est prise...
ODOARD.--Et la mienne aussi. (Il s'élance pour parler.)
FRANCESCA, l'arrêtant, et à voix basse.--Que dites-vous? vous n'avez pas de preuves.
ODOARD, accablé.--C'est vrai!
LE MARQUIS, s'approchant.--Qu'y a-t-il donc?
FRANCESCA,--Rien... rien,,. Quel est l'arrêt du prince?...
Scène VIII.
Les mêmes, LA CHANOINESSE, entrant vivement.
LA CHANOINESSE.--C'est une calomnie!... une affreuse calomnie!...
LE MARQUIS.--Comment?...
LA CHANOINESSE.--Arrêtez, Francesca, vous ne partirez pas... (Au marquis.) Qu'est-ce que j'apprends? Que Francesca est renvoyée de la cour pour un rendez-vous donné à M. le comte, que cette nuit il était chez elle... Celui qui a dit cela... calomnie!
RANNUCCIO.--C'est elle-même qui le dit.
LA CHANOINESSE.--N'importe... cela n'est pas!
FRANCESCA, bas.--De grâce, taisez-vous.
LA CHANOINESSE.--Oh! vous avez beau me dire de me taire, je ne vous laisserai accuser par personne, pas même par vous...
LE MARQUIS,--Parlez!
LA CHANOINESSE.--Francesca n'a reçu personne cette nuit; elle l'a passée tout entière chez moi, auprès de moi... deux de mes femmes le savent; on peut les interroger...
LE MARQUIS.--Ah! j'étais bien sûr.,.
ODOARD.--Vous me rendez la vie...
RANNUCCIO, froidement.--C'est-à-dire qu'elle vous l'ôte, monsieur le comte.
FRANCESCA.--O mon Dieu!
RANNUCCIO.--Si madame est innocente, M, le comte est coupable; s'il n'était pas chez elle, il était au lieu de la conspiration; il redevient accusé, et nous redevenons ses juges.
LA CHANOINESSE.--Attendez!... attendez!... j'ai dit que M. le comte n'était pas chez Francesca, c'est vrai, mais je n'ai pas dit qu'il ne fût pas chez une autre femme... je ne réponds que pour une.
RANNUCCIO.--Vaine défaite qui ne justifie pas le comte. Il ne s'agit pas d'accuser vainement une femme... il faudrait des preuves.
LA CHANOINESSE.--Hé! qui vous dit que je n'en ai pas de preuves? J'en ai d'incontestables... d'infaillibles... (Tirant un paquet de lettres.)
FRANCESCA. à part.--Ciel! les lettres du portefeuille!
ODOARD, à part.--Tant mieux!
FRANCESCA, bas à la chanoinesse.--Trahirez-vous un dépôt sacré?
LA CHANOINESSE, bas.-J'en ferai pénitence après.
LE MARQUIS.--Eh bien! ces preuves, ces preuves?
LA CHANOINESSE.--Ces preuves, je les produirai...
LE MARQUIS.--Comment!... vous savez?...
LA CHANOINESSE.--Oui... je sais quelle est cette femme!
RANNUCCIO.--Son nom?...
LA CHANOINESSE.--Son nom?... je vais vous le dire, son nom!... c'est...
Scène IX et dernière.
Les mêmes, LA MARQUISE.
LA MARQUISE. Elle sort du cabinet de gauche; elle est très-pâle; elle passe près de la chanoinesse et lui dit tout bas: Silence!
TOUS.--La marquise!...
(Elle s'avance vers le marquis, et au milieu du silence général, lui remet un papier. Le marquis l'ouvre.)
LE MARQUIS.--De la part du prince. (Lisant.) «Le comte n'est pas coupable. Que toute poursuite cesse centre lui. J'ordonne surtout qu'on proclame hautement l'innocence de la marquise Francesca. En s'accusant, elle se calomniait et se sacrifiait; j'en ai la preuve.»
La chanoinesse glisse les lettres dans la main de la marquise, lui disant tout bas: Lettres pour lettre. La marquise les froisse avec colère en les serrant.
ODOARD, à Francesca.--Votre honneur rétabli! (À la chanoinesse.) Ah! madame... madame.,.
LA CHANOINESSE, avec ironie.--Remerciez madame la marquise. On ne peut pas venir plus à temps... ou dirait qu'elle a tout entendu!...
LE MARQUIS, continuant à lire.--«Et pour qu'il ne reste aucun doute sur la conduite du comte, nous le nommons envoyé extraordinaire à Venise.»
LE MARQUIS, à la marquise.--Comment donc avez-vous obtenu du prince...
LA MARQUISE, sèchement.--Ce n'est pas moi.
ODOARD, à Francesca, avec tendresse.--Eh bien! madame, maintenant que je n'ai plus de réparation à vous offrir... maintenant que la lettre du prince m'ayant donné la vie... je ne vous dois plus rien... absolument rien... me croirez-vous si je vous dis: Francesca, je vous aime du plus profond de mon âme, et cette vie que je retrouve me serait odieuse si vous ne la partagiez pas;
LA CHANOINESSE.--Dites oui, ma nièce, ou je le dis pour vous.
ODOARD, à Francesca.-Hé bien?
FRANCESCA.--Partez pour Venise, monsieur le comte, et si dans un an votre coeur est toujours le même, venez au couvent de Santa-Croce, vous y trouverez la marquise Francesca de Montenero, qui sera heureuse alors de devenir la comtesse Odoard.
ODOARD.--O ciel! un an!
FRANCESCA.--Il me faut bien un an pour oublier le commencement de cette journée et m'habituer à en croire la fin.
LE MARQUIS, bas à Odoard.--Revenez dans un mois.
ODOARD, à Francesca.--Adieu donc, madame!
FRANCESCA.--Est-ce que vous ne voulez pas que ce soit au revoir? (Elle lui tend ta main, il la baise; elle s'éloigne de quelques pas.)
LE MARQUIS, prenant Odoard et l'amenant sur le devant de la scène.--Maintenant, mon ami, j'espère que pour prix de tout ce que j'ai fait pour vous, vous me direz le nom de la femme.
E. L.
FIN.