NOUVELLE.
(Suite et fin--V. p. 261.)
M. le major Anspech fredonna ces petits vers en se dandinant de la façon la plus galante dans le long fourreau noisette qu'il appelait sa redingote, ce qui donna quelque chose de si extravagant à sa tournure, que le factionnaire préposé à la porte des Tuileries eut quelque remords de l'avoir laissé passer.
Néanmoins, le major, dès qu'il fut entré dans l'avenue des orangers, reprit un peu d'assiette et de décorum. De plus, il redressa si haut la tête et roidit tellement le jarret, qu'il parut tout à coup d'une longueur au-dessus de toute idée, et qu'on l'eut pris pour l'épée d'un Suisse de Marignan faisant un tour de jardin.
La promenade offrait ce jour-là toutes les splendeurs imaginables. Le soleil miroitait sur les grands bassins rayés d'ombre et de clarté, tamisant ses larges rayons rouges au travers des ormes, et noyant toute l'atmosphère dans une vapeur flamboyante. Des torrents de lumière ruisselaient sur les statues de marbre et les couvraient d'étincelles, tandis que la rêverie, au cou penché, semblait sommeiller, invisible, sous les bosquets en fleurs, et que la brise, réfugiée au plus profond des charmilles, se jouait, escortée des voluptés nonchalantes, comme une nymphe de Délos sous les lauriers sacrés.
Nous n'osons trop affirmer si ce fut précisément dans ces termes que l'ex-mousquetaire gris de Monsieur résuma les sensations caressantes dont l'aspect du jardin, à cette heure et par ce beau soleil, dut vraisemblablement l'inonder. D'ailleurs l'avis de tous les philosophes est que, de deux voluptés, c'est la plus pressante qui l'emporte généralement sur l'autre, et qu'un plaisir médiocre s'efface devant un plaisir extrême.
Tel était pour lors l'état moral de M. le major Anspech.
Ses yeux, en se dirigeant vers l'unique objet de ses pensées. --et comment dire à quelles pulsations bondissantes son coeur était alors livré,--venaient d'apercevoir le cher petit banc libre de tout indiscret promeneur!... Et plus, ô délices! plus il le regardait, plus il le trouvait embelli. Les jeunes pousses du chèvrefeuille, ayant fini par se rencontrer en montant, formaient un dôme de verdure sous lequel apparaissait le petit banc à demi voilé de fleurs.
Un poids de dix-huit cent mille kilogrammes et quelque chose glissa tout d'un coup de la poitrine du major, et lui permit de respirer à l'aise pour la première fois depuis trois mois. L'émotion qu'il en conçut fut si vive, que ses jambes cotonnèrent et qu'il s'appuya contre une caisse d'orangers. Des larmes lui jaillirent des yeux, il voulut se parler à lui-même, entendre le son de sa propre voix, comme s'il eût douté du témoignage de ses sens, mais ses lèvres ne surent articuler que des exclamations convulsives. Ne pouvant parler, il médita. La brume un instant tombée sur sa vie venait de se dissiper enfin, et il n'aurait plus à combattre ce monstre aux doigts crochus, fils du Souvenir, et qu'on appelle Regret!
En célébrant ainsi dans son âme sa félicité revenue, M. le major Anspech avait repris sa route, et marchait la tête penchée comme accablé sous le poids de son ravissement.
Quand il la releva, il n'était plus qu'à deux pas à peine de sa petite cellule. Soudain le major fait un bond en arrière comme s'il eût marché sur un aspic, et demeure immobile la bouche béante, le regard terne et pétrifié.
L'inconnu s'était assis sur le banc.
Le lecteur aurait tort de se laisser dominer ici par des préventions fâcheuses. Rien n'annonçait chez l'inconnu qu'il fût animé de cet amour du mal et de ce penchant à la taquinerie dont l'accusait dans sa pensée M. Anspech, son vindicatif rival. La figure du vieillard était sillonnée de ces belles rides sévères que l'on voit chez les soldats d'Italie peints par M. Charlet, et ce qu'il y avait d'austère dans son regard était tempéré par l'ensemble doux et tendre de sa physionomie. Il était facile de s'apercevoir que cet homme avait beaucoup et longuement souffert. Son extérieur, comme ses traits, avait quelque chose de la rigidité militaire, mais l'habit bleu qu'il portait par-dessus une longue veste de basin blanc, datait d'une époque qui faisait de ce digne débris d'un autre âge une loque aussi détériorée qu'elle était sans tache. Il avait un pantalon de nankin visiblement fatigué par de trop nombreux blanchissages, et des souliers à boucles qui dissimulaient plus d'un mystère sous leur lustre menteur. En un mot, il existait entre ce personnage et M. Anspech tant de points de ressemblance, qu'il fallut réellement le degré de haine aveugle dont celui-ci était animé pour que, de sa part, un mouvement de sympathie ne le rapprochât pas à l'instant de son antagoniste.--Mais, loin d'apercevoir chez l'inconnu ces symptômes de pauvreté noble et fière qui eussent du inspirer au major plutôt des sentiments de frère que d'ennemi, le descendant des Phalsbourg, éperdu de stupeur et de rage, put à peine retrouver assez de sang-froid pour saluer son adversaire d'un coup de chapeau de fort méchant augure.
L'inconnu lui rendit cette hautaine politesse avec autant d'aisance que d'urbanité.
M. Anspech, ce devoir machinal accompli, enfonça son chapeau sur ses yeux et fit un pas en avant.
A ce manifeste, l'inconnu sourit et jeta les yeux autour de lui, comme pour faire comprendre à son visiteur l'impossibilité où il était de lui donner l'hospitalité.
M. Anspech saisit le jeu de cette pantomime et sourit aussi, mais d'un sourire amer. Il faisait d'incroyables efforts pour retrouver la voix.
«Je crois vous reconnaître, monsieur, pour un amateur des Tuileries, dit enfin l'habit bleu en saluant de nouveau; vous venez, comme moi, jouir des charmes d'un beau jour.
--Il y a trois mois que je n'en jouis plus, monsieur, parvint à dire le major d'une voix étranglée et en roulant les yeux.
--En effet, monsieur, j'avais remarqué votre absence.
--Ah! fit M. Anspech de Phalsbourg.»
Ce ah! fut sinistre.
«Vous paraissez souffrant, reprit l'habit bleu du ton le plus affectueux,--et fatigué, ajouta-t-il, sans toutefois faire mine de céder sa place.
--Vous avez deviné juste, répliqua, le major qui retrouva tout à coup l'exercice entier de son épiglotte; oui, je suis fatigué, monsieur, on ne peut plus fatigué...»
Le major fit une pause comme s'il eût voulu se recueillir rapidement; ensuite il s'approcha jusque sous le nez de l'inconnu et continua:
«Écoutez-moi, mon cher m'sieu; je n'ai pas l'honneur de vous connaître, mais je vous tiens pour un galant homme; d'ailleurs, votre extérieur me plaît, vous me convenez fort, et je serais honoré que vous consentissiez à vous couper la gorge avec moi.»
L'habit bleu fit un soubresaut de surprise mêlé d'effroi. On présume qu'il crut avoir affaire à un fou; mais le major se méprit sur le sens de ce mouvement.
«Ne jugez pas du cheval par son harnais, continua-t-il en se campant sur ses hanches avec beaucoup de noblesse; vous n'aurez pas en moi, mossieu, un antagoniste indigne de l'épée d'un honnête homme; et si des raisons toutes personnelles ne m'obligeaient pas, dés à présent, à vous demander comme une grâce de vous taire mon nom, vous reconnaîtriez que je suis d'un sang qui a toujours fait honneur aux veines où il a coulé.
--Alors, monsieur, répliqua l'inconnu d'un ton presque sérieux, je suis charmé de l'occasion, quelle qu'elle soit, qui nous rapproche, car le nom que je porte, bien qu'il n'entre pas dans mes idées d'en faire un grand état, est pourtant un des plus estimés de l'Angoumois.
--Cela se rencontre à ravir.
--Toutefois, monsieur (l'inconnu s'était levé), vous plairait-il de me dire à quelle cause inattendue je dois l'honneur que vous venez de me faire en me proposant un cartel?
--La voici en deux mots. Vous ne m'avez pas formellement insulté, je dois en convenir, mais vous avez failli me tuer, et je vois que, du train dont vous y allez, vous me tueriez tout à fait. J'aime mieux prendre les devants.»
L'inconnu se rassit, car l'idée lui revint qu'il se querellait avec un lunatique. Mais, cette fois, le major parut comprendre de quelle nature étaient les soupçons de son ennemi, et fit un mouvement d'épaules en même temps qu'il sourit avec dédain.
«J'avais espéré que votre âge, monsieur, reprit-il, vous mettrait à l'abri d'un jugement précipité. Je m'aperçois que je me suis trompé, car vous semblez partager cette tyrannie vulgaire qui met hors la loi tout ce qui se manifeste contrairement aux conventions communes. Recevez donc mes excuses pour l'étrangeté de mon début, et j'ose croire que vous reviendrez, sur mon compte, à une opinion plus sérieuse lorsque vous saurez à quel propos je désire si vivement obtenir l'honneur d'une rencontre avec vous.»
La manière simple et naturelle dont ces derniers mots furent prononcés parut frapper l'inconnu, qui se leva pour la seconde fois. M. Anspech continua en jetant un coup d'oeil rapide sur l'habit bleu du vieillard;
«Je m'assure, monsieur, que vous êtes dans une situation à éprouver quelque sympathie pour ceux que la fortune dédaigne de favoriser. Je puis donc sans rougir convenir devant vous que je suis une de ses victimes. Heureusement pour moi que je n'ai pas reçu dans le Nouveau-Monde, où j'ai passé nombre d'années, de sévères leçons de modération et de sagesse sans en retirer quelque philosophie pratique à mon usage. J'ai été ruiné deux fois de fond en comble, et je m'en suis consolé. De retour d'Amérique, je me suis vu négligé, je dirai même repoussé par des maîtres au service de qui j'avais consacré mes premières années: un roi, des princes qui n'ont pas daigné tendre la main à un ancien serviteur, et qui l'ont laissé vieillir dans l'abandon et dans le besoin. Eh bien! je m'y suis également résigné, et depuis plus de dix ans je supporte sans me plaindre un état voisin de la misère. Mais peut-être savez-vous, monsieur, que les forces de l'homme ne sont pas inépuisables, et qu'il est un point où elles se brisent, C'est à ce point que vous m'avez amené...
--Moi, monsieur? moi!...
--Vous allez me comprendre. La nécessité où j'ai été de rétrécir chaque jour le cercle de mes besoins m'a peu à peu conduit à une modestie de jouissances qui vous étonnera. Les désir croissent avec la fortune, mais un homme raisonnable les force à décroître en raison inverse de ses revers. Les miens, monsieur, s'étaient concentrés sur un objet tel que, grâce à ce choix modeste, je devais me croire à l'abri des caprices de la destinée. L'objet dont je vous parle, c'est le petit banc où vous êtes assis, où, depuis le 17 avril, mossieu, vous êtes venu vous asseoir chaque jour, à ce que je présume, et à une heure plus matinale que celle où j'avais coutume de sortir pour venir me reposer moi-même... Depuis deux ans je m'étais pris d'affection pour cet endroit du jardin, j'aimais ce banc, ce berceau, ces fleurs... En été, j'y venais goûter de douces heures paisibles, en profitant de l'ombre de ces charmilles qui se fait sentir vers onze heures du matin, comme vous avez pu le remarquer... En automne, en hiver, le plus mince soleil réchauffant les murailles du perron, ce petit coin, grâce à l'angle étroit qu'il occupe, devenait un lieu de délices pour les membres engourdis d'un vieillard... que vous dirai-je? cette douce habitude prît un tel empire sur moi que je n'eus bientôt plus qu'un but et qu'une pensée. Le moindre rayon effleurant les toits que ma lucarne domine, le plus pâle sourire du ciel avait pour moi, pauvre vieux, plus de charmes enivrants que n'en eut jamais pour un amant le sourire de celle qu'il aime. C'était une passion véritable, une passion avec toutes ses joies et toutes ses délicieuses douleurs. Un jour de brume ou de pluie me jetait dans le désespoir, et j'éprouvais alors tous les tourments de l'absence. Mais le lendemain était-il beau, je faisais la plus brillante toilette que je pusse imaginer, et j'accourais vers mon petit banc, convaincu que j'allais le retrouver embelli. A présent, monsieur, ai-je besoin de vous apprendre que, depuis le 17 avril, vous m'avez chassé de mon paradis et que vous êtes devenu mon bourreau!... Je n'ai plus que peu de chose à vous dire. Je me souviens que quand j'étais mousquetaire gris dans les gardes de Monsieur, j'aurais tué l'insolent qui eut levé les yeux sur ma maîtresse; vous, monsieur, vous avez mieux fait que de lever les yeux sur elle, car vous me l'avez volée... Vous m'avez pris mon petit banc; c'est plus qu'une insulte... croyez-moi, c'est un meurtre. Ainsi, monsieur, rendez-moi cette place; assurez-moi sur votre foi de gentilhomme que vous la respecterez à l'avenir... ou bien donnez-moi votre heure et choisissez les armes.»
L'inconnu avait écouté le major avec une attention croissante. Mille sentiments contraires s'étaient peints tour à tour sur sa physionomie, et un observateur eût facilement deviné que, depuis un moment, de vifs combats se livraient dans son âme. Quand M. Anspech eut cessé de parler, attendant la réponse de l'habit bleu, celui-ci se promena quelque temps en silence, en proie à un trouble visible que le major crut devoir respecter. Enfin, l'habit bleu s'arrêta, et fixant sur M. Anspech un oeil grave et mélancolique:
«Je suis un vieux soldat, dit-il, et l'alternative qu'il vous plaît de m'offrir ne me répugne pas. Moi aussi je m'étais depuis trois mois fait une chère habitude de ce petit réduit, et comme vous j'avais concentré là les dernières jouissances d'une vie désormais sans bonheur. Vous me parlez de vos infortunes, continua-t-il avec un sourire presque sombre; les miennes, monsieur, ne leur cèdent guère en âpreté. J'étais noble et riche avant la Révolution; mais au retour d'un long voyage, je trouvai la France républicaine, et je me fis républicain par amour pour elle. Ma noblesse devint un sujet de méfiance, j'abdiquai ma noblesse; ma fortune parut insulter à la pauvreté publique, je la déposai tout entière sur l'autel de la patrie; l'ennemi menaçait les frontières, je courus me mêler aux vieilles phalanges de Moreau; je donnai tout à la France, mon nom, mon pain, mon sang... Mais Buonaparte parut et je n'offris plus rien à la République mourante que mon désespoir et mes larmes... On me fit des avances que je repoussai; on voulut me rendre mon rang et ma fortune, je préférai ma misère, et ce ne fut qu'en 1815, lorsque la France se débattait dans un effort suprême, que je repris l'épée pour mourir à Waterloo... Hélas! mieux eût valu mourir! Prisonnier et oublié à dessein dans les échanges, car vous devinez bien qu'on ne voulut pas pardonner à un comte de s'être battu pour la France, je fus emmené dans le fond de la Russie, traîné jusqu'à Tobolsk et abandonné là, sans ressources, à toute l'horreur du dénuement et de la faim. Comment je me suis échappé de ces déserts, c'est ce qui vous intéresse peu. Le ciel a permis que je revisse la France, et m'y voici de retour, mais en butte aux ressentiments du trône, regardé comme traître à la monarchie et détesté par ceux-là même qui pourraient me venir en aide aujourd'hui.»
Le vieillard, en achevant ces mots, croisa lentement les bras et pencha la tête, paraissant remonter dans sa mémoire le cours de ses amers souvenirs, et ne songeant plus à la présence de son interlocuteur.
Celui-ci, disons-le à sa louange, avait également perdu de vue la première cause de cet entretien. Touché de ce récit, qui réveillait en lui une sensibilité quelque peu émoussée par l'âge, il se rapprocha de l'inconnu, et lui posant la main sur le bras, il lui dit d'une voix émue:
«La Providence a eu ses vues secrètes, monsieur le comte, car je viens de m'apercevoir que vous portez ce titre, en permettant à deux infortunes comme les nôtres de se croiser sur leur route; et si j'éprouve quelque soulagement à la peine que me cause le récit de vos malheurs, c'est en pensant que vous avez trouvé la seule personne qui fût en situation de vous plaindre comme vous le méritez.
--Vous oubliez, monsieur, reprit en souriant l'habit bleu, que nous devons nous couper la gorge demain matin.»
Le major rougit et baissa les yeux.
«Écoutez-moi, continua le vieux soldat de la République: Je ne pense réellement pas que l'affaire qui nous occupe
vaille tout à fait un coup d'épée. Convenez d'ailleurs que de pareils passe-temps ne sont plus guère de notre âge. Ah! autrefois je ne dis pas. Au sortir de la comédie, j'allais indifféremment dégainer à la porte Maillot ou rire au café Procope. Tenez, monsieur, moi qui vous parle, j'ai reçu un coup d'épée et fait ensuite près de deux mille lieues à la recherche de mon rival, parce qu'un soir mademoiselle Guimard la jeune avait laissé tomber son mouchoir.
--Qu'ai-je, entendu!... s'écria M. Anspech en faisant nu saut de surprise; vous avez dit... vous... ah! mon Dieu!...
--Que vois-je? vous chancelez, vous pâlissez.,. Auriez-vous eu connaissance de cette malheureuse affaire?... Ah! monsieur, s'il est vrai que vous ayez quelque indice à ce sujet, rendez-moi un service que je n'oublierai de ma vie: apprenez-moi ce qu'est devenu le major Anspech... Mais j'y songe! vous étiez, m'avez-vous dit, des mousquetaires gris de Monsieur; vous avez pu connaître le major, vous l'avez certainement connu... Ah! parlez! je ne possède pour tout bien que six cents livres de rentes, mais je les donnerais pour retrouver le major avant de mourir...
--Vous êtes donc le chevalier de Palissandre?... balbutia le petit-neveu maternel des Guises, qui venait de tomber sur le banc en proie à une défaillance qu'il essayait en vain de surmonter.
--J'ai hérité du titre de comte à la mort de mes deux frères; mais vous, monsieur, dois-je croire... Mes yeux, mes souvenirs ne m'abusent-ils pas en ce moment? Ces traits... oh! encore une fois, parlez; vous seriez?...
--Oui, chevalier, je suis... je suis ton ancien rival.
--Eh bien! le ciel est juste!... il ne veut pas que je meure sans l'avoir revu... Oh! si tu savais, mon pauvre baron, combien de fois, depuis ton départ de France, depuis ta fuite, devrais-je dire, j'ai maudit le sort qui ne permit pas que j'arrivasse à Londres assez à temps pour te rejoindre... J'avais connaissance des mauvaises affaires de ton banquier, et, ne voulant pas lui remettre l'or que tu m'avais laissé avec ton carrosse, et qui m'eût paru trop aventuré dans ses mains, je partis pour te le rendre moi-même et pour l'avertir du danger que courait le reste de ta fortune... Je ne crus pas en être quitte à cette première tentative. J'appris que tu étais parti pour la Havane: je courus sur les traces; mais, battu par des vents contraires, le navire que je montais fut chassé de sa route... Il fallut renoncer à te rejoindre.
--Eh bien! chevalier, c'est-à-dire monsieur le comte,--pardonnez-moi une ancienne habitude,--prenez cette main que je vous offre, et bénissons le sort qui permet que nous nous retrouvions dans des circonstances douloureuses où l'un et l'autre nous avons besoin de presser la main à un ami.
--Que diable dis-tu là, d'Anspech! s'écria le comte en saisissant la main que le major lui tendait, que me parles-tu de circonstances douloureuses... Il n'en est plus pour toi, mon ami; tu es riche, tu es très riche; je crois, Dieu me damne, que tu es horriblement millionnaire!»
Le vieux major fixa sur M. de Palissandre des yeux où se peignit un étonnement stupide.
«Eh! sans doute, continua le comte, car désespérant de te rattraper, je pris le seul parti qui me restait, et qui fut d'attendre que tu revinsses de toi-même chercher les trois cent mille francs. Mais pour ne pas ressembler à cet homme de l'Évangile à qui l'on confia deux talents dont il ne sut que faire, je me gardai bien d'enfouir ton argent dans ma cave; et trouvant d'ailleurs que cet or n'était pas assez en sûreté en France, je retournai à Londres: je plaçai ta petite fortune chez un de mes amis, agent de la Compagnie des Indes, et songe, baron, qu'il y a quarante ans de cela! Du diable si je te dirai comment l'honorable baronnet s'y est pris pour multiplier ton avoir; mais son fils, qui lui a succédé depuis une quinzaine d'années, et avec qui j'ai renoué des relations dès mon arrivée de Russie, m'écrivait encore l'autre jour qu'il évaluait les fonds engagés dans la maison Ashbon et compagnie à près de huit cent mille livres sterling. Huit cent mille livres sterling, cela doit faire une somme fabuleuse!»
Nous n'essaierons pas de peindre la figure du major Anspech. Il demeura fort longtemps sans voix et sans couleur, les yeux fermés, comme un homme à moitié tué par un coup de massue et qui cherche à ressaisir ses sens. Enfin, ses joues reprirent quelque chaleur, il poussa un long soupir, ouvrit les yeux, vit M. de Palissandre, debout devant lui, qui suivait d'un regard inquiet le dénouement de cette crise, étendit les bras et s'élança au cou de son vieil ami en versant un torrent de larmes.
Quand cette première effervescence fut un peu calmée, le major Anspech saisit de nouveau la main du comte, et lui dit:
«Écoute, Palissandre: si tu ne me promets pas de le soumettre sans la plus légère observation à ce que je vais l'ordonner, je prends à témoin mon arrière-grand'tante, qui était cousine au huitième degré de monsieur de Guise le Balafré, que je m'en vais à Londres, que je fais liquider mes millions, et qu'au retour je les jette à la mer. Tant pis, ma foi; c'est la seconde fortune que l'Océan me devra.
--Sarpejeu! parle donc.
--Eh bien! nous allons vivre ensemble, être heureux, être riches ensemble, être réhabilités ensemble; et quand nous aurons assez de cette vie-là, j'espère que Dieu nous fera la grâce de nous en débarrasser ensemble. Je vais donner des ordres pour qu'on nous rachète, à quel prix que ce soit, nos terres de Phalsbourg et notre donjon de Palissandre. Non? aurons là deux belles propriétés; et tu verras qu'un tas de neveux, qui ne nous connaissent plus aujourd'hui, sortiront de terre à point nommé pour nous reconstruire toute la famille qui nous manque. Sois tranquille, nous ne manquerons pas d'héritiers.»
Les deux amis tombèrent de nouveau dans les bras l'un de l'autre, et le pacte fui ainsi juré.
Là-dessus le comte et le baron se prirent sous le bras, et sortirent du jardin des Tuileries d'un pas qui eût fait honneur à deux voltigeurs de Louis XV.
Et le petit banc?... Nous éprouvons quelque confusion à l'avouer, mais nous dirons la vérité et rien que la vérité. Oui, ma belle lectrice, le major Anspech, en s'éloignant, oublia même de saluer d'un dernier regard ce pauvre petit banc, objet de tant de tracas et de tendresse, et pour lequel, une heure auparavant, il voulait se couper la gorge avec un inconnu... Hélas! madame, il n'y a pas d'éternelles amours, même à soixante-dix ans.
Du reste, il faut le dire, le petit banc s'en est parfaitement consolé.
Marc Fournier.