Histoire du Monument élevé à Molière.

Lorsqu'un grand peuple élève des statues à ceux qui l'ont fait grand, il fait quelque chose de plus que d'honorer le génie; il consacre sa propre gloire.

Cette consécration par la sculpture, de la gloire nationale qui chez les anciens imprimait de nobles idées à la multitude, est presque nouvelle en France. Nous reproduisions les héros de l'antiquité et nous négligions les nôtres. Aussi le peuple restait-il dans l'ignorance de ses propres vertus; excepté les statues de quelques-uns de ses rois, la sculpture ne lui racontait rien de son histoire: les beaux-arts n'avaient point encore personnifié la France dans ses grands hommes. Cette personnification est de date toute moderne.

Un écrivain dont les ouvrages sont une source inépuisable d'idées neuves et patriotiques, Bernardin de Saint-Pierre le premier s'aperçut de cette étrange anomalie. Il s'étonnait, en parcourant nos jardins et nos places publiques, de n'y voir que les images des divinités du paganisme, les statues des Grecs et des Romains, et des inscriptions toutes modernes dans une langue morte depuis deux mille ans. «Quoi, disait-il, des symboles mythologiques à des chrétiens, des inscriptions latines a des Français! Nous continuons la gloire des anciens aux dépens de la nôtre, aux dépens de notre esprit national! En vérité, l'avenir croira que les Romains étaient, dans le dix-huitième siècle, les maîtres de notre pays.»

Frappé de cet oubli, Bernardin de Saint-Pierre songe à la réparer. C'était le caractère de son génie; la vue du mal lui donnait l'idée du bien. Il imagine donc un Elysée où s'élèveraient des monuments consacrés aux bienfaiteurs du genre humain. Cet Elysée, il l'embellit de tous les arbres étrangers apportés en Europe depuis deux siècles, et dont les fleurs et les fruits font aujourd'hui nos délices. A l'ombre de chaque arbre il place l'image de celui qui nous l'a donné. Là se trouvent aussi les statues de Fénelon, de La Fontaine, de Racine: on y voit Catinat et Duquesne, Buffon et Linné, Bernard Palissy, ce pauvre potier qui fut martyr de la science, et Descartes, dont la méthode a sauvé une seconde fois le monde; enfin toutes les gloires utiles, toutes les infortunes glorieuses, car tel est le sort de l'humanité, qu'il n'y a pas un monument élevé au génie et à la vertu qui ne réveille le souvenir de quelque grande douleur.

On voit combien cette idée était féconde. D'abord elle rappelait les beaux-arts à leur plus haute mission, celle d'instruire les peuples de leur histoire, et par leur histoire, de la vertu. La statuaire devenait ainsi une école de patriotisme et de sagesse; elle développait le sentiment du beau, elle vulgarisait l'héroïsme et les généreux dévouements, elle plaçait dans la mémoire de tout un peuple les images vivantes de ces génies aimés de Dieu qui nous ont versé l'amour et la lumière.

Noble et puissante institution ouverte à tous les bienfaiteurs des hommes, quels que fussent leur langue et leur pays, et qui faisait de la France le centre moral de l'univers. Le but de Bernardin de Saint-Pierre, en créant cet Elysée, était donc de personnifier dans tout ce qu'il y avait de grand, non plus un peuple, mais le genre humain. Que les hautes intelligences apparaissent à l'orient ou à l'occident, n'importe, les idées n'ont point de patrie: Télémaque et l'Esprit des Lois appartiennent à la France par la langue; ils appartiennent au monde par le bien qu'ils ont fait au monde, et Dieu a voulu que les fruits de la vertu et du génie fussent le patrimoine de l'humanité.

Aujourd'hui les voeux de Bernardin de Saint-Pierre sont en partie réalisés. Ce qu'ils avaient de patriotique a été compris; la nationalité universelle des belles âmes le sera plus tard. Alors l'Elysée s'ouvrira et tous les hommes vertueux et bienfaisants, quel que soit leur pays, seront réputés concitoyens. En attendant nous marchons vers un état meilleur. Déjà les Grecs et les Romains sont rentrés dans nos musées: ils serviront aux progrès de l'art après avoir servi aux progrès de la pensée. A leur place s'élèvent de toutes parts les images de nos pères et de nos aïeux. Le voyageur, en parcourant nos villes rajeunies, ne croira plus qu'au dix-huitième siècle les Romains aient été nos maîtres; il reconnaîtra la France aux monuments qu'elle consacre à ses propres enfants. Cette France comprend enfin qu'elle n'est montée au rang des premiers peuples du monde que parce que le monde l'a personnifiée dans la personne de ses grands hommes. Déjà Cambrai, Dijon, Meaux, Bordeaux, Montbart, Périgueux, ont orné leurs places publiques des glorieuses images de Bossuet, de Fénelon, de Buffon, de Montesquieu et de Montaigne. Château-Thierry s'est ressouvenu de La Fontaine, et La Ferté-Milon de Racine. A Caen, je vois Malherbe; à Clermont, Pascal; à Rouen, Corneille, un seul Corneille: la cité ingrate a cru pouvoir séparer les deux frères. D'autres villes m'offrent, l'une Gutenberg, l'autre Cuvier, l'autre Duguesclin. Arles, devançant la postérité, s'empare de la plus grande renommée politique et poétique, du siècle, en élevant une statue à notre Lamartine. Le Havre attend le bronze de Bernardin de Saint-Pierre, confié au génie inspiré de David. Marseille n'oubliera pas Belzunce; Lyon n'a point oublié Jacquart, le pauvre ouvrier qui l'enrichit. Et toi, Bayard, te voilà donc enfin dans ta patrie! je reconnais ta noble figure. C'est bien toi qui plaignais Bourbon de combattre contre la France, au moment où tu mourais pour elle!

Certes, il y quelque chose de beau dans ce mouvement universel et populaire, car ce ne sont pas seulement les riches cités qui se montrent reconnaissantes envers leurs concitoyens: de simples bourgs, de chétifs hameaux prennent l'initiative et réclament leur part de l'honneur national.

Ainsi vient de s'élever, sur le pont du petit village de Mausé, le buste de René Caillié, ce jeune paysan qui sans autre lumière que son génie, sans autre appui que son héroïque volonté, après des fatigues inouïes, résolut la grande question géographique du siècle, par la découverte de Tombouctou.

Ainsi s'élèvera bientôt sur la petite place de Miramont, ombragée par les arbres qu'il aimait, la statue de M. Martignac, de ce généreux et brillant orateur, de ce martyr de l'héroïsme évangélique, du grand homme qui fit acte de chrétien en donnant sa vie pour le salut de son ennemi.

De pareilles apothéoses signalent une nouvelle ère. L'impulsion est donnée, les monuments se multiplient, le pays veut se connaître, et grâce à cet élan généreux, toutes les gloires vont grandir en devenant populaires. Noble triomphe d'une noble pensée! Cet élysée que l'auteur des Etudes voulait placer dans une île de la Seine, près du pont de Neuilly, le voilà qui se déroule sur la France entière. Il a passé de ville en ville, il ira de bocage en bocage, et le vieux tilleul qui verse son ombre sur l'église champêtre ne sera plus le seul monument du hameau, lorsque ce hameau aura connu un bienfaiteur, ou qu'il aura vu naître un grand homme.

Au milieu de cet entraînement universel, qui le croirait? Paris seul gardait le silence. Ce n'est pas qu'il fût ingrat, ce n'est pas que le ciel lui eut refusé sa part de beaux génies. Un peuple de statues sorties tout à coup des murs de son Hôtel-de-Ville vient aujourd'hui même témoigner de la reconnaissance et de l'intelligence de cette reine des cités. C'est son panthéon qu'elle élève: elle a trouvé dans ses grands hommes la garde d'honneur qui doit veiller éternellement aux portes de son palais. Et cependant il y a peu d'années encore, la noble ville se taisait. Occupée d'élargir ses rues, de planter ses quais, d'établir ses trottoirs, de multiplier ses marchés et ses fontaines, absorbée dans le désir bienfaisant de répandre partout la salubrité et la gaieté, toute parée de son bien-être et de sa magnificence, elle sembla un moment oublier sa gloire. Ni Boileau, ni Voltaire, tous deux nés dans la cour de la Sainte-Chapelle, où priait saint Louis, ni Molière lui-même, le simple enfant de Paris, élevé sous les piliers des Halles, ne se présentèrent à sa mémoire. Alors elle put paraître ingrate, et elle le fut en effet, mais pour Molière seulement; car il faut bien le dire, et comment le dire sans amertume? le monument qu'on lui consacre aujourd'hui est dû plutôt à une rencontre fortuite, à un de ces accidents imprévus qu'on qualifie de hasard, qu'à un mouvement spontané de reconnaissance nationale.

La reconnaissance ne pouvait manquer, elle se fit jour, mais plus lard; pour être oubliée d'un conseil municipal, la gloire de Molière n'en vivait pas moins dans toutes les âmes.

Bien plus, des écrivains du grand siècle, Molière est peut-être le seul dont le peuple ait gardé la mémoire. Les autres appartiennent essentiellement au monde instruit et poli; lui, appartient à tout le monde: il est du peuple, de la bourgeoisie et de la cour, mais il est surtout du peuple. Et comment le peuple l'aurait-il oublié, lui, l'enfant du peuple le plus gracieux, le plus charmant des amuseurs; le plus profond, le plus joyeux des philosophes? Encore aujourd'hui, après cent soixante-dix ans, n'est-ce pas le seul poète qui le divertisse, le seul qui l'instruise, le seul qui parle son langage? N'est-il pas son ami, l'ami du peuple, son moraliste, son fou, son sage, son législateur? un législateur qui le fait rire, qui le corrige en l'amusant, le plus joyeux des législateurs, élevé à la toute-puissance par la grâce de son génie et de sa gaieté? Voilà ce que les mortels n'ont été appelés à voir deux fois ni sur le trône de notre bon Henri IV, ni sur le trône que, suivant la belle expression de Champfort, Molière a laissé vacant.

Si le temps me le permettait, je voudrais dire ici quelle influence Molière a exercée sur la moralité et sur les moeurs de la société entière. Il faudrait peindre d'abord les habitudes grossières du peuple à cette époque, sa brutalité sensuelle, son langage cynique, son égoïsme impudent qui le ravalait au niveau de la bête; puis, à côté de ce poitrail vigoureux, il faudrait placer le portrait vivant de la classe bien élevée, là se concentrent les sentiments délicats, la naïveté charmante, l'innocence et la pudeur dans leur expression la plus gracieuse. Corneille avait peint l'amour héroïque, Molière peignit l'amour aimable dans ses caprices, dans ses jeux, dans sa grâce, et jusque dans ses emportements. Ses jeunes gens aiment pour le seul plaisir d'aimer, comme si la vie n'était rien sans l'amour, comme si l'amour était toute la vie. Tableau charmant qu'il oppose au tableau de l'amour grossier du populaire, faisant rire de l'un, faisant admirer l'autre, corrigeant les premiers par les derniers, et triomphant de tous les vices que peut atteindre son ardente raillerie. On a dit que Molière avait été obligé de former son public. L'éloge est plus grand qu'on ne pense, car on n'a pas vu que former un public à des chefs-d'oeuvre, c'était faire une nation.

Et en effet celui qui sut rendre sensible à une foule grossière les traits les plus fins de l'esprit, les sentiments les plus délicats du coeur, qui lui fit comprendre, craindre et éviter le ridicule, connaître, aimer et rechercher les convenances; celui qui épura son goût jusqu'au point de lui rendre familières les sublimes beautés du Tartufe et du Misanthrope, que fit-il autre chose que de former une nation? Les délicatesses du goût sont les premiers éléments de la vertu.

Mais ce n'est là qu'une très-petite partie de Molière. Pour le comprendre tout entier, il ne suffit pas de connaître ses ouvrages, il faut connaître sa vie. Sans cette étude préliminaire, on ne saurait jamais comment le fils du tapissier, destiné par sa naissance à meubler les appartements du roi, put devenir un profond philosophe, et un grand poète comique. Je dis un profond philosophe, car la philosophie ne se concentre pas seulement dans l'étude des notions abstraites de la pensée, elle comprend encore la connaissance morale que l'homme a de lui-même et celle de ses relations avec ses semblables. La poésie, au contraire, est le don de tout imiter, de tout sentir et de tout peindre. Elle donne des images à la pensée et des émotions au sentiment; elle est la lumière divine qui tombe du ciel sur les oeuvres du génie, car je ne saurais définir autrement l'inspiration. Le poète et le philosophe sont donc deux hommes bien caractérisés, bien distincts, et ce sont ces deux hommes que l'on retrouve dans Molière.

Comment se sont-ils développés? Je le vois à la cour observant les ridicules des grands, et Louis XIV lui-même désignant ses modèles. Je le vois au milieu de sa troupe, cette troupe à laquelle il devait tout donner, même sa vie, observant Beauval, Brécourt, Du Croisy, les Béjart et pour les forcer au naturel, glissant dans les rôles qu'il leur confie quelques traits de leur propre caractère. Mais le peuple, le vrai peuple, où l'a-t-il observé? Je le vois enfant dans la rue Saint-Honoré ou sous les piliers des Halles, jouant avec les libres enfants de Paris, et s'incarnant cet esprit goffe et facétieux dont plus tard il devait reproduire le type; je le vois courant sur le Pont-Neuf, et s'inspirant de cette muse grotesque qui animait alors les tréteaux de Gauthier Garguille et de Turlupin. Voilà la source, non de sa gaieté franche et railleuse, mais du trait bouffon qui dans ses pièces fait éternellement éclater le rire. L'esprit populaire et parisien vivait en lui.

Ce grand homme expira le 17 février 1675, en sortant du théâtre du Palais-Royal où il venait de représenter pour la quatrième fois le personnage du Malade Imaginaire. Des prêtres fanatiques lui refusèrent les derniers secours de la religion; d'autres prêtres lui refusèrent la sépulture. Il fallut les prières de sa veuve et un ordre du roi pour obtenir qu'un peu de terre couvrit sa cendre; il fallut jeter de l'argent à un peuple fanatisé et furieux qui insultait à sa mémoire et menaçait de troubler ses funérailles; il fallut que le convoi funèbre qui emportait sa dépouille mortelle se glissât furtivement la nuit dans les rues du Paris, comme s'il cachait un coupable, comme si ce cercueil allait dérober sa place au cimetière. Les prières mêmes pour le repos du martyr, car il mourut martyr du devoir, les prières mêmes durent être cachées, et c'est un fait prouvé par les registres de l'archevêché qu'il y eut défense à toutes les paroisses du diocèse et aux églises des réguliers de faire aucun service solennel en faveur de celui à qui la France vient d'élever une statue.

Tel fut le sort de Molière. Là s'arrête sa vie, mais ne s'arrêtent pas les tribulations. L'histoire des monuments consacrés à sa mémoire est pleine de vicissitudes et de singularités. Ses malheurs continuent en quelque sorte après sa mort, et lorsque les persécutions ne peuvent plus s'attacher à l'homme, elles s'attachent à sa statue.

Cette statue ne devait s'élever que bien lard. Mais qu'importe le temps à une gloire immortelle? Le temps, c'est notre juge, il grandit tout ce qu'il ne tue pas. D'abord il se fit un silence de près de cent années. Le peuple alors n'était pas assez instruit pour comprendre ses grands hommes: il riait aux pièces de Molière, mais sans reconnaissance pour son génie. L'idée ne lui venait pas que le pays pût devoir quelque chose à ce farceur qui, rejeté avec exécration hors de l'Église, n'était pour les sept huitièmes de la France qu'un réprouvé. L'anathème de Bossuet pesait de tout son poids sur le comédien, et instruisait le peuple à le mépriser et à le maudire. Ce n'était donc pas du peuple que devait sortir la voix qui demande justice; il fallait qu'une autorité éclatante et puissante se portât en avant de la multitude. L'impulsion devait venir d'en haut comme la lumière, et c'est de là qu'elle vint en effet. L'Académie Française prit l'initiative. Les temps étaient venus, et en 1769, dans un concours public, et solennel, elle appela l'éloge de celui qu'elle regrettait de n'avoir pu compter parmi ses membres. Ah! ce fut un jour glorieux pour le pays que celui où le premier corps littéraire de l'Europe, une assemblée d'hommes également illustres par la vertu et par le génie, après une étude consciencieuse de la vie et des ouvrages de Molière, vint dire à la France: Cet homme qu'on abreuva de mépris, cet homme dont on outragea les cendres, nous appelons sur lui la reconnaissance du monde et nous proclamons son éloge. Les conséquences morales de ce noble élan furent immenses. L'intelligence du pays, représentée par l'Académie, avait porté son jugement. Elle effaçait l'ingratitude par l'admiration, et l'anathème tombait devant l'apothème!

En 1778, l'année même de la mort de Voltaire, l'Académie, continuant son oeuvre, plaçait le buste de Molière dans le lieu de ses séances. Plus tard elle inaugura sa statue et le hasard voulut que la statue de celui qui n'avait pas été jugé digne même d'une prière, s'élevât chrétiennement à côté de la statue de Bossuet.

En 1778, une maison de la rue de la Tonnellerie fut ornée du buste de Molière. Une inscription indiquait que Molière était né dans cette maison en 1620. C'était une double erreur. Molière est né rue Saint-Honoré, près la rue de l'Arbre-Sec, le 15 janvier 1622. Le buste et l'inscription existent encore.

Enfin, un autre buste de Molière décore le foyer de la Comédie-Française.

Voilà les seuls monuments qui jusqu'à ce jour avaient été consacrés à la mémoire de ce grand poète.

A dater de 1818, plusieurs souscriptions furent, il est vrai, successivement proposées, mais toutes se perdirent dans les embarras du temps.

Une seulement mérite d'être citée, par l'opposition qu'elle éprouva et qui caractérise l'époque. Des artistes et des gens de lettres avaient eu la pensée d'élever la statue de Molière sur la place de l'Odéon. L'un d'eux, habile sculpteur, M. Galleaux, proposait d'exécuter le modèle gratuitement. Ce projet fut soumis au ministre de l'intérieur, qui refusa son approbation, «les places publiques de Paris étant exclusivement consacrées aux monuments érigés en l'honneur des souverains.» Ce fut sa réponse, et cette réponse est une date; on était alors en 1829.

Enfin le jour de la justice approchait. Le conseil municipal de Paris venait de voter la construction d'une fontaine à l'angle de la rue Traversière et de la rue Richelieu. Personne n'avait songé à Molière, lorsqu'un artiste dramatique, amoureux de son art comme sont tous les artistes supérieurs M. Régnier s'avisa de remarquer, dans une lettre adressée à M. de Rambuteau, préfet de Paris, que la fontaine dont on venait de décider l'érection se trouvait placée à la proximité du Théâtre-Français, et précisément en face de la maison ou Molière avait rendu le dernier soupir. M. Régnier, fort de cette double circonstance, terminait en demandant que le monument projeté fût consacré à la mémoire de celui qui fut le père de la comédie française.

Cette lettre, écrite avec autant de modestie que de contenance(1) trouva partout de la sympathie. M. de Rambuteau prit fait et cause, et devint l'avocat de la ville de Paris auprès du conseil municipal, un peu confus de son inadvertance, mais qui, on doit le dire à sa louange, devint le promoteur le plus zélé du projet qu'il n'avait pas conçu. Et voilà cependant comme les choses vont en France. Si la maison où mourut Molière ne s'était trouvée en face du carrefour où la Ville voulait construire une fontaine, et si un acteur de la Comédie-Française n'avait fait cette remarque, Molière serait encore aujourd'hui sans monument.

Note 1:

«A M. le Préfet de la Seine

«Monsieur le préfet,

«Le Journal des Débats, dans son numéro du 14 février, annonce la prochaine construction d'une fontaine à l'angle des rues Traversière et Richelieu. Permettez-moi, monsieur le préfet, de saisir cette occasion pour rappeler à votre souvenir que c'est précisément en face de la fontaine projetée, dans la maison du passage Hulot, rue Richelieu, que Molière a rendu le dernier soupir, et veuillez excuser la liberté que je prends de vous faire remarquer que, si l'on considère cette circonstance et la proximité du Théâtre Français, il serait impossible de trouver aucun emplacement où il fut plus convenable d'élever à ce grand homme un monument que Paris, sa ville natale, s'étonne encore de ne pas posséder.

«Ne serait-il pas possible de combiner le projet dont l'exécution est confiée au talent de M. Visconti avec celui que j'ai l'honneur de vous soumettre? Quand vos fonctions vous le permettront, monsieur le préfet, vous venez assister à nos représentations, vous applaudissez aux chefs-d'oeuvre de notre scène: le voeu que j'exprime doit être compris par vous, et d'espère que vous l'estimerez digne de votre attention.

«Les modifications que l'on serait obligé de faire subir au projet arrêté entraîneraient indubitablement de nouvelles dépenses; mais cette difficulté serait, je le crois, facilement écartée. N'est-ce pas à l'aide de dons volontaires que la ville de Rouen a élevé une statue de bronze à Corneille? Assurément une souscription destinée à élever la statue de Molière n'aurait pas moins de succès dans Paris: les corps littéraires et les théâtres s'empresseraient de s'inscrire collectivement; les auteurs et les acteurs apporteraient leurs offrandes individuelles. Tous ceux qui aiment les arts et qui révèrent la mémoire de Molière accueilleraient cette souscription avec faveur, et s'intéresseraient à ce qu'elle fût rapidement productive. Du moins c'est ma conviction, et je souhaite vivement que vous la partagiez.

«D'autres que moi, monsieur le préfet, auraient sans doute plus de titres pour vous entretenir de ce projet, qui avait déjà préoccupé le célèbre Le Kain; mais si la France entière s'enorgueillit du nom de Molière, il sera toujours plus particulièrement cher aux comédiens. Molière fut, tout à la fois, leur camarade et leur père, et je crois obéir à un sentiment respectueux et presque filial, en vous proposant de réunir au projet de l'administration celui d'un monument que nous serions si glorieux de voir enfin élever au grand génie qui, depuis près, de deux siècles attend cette justice!

«J'ai l'honneur d'être, monsieur le préfet, votre très-humble et très-obéissant serviteur,

«Régnier,

«Sociétaire du Théâtre-Français»


Le Préfet de la Seine à M. Régnier.

Paris, 14 mars.

«Monsieur,

«J'ai reçu la lettre que vous m'avez fait l'honneur de m'écrire au sujet de la fontaine que l'administration municipale va faire construire à l'angle formé par la jonction des deux rues Traversière et de Richelieu. Vous exprimez, à cette occasion, le désir de voir s'élever à Molière un monument que sa ville natale s'étonne de ne pas encore posséder, et vous pensez que l'on pourrait d'autant mieux profiler de la circonstance que c'est precisément en face de la fontaine projetée, dans la maison Mulot, que ce grand homme a rendu le dernier soupir.

«Je m'associe de voeu et d'intention à un pareil projet, et, autant que personne au monde, je me réjouirais de voir la Ville de Paris rendre enfin à Molière le même hommage que d'autres villes de France ont déjà rendu à Montaigne et à Pascal, à Corneille et à Racine, à Bossuet et à Fénelon. Mais il ne dépend pas de moi, monsieur, de changer ni le caractère ni la destination d'un monument dont le conseil municipal a voté la dépense et approuvé les plans. Toutefois, comme en mainte circonstance le principe du concours des particuliers a été admis par l'administration dans les vues d'intérêt général, j'aime à croire que la Ville pourrait accepter, pour être concurremment employé avec les fonds votés par elle, le produit d'une souscription qui aurait été ouverte dans une pensée aussi louable, et j'oserais presque dire aussi parisienne, que celle que vous m'avez fait l'honneur de me soumettre. Aussi n'hésiterai-je pas à en faire l'objet d'une proposition au conseil municipal, avec la confiance que les hommes honorables qui y siègent, fidèles interprètes des sympathies de leurs concitoyens, accueilleront favorablement l'idée de payer un juste tribut d'admiration à l'un des plus beaux génies de la France, et peut-être à la plus grande des illustrations parisiennes.

«Agréez, monsieur, l'assurance de ma considération très-distinguée,

«Le pair de France, préfet de la Seine.

«Comte de Rambuteau.»

L'histoire des hommages rendus à Molière se partage en deux époques bien tranchées: l'époque académique et l'époque populaire: l'une conduisait à l'autre. L'époque populaire commence seulement aujourd'hui. Elle s'est manifestée par une souscription nationale, à laquelle tous les états, toutes les classes de la société, se sont empressés de concourir. Les souscriptions de ce genre sont des symptômes certains d'intelligence: elles disent qu'une idée ou qu'un sentiment vient de pénétrer dans la foule: elles sont grandes et puissantes parce qu'elles proclament la reconnaissance d'un peuple.

Certes, l'Académie Française, en voyant cette manifestation spontanée d'une noble pensée, dut être fière de son ouvrage; car c'était bien là son ouvrage, elle avait donné l'impulsion. Et quelle joie de reconnaître dans le pays tout entier cette intelligence du bon goût, cette sympathique admiration qu'elle avait eu l'honneur d'exprimer la première.

Le monument de Molière est donc un monument tout national. Il s'élève à frais communs; c'est sa gloire et la nôtre. Nous y avons tous contribué, et la Ville de Paris, et le roi, et le peuple, et les académies, et les députés, et les membres du conseil municipal, et les hommes de goût, et enfin les artistes de tous les théâtres. Parmi ces derniers, mademoiselle Mars s'est surtout montrée généreuse: c'était son droit. Molière lui devait trop et elle devait trop à Molière pour ne pas l'aimer doublement. Comment se serait-elle montrée ingrate, celle dont le naturel, la grâce, l'intelligence exquise, étaient devenus comme la seconde couronne du poète? Les interprètes du génie sont presque aussi rares que le génie même, et ici l'interprète se montra toujours digne du l'oeuvre. N'était-ce donc pas devoir beaucoup à Molière?

Madame Louise Colet.

C'est une femme aussi qui a remporté la palme offerte par l'Académie Française au meilleur poème sur le monument dont nous venons d'esquisser l'histoire. Cette muse charmante, il faut le dire, n'a chanté ni le monument, ni la statue, comme semblait le demander le programme; elle a fait mieux, elle a chanté Molière; elle a dit en vers harmonieux, dans un rhythme varié et puissant, les illusions, les souffrances, les talents de ce rare génie; la passion cruelle qui fit le tourment de sa vie et le charme de ses beaux ouvrages; en un mot, elle a compris le poète, elle a peint son âme, elle nous a donné l'homme tout entier. Après cette belle poésie, restait encore à faire l'histoire du monument, à justifier le programme académique. L'aimable lauréat nous a appelé à cette oeuvre, péristyle modeste qu'elle veut bien placer à la tête de son ouvrage, et que les lecteurs avides de beaux vers ne sauraient traverser trop rapidement.
L. Aimé Martin.