POÈME COURONNÉ PAR L'ACADÉMIE FRANÇAISE.

Molière.... C'est mon homme.
(La Fontaine, Lettre à M. de Maucroix.)

I.

Aux dernières lueurs d'un jour froid qui pâlit(2),

Deux soeurs de charité se penchaient près d'un lit.

Et de leurs soins touchants la douceur infinie

D'un poète mourant consolait l'agonie.

Un vif éclair brillait aux yeux du moribond;

Sa bouche s'agitait, et sur son large front,

Des images tantôt riantes, tantôt sombres,

S'échappait de son coeur, glissaient comme des ombres.

Parfois se soulevant, il appelait tout bas

Quelqu'un qu'il attendait et qui n'arrivait pas:

Et seules, l'entourant à cette heure dernière,

Les deux soeurs près de lui demeuraient en prière.

Note 2 Molière est mort le 17 février vers six heures du soir, en 1673, âgé de 51 ans. A quatre heures, il avait joué dans le Malade Imaginaire. Après la représentation, se trouvant fort mal, il rentra dans sa maison, rue Richelieu (qui porte aujourd'hui le n. 34). Il expira au bout de quelques heures entre les bras de deux soeurs de charité qui quêtaient pour les pauvres, et auxquelles il donnait l'hospitalité chez lui.

Autour du lit funèbre, on voyait, dispersés.

Des livres, des papiers, des travaux commencés.

Et sur les murs pendaient, parmi de vieux volumes.

Des attributs bouffons et d'étranges costumes;

Le mourant, l'oeil fixé sur ces objets divers.

Semblait se ranimer: il murmurait des vers.

Puis, se ressouvenant que son heure était proche,

Il écoutait des soeurs quelque pieux reproche,

Répétait leur prière, et, leur disant adieu,

Tranquille il élevait sa belle âme vers Dieu!

Bientôt son oeil s'éteint, son visage est plus pâle,

Les accents de sa voix sont brisés par le râle.

Un dernier sentiment sur son front vient errer:

Il écoute, il sourit!...

Il venait d'expirer,

Lorsqu'au pied de sa couche une femme éperdue

Accourt, se précipite, et, tombant étendue

Près de ce corps sans vie, elle fait retentir

Des sanglots où se mêle un tardif repentir;

Puis, à côté des soeurs se mettant en prière,

Elle pleure à genoux celui qui fut Molière!...

II.

Molière! noble enfant du peuple de Paris,

De ce siècle si grand un des plus grands esprits.

Né de parents obscurs, dans les bruits de la Halle (3),

Il a dû son bon sens, sa verve originale,

A ce contact du peuple, à ces libres instincts,

Qui, dans un plus haut rang, trop souvent sont éteints;

D'un esprit sain et fort, d'un coeur plein de droiture,

Nul préjugé d'abord n'a faussé sa nature.

A l'étude en naissant n'étant point asservi.

C'est son propre génie, enfant, qu'il a suivi.

Mais bientôt un désir inconnu le pénètre:

Tout ce qu'un homme apprend, il voudrait le connaître

Il doute de lui-même et brûle de savoir

Comment d'autres ont vu ce qu'il croit entrevoir.

Alors, à quatorze ans, il vient demander place

Sur les bancs du collège; il étonne, il dépasse

Tous ses jeunes rivaux. Là, de l'antiquité

Il apprend à goûter la sévère beauté;

Il parle, dans ce monde où l'étude l'exile,

La langue de Platon et celle de Virgile;

Il interroge, et suit, comme ses précurseurs,

Les poètes hardis et les profonds penseurs.

Puis, lorsque son esprit, errant de livre en livre,

Manque enfin de pâture... alors il songe à vivre.

Et la vie apparaît à son coeur de vingt ans

Belle, riche, éternelle: il est maître du temps!

Note 3: Les parents de Molière avaient leur boutique de tapissier sous les piliers des Halles, mais Molière est né rue Saint-Honoré.

Que fera-t-il de sa jeunesse?

Fleuve dont l'onde enchanteresse

Semble se dérouler sans fin!

Trésor d'amour et de science,

Plaisirs dont l'inexpérience

Nous compose un philtre divin!

Séduit par tout ce qu'il espère,

Dans l'humble sillon de son père

Pourra-t-il arrêter ses pas?

Non! son vol est tracé d'avance:

Le génie est une puissance

Que les hommes n'enchaînent pas.

A son ardente inquiétude

Que dompta si longtemps l'étude,

Il faut enfin un élément;

A cette âme où l'instinct l'emporte,

Il faut la vie errante et forte,

La passion, le mouvement!

L'art qui l'attire dans ses voies

Lui montre de faciles joies,

Folles amours, jours sans lien.

Succès, revers, pauvreté même,

Et, libre comme le Bohème,

Il part obscur comédien!

De province en province il entraîne joyeuse

La troupe qu'il attache à sa jeunesse heureuse;

Pour des coeurs de vingt ans quel plus riant destin?

D'intrigues, de hasards, quel fertile butin!

Qu'ils sont gais ces labeurs si pleins d'insouciance

Que le public charmé chaque soir récompense!

Au riche en l'égayant on arrache un peu d'or.

Et le pauvre à sa part du modeste trésor.

Du théâtre bouffon la gaité familière

D'abord a défrayé la verve de Molière.

Son génie incertain, aux farces se pliant,

Se se forme sous le masque et s'essaie en riant;

Mais bientôt ce grand coeur dédaigne un art futile;

Aux hommes qu'il amuse il voudrait être utile;

En lui deux sentiments profonds ont éclaté:

L'amour vrai de son art et de l'humanité.

Il fera parmi nous monter l'art dramatique,

Plus haut que ne l'ont vu Rome et la Grèce antique.

Et de l'humanité courageux défenseur,

Des vices de son siècle il sera le censeur.

Longtemps ce grand dessein a mûri dans sa tête;

Rien n'échappe au penseur, tout émeut le poète;

Pour les combattre un jour son âme a médité

Les fatales erreurs de la société:

Il voit le faux dévot, enseignant l'imposture,

Au nom de Dieu prêcher une morale impure;

Le philosophe, au lieu d'éclairer le savoir,

En faire un puits obscur où l'on ne peut rien voir;

Courtisan ridicule et chargé de bassesse,

Il voit le gentilhomme avilir la noblesse.

Enfin, en descendant, des vices aux travers,

Tous les faux sentiments sont par lui découverts:

Le bourgeois, dédaignant les vertus paternelles.

Cherche parmi les grands de dangereux modèles;

Le valet qui naquit probe, sincère et bon,

Veut imiter son maître et devient un fripon;

Le médecin, gonflé d'orgueil et d'ignorance,

Assassine les gens au nom de la science;

Dans sa prose ou ses vers, un mauvais écrivain

Substitue à la langue un jargon fade et vain;

Et la femme, suivant de pédantesques traces.

Immole au faux savoir son esprit et ses grâces!

Des fourbes et des sots le règne est respecté.

Pourra-t-il, détrônant leur fausse royauté,

Proclamer la morale et le bon goût pour règle?

Ah! cet essor nouveau qu'embrasse son oeil d'aigle,

Ce n'est plus un vain jeu de baladin, d'acteur:

C'est l'art du moraliste et du législateur.

En sévères leçons changeant la comédie,

Comment faire accepter la vérité hardie?

Sans fortune, sans nom, sans faveur, sans appui,

Que faire du démon qu'il sent grandir en lui?

III.

Alors, par droit divin, les princes de la terre

Avaient aux yeux du peuple un sacré caractère;

La volonté d'un seul était l'unique lui;

Tout, jusqu'au goût public, suivait le goût du roi.

C'est ce maître absolu que pour auxiliaire

Dans l'oeuvre qu'il médite osé espérer Molière

Louis Quatorze avait des instincts généreux,

Pour réformer les moeurs il s'appuîra sur eux.

Dans le but qu'il poursuit dès lors rien ne l'arrête:

Il enchaîne l'orgueil dans son coeur de poète,

Humblement de son père il accepte l'emploi,

Et Molière à la cour est tapissier du roi!

Il s'insinue ainsi; sous ce modeste titre.

Des plaisirs de Versailles il est bientôt l'arbitre

Contre le genre faux qui domine partout

Du monarque d'abord il excite le goût.

Puis, lorsque, secondé par une troupe habile

Il a fait applaudir et sa verve et son style,

Audacieux et franc, comme les novateurs,

Il ose de son art aborder les hauteurs.

Sûr du concours du roi que son génie amuse,

Il choisit hardiment la Vérité pour muse.

On le voit, affrontant leurs dédains méprisants,

Devant toute la cour jouer les courtisans.

Frappé de ce tableau pour lui si véridique,

Louis Quatorze absout le profond satirique;

Bientôt même à Molière il fournit des portraits.

Dont avec lui parfois il esquisse les traits.

Salle de l'Institut.

Le voyez-vous caché dans la chambre royale.

A l'écart, épiant la foule qui s'étale?

Il suit les courtisans de son regard moqueur,

Au travers de leur masque il pénètre leur coeur;

Observateur discret, il devine en silence

Quelle servilité cache leur insolence;

Puis il rit de trouver parfois sur son chemin

Leur impuissant mépris qu'il châtira demain.

C'est ainsi qu'il créa, protégé par le trône.

Ces chefs-d'oeuvre hardis dont notre esprit s'étonne;

Après les grands seigneurs, il raille tour à tour

Rambouillet, son cénacle et les rimeurs de cour

Enfin, comme Pascal, dans Tartufe, il flagelle

D'hypocrites puissants l'audace et le faux, zèle,

Et, par un noble élan qu'on tente d'étouffer,

Le roi cède au poète et le fait triompher!

Il triomphe!... à sa gloire il a plié les âmes;

Mais que d'inimitiés, que de haineuses trames

Contre ce grand génie alors on voit s'ourdir!

Ceux qui devant le roi, forcés de l'applaudir.

N'osent pas à la cour montrer leur rage hostile,

Esclaves révoltes, l'insultent à la ville;

Les poètes sifflés et les mauvais acteurs.

Unis aux courtisans, se font ses détracteurs;

Non contents d'outrager et de nier sa gloire,

Ils forgent sur ses moeurs une impudique histoire (4)

Au coeur il est frappé par ceux qu'il persiflait.

Avec cette arme occulte et lâche, le pamphlet...

Mais, le couvrant toujours de son pouvoir suprême.

Louis est le vengeur du poète qu'il aime.

Note 4: On l'accusa d'avoir épousé sa propre fille. Il dédaigna toujours de répondre à cette accusation. L'acte de mariage de Molière, récemment découvert par M. Beffara, prouve que Molière avait épousé la soeur et non la fille de Magdelaine Béjart, avec laquelle on suppose qu'il avait eu des relations.

A la table royale il le convie un jour;

Il fait plus: à Versailles, entouré de sa cour,

Avec cette princesse, alors heureuse et belle

Qu'un cri de Bossuet devait rendre immortelle (5)

De Molière outragé, que son grand coeur défend,

Sur les fonts de baptême il veut tenir l'enfant,

Et le fils d'un acteur, malgré l'intolérance,

A reçu devant Dieu le nom du roi de France.

IV.

Pourtant, toujours en proie à ce conflit brûlant

Qui consumait sa vie et doublait son talent,

Il n'était pas heureux; car la gloire et la haine

Sont un double fardeau qui pèse à l'âme humaine.

Dans un amour profond il avait cru trouver

Ce pur délassement que l'on aime à rêver

Après les grands travaux; oasis bien-aimée

Où l'âme se retire et repose calmée,

Où l'orgueil, que le monde irritait de ses coups

Cède au baume enivrant d'un sentiment plus doux.

Une enfant, gracieuse et belle (6),

Comme Agnès ou comme Isabelle,

Sous ses regards avait grandi;

Partout il plaça son image:

Heureux, en lui rendant hommage.

De voir son modèle applaudi.

Toutes ces riantes figures,

Toutes ces jeunes filles pures,

Coeurs charmants aux fraîches amours:

Lucile, Angélique, Henriette,

Folle, aimante, sage ou coquette,

C'est elle! c'est elle toujours!

Elle! telle qu'il l'a rêvée!...

Par ce grand génie élevée,

Elle excelle aussi dans son art;

Pour former son intelligence,

D'une mère il eut l'indulgence

Et les tendres soins d'un vieillard.

Il l'aimait... ce fut sa faiblesse.

Tant de beauté, tant de jeunesse,

L'enivrèrent à son déclin;

Il lui donna gloire et richesse,

Pour avoir de l'enchanteresse

Un peu d'amour... Ce fut en vain!

A peine de l'hymen a-t-il formé la chaîne,

Que la naïve enfant se change en Célimène;

Alors plus de repos pour ce grand coeur blessé:

Il regrette aujourd'hui les tourments du passé.

Se vengeant du mari, dont ils torturent l'âme,

Les grands seigneurs raillés font la cour à sa femme.

Il est jaloux... il veut se venger, la haïr...

Il pardonne... A l'amour il ne sait qu'obéir!

Il souffre, mais toujours son art se développe:

Inspiré par ses maux, il fait le Misanthrope(7)

Il puise un nouveau feu dans ses transports brûlants;

Son amertume éclate en sublimes élans,

Sa verve est incisive; il fronde, il rit, il joue.

La mort est dans son coeur, le fard est sur sa joue...

L'artiste se surpasse et l'homme disparaît.

Ah! quand nous pénétrons dans ce drame secret.

Notre esprit s'épouvante et notre coeur se serre

De voir tant de gaité couvrir tant de misère,

Et nous donnons des pleurs à l'héroïque effort

Qui le pousse au théâtre une heure avant sa mort!

V.

Si vous fûtes si grands, ô Molière! ô Shakspeare!

Si tant de vérité dans vos oeuvres respire.

C'est que par votre voix la nature a parlé:

Vos héros ont l'amour dont vous avez brûlé,

Vos haines sont en eux, comme vos sympathies;

Toutes les passions que vous avez senties,

Tous les secrets instincts par vos coeurs observés.

En types immortels vous les avez gravés;

L'art ne fut pas pour vous cette stérile étude

Qui peuple d'un rhéteur la froide solitude;

L'art, vous l'avez trouvé, lorsque, pauvres, errants.

Vous viviez au hasard mêlés à tous les rangs,

Personnages actifs des scènes toujours vraies

Qui passaient sous vos yeux, ou tragiques ou gaies;

L'art a jailli pour vous, nouveau, libre, animé

De tous les sentiments dont l'homme est consumé;

Vous avez découvert sa science profonde

Non dans les livres morts, mais au livre du monde.

Note 5: Louis XIV tint sur les fonts baptismaux le premier enfant de Molière, avec Henriette d'Angleterre. Cet enfant, qui portait le nom de Louis, ne vécut pas.

Note 6: Armande Béjart, jeune soeur de Magdelaine Béjart, et actrice comme elle de la troupe de Molière.

Note 7: Ou a longtemps supposé que le duc de Montausier avait inspiré Molière le caractère du Misanthrope; mais une étude plus approfondie de notre grand poète dramatique a prouvé qu'il s'était peint lui-même dans ce caractère. Les notes si précieuses de M. Aimé Martin (dans la belle édition de Molière publiée par le libraire Lefèvre) ne laissent aucun doute à ce sujet.

La gloire est à ce prix; hélas! pour l'obtenir,

La vie est l'hécatombe offert à l'avenir;

L'âme va s'épuisant jour par jour tout entière,

Puis tout à coup se brise...

Ainsi mourut Molière!

Son âme remontait à peine vers les cieux,

Que tous ses ennemis, que tous les envieux

Se lèvent à la fois; une implacable haine,

La haine des dévots, contre lui se déchaîne:

«Il a pu nous railler et nous braver vivant;

«Il n'est plus, disent-ils, jetons sa cendre au vent;

«Que l'impie au saint lieu n'ait pas de sépulture! »

Mille hypocrites voix grossissent ce murmure;

Le peuple, qu'il aimait et dont il est sorti.

Insensé! contre lui le peuple prend parti;

Il vient, du fanatisme aveugle auxiliaire,

Frapper de ses clameurs la maison mortuaire.

Mais tandis qu'au dehors ces cris retentissaient,

Près du corps de Molière en larmes se pressaient

Ses amis accourus, sa troupe désolée

Par qui sa noble vie est alors rappelée,

Qui redit ses bienfaits et pleure en révélant

La bonté de son coeur égale à son talent;

Quelques vieux serviteurs, et les pauvres encore

Qui recevaient de lui des secours qu'on ignore.

Tout en le bénissant l'appellent à la fois,

Et les bruits du dehors sont couverts par leurs voix.

Dominant le clergé, la volonté royale

Veille encor sur Molière et met fin au scandale;

Puis, sans pompe, le soir, tous ses amis en deuil

Parmi les morts obscurs vont, cacher son cercueil (8).

VI.

Deux siècles ont passé; ses oeuvres immortelles

Semblent, après ce temps, plus jeunes et plus belles

Dans l'art qu'il a créé toujours original,

Chez aucun peuple encor il n'a trouvé d'égal;

Par ses rivaux vaincus sa gloire est confirmée:

Chacun de leurs efforts accroît sa renommée:

Tout a changé, les lois, les usages, le goût;

Il peignit la nature et survécut à tout!

Et cependant, malgré l'universel hommage,

Dans Paris, de Molière on cherche en vain l'image.

Que de jours écoulés, avant qu'un monument

Ait convié la France à son couronnement!

Mais cette heure viendra; vieille et fidèle amie.

Revendiquant sa gloire, enfin l'Académie,

Qui l'avait vainement appelé dans son sein,

La première a conçu ce glorieux dessein (9).

Note 8: L'enterrement fut fait par deux prêtres qui accompagnèrent le corps sans chanter. Molière fut inhumé le soir, dans le cimetière qui est derrière la chapelle de Saint-Joseph, rue Montmartre; tous ses amis étaient présents. Vingt-deux ans plus tard, La Fontaine fut enterré au même cimetière.

Note 9: La première statue élevée à Molière l'a été par l'Académie Française; mais ainsi qu'on a pu le voir dans la notice de M. Aime Martin qui précède ce poème, l'idée du monument appartient à un de nos acteurs comiques les plus distingués, M. Régnier, digne interprète de Molière et sociétaire du Théâtre-Français.

Déjà le marbre est prêt; vis-à-vis la demeure

Témoin de ses travaux et de sa dernière heure.

Du haut du monument il pourra voir encor

Ce théâtre où sa gloire en naissant prit l'essor;

Là, chaque âge est venu de ce rare génie

Applaudir le bon sens, l'audace et l'ironie,

Ce style inimitable et ce vrai goût du beau,

Cette ferme raison qui, radieux flambeau.

Dans les replis du coeur projette sa lumière.

Enfin cet art divin qu'atteignit seul Molière.

Quand la foule du siècle, en tumulte à ses pieds

Passera... tout à coup si vous vous animiez

Comme le commandeur, marbre de sa statue,

Et si sa voix parlait à cette foule émue,

Que dirait-il? Hélas! pour nous, fils orgueilleux.

Il aurait des leçons comme pour nos aïeux:

De notre âge on verrait sa sévère justice

Censurer chaque erreur, combattre chaque vice;

Il oserait railler sous leur masque moral

L'intrigant philanthrope et le faux libéral.

L'avocat tout gonflé de sa creuse faconde,

L'utopiste en travail de refaire le monde,

Le souple ambitieux au pouvoir toujours prêt,

Ne servant pas l'État, mais son propre intérêt;

Le parvenu, malgré l'égalité conquise,

Parant d'un vieux blason sa moderne sottise;

A la fraude exercé, l'avide industriel

Méfiant en actions l'eau, la terre et le ciel;

Anonyme assassin, l'abject folliculaire

Calomniant au prix d'un infâme salaire;

La femme, en homme libre osant se transformer,

Oubliant que sa force est de plaire et d'aimer!

Enfin, si tu vivais de nos jours, ô Molière,

Tu maudirais surtout, de la voix rude et fière,

L'amour de l'or, ardente et vile passion

Qui consume et qui perd la génération!

Cet amour a tué l'amour de la pairie;

Par son impur poison la jeunesse est flétrie;

L'or, des plus beaux instincts fait dévier le cours:

Plus d'élans généreux, plus de nobles amours...

Le poète lui-même, aurais-tu pu le croire?

Aime l'or, ô Molière! encore plus que la gloire;

Cet appât du vulgaire a gagné les esprits,

Tous encensent l'idole et s'en montrent épris.

Lève-toi, dis à ceux qui gouvernent la France:

«Osez combattre aussi le vice et l'ignorance;

«Imitez du grand roi l'exemple glorieux,

«Enflammez pour le bien les coeurs ambitieux.

«Si quelque satirique à la sainte colère

«Flagelle comme moi les abus qu'on tolère,

«Vous-mêmes du génie encouragez l'effort:

«En s'appuyant sur lui le pouvoir est plus fort;

«Aux nations c'est lui qui trace la carrière;

«Devant le siècle en marche il porte la lumière;

«Sentinelle avancée, il voit les temps venir.

«Et toujours au génie appartient l'avenir!»

Madame Louise Colet.
Paris, février 1842.