Une Mort.
NOUVELLE.
Au moment on j'allais sortir, on sonna avec violence; j'ouvris: une femme pâle, hâve, dont les yeux noirs, agrandis par la maigreur de ses joues, s'attachèrent aux miens avec une fixité effrayante, était là, un bras pendu à la sonnette, portant de l'autre un bel enfant qui me sourit, quoique des larmes tremblassent encore au bout de ses longs cils.
«Par charité, me dit la femme en réprimant un sanglot, aidez-moi à le mettre sur son séant... il se meurt.»
Il n'y eut pas plus d'explication: elle se hâta de remonter l'escalier; je la suivis.
C'était une personne logée depuis peu de mois dans les combles de la maison avec son mari et trois enfants. Je la reconnus, bien que je l'eusse tout au plus entrevue une ou deux fois, lorsqu'elle glissait le long de la rampe, toujours vêtue de la même robe d'indienne couleur de cendre, enveloppée du même châle à nuances ternes, et se dissimulant de son mieux; aussi passait-elle inaperçue, et c'étaient seulement ses beaux enfants qui avaient attiré mon attention.
Depuis quelques semaines cependant, je ne voyais plus les deux aînés habillés avec une sorte d'élégance, sortir heureux, comme de coutume, le dimanche matin, donnant la main à un homme dont le visage triste et l'extrême maigreur formaient un pénible contraste avec leurs mines rondes et empotées, les deux espiègles se renvoyaient l'un à l'autre de frais rires, de gais accents qui éveillaient ma sympathie. Mais, si je ne rencontrais plus l'homme à la figure allongée et grave à l'habit boutonné jusqu'au cou, aux bottes si bien cirées, qu'elles avaient valu plus d'un reproche à mon domestique en revanche, il m'arrivait plus fréquemment que jamais de me croiser avec ses enfants sur notre escalier comun, dont ils encombraient toute la largeur.
Depuis peu l'aîné avait adopté le plus drôle de petit air réfléchi; il ne marchait plus que muni d'un long parapluie, ayant au bras un grand panier couvert, où l'autre petit aurait pu se cacher tout entier. Ce dernier courait toujours, et babillait, babillait, entraînant après lui son frère, qui débitait, chemin faisant quelque axiome de morale. La gravité du petit Mentor, l'impétuosité de son Télémaque de quatre ans, me divertissaient; de sorte que j'avais souvent ralenti le pas pour les suivre lorsqu'ils descendaient marche à marche. Caton le pourvoyeur, comme j'aimais à nommer le sage de sept ans, porteur du gigantesque panier, répondait moins volontiers que son frère à mes agaceries, et je n'avais pu encore décider ni l'un ni l'autre à entrer chez moi: impossible de me procurer la satisfaction de leur voir manger les friandises que je présentais comme appâts au passage. Le petit Caton interposait toujours son mot; «Papa ou maman attend, il faut se dépêcher;» et les deux marmots remontaient au plus vite, emportant, sans y toucher, le gâteau ou le fruit que je venais de leur donner.
Cette conduite, peu ordinaire aux enfants si pressés de jouir et qui ne connaissent que le présent, la physionomie sérieuse de l'homme que j'avais rencontré avec eux, celle à la fois timide et douloureuse de la mère, auraient dû provoquer de ma part quelques efforts pour connaître cette famille. Le peuple a traduit à sa manière le mot d'un ancien, d'Hésiode, je crois, qui a dit, en plus nobles termes: «Quiconque a bon voisin a bon mâtin.» Moi, j'étais un voisin de grande ville, c'est tout dire. Je m'étais constamment vanté, je m'en accuse maintenant, d'ignorer jusqu'aux noms des locataires de la maison que j'habite depuis douze ans. Je me glorifiais d'être exempt de curiosité, j'aurais pu dire de sympathie. Mes voisins emménageaient, se mariaient, mouraient, se faisaient enterrer, sans que mes habitudes de bonne compagnie me permissent de me réjouir ou de m'affliger avec eux; et, comme s'il n'y avait de relations de voisinage que celles que provoque l'oisiveté et qu'aiguillonne la médisance, je me vantais d'être complètement étranger aux commérages de porte à porte. J'aimais fort à raconter l'histoire d'un de mes amis, jeune homme à la mode, qui se vantait d'avoir appris par la gazette un suicide commis la veille sur son palier; la chose, et j'en rougis, me paraissait du meilleur goût. J'aimais, en passant, à caresser ou à pincer la joue des petits voisins, dont le gracieux enfantillage égayait mes regards; mais chercher à leur être utile, m'enquérir de ce, qui les concernait, fi donc! S'aborder comme on aborde un tribunal, en déclinant son nom, sa parenté, son pays et ses aventures, c'est le fait des héros d'Homère, et je ne me sentais nullement en humeur de renouveler les coutumes grecques.
J'arrivai donc sans rien savoir devant cette couche où s'étaient dévorées tant de larmes que peut-être j'eusse pu essuyer, tant d'angoisses que je pouvais soulager tout au moins. D'abord je ne vis que le moribond renversé en travers de son lit; sa femme s'était vainement efforcée de glisser des oreillers sous les reins du malade; la force avait manqué à celui-ci pour se soutenir, à elle pour le soulever.
Quelque attentif que l'on soit à s'épargner les spectacles douloureux, on n'arrive guère à mon âge sans que la mort ait plus d'une fois attristé vos regards; pourtant jamais je n'avais vu cadavre aussi livide que cet homme, encore respirant et souffrant; ses lèvres étaient bleuâtres; sa peau diaphane, luisante d'une froide sueur, paraissait tendue et collée par la fièvre sur ses os décharnés; ses prunelles vitreuses nageaient dans le vide d'un oeil terne et hagard. Glacé de stupeur, je le contemplais, tandis que sa femme posait à terre l'enfant qu'elle tenait dans ses bras.
«Vite, dit-elle, il étouffe!»
La vivacité de ses mouvements me rappela à moi-même; agissant sous son impulsion, je sus comment prendre le malade, comment le remuer sans blesser ses membres endoloris, sans aigrir ses écorchures. Quand il fut doucement replacé au milieu du lit, que les os saillants de ses genoux et de ses chevilles furent soigneusement enveloppés, que ses épaules étant soutenues par une masse d'oreillers et de paquets, il put aspirer un peu d'air dans sa poitrine sifflante, alors seulement il m'aperçut: cet oeil immobile s'anima comme d'un reflet de pensée, puis son regard se détacha de moi pour se reporter languissamment vers sa femme.
«C'est cet obligeant voisin, le monsieur d'en bas, qui a eu tant de bonté pour Julien et pour Charles, et qui vient de m'aider à te recoucher, mon ami, répondit-elle.»
La direction que prirent alors les yeux du malade me fit apercevoir un vieux guéridon sur lequel se trouvaient une tasse, une assiette ébréchée et quelques débris d'orange. La veille j'avais donné deux de ces fruits aux enfants: je compris que l'orangeade du moribond venait de ce don précaire. Du reste, il ne fallait qu'un regard pour parcourir la mansarde et se convaincre que sur ce lit sans rideaux, toutes les richesses, comme toutes les espérances de la famille, se trouvaient concentrées; ce grabat était encore ce qu'il y avait de moins nu, de plus confortable dans la chambre dépouillée.
Une ride douloureuse se creusa autour des narines de l'homme; il voulait parler. Sa femme se baissa vers lui, et plutôt au geste languissant de la main du malade qu'à ses paroles inarticulées, je devinai un remerciement.
Le genou appuyé sur un vieil escabeau de bois, penché sur ce visage décomposé, j'essayais de murmurer des paroles consolantes, mais les mots expiraient dans ma bouche. Ce n'est pas tout d'abord, et dès qu'on le veut, qu'on trouve l'accent qui soulage, les paroles qu'il faut dire; la timidité gauche et stérile qu'on éprouve en présence du malheur est comme une punition de l'égoïsme qui vous en tenait éloigné; vous n'êtes pas digne de parler à l'affligé: il ne vous connaît pas. Il pourrait vous crier, lui aussi: «Il ose me parler, celui-là qui n'a pas souffert!» Tout lien de fraternité s'est rompu entre votre prospérité et son indigence.
Je sentis donc soulagé en entendant le babil des enfants qui rentraient. Je ne pouvais plus supporter ce silence de mort, interrompu seulement par un bruit de respiration, une sorte de râle dont le retour régulier faisait, de minute en minute, tressaillir la femme. Je n'avais pas le courage de m'éloigner, la laissant seule entre son nourrisson, qui commençait à s'agiter, et son mari à demi évanoui; et cependant assister à ce spectacle sans pouvoir rendre un service, sans savoir quelle parole dire, c'était une torture morale au-dessus de mes forces.
Le malade avait aussi entendu les voix enfantines, auxquelles se mêlèrent aussitôt, les cris du marmot qui se roulait péniblement à terre sur un lambeau de tapis sans que son père l'eût encore aperçu. Le pauvre homme souleva ses deux bras, et, trop faible pour le geste énergique par lequel il semblait repousser quelque chose, il les laissa retomber, tandis qu'une expression d'angoisse parcourait ses traits.
«Sois tranquille! sois tranquille! ils n'entreront pas!» dit sa femme, et, saisissant son nourrisson, elle s'élança hors de la chambre, tirant la porte après elle.
Resté seul avec le moribond, je trouvai encore plus impossible de m'éloigner, et, cherchant de nouveau des paroles consolantes, je murmurai quelques-unes des phrases banales dont on ennuie les malades, protocole aussi indispensable que les fioles, les potions, et toute cette atmosphère nauséabonde qui entoure leur lit de souffrance. Je parlai du temps qui, cette année, éprouvait les santés les plus robustes; de la saison qui s'avançait, promettait d'être belle, et, selon toute probabilité, achèverait de le rétablir. Le sourire quelque peu amer qui fit légèrement trembler la lèvre supérieure du patient m'interrompit. Je sentais qu'il était gauche de répondre à sa pensée en m'arrêtant subitement, et cependant les paroles me manquèrent... Je balbutiai je ne sais quoi.
«Je vois que vous me plaignez, dit enfin le malade avec effort; merci... je suis mieux... je ne souffre pas... peu du moins. La compassion est toujours un baume, et je n'ai rencontré que des coeurs bienveillants.»
Je n'essaierai pas de peindre la sublime résignation que je lus alors sur ce visage souffrant. Pour me comprendre, il faudrait avoir vu quelque chose qui en approchât, et ce n'est pas communément que l'on rencontre une telle quiétude au milieu des angoisses de la pauvreté, de l'abandon et de la mort. Le calme qui se rétablissait sur la figure du malade s'étendit jusqu'à moi. Ce fut de celui que je prétendais consoler qu'émana la consolation. L'accent de cette voix éteinte avait je ne sais quoi de pénétrant, et le sentiment qui succéda aux poignantes émotions que je venais de ressentir n'était pas sans douceur; je commençai, si j'ose le dire, à jouir de la profonde pitié qui m'avait oppressé depuis que j'étais là.
Si je ne pouvais encore lui parler (que dire à celui qui renferme en lui-même ce trésor de paix?), du moins le silence ne me pesait plus; mon esprit se remplissait d'idées, vagues encore, mais graves, à l'aspect de cet homme prêt à sonder le grand mystère, et qui, sur le seuil d'un monde dont il semblait n'avoir senti que les douleurs, sans se plaindre du passé, sans craindre l'avenir, mesurait d'un oeil si calme l'abîme qu'il allait franchir.
«C'est le médecin!» dit alors la voix brisée de la femme. Elle avait ouvert la porte sans qu'on entendit le bruit de la serrure et des gonds, introduisant un individu dont les traits ramassés et le teint vif et frais annonçaient l'humeur joyeuse. Ce gros homme s'approcha du malade, prit sa main et demeura immobile, l'oeil fixé sur ce visage qui semblait appartenir plutôt à un cadavre qu'à un homme vivant.
«Mais vous ne lui tâtez donc pas le pouls? mais vous n'ordonnez donc rien? demanda la femme avec impatience. Il dit bien qu'il est mieux; il n'appelle jamais la nuit, mais...
--Comment appellerais-je? n'es-tu pas toujours là, pauvre femme? murmura le malade, l'interrompant.
--Mais, docteur, ces malheureuses transpirations continuent! Tout à l'heure il était en nage et froid, froid comme le marbre. Dites, ne faut-il pas des sinapismes? des vésicatoires? Mais, dites donc, docteur! dites donc!
--Patience, ma chère dame! nous allons voir, répondit celui-ci avec embarras et tristesse en posant les doigts sur l'artère.
--Jamais ni elle ni moi ne pourrons vous remercier de vos bons soins,» dit le malade, faisant effort pour presser le bras du docteur de la main qui lui restait libre.
Le médecin continuait son silencieux examen. Enfin, comme par un soudain effort de mémoire, il demanda si l'on avait fait usage de la potion ordonnée la veille.
«Les enfants viennent seulement de l'apporter. On l'a refusée hier à la pharmacie, et, j'en suis bien sûre, c'était le soir qu'il la fallait prendre, n'est-ce pas? Peut-être qu'alors il aurait dormi! Il a beau se tenir tranquille, je sais bien, moi, qu'il ne ferme pas l'oeil; ah! c'est bien mal! Ce n'est pas ainsi qu'on sert les riches!
--Ils sont moins nombreux, ma chère; on a plutôt fait de les servir. Docteur, la pauvre mère se tourmente; songez qu'elle a ses enfants et son malade à servir; mais, croyez-moi, nous n'avons qu'à nous louer du dispensaire; ils ont à répondre à tant de gens! Dieu voulût que nous fussions les seuls à souffrir!
--Je ne peux pas l'entendre parler ainsi; non, je ne le peux pas! murmura la femme, et elle quitta la chambre.
--Eh bien! elle a raison, reprit le docteur; la potion vous procurera une meilleure nuit. Prenez-la ce soir. Pour le moment, je ne vois pas autre chose à faire. Le lait de votre femme vous passe toujours à merveille, n'est-ce pas? Je ne vous conseille aucune autre nourriture.
--Docteur, je vous en supplie, ne l'ordonnez plus;» reprit le malade avec une énergie dans la voix et une décision dans le regard que je ne lui avais pas encore vues.--«Entre son enfant et moi elle s'épuise. Vous savez bien que je n'ai plus rien à nourrir, docteur; et c'est la tuer, elle! Ne sentez-vous pas qu'elle aura besoin de toutes ses forces?
--Paix! ignorez-vous donc que soutenir l'espoir c'est soutenir la vie? C'est plus pour elle que pour vous que je vous ordonne son lait. D'ailleurs, ne faut-il pas que les malades obéissent sans mot dire? et pourquoi les appellerait-on patients, s'il vous plaît? Allons, allons! cela ira mieux; bon courage! Il faut se remonter un peu; courage, vous dis-je.
--Croyez-vous que j'en aie manqué? murmura le malade doucement.
--Non, certes, non; pardon, mon brave ami, dit le docteur, reprenant, sou chapeau. Allez, nous nous comprenons l'un l'autre; et il y a des cas où la parole est de trop; mais que voulez-vous, je suis animal d'habitude, et mon protocole me revient à la bouche comme ma signature au bout des doigts.»
Je le suivis, el j'allais m'informer de la situation réelle du malheureux que nous quittions, quoiqu'elle ne me parut que trop évidente, lorsque sa femme se jeta au-devant de nos pas.
«Eh bien, eh bien? demanda-t-elle d'une voix étouffée.
--Nous verrons demain; du reste, toujours votre lait, tant qu'il voudra le prendre. On cite de merveilleux effets de l'emploi du lait de femme! La potion, ce soir, comme c'est convenu; et, je vous l'ai déjà dit, ayez quelque ami pour veiller. Je le veux, entendez-vous! je le veux absolument.
--Oh! je vous comprends! s'écria-t-elle; et la malheureuse femme frappa sa tête de ses deux mains.
--Certainement, vous devez me comprendre, reprit le médecin d'un ton ferme. Ne faut-il pas vous ménager pour le soigner, conserver votre lait pour lui et le bambin? Est-ce qu'une mère ne doit pas songer avant tout à ses enfants? A propos, depuis quand ces petits drôles oublient-ils de me dire adieu? J'ai promis une balle à Julien.»
Le médecin élevait la voix; l'aîné des garçons sortit de derrière une cloison et s'avança avec timidité; mais Charles s'était déjà jeté au cou du docteur.
Tandis que celui-ci jasait avec les enfants, mon attention était toute à la pauvre femme, que je voyais, dans le coin le plus reculé, se rouler en quelque sorte sur elle-même, s'abandonnant à la douleur.
J'entendais cependant Julien répéter:
«Tant que cela! Oh c'est trop! Songez donc, monsieur, vingt sous! Je ne veux pas acheter une paume de vingt sous! Vous vous êtes trompé, n'est-ce pas?
--Et moi, donc! s'écria son frère; combien aurai--je de billes pour ce beau sou d'argent? Est-ce qu'il est tout pour moi, monsieur?»
Le docteur cherchait à se débarrasser d'eux; mais Julien, dès qu'il fut assuré que la pièce d'argent était bien pour lui, reprit d'un ton résolu:
«Alors, Charles, ma belle pièce ronde est à maman, pour mon papa, et la tienne aussi, n'est-ce pas?
--Oui, oui; je m'en vais la porter à papa, moi-même! C'est moi qui veux la lui donner,» cria Charles; et tandis que sa mère s'élançait pour empêcher l'enfant d'ouvrir la porte du malade, le docteur sortait du logement, et je le suivis.
«Y a-t-il de l'espoir? lui demandai-je, en le pressant d'entrer chez moi.
--De l'espoir! répéta-t-il; mais vous ne l'avez donc pas regardé! mais cet homme-là est mort; c'est un cadavre qui respire et pense par je ne sais quel galvanisme effrayant; tous les organes sont inertes, toute la chair est consumée! Voilà deux jours que je reviens, certain de ne plus le retrouver, et il est là, encore là, martyr de la misère. Il me disait l'autre semaine: «Comment voulez-vous que je meure, j'ai «trois enfants?» Maintenant, il le sent bien, qu'il faut mourir, il est résigné; seulement, les forces que sa volonté avait accumulées pour l'inégale lutte le soutiennent sur la limite; je vous dis qu'il n'est ni vivant ni mort. Hum! c'est effroyable; moi, fait au spectacle des tortures de l'agonie, j'ai peine à supporter celle-là. Que diable! c'est trop pour un homme d'endurer ce qu'un homme ne peut voir!
--Il souffre alors?
--S'il souffre! vous le demandez? A trente-trois ans, constitué comme il l'est, avec un corps de fer, quelles angoisses n'a-t-il pas fallu pour dévorer ces chairs florissantes, ces muscles robustes dont il ne reste rien, pour briser ces forces qu'aucun excès n'avait entamées! La misère l'a détruit pied à pied; depuis six ans ce glas continuel: Du pain! sonne à ses oreilles; sa femme et ses enfants ont beau se taire, il l'entend, il l'entend toujours; ils ont travaillé sans relâche, elle et lui, pour conserver les joues rondes et roses de ces pauvres petits chérubins, destinés maintenant à devenir du gibier d'hospice ou à mendier dans les rues. Comment la veuve soutiendrait-elle cette nichée? lui, le plus fort, part le premier; elle suivra, c'est la marche; et que Dieu ait pitié des orphelins! la philanthropie ne manquera pas de les léguer à la Providence!
--J'avais cru ce pauvre homme bon professeur de mathématiques; je ne sais où j'ai ouï dire qu'il n'était point dépourvu de talent. Comment donc n'a-t-il pu soutenir sa famille? Sa femme manquerait-elle d'ordre et d'économie? Au fait, il m'en souvient, ses enfants étaient toujours fort bien mis; et, de la part du père, n'y aurait-il pas aussi paresse ou nonchalance? Dans la plupart des misères, on trouve toujours quelque vice caché!...
--Laissez donc! je suis las, moi que mon état appelle auprès des grabats et des lits de plumes, je suis las d'entendre le riche chercher un vice au sein de chaque misère, comme l'écolier cherche un noyau au milieu de chaque pêche. Depuis quand le malheur doit-il entraîner la perfection? et où est celui, riche ou pauvre, qui se vante d'être sans faiblesse? Oui, votre voisin était timide et lier; s'il avait eu quelque vertu d'outrecuidance et d'intrigue, il possédait plus de talent et de mérite qu'il n'en faut pour se tirer d'affaire; il ne savait que travailler et souffrir: rien d'étonnant qu'il ait gagné avant le temps la porte que nous passerons tous. Sa femme avait un vice aussi: elle aimait à voir ses moutards beaux et bien habillés; elle passait les nuits à ajuster à leur taille les guenilles qu'elle acceptait pour eux, elle jouissait dans leur propreté et leur bonne mine; elle s'était réservé ce luxe, et vous n'êtes pas le seul à l'en blâmer!»
Résolu à en apprendre le plus possible sur mes malheureux voisins, l'amertume de mon interlocuteur ne pouvait me décourager. Il était évident que la persévérance du malheur de cette famille et la longue agonie du malade avaient irrité ses nerfs et enflammé sa bile.
«Oui, vraiment, répondait-il à mes demandes;--oui, il donnait des leçons que les parents marchandaient, car le professeur était pauvre; que l'écolier oubliait de payer, car le maître était trop délicat pour réclamer jamais,--Oui, versé dans plusieurs langues, il a écrit quelques traductions dont l'éditeur, s'il ne faisait banqueroute, réduisait suffisamment le prix pour que le salaire de l'homme de lettres n'égalât pas celui du copiste qui fait des grosses au Palais.--Oui, il a longtemps remplacé en chaire un savant connu, et que je ne demande pas mieux que de vous nommer; mais si le professeur en titre percevait tous les émoluments de la charge dont l'autre remplissait toutes les fonctions, en revanche le grand homme n'avait-il pas promis de faire obtenir à son humble suppléant le premier emploi vacant auquel ce dernier aurait des droits incontestables, pourvu qu'il ne se présentât point de candidats pour le lui disputer?--Oui, il préparait les travaux de MM, tels et tels, qui ont aussi formé le louable projet de lui devenir utiles en temps et lieu; est-ce leur faute s'il n'attend pas? Nul doute qu'il n'ait de fameuses oraisons funèbres au Père-Lachaise; mais je suis un profane, moi, et je n'irai pas voir répandre des fleurs sur sa tombe. Je me ferais là quelque affaire; rien ne m'empêcherait de leur crier: «Eh! que ne lui donniez-vous du pain de son vivant? cela vous aurait économisé les couronnes d'immortelles et les fleurs de rhétorique!--Du diable si je ne sens en moi tout le fiel qui manque à cet homme! C'est sa douceur, je crois, qui m'exaspère.
--Probablement qu'il y a impuissance plutôt que mauvais vouloir dans ceux qui ne l'ont pas servi...
--À merveille! entrez dans ses eaux! Parbleu! il ne lui manque que la parole pour suivre cette veine avec plus d'avantage que vous. Il m'en a assez rebattu les oreilles de tout ce verbiage de bonté! Il vous dirait, s'il pouvait encore dire, le malheureux! que les écoliers qui ne l'ont point ou mal payé étaient plus à plaindre que lui, et que, bien certainement, ils n'avaient pu s'acquitter; que les parents qui marchandaient sa vie étaient gênés, l'éducation étant si chère; que ses amis, ses protecteurs ont les meilleures intentions du monde; que le professeur a tout fait pour lui assurer une position aisée; tout fait! Eh! que ne lui donnait-il seulement un quart des appointements qu'il touche? La dupe a veillé, travaillé, sué, affamé; le sage a perçu, placé, thésaurisé, mangé. Mais, en fin de compte, un peu plus tôt, un peu plus tard, tous deux auront le même lit, la terre; le même repos, la mort. Il n'y a donc lieu de plaindre aucun des deux; tout va bien dans le meilleur des mondes, et j'ai l'honneur de vous saluer.»
Je laissai partir l'irascible docteur, décidé plus encore par ce que j'avais vu et senti, que par ses âpres paroles, à apaiser ma conscience, à faire, quoique trop tard, ce que je pourrais pour mes malheureux voisins. Je me présentai chez eux le soir même, me disant autorisé par le médecin à remplacer près du malade, celle qui devait s'efforcer de dormir pour ne point échauffer un lait nécessaire au rétablissement de son mari et à l'existence de son enfant. Je fus reçu dans la pièce d'entrée: une paillasse rangée dans un coin, et les petites hardes des enfants, proprement pliées sur un tabouret, prouvaient que c'était leur chambre à lit. Tous deux, agenouillés au pied de la couchette de paille, se détournèrent à demi pour me regarder et me sourire pendant cette explication. Je l'achevais à peine, quand la sonnette retentit au-dessus de ma tête. Appuyé contre la porte d'entrée, je m'empressai d'ouvrir, afin de prendre possession du logis en y rendant quelque service, et d'ôter à mon hôtesse l'embarras d'accepter mes offres et de m'en remercier.
Ce fut un monsieur à tournure élégante qui se présenta, le chapeau sur la tête; en me voyant il fit un pas en arrière:
«Est-ce que le mathématicien a délogé?» demanda-t-il.
Apercevant la femme, il se ravisa, et, entrant d'une façon délibérée, il me força à me ranger de côté, et se dirigea vers la porte du fond.
«Il faut que je parle sur-le-champ à votre mari,» dit-il. La femme hésita; puis s'écarta, le laissant passer:
«Qu'il voie,» murmura-t-elle d'un air sombre; et il pénétra dans la chambre du malade où je le suivis.
L'étranger ne parut voir ni cette pièce triste et nue, ni la couche labourée par cette longue lutte entre la jeunesse et la mort, ni ce visage osseux et livide qui m'avait si fort remué le coeur le matin. Son oeil distrait errait dans le vague, évitant de s'arrêter sur quelque aspect désagréable pour lequel sa lèvre à demi relevée témoignait d'avance son dégoût.
«Hé bien! ce travail, dit-il, je comptais dessus ce matin. Savez-vous que deux ou trois jeunes gens de talent me l'avaient demandé? je pourrais me trouver fort mal de vous avoir donné la préférence.»
Ayant enfin jeté les yeux vers l'endroit où il entendait un sourd murmure, et d'où paraissait devoir venir la réponse inattendue, le nouveau venu tressaillit:
«Malade! reprit-il; diable! c'est fort malheureux pour moi; je ne puis de ma chaire déclarer que vous êtes malade; c'est vraiment déplorable de se trouver, en vue, chargé de toutes les responsabilités. Je disais bien aussi que ces leçons en ville vous tueraient; il faut savoir attendre. Vous ne devez pas douter qu'un jour ou l'autre je ne vous case!
--Je n'en doutais pas, mais d'ici là il fallait vivre, dit enfin le malade d'une voix faible.
--On s'arrange pour vivre de peu; tant de gens se tirent d'affaire à merveille avec huit sous par jour, encore faut-il savoir se passer quelque chose.»
Le mourant fit un mouvement; je m'avançai, «Le docteur a défendu de faire parler son malade, dis-je. Ne voyez-vous pas qu'il est fort mal? ajoutai-je plus bas.
--Mais mon travail! reprit à voix haute le monsieur ôtant son chapeau pour passer avec impatience la main dans son toupet luisant qu'il ramenait en boucle arrondie sur son front, mon travail! Vous devez tout au moins avoir préparé quelques notes?
--Le canevas de la leçon est à peu près terminé, dit le malade avec effort; là!» et son regard languissant désigna un carton près de la fenêtre.
L'étranger s'élança vers le bureau, et feuilletant quelques papiers:
«Incomplet! dit-il en observant que je suivais les pages de l'oeil; fort incomplet; mais à moi, cela pourra suffire... Don courage, allons. Quand vous serez sur pied, poursuivit-il en se retournant vers le malade, vous n'aurez pas longtemps à prendre patience; soyez tranquille, j'ai quelque chose en vue pour vous!» Tournant alors en rouleau les papiers et cherchant de l'oeil une ficelle pour les attacher, il quitta la chambre, et je m'assis près de celui que j'étais venu veiller.
Ce fut une nuit longue el pleine d'émotions.
Parfois je m'imaginais qu'il y avait du mieux; la fligure du malade annonçait moins de souffrance; et plusieurs fois je répondis aux regards pleins d'anxiété de sa femme qui, de moment en moment, apparaissait à la porte:
«La potion a réussi. Dormez tranquille, il va assez bien.»
Cependant, quoique calme, il ne s'assoupissait point, ses yeux demeuraient ouverts, et ses paroles, à demi proférées, erraient sur ses lèvres. Il avait oublié qui était là; et j'écoutais, à genoux, près de lui. S'il y a un spectacle auguste au monde, c'est la vue de l'homme qui le quitte, dans la pleine possession de son âme, et prêt au terrible passage.
«Elle! murmura-t-il une fois, pauvre femme! elle agrandi dans la souffrance... le dévouement la soutiendra...--Il y a tant de force dans le sentiment d'un devoir rempli jusqu'au bout!»
A un autre moment il disait:
«Si petits!... mais l'exemple sert aux plus jeunes. Ils auront un père là-haut... Ah! que Dieu ne leur retire pas la misère si elle doit les tremper au bien... Oui, celui qui a lutté est le seul fort.»
Les premiers rayons du matin pénétraient à travers l'étroite croisée, lorsque je l'entendis pousser un soupir. Depuis quelque temps il ne parlait plus, et, croyant qu'il s'était assoupi, j'avais fini moi-même par m'endormir. Ce léger souffle suffit pourtant pour m'éveiller; je me soulevai sur ma chaise, je le regardai. Je ne sais quel sourire, qui n'avait rien d'humain, éclaira un moment ses traits et disparut. Je me penchai sur lui, je le contemplai, j'approchai davantage, j'écoutai... il ne respirait plus.........................
A quoi bon parler à présent de la famille qu'il laissait sans ressource, et qui en trouva dans les remords peut-être de ceux qui l'avaient oubliée, lorsqu'un peu d'aide aurait suffi pour conserver à la femme le compagnon et l'appui de sa vie, aux enfants le guide de la leur.
Ce récit n'est point un conte inventé à loisir pour occuper la sensibilité oisive dans vos âmes. Ce drame, dont j'ai été le triste témoin, se commence ou s'achève dans l'appartement au-dessus ou au-dessous de vous; dans votre maison ou dans la maison voisine: ne pleurez donc pas sur celui qui, pour la première fois sans doute repose en paix, mais cherchez à vos côtés son frère en souffrance; allez lui dire que vous n'êtes pas de ceux qui isolent leurs amis; que lorsque vous n'aurez pas de travail, pas d'argent, pas de secours à porter à un frère souffrant, il vous reste du moins à lui donner une larme de sympathie, une parole de consolation.
A. M.