II.

Si le travail occupe une foule de bras sur les bords de la Seine, nulle part aussi la flânerie n'est plus active, plus incessante. Voyez le parapet de ce pont, comme il est surchargé d'individus: les uns suivent de l'oeil une embarcation que le courant, bien plus que ses voiles ambitieusement déployées, entraîne vers les rives lointaines de Saint-Cloud ou de Meudon; les autres concentrent toute leur attention sur un chien qui s'élance pour rapporter la canne de son maître; celui-ci est suspendu, pour nous servir d'une expression antique, à la ligne immobile d'un pêcheur de goujons; celui-là compte les passagers qui montent sur le bateau à vapeur. Quelques-uns, véritables artistes du métier, font de l'art pour l'art, c'est-à-dire de la flânerie pour la flânerie; ils regardent tout simplement couler l'eau. Un moment viendra où cette foule sera bien plus considérable encore, où ces physionomies s'animeront, c'est lorsque ce cri sinistre aura retenti sur la rive: «Un homme à l'eau!» Soyez sûr alors que, si les secours tardent à arriver, vous verrez s'élancer du haut de ce parapet un de ces flâneurs qui paraissent si calmes, si flegmatiques à présent. L'action succédera brusquement à la rêverie, le spectateur deviendra acteur, et tel individu qui comptait ne consacrer sa journée qu'à d'innocentes distractions, deviendra un héros malgré lui et sauvera son semblable. L'existence parisienne est remplie de semblables hasards.

Vue extérieure des Bains Deligny.

Nous ne quitterons pas les ponts sans jeter quelques lignes de malédiction contre l'avide barbarie de certains industriels qui ont inventé la pêche aux hirondelles. Un hameçon attaché à l'extrémité d'une longue ficelle pend au-dessus de l'eau, appâté, d'un ver ou d'une mouche; l'hirondelle, que ses petits attendent et qui ne croit pas d'ailleurs à la méchanceté humaine, se jette sur la mouche et reste suspendue par le cou. Vous nous direz sans doute que nous pourrons nous donner bientôt, au prix de quelques centimes, le plaisir de rendre ces malheureuses captives à la liberté; n'importe! ces spéculations sur la sensibilité publique nous paraissent ignobles; et puis que de gens qui n'osent pas se montrer généreux en plein jour! Les pauvres hirondelles sont souvent victimes de cette fausse honte: elles meurent entassées dans leur cage, privées d'air et de nourriture. Ce genre de pêche devrait être défendu: il prive la Seine d'un de ses plus gracieux ornements; instruites par l'expérience, les hirondelles quittent ses bords maudits; or, quand vient le printemps, une rivière sans hirondelles est comme un parterre sans fleurs.

Rangerons-nous les canotiers parmi les flâneurs aquatiques? doute terrible, question épineuse! Tour résoudre la difficulté, nous avons interrogé quelques canotiers, ils nous ont répondu par le silence du mépris. Évidemment le canotier répugne au titre de flâneur; lui donnerons-nous le titre de marin? hélas! il le faut bien.

Le canotier est cousin germain du garde national: il aime à jouer au marin comme l'autre aime à jouer au soldat. N'ayant pas d'existence légale, de mandat social, d'organisation, il y suppléera par l'association individuelle; chaque canot aura son équipage, chaque équipage son capitaine. Ainsi enrégimentés, les canotiers se donneront une nationalité factice; les uns arboreront le pavillon américain, les autres le pavillon anglais; ceux-ci le pavillon grec, ceux-là consentiront à rester Français. Même manoeuvre, même costume qu'à bord des navires de guerre. Le commandement se fait au sifflet; il y a un porte-voix pour le capitaine. J'ai connu un canotier auquel on avait persuadé que M. Thiers, lors de son dernier ministère, avait rédigé un projet de loi tendant à mobiliser tous les canotiers de Paris pour parer aux éventualités d'une guerre avec l'Angleterre.

Le canotier a encore ceci de commun avec le garde national que les plaisanteries glissent sur lui sans entamer le moins du monde sa cuirasse;

Ille robur et aes triplex... qui fragitem truci, etc., etc.

On remplirait des volumes avec toutes celles qu'on a faites ou qu'on fera sur son compte. Il est question, depuis quelque temps, de rétablissement d'un canot's club à l'instar au jockey's club; nous ne savons pas au juste où en est ce projet. En attendant, les canotiers se réunissent à Bercy; ils forment des sociétés chantantes, des espèces de caveaux où l'on cultive à la fois la malelotte, le petit vin à douze et la poésie mythologique.

N'allez pas croire cependant que l'existence du canotier soit exemple de périls; la tempête s'abat sur le pont du frêle navire; les typhons de Saint-Ouen, le mistral de Saint-Maur viennent mettre en danger la frêle embarcation; souvent tous les efforts deviennent inutiles, l'esquif chavire, il faut gagner le rivage à la nage; heureux si, en touchant au bord, l'équipage se trouve encore au complet.

Les accidents sur la rivière sont assez fréquents; leurs résultats seraient bien moins souvent désastreux si le désir de faire de la couleur locale, de passer pour de vrais flambards, ne poussait l'imprudent canotier à des excès que l'amour de la poésie maritime ne suffit pas toujours à excuser.

Vue intérieure des Bains Deligny.

Vienne un événement dans le genre de celui dont nous venons de parler, une tempête, un naufrage, et le malheureux flambard, gêné par l'excédant de couleur locale qui surcharge son estomac, court le double risque d'être entraîné par le courant et étouffé par le poids de l'eau.

On ne saurait trop recommander aux capitaines de prêcher la sobriété à leurs équipages. Le vrai marin attend d'être à terre pour se livrer à l'ivresse des festins.

Le véritable flâneur de la Seine, c'est le pêcheur à la ligne. En voilà un que les moqueries populaires n'ont pas épargné; il résiste depuis des siècles aux sarcasmes de vingt générations; c'est l'homme fort d'Horace: il pêcherait à la ligne sur les ruines, du monde. Il se tient là, la ligne tendue, l'oeil aux aguets, faisant silence, s'étonnant, durant une journée entière, de la ténacité du poisson à ne pas mordre à l'hameçon; il n'aurait qu'à lever les yeux pour jouir d'un des plus admirables panoramas qui soient au monde: il reste le regard fixé sur un morceau de liège qui flotte sur l'eau.

La pleine eau.

Appliquez cette patience, cette puissance de concentration sur un objet plus relevé, les mathématiques, par exemple, et vous avez Archimède ou Newton. Il y a du pêcheur à la ligne au fond de tout homme de génie.

Mais ne poussons pas plus loin ce paradoxe; d'autres objets réclament notre attention. Le thermomètre de l'ingénieur Chevalier, qui est aussi une des curiosités des bords de la Seine, promet un jour exempt d'orages et permet l'accès de l'eau au baigneur parisien. Aujourd'hui la natation est devenue une mode pour tout le monde et un besoin pour quelques-uns: les cercles de bains sont passés à celui de monument public. Que de progrès depuis l'école-Petit jusqu'à l'école-Deligny! L'école-Petit est en quelque sorte la Sorbonne de la natation, l'école Deligny en est le café de Paris. L'une a conservé sa physionomie classique et sévère; c'est là que les élèves de Sainte-Barbe, de Rollin, d'Henri IV, viennent rafraîchir leurs membres fatigués par les luttes universitaires; l'autre est coquette, somptueuse, élégante comme un vaste boudoir. On y marche sur des tapis, on y fume le cigare de la Havane ou la cigarette de Latakié; on y prend des glaces et des sorbets. L'école-Deligny est dentelée, festonnée, pleine d'arceaux et d'ogives comme un palais mauresque. C'est un Alhambra flottant, un Alcazar bâti sur pilotis.

Ce que nous disions tout à l'heure du canotier et du pêcheur à la ligne, peut s'appliquer également au nageur; il est type comme les deux autres. Le nageur ressuscite l'antique fable des Tritons, il passe sa vie à l'école de natation, c'est-à-dire dans l'eau. Entré le premier dans l'établissement, il en sort le dernier; il décide les paris, juge les plongeons, punit les passades déloyales et règle l'ordre et la marche de la pleine-eau. C'est une royauté qui commence avec le premier lilas et finit avec la dernière hirondelle.

Quittons l'école de natation et remontons sur le Pont-Royal; de là nous pourrons embrasser le cours entier de la Seine. Toute l'histoire de Paris, représentée par ses monuments, se reflète dans ces ondes fugitives; l'Institut devant des bains publics, l'Hôtel-Dieu devant un bateau de blanchisseuses, la place de Grève devant un pêcheur à la ligne. A chaque instant ce sont de nouveaux contrastes: le quai aux Fleurs touche au Palais-de-Justice, les roses auprès des verrous; la Morgue est à côté d'un marché, la mort et la vie; la Préfecture de Police est vis-à-vis l'hôpital, le crime et le malheur, le vice et la misère. Le Louvre, les Tuileries, les Invalides, l'Hôtel-de-Ville, la Chambre des Députés, l'hôtel des Monnaies, au-dessus de ces édifices, les tours de Notre-Dame. En voyant ces monuments échelonnés sur les rives de la Seine, on serait tenté de croire que les architectes ont voulu que le fleuve portât aux flots de l'Océan quelque image de la grandeur de la France.