III.

Nous nous supposions appelés à Anvers, où l'autre division de l'armée avait déjà livré quelques combats partiels, et je cheminai assez tristement, ruminant les larmes de la séparation. Elles m'avaient appris,--car je ne m'en étais pas douté jusque-là,--combien de place Johanna tenait dans mon coeur. Quant à elle, la pauvre enfant, elle m'avait, pleuré tout aussi franchement, devant son beau-père et sa belle-mère étonnés, qu'elle pleurait leur fils devant moi. Que voulez-vous? c'était une âme sensible et sans déguisement.

Arrivés autour d'une ferme, en rase campagne, nous fîmes halte, et je commençais à m'inquiéter de mon souper, lorsqu'un officier des Royal-Scots, quatrième bataillon, m'avertit obligeamment que, selon toute apparence, nous allions essayer une surprise de unit contre Berg-op-Zoom. La nouvelle m'étonna sans m'effrayer. Mon donneur d'avis se prit à sourire:

«Vous ferez connaissance avec le service, ajouta-t-il; et, si nous vivons tous deux demain matin, vous m'en direz votre avis.»

Après quoi il me tourna le dos. J'appris qu'il se nommait Mac Nicol, et arrivait de Stralsund à marches forcées. Nous ne devions plus nous rencontrer en ce bas monde. Il fut tué tout des premiers, à cinq heures de là.

L'appel du soir, qui suivit de près cette conversation, ne manqua point d'une certaine solennité. Beaucoup de noms, que les sergents prononçaient alors à demi-voix,--l'ordre étant donné de faire désormais le moins de bruit possible,--ne devaient plus figurer sur leurs listes, mais seulement dans quelqu'un de ces insouciants récits qui sont l'oraison funèbre du soldat.

Les régiments formèrent ensuite la colonne, et nous recommençâmes à marcher, silencieux, sur la route obscure. Le bruit des pas, régulier et monotone, se mêlait à celui du vent et des eaux lointaines. Quelques chiens aboyaient seulement avec fureur quand nous défilions devant une maisonnette de paysan. Nous voyions alors s'entrouvrir une fenêtre faiblement éclairée, et un bon gros Flamand, en chemise, la main sur ses yeux, se hasarder à guetter les passants nocturnes. A peine avait-il vu luire les baïonnettes, qu'il rentrait en hâte, tirait à lui ses contre-vents, et faisait taire ses dogues.