MINISTRE DE L'INTÉRIEUR EN AUTRICHE,
(Voir l'article sur M. de Metternich, page 177.)
Le comte Kollowrath-Liebsteinski, dont l'influence est aujourd'hui toute-puissante dans l'empire d'Autriche, remplaça au ministère de l'intérieur le célèbre comte de Saurau, l'ami, le compagnon de Joseph II, et l'un des hommes d'État les plus distingués dont l'Autriche puisse encore s'honorer. Trop imbu des idées de réforme et des opinions libérales de son ancien maître, trop indépendant de caractère et trop libre peut-être dans l'expression de sa pensée, le grand-chancelier dut succomber enfin sous l'influence toujours croissante de Metternich. Le prince ne supportait qu'avec impatience un supérieur, et Saurau était président du conseil des ministres par droit d'ancienneté; il l'était même à double titre, le ministère de l'intérieur ayant été jusqu'alors inséparable de la présidence du conseil. Saurau fut disgracié et nommé ambassadeur de famille en Toscane. Il mourut à Florence.
Le comte de Kollowrath, au moment de cette disgrâce, était grand-bourgrave, ou gouverneur-général de la Bohème: il fut mis à la place du ministre déchu. Metternich, ravi d'être enfin débarrassé de Saurau, qui l'offusquait, et voyant les autres ministres disposés à obéir à ses volontés, proposa Kollowrath à l'empereur. Il s'abusait étrangement sur le caractère de ce nouveau collègue; s'il l'eût connu alors comme il le connut plus tard, il est probable qu'il aurait encore préféré garder Saurau, ou du moins il aurait certainement proposé un autre ministre à l'empereur, pour remplacer l'ennemi ont il venait de triompher.
Quoi qu'il en soit, le nouveau ministre ne laissa pas longtemps le prince dans son illusion; il commença tout de suite par réclamer hautement la présidence du conseil, en sa qualité de ministre de l'intérieur et de successeur du comte de Saurau. Étourdi d'une pareille prétention dans celui qu'il considérait déjà comme un subordonné, Metternich reconnut son erreur; mais il était trop tard: François 1er ne revenait pas, sans de bonnes raisons, sur les décisions qu'il avait une fois crises, et il lui déplaisait singulièrement de changer ses ministres; fidèle en cela à l'ancien système de l'Autriche, qui repose sur le principe d'immuabilité en tout et partout. D'ailleurs le comte Kollowrath convenait à son maître autant par ses manières que par son travail.
Il n'y avait donc aucun espoir de se débarrasser de ce rival, et le prince dut avoir recours à d'autres moyens pour s'assurer irrévocablement une préséance qui lui avait déjà coûté tant d'intrigue et de politique. Ce fut pour mettre fin à ces dissensions intestines que l'empereur créa, en faveur de Metternich, un titre sans précédent, qui, pareil à la triple couronne des papes, le revêtissait aussi d'un triple pouvoir et le mettait hors de ligne dans le conseil.
Il fut nommé «haus hof und staats kauzler,» c'est-à-dire que d'un trait de plume il devint le grand-chancelier de la maison impériale, de la cour et de l'État.--Saurau n'avait été que grand-chancelier d'État, et Kollowrath fut ainsi réduit au silence.
Néanmoins, à partir de ce jour, et malgré sa victoire, le prince ne vit jamais son collègue de bon oeil; celui ci se retrancha dans son département et empêcha que le triple chancelier y ait jamais pénétrer son influence. Aussi, pendant que le pouvoir de l'un était sans bornes dans le gouvernement des affaires extérieures, l'influence de l'autre dans l'administration intérieure fut pareillement illimitée. Tous deux néanmoins restèrent soumis dans leur puissance respective à la volonté toujours souveraine de François. On ne doit pas se faire illusion sur ce point; depuis 1815 l'empereur fut seul le maître chez lui, et Metternich dut plier tout comme un autre sous cette inflexible volonté. Ce n'est que depuis la mort du monarque qu'il a pris un plus grand essor.
La rivalité entre ces deux ministres, en égale faveur auprès de leur maître, allait chaque jour en croissant, et, à la mort de l'empereur elle était à son comble, menaçant de devenir fatale à l'un ou à l'autre. Mais Metternich, qui n'ignore pas le danger du moindre choc pour la machine caduque qu'il gouverne, prit alors une résolution décisive. Il s'empressa de courir chez son collègue de l'intérieur, et lui tendant amicalement la main, il lui proposa d'oublier le passé et de s'unir pour le présent; de cette union seule devait dépendre l'heureuse transition du règne qui finissait à celui qui allait commencer.
Cette démarche, qui fut un grand évènement politique, ne saurait être bien appréciée que par ceux qui connaissent la fierté sans bornes du prince envers ses égaux. Cette fierté avait plié devant la nécessite: Metternich avait trop d'habileté pour ne pas comprendre que cette réconciliation était indispensable.
Kollowrath accueillit, en ennemi généreux, les propositions du prince, et Ferdinand monta sans opposition sur le trône, quoique privé de ses facultés intellectuelles.
Cette journée fit bien des dupes, et des dupes bien haut placées.
A partir de ce moment, la concorde parut régner entre les deux rivaux, et les premiers pas se firent facilement. Cependant, le danger une fois passé et la machine de l'État ayant repris son train accoutumé, la froideur se mit de nouveau entre les deux antagonistes, et bientôt leur alliance éphémère fut entièrement rompue.
Pour expliquer cette rupture, qui arrêta pendant quelque temps la marche du gouvernement et ne fut presque connue que des personnes attachées à la cour, il faut remonter à ce qui se passa aussitôt après la mort de François Ier.
A l'avènement de Ferdinand, il avait fallu nécessairement établir un pouvoir directeur, duquel les ministres dussent relever; car, sans cette mesure, chacun se serait trouvé indépendant dans son département, et l'anarchie ministérielle devenait imminente. Un conseil d'État composé de l'archiduc Louis, qui, depuis plusieurs années, avait été secrètement l'alter ego de son Frère François, de Metternich et de Kollowrath, prit en main la direction suprême du gouvernement. Ces trois personnages s'adjoignirent encore l'archiduc François-Charles, héritier présomptif du trône, afin de l'initier aux affaires, dont il avait toujours été éloigné du vivant de son père. Ce conseil souverain, qui s'est ainsi créé lui-même, n'appelle les autres ministres dans son sein que lorsque l'on traite les affaires de leurs départements, et les actes ne sont présentés à l'empereur que pour la simple formalité du seing.
Voilà comment l'Autriche est administrée aujourd'hui, et son gouvernement marche tout aussi bien que lorsqu'il n'y avait qu'un seul chef. Ce sont, en effet, les mêmes hommes qui font mouvoir les mêmes rouages; seulement l'ancien maître est mort, et le fils, n'entendant rien aux affaires, s'en rapporte à ceux qui ont travaillé sous son père.
Les quatre co-régents gouvernaient depuis quelques mois en bonne harmonie, lorsqu'en 1836 on résolut de poser solennellement la couronne de Bohème sur la faible tête de Ferdinand; dès lors Kollowrath se trouva en dissidence avec ses collègues. Patriote ardent, zélé pour la gloire de son pays, dont sa famille fut toujours un des plus fermes soutiens, il insista pour que Ferdinand fut tenu de prêter dans cette circonstance le serment de fidélité aux lois du royaume. Ses collègues voulaient de leur côté que le serment fût entièrement laissé de côté; mais Kollowrath, loin de céder, exigea au contraire que l'on en revînt au serment imposé jadis aux rois électifs, et qui fut formulé par les États de Bohème lors de l'élection du roi Wladimir. Cette prétention fut violemment combattue par Metternich et les archiducs, car ce n'était rien moins que rétrograder vers les temps de l'indépendance de la Bohème et de sa représentation nationale.
Dans l'état actuel des choses, cette question était de si peu d'importance, qu'on a peine à comprendre comment un homme d'État aussi pratique que Kollowrath ait pu y attacher autant de valeur, à moins toutefois qu'il n'ait voulu par là établir un précédent dont il aurait usé plus tard au bénéfice de son pays. Il serait difficile, en effet, de dire à quoi le souverain devrait rester fidèle: puisqu'il est monarque absolu, il peut faire et défaire les lois à sa guise. Le serment était bon quand le roi de Bohème était électif, et que la validité de son droit reposait sur la fidélité à ses serments, sinon, non, comme le portait la formule ordinaire des élections. Mais aujourd'hui il n'y a plus de roi élu en Bohème; le roi est mort, vive le roi! tel est le fondement de la souveraineté dans ce royaume depuis la diète sanglante de Ferdinand 1er, mais surtout depuis Ferdinand II et la victoire du Mont-Blanc.
Ce premier nuage ne fut du reste que le précurseur de l'orage. Plus tard ou proposa à Prague deux projets de grande importance: le premier était d'envoyer 20 millions de florins (50 millions de francs) à don Carlos, pour assurer ses prétentions au trône d'Espagne; le second, de rappeler les Jésuites et de leur confier l'éducation de la jeunesse dans toute l'étendue de l'empire. Kollowrath fut le seul qui s'opposa dans le conseil à ces deux propositions, dont la première émanait directement de Metternich, et la seconde de l'archiduc François.
Il démontra à ses collègues combien il était inopportun de dépenser 50 millions pour imposer à l'Espagne un prince dont le droit n'était pas même bien démontré; mais surtout combien cette prodigalité devenait blâmable dans un moment où l'Autriche, pouvant à peine suffire à ses propres dépenses, était obligée de recourir chaque année à des emprunts onéreux pour couvrir le déficit de ses revenus.
Quant à la seconde question, il déclara qu'il y avait plus que de l'imprudence à rappeler en ce moment une société dont les intrigues avaient mis autrefois la maison impériale à deux doigts de sa perte, et dont le bannissement avait toujours été considéré comme une des mesures les plus sages et les plus méritoires de l'empereur Joseph II.
Mais il parlait aux représentants d'une opinion aveugle et fanatique; sa voix ne trouva point d'échos dans le conseil, et il vit dès lors qu'il ne pourrait lutter seul contre le torrent. Son parti fut pris à l'instant même. Dès le lendemain ses collègues reçurent sa démission, et il quitta Prague le même jour. Ce départ fut un coup de foudre pour le conseil, et le mit dans un embarras extrême, car il existe, quoi qu'on en dise, une opinion publique en Autriche, et cette opinion s'était depuis longtemps prononcée ouvertement en faveur de Kollowrath. D'un autre côté, la bureaucratie de l'intérieur, l'une des puissances du pays, lui était entièrement dévouée. La nation l'estimait et l'aimait généralement, à cause de son intégrité et de son patriotisme bien connus; de plus, il avait dans la noblesse un parti fort considérable; enfin, les mesures que le ministère voulait adopter étaient généralement odieuses; le conseil le savait, mais il avait espéré les appuyer de l'adhésion de Kollowrath, dont il ne pouvait se dissimuler la grande popularité, et les faire accepter ainsi plus favorablement. Maintenant il fallait reculer, car dans la situation présente des affaires on n'osait marcher sans lui; l'empire était accablé d'impôts; les emprunts se renouvelaient, et le déficit augmentait chaque année. Malgré le voile épais qui recouvrait les actes du gouvernement, les causes de la démission de Kollowrath pouvaient transpirer au dehors, et l'ancien ministre se serait trouvé alors placé dans l'opinion publique sur un piédestal, au grand regret de ses collègues, déjà mécontents de son excessive popularité.
On se décida donc à traiter avec lui, et le comte Clam-Martinitz, adjudant-général de l'empereur, fut chargé de cette négociation. C'était un intrigant et un ambitieux: de peu de capacité, mais qui savait cacher sa nullité sous une morgue et une suffisance sans bornes. Créature de Metternich, il convoitait dans l'avenir, et son espoir n'était pas sans quelque fondement, la succession de son protecteur et maître; mais la mort vint quelque temps après déjouer toutes ces belles espérances. Compatriote et parent de Kollowrath, il avait pendant quelque temps affecté une sorte de patriotisme assez libéral; on espérait donc qu'il ramènerait plus facilement qu'un autre le déserteur ministériel.
Le général se rendit auprès de Kollowrath; il lui représenta la nécessité de l'union et le danger de mettre le public dans la confidence des dissensions du conseil souverain, ce qui ne pouvait manquer d'arriver s'il continuait à se tenir éloigné des affaires; il lui annonça que ses collègues abandonnaient leurs projets, mais qu'en retour ils le priaient instamment de retirer sa résignation, que l'empereur n'avait point encore acceptée, et de reprendre sa place au conseil.
Tout fut inutile; Kollowrath resta inébranlable dans sa résolution, et le négociateur dut s'en retourner sans avoir rien obtenu.
Il fallut alors avoir recours aux grands moyens, car le ministre démissionnaire devait à tout prix rentrer au conseil; l'archiduc François-Charles, frère unique de l'empereur, héritier présomptif de la couronne, se détermina à se rendre auprès de lui et à essayer de son influence personnelle. L'altesse impériale partit donc de grand matin; mais Kollowrath, prévenu à temps de cette démarche, quoique déterminé à ne point céder, voulut cependant éviter l'embarras de refuser son futur souverain, et il se retira dans sa terre de Mayerhofen, située à quarante-cinq lieues de Prague, dans le cercle de Pilsen. L'archiduc, en arrivant au château du comte, ne trouva personne au logis.
Cependant le terme fixé pour le séjour de la cour impériale en Bohème expira, et l'empereur rentra dans la capitale de ses États. C'est de là que, tous les moyens de conciliation ayant jusqu'alors échoué, le souverain signa lui-même une lettre dans laquelle il engageait le comte Kollowrath à venir aussitôt que possible lui prêter l'aide de ses lumières et de ses services, dont il n'avait eu jusqu'alors qu'à se louer. C'était presque un ordre; il fallut se soumettre; aussi, dans sa réponse, le ministre, tout en déplorant l'état délabré de sa santé, assurait Sa Majesté de son obéissance.
Après quelques délais, il finit par se rendre à Vienne, à la grande joie du public, ravi de revoir l'homme qui possédait à un haut degré l'estime et la confiance générales.
Kollowrath refusa néanmoins d'être désormais ministre de l'intérieur, et ne voulut recevoir aucun émolument afin de mieux conserver son indépendance. Mais ce désintéressement ne convenait nullement à ses collègues, et ils forcèrent Kollowrath d'accepter 16,000 florins par an (40,000 fr.), avec le titre de staats und conferenz minister, ministre d'État et des conférences, chargé de la section de l'intérieur. Le conseil depuis est toujours composé des quatre mêmes personnages, et quoiqu'il n'y ait nominalement aucun ministre de l'intérieur, c'est cependant Kollowrath, et lui seul, qui dirige cette partie de l'administration.
Tel est l'événement principal de la carrière ministérielle du comte de Kollowrath, et cet événement est d'autant plus remarquable, qu'il y a peu d'exemples dans l'histoire d'un ministre auprès duquel il ait fallu employer de si hautes intercessions, auquel il ait fallu faire en quelque sorte violence pour qu'il se chargeât d'administrer les affaires d'un grand empire. On peut juger par là du pouvoir de ce ministre, devenu désormais indispensable. Il est difficile de décider quel est aujourd'hui le plus puissant en Autriche, de Metternich ou de Kollowrath: chacun a la haute main dans son département; tous deux se partagent le gouvernement de l'État et sans se mêler des affaires l'un de l'autre. Le premier est maître des relations extérieures, et le second dirige l'intérieur avec une puissance souveraine et sans contrôle.
Le parti opposé à ce ministre l'accuse d'appartenir à ce qu'on appelle en Autriche l'école de Joseph II, et d'avoir introduit dans la bureaucratie un grand esprit de libéralisme.
C'est Kollowrath qui emporta dans le conseil d'État l'amnistie accordée aux italiens à l'occasion du couronnement de Milan, et Metternich, après s'y être opposé de toutes ses forces, fut obligé de céder encore une fois. «Je souhaite que vos prévisions se réalisent, dit-il en signant; je le souhaite surtout pour les Italiens.» Il y avait dans ces paroles autant de doute que de menace.
Le come Kollowrath-Liebsteinski est le chef d'une des plus anciennes et des plus illustres maisons de la Bohème; il est le dernier de son nom et de la branche aînée. Il ne reste plus après lui que des Kollovrath-Crakowiski. Sa fortune est considérable, mais il vit sans faste, reçoit officiellement en prima-sera une fois par semaine, ne sort jamais, et se renferme dans un cercle d'intimes.
C'est un homme d'un grand talent, d'une haute probité, et d'une rare indépendance de caractère; ce serait un grand ministre même dans un pays constitutionnel, et peut-être ne pourrait-on pas en dire autant de son rival le prince triple chancelier.
(Extrait d'un Voyage inédit.)
L'ombre légère se glissa à travers la porte, et arrivant jusqu'à moi en effleurant à peine les dalles de l'antichambre et le tapis du salon, elle s'arrêta tout à coup, et j'entendis une voix douce comme un doux murmure qui me dit: «Me voici, ne me reconnais-tu pas?--Je vous demande pardon, charmante morte, lui répondis-je; sous le voile blanc qui vous enveloppe, sous les plis de votre linceul couleur de rose, j'ai reconnu vos yeux, et votre sourire, et votre taille fine. Soyez la bienvenue, et prenez, la peine de vous asseoir.--Je suis un peu lasse, en effet.--Je le crois bien; quand on revient de si loin, de l'autre monde!--Non pas, mais de Saint-Pétersbourg.--De Saint-Pétersbourg seulement!--En six jours.--Les morts vont vite!»
L'ombre releva son voile et me laissa voir... devinez qui? une jolie danseuse, une sylphide dont nous avons entonné, il y a deux mois, le De profundis, mademoiselle Lucile Grahn! Le puff, cet intrépide hâbleur, ce fabricant effronté de nouvelles en l'air, l'avait tuée inhumainement; rien ne manquait à ses pompes funèbre, ni le billet de faire part, ni l'acte de décès, ni l'oraison, ni les fleurs jetées à pleines mains sur la tombe: Manibus date lilia!
«Ah! c'est joli, mademoiselle, m'écriai-je, de nous faire des peurs comme celle-là! Comment! on croit positivement vous avoir perdue, on s'arrange en conséquence et chacun fait de son mieux: celui-ci rime une élégie, celui-là tresse une couronne de saule pleureur entrelacée d'éternelles; on pleure votre grâce, on pleure votre jeunesse', on pleure votre talent et tout ce qui s'ensuit; vous êtes la rose qui meurt, l'étoile qui s'éclipse, la gazelle bondissante que le plomb meurtrier arrête dans sa course, la fée, l'ange, l'oiseau qui perd ses ailes! Et tandis qu'on vous ensevelissait ainsi dans les plus belles fleurs de rhétorique, vous viviez dans une parfaite santé. Avouez que c'est un peu leste de votre part. Mais êtes-vous bien sûre de n'être pas morte?--Parfaitement sûre.--Voyons!» Et pour m'en convaincre, je pressai une petite main fine qui me parut en effet pleine de réalité.
«Eh bien! mademoiselle, vous allez entendre de vos propres oreilles, l'oraison funèbre que j'ai écrite à votre usage, ici même, dans l'Illustration; cela vous apprendra à vivre!» Je lus en effet ma pièce d'éloquence, qui eut tout le succès que vous pouvez penser: mais quand j'arrivai à cette péroraison si sublime et si neuve: «Adieu, Lucile Grahn, adieu! que la terre te soit légère!» Oh! alors mon succès fut au comble et se couronna d'un bruyant éclat de rire. Jamais Bossuet n'avait obtenu un triomphe pareil.--Je vis que rien n'était plus gai que de se survivre.
Elle laissa retomber son voile, glissa de nouveau sur le tapis et sur les dalles, et disparut. «Adieu, morte, lui criai-je du haut de l'escalier, mourez souvent ainsi, afin de revenir souvent.»
Mademoiselle Lucile Grahn se dispose à donner quelques représentations à l'Opéra; nous aurons bientôt le plaisir assez original de voir une morte vivante danser la cachucha.
Sur le même paquebot qui a ramené mademoiselle Lucile Grahn de Russie, Horace Vernet avait pris passage, et à côté d'Horace Vernet, mesdemoiselles Cornélie et Zoé Falcon. C'était assurément un paquebot très-agréablement peuplé. La danse, la peinture, la musique s'y donnaient la main, et derrière elles, le vaudeville fredonnait ses airs joyeux pour égayer les ennuis de la traversée. Ainsi la Russie nous renvoie de temps en temps les artistes qu'elle nous emprunte. Horace Vernet revient tout paré des marques de la tendresse impériale; les roubles et les rubans cosaques surchargent ses bagages; il revient, dis-je, après avoir achevé pour l'empereur Nicolas un vaste tableau représentant la prise de Varsovie. Quoi! le pinceau de l'auteur de la bataille de Montmirail aurait-il passé aux Russes?
Quant à mademoiselle Cornélie Falcon, on annonce qu'elle a retrouvé à Saint-Pétersbourg sa voix perdue, cette belle voix des Huguenots et de Don Juan que la célèbre cantatrice avait vainement redemandé à l'Italie. Il serait assez curieux que le Nord, ce manteau de frimas, fût un médecin propice et doux pour les gosiers malades. La Faculté, qui conseille le Midi aux ténors menacés dans leur ut de poitrine, et les douces brises aux prime donne en décadence, la docte Faculté aurait-elle jusqu à présent battu la campagne? Toucherions-nous à une révolution complète dans la médecine vocale? désormais, au lieu de Nice, de Naples ou des Pyrénées, Esculape serait-il obligé de prescrire aux larynx endommagés la Norwége et la Russie; et ferait-on refleurir les voix fanées en les arrosant d'une décoction de glace et de neige fondue?--Nous croyons savoir cependant que ce n'est pas seulement sa voix que mademoiselle Falcon rapporte de Saint-Pétersbourg. On y va sans voix, et on en revient avec un prince russe.
Les artistes français, et surtout les cantatrices, les danseuses et les comédiennes, sont en grand crédit dans le monde des czars; il ne se passe guère une semaine, sans que celle-ci ou celle-là ne triomphe des plus farouches ennemis, et ne gagne contre eux quelque bonne bataille d'Austerlitz. Les récits de tous les voyageurs sont unanimes pour attester la vérité de ces victoires et conquêtes. L'empereur, tout le premier, donne l'exemple de cette soumission à l'autorité de l'art; il lui ouvre les portes de Saint-Pétersbourg toutes battantes, et se garderait bien de brûler Moscou s'il s'avisait d'y entrer. Plus d'une fois on a vu l'autocrate quitter sa loge, dans l'entr'acte d'un ballet ou d'une comédie, et descendre dans la coulisse pour faire acte de vassalité. De sa voix impériale, il félicite le vainqueur ou adresse une allocution à l'héroïne de la soirée; le tribut que paie ordinairement l'empereur, après ces grandes visites, est représenté par une tabatière d'or pour ces messieurs, par un bracelet, un collier, des boucles d'oreilles, une couronne de diamants, pour ces dames et ces demoiselles. Autres lieux, autres moeurs. Que dirait-on ici, je vous le demande, si S. M. Louis-Philippe imitant l'exemple de son frère l'autocrate de toutes les Russies, félicitait M. Duprez, après la représentation de Guillaume Tell, et offrait à Giselle un bracelet d'améthyste venu des magasins du joaillier de la couronne?--Tout convient, tout sied un monarque absolu; qu'il vous envoie brutalement en Sibérie, on qu'il cause avec les danseuses d'un air agréable en pleines coulisses de l'Opéra: e semper bene.
Il ne faut pas croire toutefois que l'art vive toujours avec Saint Pétersbourg dans une complète harmonie. Plus d'une note discordante vient, de temps en temps, troubler le concert. Un boyard, fraîchement débarqué à Paris m'a raconté un trait récent qui le prouve. C'est peu de temps avant le départ de mademoiselle Zoé dit-on que l'aventure eut lieu; elle a fait grand bruit dans le monde en eff et en off, et la chronique de Saint-Pétersbourg s'en est longtemps régalée.
Le héros de l'histoire se présente d'abord d'une manière qui inspire la confiance; il a un grand nom, un grand palais, de grands valets, une grande taille, de grandes moustaches, des châteaux et des milliers de paysans. Mais outre ses paysans, ses chevaux, ses palais, son grand nom, et ses
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[Note du transcripteur: Ici se trouve toute une colonne entièrement délavée, à tel point qu'il est impossible de la reconstruire. [Voir le document.]]
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les violons et les danses recommencent aux environs île la ville; les jardins publics se repeuplent, et le Parisien se répand, par bandes joyeuses, dans les bois de Meudon et de Versailles; mais Saint-Germain surtout l'attire; Saint-Germain a pour lui un charme secret; Versailles, au contraire, l'intimide et lui fait peur. Ses grandes rues silencieuses, son palais colossal, ses solennels jardins ont je ne sais quoi de grandiose qui le gêne et le glace. Le Parisien d'aujourd'hui aime ses aises. Versailles sent trop l'étiquette; il semble toujours qu'au détour d'une de ses vastes allées, sur ses escaliers gigantesques, ou va rencontrer le grand maître des cérémonies s'écriant: «Chapeau bas! genou en terre! voici le grand roi.»
Saint-Germain.--Vue du jardin et de l'établissement de
concerts de M. Gallois, au pavillon Henri IV.
Saint-Germain est d'une hospitalité plus familière, quoique tout peuplé aussi de souvenirs monarchiques; mais ce n'est plus la même solennité. Les rois et l'histoire semblent être ici comme dans leurs maisons des champs. On s'égare sous les vieux chênes de la Forêt, sans craindre d'y rencontrer François Ier, Henri II, Catherine de Médicis où Louis XIV; quant à Henri IV, qu'il soit surtout le bienvenu. Tope là, mon franc Béarnais! Plus d'un de ces rois naquit à Saint-Germain, et parmi eux Louis le Magnifique; Saint-Germain ne l'a pas oublié. Ce fut le 5 mars 1628 que la reine Anne d'Autriche mit au monde son fils glorieux. Dans le château? Non pas; dans un pavillon isolé qui s'appelle encore aujourd'hui le pavillon d'Henri IV; Anne n'avait pas eu le temps de gagner ses appartements et de chercher fortune ailleurs.
Saint-Germain.--Cabinet en rocaille, avec sculptures
attribuées à Jean Goujon, dans le pavillon Henri IV.
Le pavillon d'Henri IV, qui abritait autrefois des reines en mal d'enfant et répéta les premiers cris de Louis XIV, est aujourd'hui occupé par M. Gallois, restaurateur.
M. Gallois n'a pas déshonoré l'héritage, tant s'en faut. Je ne sais pas s'il y vient encore des reines, mais les princesses n'y manquent pas. Les gentilshommes et damoiselles que Saint-Germain attirent et qui chevauchent à travers la forêt, font halte chez M. Gallois; et vraiment, c'est faire preuve de goût et de savoir-vivre! Le pavillon de M. Gallois est un véritable Eden; tout s'y trouve réuni; M. Gallois ne vous refuse rien: il séduit les yeux par ses magnifiques salons ouverts sur une immense campagne; il contente l'appétit par des mets succulents; il charme l'oreille par des concerts d'harmonie, et pour peu que vous soyez en fantaisie d'archéologie, pour peu qu'il vous plaise de faire dans l'histoire une agréable course rétrospective, M. Gallois vous satisfail le plus largement du monde; entre deux services, tandis que le Champagne se glace ou que votre café chauffe, vous pouvez visiter la chambre où naquit Louis XIV, le salon sculpté par Jean Goujon et la grotte de Charles V; après quoi, vous déjeunez ou vous dînez excellemment et du meilleur appétit.--Un poète du terroir a célébré les vertus du pavillon Henri IV dans une épître dont je vais citer quelques vers sans m'en rendre caution:
Pavillon enchanteur!--L'opulence empressée
Vole de toutes parts vers ce doux Elysée.
Le tilbury galant, ainsi qu'un char de joncs,
Y porte nos banquiers, Lucullus--Phaëtons,
Qui, désertant Paris, et sa pluie et sa boue,
Viennent chercher ici leur nouvelle Capoue.
Cette poésie, à défaut d'autre chose, prouve au moins l'enthousiasme qu'excitent M. Gallois et le pavillon d'Henri IV. Et que peut-on ajouter après les poètes?
--Un journal judiciaire annonce la vente, après faillite, d'un mobilier appartenant à un meunier de Saint-Denis; en voici le détail, qu'on sera certainement surpris de lire à propos de moulin: voitures de luxe, chevaux anglais, vins du Rhin, de Beaune, de Champagne, de Chambertin et de Romanée, tableaux, tapis, porcelaines de Saxe et de Sèvres, piano à queue, bureaux-ministres, bibliothèque de huit cents volumes, harpe, bronzes de Thomire.--On voit que les meuniers d'aujourd'hui ne sont pas de la même farine que les meuniers de Sans-Souci et de Lieursaint; l'humanité marche; les meuniers sont des princes et les princes sont des meuniers. Dans dix ans, saura-t-on où aller se faire moudre? et, je vous prie, dites-moi ce qu'est devenue la meunière.
La simple meunière
Du moulin à vent?
--M. Jouy, auteur du poème de l'opéra de Guillaume Tell assistait l'autre jour, pour la rentrée de Duprez, à la représentation de son ouvrage: «Mon cher monsieur Jouy, lui dit son voisin, savez-vous que c'est là une oeuvre admirable?--Oui, sans doute, lui répondit l'académicien avec la bonhomie qui le caractérise; mais cependant il y a quelque chose à redire.--Quoi donc?--Eh! c'est ce damné de Rossini, qui a fait une diable de musique, une musique bruyante qui empêche d'entendre mes vers.--Que ne le lui disiez-vous, cher monsieur Jouy.--Je le lui ai bien dit, mais il n'a pas voulu me croire!»
Les théâtres ont fait des économies cette semaine; excepté un petit vaudeville, la Meunière de Meudon, nous n'avons pas la plus petite dépense à leur reprocher.
La meunière de Meudon est une assez bonne fille et d'assez bonne humeur; un joli chevau-léger fait battre son petit coeur; mais la meunière a de la vertu; tout chevau-léger qu'on est, il faut passer à la mairie; la meunière ne badine pas. Épousez-moi, ou votre servante! Comment un chevau-léger épouserait-il une meunière? voilà le point difficile. Et puis, le héros est occupé ailleurs, du côté d'une belle dame, parée de dentelles et de soie. La meunière manoeuvre donc pour guérir le chevau-léger de cet amour, et elle s'y prend si bien, avec tant de bonne foi et de gaieté, qu'elle y réussit: le chevau-léger se rend, l'épaulette contracte alliance avec la meule du moulin. Ce vaudeville n'est pas du plus pur froment mais il fait rire.
Théâtre-Français.--Les Demoiselles de Saint-Cyr. Fin du
1er acte: Régnier, Hercule Duboulloy; Firmin, vicomte de Saint-Hérem:
mademoiselle Plessis, Charlotte de Meiran; mademoiselle Anaïs, Louise Mauclair.
--Nous sommes gens de parole; nous vous avions promis la semaine dernière une scène des Demoiselles de Saint-Cyr, comédie de M. Alexandre Dumas, Cette scène, la voici: regardez-bien.
Nous avons pris nos personnages au moment, le plus critique: Saint-Hérem et Charlotte de Meiran se disposent à fuir du couvent, escortés de mademoiselle Louise Mauclair et de Duboulloy; déjà ils se croient libres, quand tout à coup la fenêtre s'ouvre; un exempt paraît une torche à la main, suivi de ses gens, et s'écrie: «Au nom du roi, je vous arrête!» Qui est surpris? C'est Saint-Hérem, lequel se croyait en bonne fortune et ira coucher à la Bastille; c'est Duboulloy qui comptait se marier gaiement, et sent venir la prison, rien qu'au fumet. Quant à mademoiselle de Meiran, elle cache son visage dans ses mains, comme il conviendrait à une tendre et pudique colombe prise au piège; Louise Mauclair est plus brave, et se contente de faire semblant d'avoir peur.
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Théâtre-Français.--Les Demoiselles de Saint-Cyr.--Mademoiselle Plessis, Charlotte de Meiran. |
Théâtre Français.--Les Demoiselles de Saint-Cyr.--1er acte.--Régnier, Duboulloy. |
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Théâtre Français.--Les Demoiselles de Saint-Cyr.--Firmin, Saint-Hérem. |
Théâtre Français.--Les Demoiselles de Saint-Cyr.--3e acte.--Mademoiselle Anaïs, Louise Mauclair. |
Si ce n'est pas assez pour vous divertir et vous plaire, cher lecteur, nous ferons encore d'avantage; j'ai l'honneur de vous présenter cet original de Duboulloy dans son costume de noces, tout pimpant et tout gaillard; le vicomte de Saint-Hérem en habit de gentilhomme élégant, et enfin mademoiselle Plessis et mademoiselle Anaïs, Charlotte de Meiran et Louise Mauclair, toutes deux vêtues pour le bal masqué, où elles mystifient leurs infidèles. Sur quoi, chers lecteurs, je prie Dieu qu'il vous ait en sa sainte et digne garde, et envoie sur votre route beaucoup de jolies rencontres aussi jolies que la jolie mademoiselle Plessis.