L'été du Parisien.

(Voir page 275.)

Nous ne vous avons parlé dans notre premier article que de quelques bains de mer du littoral de la Manche: nos stations ont été le Havre, Dieppe et Boulogne. Nous avons suivi en cela la mode et le monde de l'aristocratie. Qui oserait avouer, dans un salon de Paris, que pour prendre des bains de mer, il a été tout simplement trouver la mer, n'importe où, au bout des belles prairies de la Normandie, où la tangue scintille au soleil comme des diamants, ou dans quelque petite crique ignorée qui donne abri aux bateaux pêcheurs et que bordent les pauvres cabanes de ces rudes travailleurs? Pour prix de son aveu, le malencontreux baigneur ne recueillerait que les sarcasmes et le titre d'original, qui n'est plus aussi recherché, depuis qu'il y en a tant.

Et cependant, nous vous le demandons, quelle comparaison peut-on établir entre une mer muselée, dominée, vaincue, comme est celle des ports que nous vous citions, une mer où nul danger n'est possible, où l'espace que peut franchir sans crainte le timide baigneur est circonscrit par des cordes, comme un cirque de Franconi, où, pour assister au spectacle d'une tempête dans un verre d'eau, on peut prendre sa stalle, s'asseoir commodément, et battre des mains ou siffler à son aise, suivant que la mer a plus ou moins bien joué son rôle, brisé le mat d'un navire en détresse ou arraché un des anneaux de la jetée; et cette mer terrible et majestueuse, qui, dans sa fureur, respecte à peine, les limites que Dieu lui a posées, qui pousse l'une après l'autre ses vagues menaçantes contre tout ce qui lui fait obstacle, et ne se repose que quand elle a dit le dernier mot de sa colère et jeté à l'homme le défi de lutter avec elle? C'est là qu'il faut aller, ô vous tous que n'a pas encore étiolés l'atmosphère de Paris, vous tous qui vous sentez de l'énergie au coeur et de la vigueur dans les membres; car c'est là qu'est le danger, c'est là que vous pourrez jouer avec la lame, et éprouver ces puissantes émotions qui font naître et entretiennent les grandes pensées. Allez donc le long des falaises, loin des villes et des ports; cherchez un petit coin bien ignoré du monde des touristes, et vivez de la vie de ces braves et dignes pêcheurs qui passent leurs jours entre le ciel et l'eau, et reviennent le soir près de leurs fidèles ménagères raconter les dangers de la journée et faire leurs projets du lendemain. Certes, cette vie d'un aspect si monotone est la vie poétique en réalité; rien n'y manque: ni l'ardeur aventurière, ni l'amour du foyer, ni la croyance naïve dans la protection de la Vierge-de-Bon-Secours, qu'on vient prier et remercier au retour. Mêlez-vous à ces hommes dont la rude écorce recouvre et conserve une sève généreuse; prenez part à leurs dangers et à leurs joies, et vous comprendrez alors la nature dans toute sa splendeur, la grandeur de l'oeuvre de Dieu dans l'ordre matériel et dans l'ordre intellectuel.

Vue de l'Établissement thermal d'Enghien

Eaux-Bonnes.

Établissement thermal de Baréges.

La mer appartient à tous, au riche comme au pauvre, au fort comme au souffrant, et on ne peut pas plus empêcher le malheureux d'aller y baigner ses membres affaiblis que de jouir de la vue de la nature et de la beauté d'un paysage. D'ailleurs on ne boit pas les eaux de mer; nul médecin, que nous sachions, ne s'est encore avisé de les ordonner comme boisson, ce qui fait qu'il n'y a pas de propriétaire, pas de fermier de la mer, comme il y en a pour une foule d'eaux minérales dont nous allons vous entretenir. Il est fâcheux qu'on n'ait pas encore songé à faire de cette boisson l'accompagnement obligé de quelque régime, car il serait vraiment curieux de voir chaque port vanter les propriétés de sa mer. Venez boire au Havre, car si vous buvez à Boulogne ou à Dieppe, ou à Ostende, vous êtes perdu. Jusqu'à présent, grâce à Dieu, le climat seul est la considération qu'invoquent les médecins pour vous envoyer à tel port plutôt qu'à tel autre, et, le costume aidant, il est aussi difficile de distinguer dans le bain commun le millionnaire de l'employé à douze cents francs, que dans un cimetière les ossements de hauts et puissants seigneurs de ceux d'un vilain.

La Providence, en répandant d'une main si libérale les maladies sur la surface du globe, a mis presque partout le remède à côté du mal. La France, notamment, compte une immense quantité de sources d'eaux minérales, et il est aussi difficile de trouver une maladie à laquelle on ne puisse appliquer le topique d'une source quelconque, qu'une source qui soit dénuée de maladies pour lesquelles elle est déclarée et reconnue le souverain remède.

D'où viennent ces sources si chaudes que la main ne peut en supporter la chaleur, si chargées de sel que souvent il est impossible de les boire pures? C'est là un problème que nos géologues n'ont pas encore complètement résolu: sa solution tient aux plus grands mystères de la formation de notre globe. La terre a-t-elle été jadis une masse de matières en ignition, qui, emportée dans l'espace par un mouvement rapide de rotation autour de son axe, s'est refroidie peu à peu à la surface? La forme constatée actuellement de la terre semble démontrer la réalité de cette hypothèse. En effet, elle est renflée à l'équateur et aplatie aux deux pôles, par lesquels passe cet axe de rotation.

Mais jusqu'à quel point la terre s'est-elle refroidie? Quelle est l'épaisseur de la croûte solide sur laquelle nous marchons et nous bâtissons? Questions insolubles, ou du moins non encore résolues. Quant à l'épaisseur de la croûte solide, si loin que l'homme ait fait pénétrer les instruments de la science, il a toujours trouvé des couches dures et résistantes qu'il a dû percer, et sans arriver à la moindre diminution de cohésion. Pour la température que garde l'intérieur de la terre, les données sont plus positives, dans un cercle toutefois assez restreint. Ainsi, on a constaté une élévation de température à mesure qu'on pénétrait dans les profondeurs de la terre; mais pour cette question comme pour la première, l'homme a dû s'arrêter dans la vérification scientifique et s'en tenir encore au grand POURQUOI? dernier mot de toute science humaine, premier mot de la science divine. Les eaux que projette un puits artésien sont chaudes, et cependant ces eaux ne proviennent que des pluies, des fontes de neige, des filtrations qui, partant des plus hautes montagnes, se fraient un chemin souterrain pour jaillir là où l'homme les attend. Elles se sont échauffées dans ce parcours: la terre renferme donc un foyer de chaleur sans cesse alimenté! Mais où est-il? quel est-il? qui l'alimente? Et après ces questions, il faut courber la tête et reconnaître le vide des connaissances de l'homme.

Pour les eaux minérales, la géologie est un peu plus avancée; non pas qu'elle donne le pourquoi de la chaleur de ces eaux, mais elle a reconnu que les chaînes de montagnes provenaient de soulèvements postérieurs au refroidissement du la terre, et qu'on ne peut attribuer qu'à des convulsions extraordinaires du globe, aux efforts des gaz et du feu emprisonné qui ont tenté de se frayer un chemin, enfin à des éruptions de volcans, dont un grand nombre de ces montagnes gardent encore les cicatrices. Tout cela est l'effet, la cause est inconnue; quoi qu'il en soit, les eaux minérales chargées de fer, de soufre et de mille autres matières que l'analyse a fait reconnaître dans les déjections des volcans, sont dues à l'action de ces volcans, dont quelques-uns sont éteints à la surface de la terre, mais qui n'en continuent pas moins au dedans l'oeuvre que Dieu leur a assignée.

Après tout, mortels pauvres et bornés que nous sommes, contentons-nous de jouir des bienfaits de la Providence, sans en comprendre les causes. Qu'avons-nous besoin de connaître la filiation des plantes, la formation des fleurs, pour jouir de leur vue, de leurs parfums, de leur saveur? La couleur, la forme et le goût, c'est plus qu'il n'en faut pour être émerveillé et se déclarer heureux de vivre, au milieu de cette magnifique création, où tout semble avoir été fait pour l'homme.

Les premières eaux que nous visiterons sont celles d'Enghien; elles ne sont pas le rendez-vous de ces intrépides touristes qui vont chercher leurs impressions aux quatre coins de l'horizon, et qui croiraient avoir perdu leur été s'ils ne rapportaient pas un peu de poussière des contrées les plus lointaines; elles ne voient pas ces charmantes femmes que nous vous avons montrées dans notre dernier numéro, s'envolant de Paris pour aller s'abattre soit aux bains de mer, soit dans leurs châteaux: pour celles-là Enghien c'est encore Paris, et Paris en été c'est Botany-Bay. Mais pour nous, Parisiens, que le devoir retient il Paris, et qui ne pouvons voler que jusqu'au point où se fait sentir le fil qui nous attache, c'est-à-dire dans un rayon de quatre à cinq lieues autour de notre prison, c'est là que nous irons tout d'abord. Nous y trouverons peu de foule, mais de charmants ombrages, et si nous pouvions y rester quelques jours, nous sentons que nous nous attacherions à cette suave et fraîche nature, à tous ces beaux arbres dont le pied baigne dans l'eau, et dont les cimes touffues projettent sur le lac l'ombre, la verdure et le silence.

Les eaux thermales d'Enghien sont sulfureuses; l'établissement des bains est bâti dans une situation charmante, sur le bord oriental de l'étang de Montmorency, connu plus généralement sous le nom de lac d'Enghien. Dans cet établissement sont renfermées les sources, et l'on peut y trouver des logements qui, grâce à la position pittoresque du bâtiment, ont des échappées de vue magnifiques sur les plus beaux sites de la vallée de Montmorency. Le beau parc de Saint-Gratien et les bords de l'étang sont une dépendance admirable de l'établissement sanitaire.

Les eaux d'Enghien se boivent aussi, et le nombre de verres d'eau que viennent y consommer les habitants de Paris ou des communes voisines est incalculable. Bientôt même le chemin de fer de Belgique viendra y déposer et y reprendre les buveurs et les baigneurs, et alors ces bains seront encore plus solitaires qu'ils ne le sont maintenant: le village pourra y perdre, mais ceux qui aiment la belle nature et la solitude y gagneront.

Le lac d'Enghien est entouré de tous côtés par ces beaux arbres dont nous vous parlions tout à l'heure, et parsemé d'îles verdoyantes qui ressemblent à des corbeilles de fleurs sorties du sein de l'eau. Le terrain qui borde le lac a été partagé en lots, et de toutes parts se sont élevées d'élégantes constructions, chalets suisses ou cabanes rustiques, des parterres avec leur sable d'or et de petits embarcadères, au pied desquels se balancent gracieusement des chaloupes, des canots et jusqu'à, de petits navires, ravissantes miniatures. Le matin et le soir on voit ces frêles embarcations sillonner le lac et aller d'une île à l'autre, jusqu'à ce qu'elles abordent, débarquant les provisions qui doivent servir aux pique-niques; ou bien on imite les nuits vénitiennes: les gondoles partent à la nuit tombante, et, du milieu du lac, les accords les plus suaves, dont le silence complet de la nature double le charme, vous transportent en imagination dans ces contrées où les nuits sont plus belles que les plus beaux jours.

Pour promenades aux environs, on a la vallée de Montmorency avec sa magnifique forêt, Écouen et son admirable château du temps de François Ier, Saint-Leu-Taverny, et vingt autres charmants villages posés coquettement sur le revers des collines avoisinantes et presque tous ombragés par des arbres séculaires.

Maintenant, si vous aimez les contrastes, si à une nature calme et reposée, où le coeur vit par lui-même, vous préférez les grandes scènes, l'aspect effrayant d'une nature tourmentée, le danger dans les excursions; si aux habitants monotones de la banlieue de Paris, à leurs costumes trop connus, vous voulez substituer un spectacle nouveau, des moeurs nouvelles et des costumes pittoresques, nous vous mènerons aux Pyrénées.

Eaux de Bagnères de Luchon.

C'est dans les Pyrénées qu'on peut bien saisir la trace de ces convulsions souterraines dont nous vous avons parlé plus haut; ce ne sont partout que rochers abruptes dont les cimes semblent menacer le ciel, crevasses profondes où l'on entend mugir les vents, voûtes pendantes qui recouvrent des cascades horribles à voir et à entendre, déchirements qui soulèvent un coin de l'intérieur de la montagne et font frémir celui qui les regarde, pentes inabordables que franchissent seuls l'isard et le chamois, et sur lesquelles roulent en avalanches les rocs et la neige. Ce n'est plus là la nature de convention, proprement peignée et habillée: ce sont de magnifiques horreurs qui ont sur l'homme un charme d'attraction extraordinaire; et puis, au milieu de ces figures, près du torrent impétueux dont l'écume se mêle aux cailloux qu'il arrache à ses bords, sous des murs perpendiculaires de 4 à 520 mètres qui obstruent l'air et le soleil, si par hasard il se trouve une corniche de 30 à 50 centimètres de large, c'est là qu'il vous faudra passer sur les pas de votre guide; vous aurez le vertige, une sueur froide inondera votre corps, vous vous sentirez attiré invinciblement vers l'abîme, vous vous pencherez vers lui, plus près à chaque instant, et toujours plus près, et si vous n'avez pas, près de vous, celui qui est chargé de vous conduire, celui qui sait, sans frémir, sauter par-dessus une fente de 200 mètres de profondeur, vous irez où va l'eau du torrent, vous roulerez avec ses galets et vous mourrez inconnu au milieu de ces scènes grandioses sans que le torrent s'arrête, sans que le soleil voile un seul de ses rayons. Tels sont les plaisirs des montagnes, telles sont les émotions que peuvent se procurer les baigneurs des Pyrénées, les excursions qui servent plus que les eaux, n'en déplaise à la médecine, à réconforter un malade et à le mettre à même de recommencer une campagne d'hiver à Paris.

Eaux de Bagnères de Bigorre.

Eaux de Mont-Dore.

Les Hautes et les Basses-Pyrénées sont, abondamment, pourvues de ces sources d'eaux minérales qui deviennent en été des centres d'attraction. Tout, du reste, concourt à donner à ces bains un aspect grandiose et inaccoutumé à l'oeil du Parisien. Dans ces montagnes, en effet, l'homme n'est pas seulement en lutte avec la nature, il l'est encore avec les lois. Par les pics les plus inaccessibles, par les anfractuosités les plus sauvages, voyez à la nuit tombante glisser comme des ombres ces formes fantastiques, qui se détachent en noir sur un horizon qu'éclairent encore les derniers rayons du soleil; ces hommes sont armés jusqu'aux dents et plient sous un fardeau qui ne ralentit pourtant pas la rapidité de leur marche. Ce sont des contrebandiers qui, chaque nuit, vont d'Espagne en France ou de France en Espagne. Pour eux la vie est une série de combats, c'est une lutte ouverte avec la société représentée par les douaniers, lutte qui souvent se termine par du sang.

Plus loin, de l'autre côté de la Frontière, ce sont les hordes espagnoles sans cesse soulevées, sans cesse décimées; aussi, si vous pénétrez en Espagne, quelle désolation, quelle misère se montrera à vous à chaque pas! Là des villages entiers incendiés, ici des maisons encore debout, mais vides, et, dans quelque fossé, leurs habitants qu'on n'a pas même recouverts d'un peu de terre. Partout la mort, le découragement; des populations hâves et traînant misérablement le reste de jours dont elles ne savent pas le nombre; car, grâce aux soulèvements périodiques des carlistes, des christinos, et à la répression des autorités, nul ne sait si demain il ne sera pas désigné comme suspect, et fusillé comme tel. Pauvre peuple! quand te sera-t-il donné de t'asseoir paisiblement au banquet de la civilisation, et de compter les jours par tes progrès?

A une douzaine de lieues de Paris et à trois à quatre lieues de la frontière d'Espagne, dans le canton de Laruns, Basses-Pyrénées, se trouve un village du nom d'Eaux-Bonnes ou Aigues-Bonnes; il est au fond d'une gorge étroite que dominent de tous côtés des montagnes élevées. Il doit la vie à ses eaux minérales et n'est composé que d'une quinzaine de maisons, dont quelques-unes, nouvellement construites, sont grandes, assez bien bâties et adossées de tous côtés au roc, qu'il a fallu faire sauter à la mine pour se procurer l'espace nécessaire à la construction de l'hôpital destiné aux militaires. Car le gouvernement ne se contente pas, dans sa sollicitude pour le soldat, de lui assurer pendant sept ans le vivre, le coucher, l'exercice à toutes les heures du jour et le sou de poche, il va jusqu'à lui procurer les plaisirs de la richesse; il a de côté et d'autre de la France certaines eaux minérales où il envoie et fait traiter libéralement les pauvres soldats malades.

L'air tempéré qu'on respire, dans l'étroit vallon où est construit le village est très-favorable aux santés délicates et altérées. Et puis, tout autour de vous, n'avez-vous pas les Pyrénées et leurs cascades, parmi lesquelles il faut en citer une à proximité du village, alimentée par un petit torrent, et qui se précipite du haut d'un rocher escarpé avec un bruit formidable; mais le pauvre torrent a beau enfler sa voix et se donner des airs de Niagara, il ne fait qu'ajouter à la beauté du paysage, sans causer la moindre terreur.

Les sources minérales sourdent au pied de la montagne, au confluent des ruisseaux de la Sonde et du Valentin; il en est jusqu'à trois que l'on pourrait compter. La première, appelée la Vieille, sort d'une grotte profonde que la nature a creusée depuis des siècles. Cette vieille source n'a pas encore, à ce qu'il paraît, fait son temps, car elle fournit l'eau qu'on boit. La seconde source, nommée la Neuve, est située un peu au-dessus de la précédente, le long du ruisseau de la Sonde; et la troisième, appelée source d'Orechy, est à cent pas environ des autres. Ces trois sources alimentent seize baignoires faites de ce beau marbre qu'on trouve en immense quantité dans les Pyrénées. Maintenant, voulez-vous savoir de quoi vous pouvez vous guérir aux Eaux-Bonnes?

Prenez mon élixir,

De tous les maux il sait guérir,

dit l'opéra. Eh bien! vous pouvez y arriver avec des affections chroniques des viscères abdominaux, des lièvres intermittentes rebelles, des maladies de peau, l'hystérie, l'hypochondrie, voire même désaffections catarrhales, des maladies chroniques de poitrine, la pulmonie et de l'argent, beaucoup d'argent, et vous partirez au bout d'un mois, nous ne disons pas complètement guéris de toutes ces maladies, mais très-certainement de la dernière: l'absence d'argent est l'état de santé le plus habituel quand on quitte les eaux. En effet, ne faut-il pas que les habitants de ces établissements d'eaux thermales fassent leurs provisions pour la froide saison? Pendant huit mois de l'année ils vivent connue des marmottes engourdies dans leur trou, pendant que les grands vents règnent sur la montagne et que chaque jour l'avalanche se détache en bondissant; ils vivent, en songeant aux quatre mois heureux qui attirent les baigneurs, et, pendant ces quatre, mois, ils ne songent qu'aux huit mois qu'ils ont à passer dans le repos en attendant la saison des bains. Or, toutes ces pensées convergent vers un but unique, et ce but est votre bourse. Pour eux, tant que vous avez de l'argent, vous êtes malade, vous avez besoin de précautions et de soins qu'ils cotent à un taux fabuleux; mais le jour où la bourse est vide, le malade est guéri et l'amabilité du logeur est en baisse. Aussi ce jour-là allez-vous-en bien vite, sans même jeter un dernier regard sur ces montagnes où vous avez fait de si délicieuses promenades; car ce regard lui-même doit se payer dans un établissement, bien ordonné, et votre bourse est vide.

Ces braves gens traitent leur pays, les points de vue, les cascades comme choses à eux appartenant, et malheur à celui qui veut s'affranchir du guide ou pousser une excursion plus loin que votre guide ne l'a décidé! il pourrait lui arriver l'aventure qui a marqué les pérégrinations montagnardes d'un de nos amis.

Ce jeune homme, minéralogiste intrépide et montagnard infatigable, s'était engagé sur une corniche pendante au-dessus d'un abîme sur les pas de son guide: il aperçoit sur une cime isolée une grotte où abondent des minerais riches et rares; son carnier est déjà plein de pierres ramassées de côté et d'autre et d'oiseaux tués dans son excursion: mais l'ardeur de la science l'emporte: il propose à son guide de tenter la périlleuse ascension. Le guide, pour lequel les pierres ne sont que des pierres, refuse; le jour baissait d'ailleurs, et il lui semble prudent de rétrograder, ce qu'il exécute. Le jeune homme s'engage seul dans la montagne et arrive bientôt à la grotte, où il fait ample récolte. Mais le jour tombe avec rapidité, et, pour reprendre le chemin de la corniche, il ne suffit pas d'être intrépide et de sang-froid, il faut encore y voir un peu clair. Le minéralogiste s'élance, mais il a perdu son chemin. Enfin, se laisse glisser le long du pic, sur la pente la plus douce et pose le pied sur un plateau inférieur du trois à quatre mètres de large. Ce plateau est borné d'un côté par la montagne qu'il vient de descendre et que sa pente énorme l'empêche de remonter; de deux autres côtés, par deux précipices au fond desquels mugissent des torrents, et du quatrième côté, par une plage de sable située à six mètres au-dessous de lui. Tout cela est à pic. Son parti est pris: c'est sur la plage de sable qu'il sautera; mais avant il veut s'assurer qu'il ne court aucun danger. Il sais que souvent ces sables descendent à une grande profondeur, et servent de filtre aux eaux qui tombent du ciel ou qui proviennent de la fonte des neiges. Or, s'il est devant des sables de cette nature, il court risque de s'enfoncer dans leurs mille petits conduits souterrains et de n'en sortir qu'à vingt ou trente lieues de là, dans un an ou deux, à l'état de ruisseau. Cette perspective le tente peu: si ces sables ne sont qu'à la superficie, il y a tout à parier qu'il se brisera les membres: autre perspective peu rassurante! Pour connaître le terrain, il jette toutes les pierres de son carnier, et chaque, pierre s'enfonce silencieusement dans le sable, la plus grosse comme la plus petite. Notre intrépide commence à frémir: il tire toute sa poudre pour appeler son guide, mais l'écho seul lui renvoie le bruit de ses détonations. D'ailleurs la nuit est venue, et, s'il lui faut mourir là, il veut, au moins que ce soit à la face du soleil. Il se couche donc, la tête sur son carnier, les yeux fixés sur les étoiles. A-t-il dormi? c'est douteux. On peut bien dormir la veille d'une bataille, car ou n'a à craindre que la mort sous les yeux de tous, la mort du brave, et involontairement il faut toujours à l'homme un peu de théâtre; mais ici la mort n'a pour témoin que la voûte du ciel, peut-être quelque chamois curieux ou un aigle qui plane en attendant sa proie, et puis s'ensevelir tout vivant et reparaître à l'état de torrent ou de puits artésien; il est difficile de se faire à cette idée. Enfin le jour arrive: note ami jette son fusil en précurseur, le fusil s'enfonce, le bout du canon seul paraît encore. Ses cheveux se dressent sur sa tête; il tourne un dernier regard vers le ciel, vers cette belle nature à laquelle il dit un éternel adieu et s'élance... Le sable s'entr'ouvre et l'engloutit... jusqu'à la ceinture!--Il est sauvé!!!

Prenez des guides, touristes, et ne faites que ce que vous leur voyez faire.

Les eaux minérales des Pyrénées le plus à la mode sont celles de Baréges et des deux Bagnères.

Baréges est dans une situation agreste, au centre des Pyrénées, entre deux rangs de montagnes parallèles et taillées à pic, sur la rive droite du Bastan, qui traverse le vallon de Baréges. Cette espèce de gorge étroite qui, quand les baigneurs sont partis, devient le domaine de messieurs les ours, n'est habitable que pendant quatre ou cinq mois de l'année. Les habitants l'abandonnent au commencement d'octobre, et vont attendre à Luz et dans la vallée de Baréges le retour de la saison des eaux: les maisons restent ensevelies sous la neige, et si quelque curieux s'aventurait à les visiter à ce moment, il ne trouverait pour lui répondre que ces grands ours des Pyrénées, qui trouvent fort commode de s'installer dans des maisons où le froid ne les atteint pas et où ils ont, en fait de nourriture, autre chose que leurs pattes à lécher. Baréges a une soixantaine de maisons situées sur une seule et unique rue.

La route de Tarbes à Baréges, par Pierrefitte et Luz, est l'une des plus hardies et des plus pittoresques de tous les pays de montagnes. Elle côtoie alternativement l'une et l'autre rive du Gave, au-dessus duquel on a jeté des ponts d'une hardiesse extraordinaire; on en compte sept de Pierrefitte à Luz: trois sur le Gave, dans la première moitié du trajet; un quatrième à l'endroit le plus resserré, le plus sauvage, sur le torrent qui descend du versant gauche, où se voit encore un ancien arceau appelé le pont d'Enfer; celui de la Heillardère, tout en belles pierres serpentines: ce pont est surmonté d'un obélisque.

On dit que la découverte des sources de Baréges ne remonte qu'à quatre siècles. Elles formaient alors une espèce de cloaque, d'où s'exhalaient des vapeurs qui attirèrent l'attention des habitants; mais c'est madame de Maintenon qui commença leur célébrité et fit recueillir les eaux qui s'échappaient des deux principales sources.

Les sources de Baréges sont au nombre, de six, dont la température varie de 28 à 44 degrés. Elles sont apéritives, diurétiques et sudorifiques, agissent d'une manière spéciale dans les vieilles plaies d'armes à feu et dans les douleurs rhumatismales.

Bagnères de Luchon est moins sauvage que Baréges; c'est une petite, ville située à l'extrémité de la vallée de Luchon, à peu près au milieu de la chaîne des Pyrénées; elle est bien bâtie, traversée dans tous les sens par des rues larges, propres et bien pavées, dont la principale mène, à l'établissement des bains. La ville forme un triangle dont chaque angle donne accès à une allée, plantée l'une de platanes, l'autre de sycomores et la troisième de tilleuls; c'est cette dernière qui conduit de la ville aux bains. Les eaux thermales sulfureuses! de Bagnères de Luchon jouissaient déjà d'une grande célébrité chez les Romains, comme le prouvent un grand nombre de débris d'autel, de sarcophages, sur lesquels on lit des inscriptions latines.

L'édifice thermal, situé au pied d'une montagne, est un bâtiment vaste, élégant, commode, construit depuis 1807. Sa forme offre un rectangle et a quatre grandes portes. Dans l'intérieur est un vestibule carré, et de chaque côté de longs et larges corridors voûtés en maçonnerie et carrelés en dalles; ils donnent accès dans les cabinets garnis de baignoires en marbre des Pyrénées.

C'est à Bagnères de Luchon que se donnent rendez-vous les géologues, les botanistes, les minéralogistes et, les peintres, qui trouvent tous une ample moisson à faire dans les environs. Le village de Juzé offre une cascade magnifique. Le monticule de Castel-Vieil est terminé par un plateau où se voient, encore les ruines d'un antique château féodal, dont les débris sont en harmonie parfaite avec le paysage qui les environne. A mi-hauteur de la montagne de Cazeril, se trouve un charmant village, dont les baigneuses font souvent un but d'excursion, et qu'elles atteignent au moyen de ces petits chevaux si vifs et dont le pied est si sur.

La promenade la plus pittoresque des environs de Bagnères est la vallée du Lis, dont le fond offre plusieurs belles cascades. Cette vallée est ombragée par de magnifiques forêts, derrière lesquelles s'élève majestueusement la cime nue et neigeuse de Cabrioules, qui appartient à la masse des montagnes de l'Oô. Sur ces montagnes se trouve un lac d'un aspect saisissant; pour y arriver il faut traverser des forêts de sapins dont l'éternelle verdure contraste avec la neige, qu'on aperçoit sur les cimes. On entend de loin le bruit d'une cascade qui se précipite de 300 mètres de hauteur, et dont les eaux donnent naissance à un vaste bassin de 6,000 mètres de circonférence, qui porte le nom de lac d'Oô; au-dessus sont quatre autres lacs, dont le dernier est glacé. Non loin de là s'élève la montagne Maladetta, dont les hauteurs sont toujours couvertes de neiges et de glaces.

Bagnères de Bigorre est située, sur la rive gauche de l'Adour, en bas de la colline et du mont Olivet; elle est propre et bien bâtie, entourée de collines cultivées, dominée, au loin par le pic du Midi et par la chaîne des monts adjacents, qui offrent de tous côtés des points de vue délicieux. Le vent qui sort de ces gorges arrive dans les rues de la ville doux et frais, et contribue à faire de son climat l'un des plus sains des Pyrénées. Tout du reste, dans cet heureux pays, concourt à attirer, à retenir les étrangers; on voudrait y venir quand même il n'y aurait pas d'eaux minérales, et quand on y a posé sa tente, on voudrait y rester toujours. C'est surtout quand ou a parcouru la vallée de Campan que cette impression se fait sentir et passe à l'état d'idée fixe. Durant trois lieues, depuis Bagnères jusqu'aux premiers escarpements, vers Sainte-Marie, la route ne forme qu'un seul village; sur trois points seulement, à Beaudéan, à Campan et à Sainte-Marie, les habitations se rapprochent et se groupent autour d'un clocher, qui indique la maison de Dieu. Sur la montagne on trouve des arbres d'une végétation extraordinaire; et partout, de l'eau, de l'eau dans la ville, dans les rues: de l'eau hors des portes, des allées de tilleuls qui conduisent le baigneur, à l'abri du soleil, aux différents établissements de bains.

Le plus vaste de ces établissements est celui qui porte le nom de Marie-Thérèse. La façade a une étendue de 63 mètres de longueur sur 10 mètres de hauteur, non compris le rez-de-chaussée. Dans l'intérieur se trouvent les cabinets et leurs baignoires de marbre, des lits de repos, un double appareil fumigatoire, une grande salle de réunion, un salon de lecture, un billard. Par derrière, un beau jardin embellit cet édifice. Un vestibule, situé au centre et dans lequel on arrive par un large perron, sert d'entrée principale.

Quant aux buts de promenades et d'excursions, ils sont nombreux dans une vallée si heureusement située. Des divertissements y sont fréquents, car Bagnères peut donner asile à trois mille étrangers; aussi est-ce un des établissements de bains les plus à la mode.

Nous voudrions pouvoir vous faire visiter encore quelques-unes de ces contrées privilégiées où l'été voit affluer les visiteurs et les promeneurs; nous aurions voulu vous parler de Vichy, de Néréis, dont les eaux sont souveraines contre la goutte; nous vous aurions révélé, si l'espace ne nous manquait, l'existence d'eaux sulfureuses qui ont eu le sort de toutes les choses d'ici-bas, qui, après avoir eu la vogue, sont aujourd'hui oubliées ou plutôt méconnues; nous vous aurions mené à Cransac, au beau milieu d'un pays agreste, sauvage, auquel il ne manque que des ours pour lutter avec l'aspect des Pyrénées, et qui compte bien s'en procurer avant peu. Il y a à Cransac les eaux anciennes et les eaux nouvelles, dont l'emploi est ordonné pour les engorgements abdominaux. Au milieu de la montagne, au centre d'un bois touffu de châtaigniers, se trouvent des étuves, dans lesquelles l'air est chaud et chargé de vapeurs sulfureuses. Cet établissement, trop peu connu, serait susceptible de grandes et importantes améliorations: les rhumatismes chroniques, les douleurs des articulations, les névralgies, les sciatiques, ont souvent été guéries comme par enchantement après cinq ou six bains d'étuves. Et puis, comme excursion, il y a près de là la montagne brûlante de Fontaynes, ancienne houillère, qui a pris feu depuis un grand nombre de siècles.

Le Mont-Dore, qui est notre dernière étape pour cette année, est adossé à la base de la montagne de l'Angle, d'où naissent les sources, et à peu près au milieu d'une profonde vallée qui se courbe en croissant du nord au midi, et que la Dordogne, qui y prend naissance, sillonne dans toute sa longueur. La végétation des montagnes est partout vigoureuse.

On voit sur ces montagnes de fréquentes et profondes anfractuosités, souvent couronnées par d'énormes bancs de rochers laissés à nu par les éboulements. La sévérité de leur aspect, leurs pentes verticales, les flancs noircis et absolument nus de ces étroites déchirures, leur ont fait donner le nom de cheminées ou gorges d'enfer. D'énormes roches pyramidales s'élancent en aiguilles du fond de l'abîme. Tout cela a un aspect étrange et profondément désolé: ou y voit la main de l'homme qui lutte sans cesse contre les grandes convulsions de la nature, et qui parvient à grand'peine à s'assurer un abri contre des éboulements sans cesse renaissants.

Il y a au Mont-Dore sept sources d'une température assez élevée, à l'exception d'une seule qui est froide. L'établissement, fondé en 1810, est tout entier construit en laves volcaniques et présente trois grandes divisions: deux pavillons formant ailes, et où s'administrent bains et douches, et un grand bâtiment formant façade et où se trouve le grand salon de réunion, avec deux salles de billard au premier, et au-dessous les piscines réservées aux indigents.

Et maintenant, lecteur, vous qui pouvez aller aux Pyrénées ou en Auvergne, partez, volez, où vous appelle le bienheureux far niente; allez ébaucher le commencement d'un roman intime, dont vous viendrez trouver le dénouement à Paris l'hiver prochain. Allez, que l'été vous soit court, et que les bains vous lavent de toutes les souillures de la vie parisienne!