CHAPITRE III.

LA CONVERSION.

E fut sous le coup de l'inquiétude que Buonvicino passa la journée. En vain il essaya de faire diversion par d'autres soins, par des pensées différentes. Ne me demandez point si la nuit lui ferma les yeux, ni si les jours suivants furent plus tranquilles. Il attendait une réponse, et la réponse ne pouvait venir. Il craignait, il espérait, et l'incertitude lui devint un si cruel supplice, que, pourvu qu'il en fût délivré, il aurait moins souffert du plus affreux malheur. Quelquefois, pour sortir de perplexité, il se proposait d'aller trouver Marguerite. Sa résolution était prise, inébranlable; puis elle changeait en un instant; il se décidait de nouveau, sortait tout ému, gagnait le quartier où demeurait Pusterla, arrivait à l'angle de la rue, jetait un coup d'oeil à la porte, un soupir, et passait.

Enfin, après tant de résolutions et prises et quittées, il eut le courage de passer le seuil de sa bien-aimée. Comme ses genoux tremblaient sous lui! comme ses tempes brûlaient à ce moment solennel! Le bruit du pont-levis résonnant sous ses pas lui paraissait une voix menaçante qui le dissuadait de passer outre. En montant les degrés, il dut s'appuyer à la rampe, parce que ses yeux troublés confondaient les objets. Il était entré là autrefois le coeur si joyeux, avec une si confiante sérénité! «Ne suis-je plus un homme?» se dit-il en lui-même; et ce muet reproche raffermissant sa volonté, il pénétra dans l'antichambre, et demanda Marguerite aux valets. Jamais la porte de la maison n'était fermée; on lui répondit que la noble dame était dans la salle de réception, et pendant qu'un page courait l'annoncer, un autre lui servait d'introducteur.

C'était une vaste salle dont les lambris étaient faits de poutres curieusement ciselées et dorées. Les murailles étaient revêtues de peaux à filets d'or et de couleur; un tapis oriental recouvrait le plancher; d'élégantes courtines de damas cramoisi ondoyaient devant les portes et les grandes fenêtres, qui, à travers leurs vitraux arrondis placés dans un châssis découpé en arabesques, laissaient passer la lumière adoucie du jour. Dans l'immense foyer brûlait lentement un tronc d'arbre entier, qui répandait une tiède chaleur encore agréable dans cette première saison. De spacieuses armoires de noyer, de charmants meubles d'ébène incrusté d'ivoire mêlé de nacre et d'argent, étaient adossées aux parois. On voyait encore de petites tables çà et là, et quelques-uns de ces grands sièges à oreilles et à bras que l'imitation et la commodité ont de nouveau rappelés à la mode. Dans un d'eux Marguerite était assise, vêtue d'un habit d'une simple élégance; et près d'elle, muette et indifférente comme une figure de tapisserie, une demoiselle de compagnie travaillait sur un escabeau. Marguerite venait de déposer sur un tabouret le coussin qui lui servait à tisser de la dentelle, occupation favorite des femmes de son rang, et elle tenait à la main un volume de parchemin richement relié et relevé d'or en bosse finement travaillé.

Sans lever les yeux sur Buonvicino: «Soyez le bienvenu,» dit-elle d'une voix mélodieuse en inclinant doucement sa tête charmante, lorsque le page, soulevant la portière, répéta le nom du cavalier qu'il introduisait. Buonvicino était trop agité lui-même pour remarquer si dans le son de la voix de Marguerite quelque tremblement n'annonçait pas l'émotion du coeur. Pressé d'entamer la conversation: «Madame, lui demanda-t-il, quel est ce livre qui attire ainsi votre attention?»

Elle répondit: «C'est le don le plus cher que mon père m'ait fait lorsque je me suis mariée. Excellent père! dans les paisibles années de sa vieillesse, il s'occupait, quelques heures chaque jour, à écrire une page de ce livre avec le soin que vous voyez. C'est lui qui a peint et doré les miniatures qui ornent ces lettres capitales; ces festons du frontispice sont de sa main; mais ce qu'il y a de plus précieux, de plus admirable, ce sont les pensées qu'il confiait à ces pages. Il me les donna avec un dernier baiser lorsque je quittai sa maison pour venir dans celle de mon mari. Vous pensez si ce livre est précieux pour moi. Mais, puisque ma bonne fortune vous amène ici en ce moment, serais-je trop hardie de vous demander si vous voulez m'en lire quelques passages?»

Les désirs de Marguerite étaient des ordres pour Buonvicino; il s'empressa d'y obéir avec d'autant plus d'empressement, que cette lecture allait l'arracher à une situation pénible et embarrassée. Approchant donc un escabeau, il s'assit près de sa maîtresse. Marguerite reprit le travail de sa dentelle, la demoiselle continua de coudre, et Buonvicino ayant pris le livre d'une main avide, commença à voix haute à la page où Marguerite s'était arrêtée.

«Supposons, ma fille, que la passion efface de ta pensée ce Dieu que tu as pris à témoin des serments faits à ton époux; supposons que rien ne transpire parmi les hommes, qui, sans écouter tes excuses, te condamneraient devant le tribunal de l'opinion; ton mari lui-même ignorera toujours tes crimes envers lui,--dans quelle position te trouveras-tu vis-à-vis de toi-même? A peine auras-tu consommé ta faute, adieu la paix et la sérénité! Cent craintes t'assailliront, il le faudra mentir tous les jours, et une seule faute dans la vie en engendrera mille autres pour la pallier. Ces heures que tu passais avec ton mari, dans cette douce joie sans délire qu'on ne trouve qu'au sein de la vertu, lui allégeant, par un doux partage, ces chagrins qui sont l'héritage de l'homme dans l'exil d'ici-bas, ces heures te deviendront odieuses. La présence de ton époux te sera un vivant reproche de ton crime; sa vue te rappellera sans cesse ce serment que tu ne lui as librement juré que pour le violer déloyalement. S'il t'accuse de quelque autre faute, s'il t'accable de reproches, tu voudras te justifier; mais le cri de ta conscience te criera qu'il n'est rien que tu ne mérites; s'il te prodigue ses caresses,--oh! quelle douleur plus poignante que les confiantes caresses d'un homme outragé! son affectueux abandon te déchirera le coeur bien plus sûrement que les offenses, les injures, plus sûrement même qu'un coup de poignard. La nuit, dans ce lit témoin autrefois de votre tranquille sommeil, heureux, il dort en paix à côté de toi,--il dort heureux et paisible à côté de celle qui le trahit, qui l'abhorre comme un obstacle aux fantastiques félicités dont elle a soif. Mais le sommeil paisible n'est plus pour toi; ton époux est là l'accablant de son silence. Pendant les heures pesantes des longues veilles, tu cherches à reporter ta pensée sur les soucis et les plaisirs de la vie; tu cherches le bonheur dans cet objet que tu appelles ton bien, et qui est la source de tous tes maux. Mais là encore que de doutes! que de délires! Qui t'assure d'être aimée? T'a-t-il donné de son amour les preuves que ton mari t'a données de sa tendresse? Il m'aimera, dis-tu, parce que je l'aime! Ton époux ne t'aimait-il pas? Et tu l'as trahi! Et si ton amant te délaisse et te méprise, que lui diras-tu? L'accuseras-tu d'infidélité? lui rappelleras-tu ses serments? Mais ce bonheur que tu invoques n'est-il pas une infidélité, un parjure? Et lorsqu'il t'aura abandonnée, quel sera ton recours, dis-le moi? Sera-ce l'époux trahi, les enfants oubliés, la paix domestique déméritée?

«Ce sont là tes veilles, et, lorsque le sommeil donne une trêve au trouble de tes pensées, quels songes et quelles visions! Épouvantée, tu te lèves en sursaut et fixes tes yeux sur ton époux. Peut-être, dans ton sommeil, tes lèvres ont donné, passage à quelque mot révélateur. Tu le regardes avec angoisse, il te regarde d'un oeil caressant et te demande la cause de ton trouble. O quel enfer s'agite dans ton âme!!!

«Voilà autour de toi tes enfants aimés, charmants; doux souci, embellissement et délices de la vie. Tu les caresses; leur père les caresse après toi, les embrasse, sourit de leurs rires, guide leurs premiers pas; il enseigne à leurs lèvres enfantines à répéter son nom et le tien. Il oublie auprès d'eux les ennuis des affaires, et leur innocence lui est un baume lorsqu'il revient blessé par l'orgueil, la duplicité, la violence des hommes; et il te dit: «Mon âme, que l'enfance est suave! qu'elle est puissante l'affection qui nous unit à notre sang!»

«Tu pâlis, misérable!!!

«Puis son imagination devance le temps où, déjà vieux, il se verra rajeunir dans ces êtres aimés, et, guidé par leur main, il sentira se resserrer la trame de sa vie: «Ils seront vertueux, dit-il, n'est-ce pas, ma bien-aimée? vertueux comme leur mère, ils seront notre consolation comme tu fus toujours la mienne!»

«Quoi, tu baisses le front, tu rougis, tu presses sur ton sein le plus petit de tes enfants; mais ce n'est pas par un élan de tendresse, c'est pour cacher le trouble de ton visage. Courage, tiens ferme; que crains-tu? Dieu n'est pas là, ou il ne se soucie pas de ta faute, où il te la pardonnera pour un soupir que tu pousseras vers lui, lorsque le monde t'aura abandonnée. Les hommes ne savent rien, rien n'est su de ton mari..... Oh! qu'importe? ta conscience sait ton crime, et elle te le rappelle d'une voix persistante que tu ne peux étouffer, à laquelle tu ne sais répondre; elle te montre devant toi une voie de détours et de mensonges qu'il te faudra descendre avec d'autant plus de rapidité que tu t'avanceras davantage sur sa pente. En vain tu veux t'arrêter... hélas! hélas! tu marches toujours; et quelque loin que tu descendes, tu entends toujours arriver jusqu'à toi la voix de ta conscience.

«C'est là, ma fille, c'est là, où veut t'amener celui qui tente de te ravir à l'amour de ton époux; et il dit qu'il t'aime!»

De grosses gouttes de sueur tombaient du front pâle de Buonvicino. Pendant qu'il lisait, une main de fer serrait son coeur; il se sentait défaillir, sa voix devenait de plus en plus faible, enfin elle lui manqua tout à fait. Il déposa le livre ou plutôt le laissa échapper de sa main, et, les yeux fixés en terre, il resta quelques moments sans pouvoir parler. Marguerite continuait à grouper les fils, à mouvoir ses fuseaux, à placer les épingles sur son coussin à faire de la dentelle, s'étudiant à garder sa tranquillité. Mais qui l'aurait remarquée, aurait conclu du désordre de son travail au désordre de son âme; elle ne put toutefois cacher à Buonvicino quelques larmes qui, malgré ses efforts, jaillirent de ses yeux.--Quel serait le mérite de la vertu, si la victoire n'était point achetée par de difficiles combats?

Après quelques instants de silence, Buonvicino se leva, et, s'efforçant de raffermir sa voix; «Marguerite, s'écria-t-il, cette leçon ne sera pas perdue. Tant que j'aurai un souffle de vie, ma reconnaissance pour vous ne mourra pas.»

Marguerite leva sur lui un regard de compassion ineffable, un de ces regards que doivent avoir les anges, lorsque l'homme confié à leur tutelle tombe dans un crime dont ils prévoient qu'il sortira bientôt beau de son repentir. Puis, à peine Buonvicino fut-il sorti, à peine eut-elle entendu la porte se fermer sur lui, qu'elle donna un libre cours à son désespoir jusqu'alors si péniblement comprimé. Elle se leva et courut au berceau où son Venturino dormait; elle le couvrit de baisers, et le charmant visage du jeune enfant fut inondé par un torrent de larmes, dernier tribut payé aux souvenirs de sa jeunesse, à ce premier amour qui ne l'avait charmé que par son innocence. A quel asile plus sûr une mère peut-elle recourir, dans les périls du coeur, qu'à la céleste pureté de ses enfants? Venturino ouvrit les yeux, ces yeux d'enfant dans lesquels le ciel semble refléter toute la sérénité de son limpide azur; il les fixa sur sa mère, la reconnut, et, lui jetant au cou ses tendres bras, il s'écria: «Ma mère, ô ma mère!»

Comme en ce moment cette parole résonnait précieuse, immaculée et sainte à l'oreille de Marguerite! elle en goûta toute la volupté: elle lui rendit le calme, la souriante tranquillité d'un coeur qui, après la tempête, se réjouit d'y avoir échappé sans blessure.

Buonvicino sortit hors de lui; l'escalier, les serviteurs, la porte, la rue, il ne vit rien. Il erra longtemps au hasard, sans voir, sans entendre; je ne sais si nous avons remarqué que c'était alors le jeudi saint, jour d'universelle dévotion, où, comme on le fait encore généralement aujourd'hui, tout le monde allait s'agenouiller devant le sépulcre du Seigneur. Là, ils adoraient le Saint-Sacrement qu'on y avait renfermé, en commémoration de cette glorieuse tombe où furent déposées les dépouilles de l'Homme-Dieu, et où se consomma la régénération de l'homme. On ne voyait dans les rues qu'une multitude d'hommes, de femmes, d'enfants; là des pauvres nus et déguenillés, ici des villageois en pourpoints et en chausses d'étamine; plus loin, des chevaliers en habits riches mais modestes, sans plumes et sans armes; les uns allaient solitaires, les autres en troupe, se formant en files régulières ou se pressant, en désordre, à la suite d'une croix dont on avait ôté le divin fardeau pour le remplacer par un suaire, en guise de banderole. Ceux-ci cheminaient déchaussés, beaucoup d'autres couverts seulement d'un sac; quelques-uns récitaient à haute voix le rosaire, et un discordant concert de voix plaintives leur répondait; d'autres entamaient le Stabat Mater et les psaumes du roi pénitent, ou, murmurant le Miserere d'une voix pleine de componction, se frappaient les épaules avec des fouets de cordes nouées. Comme si ce n'était pas assez, un homme, enveloppé jusqu'à la tête dans une toile grossière et couverte de cendres, marchait entre deux ou trois amis ou confrères qui, de moment en moment, lui assénaient sur le dos de violentes anguillades. Là aussi paraissaient de nombreuses confréries d'hommes et de femmes dont tous les membres étaient masqués; des troupes de frères et de moines, qui n'étaient point astreints à la claustration, et tous les pieds nus, les mains jointes, les yeux en terre, disaient leur chapelet, chantaient, gémissaient.

Ils allaient ainsi de l'une à l'autre de sept principales églises qui se trouvaient alors en dehors de l'enceinte des murailles. Arrivés dans chacune d'elles, au milieu des adorations qu'ils rendaient à la mémoire du plus grand mystère d'expiation et d'amour, ils redoublaient leurs prières, leurs chants, leurs plaintes, leurs flagellations. De chaque paroisse, les citoyens ou les corporations religieuses venaient à cette pieuse visite en longues processions. Toutes elles avaient un homme vêtu en Christ, portant une pesante croix sur l'épaule, entouré de femmes qui représentaient Magdeleine et la vierge Marie, et de saints de tout âge, de toute nation, poussant des gémissements. Les autres, revêtus d'habits à la mode de Palestine, devaient figurer les juifs, Pilate, Hérode, Longin, le Cyrénéen. Chacun jouait son personnage en proférant d'étranges paroles, interrompues par les cris et les pleurs des spectateurs. L'accompagnement de cette mélodie était formé par des crécelles et des bâtons frappés contre les portes, instruments dont une foule d'enfants se servaient pour manifester leur turbulente dévotion.

Un saltimbanque aveugle, monté sur un tréteau, chantait, d'une voix pleurarde et monotone, une composition aussi grossière qu'on voudra l'imaginer, et qui, quoiqu'elle n'excitât aujourd'hui que le rire et le dédain, arrachait alors aux assistants des larmes de pieuse compassion. La multitude attentive s'empressait de jeter des quattrini dans la tirelire du pauvre aveugle; et quelques-uns de ces hommes de fer, élevés pour la guerre et grandis dans ses travaux, qui n'avaient jamais compati aux souffrances réelles et présentes de leurs semblables, maintenant, en entendant raconter l'holocauste volontaire de la victime divine, pleuraient comme des enfants. L'un d'eux, jetant sa rude main sur la garde de son épée, s'écriait: «Oh! que n'étions-nous là pour le délivrer!» Cependant des moines ou des pèlerins couverts du sanrochetto profitaient de cette ardeur et de cette émotion pour dépeindre les cruautés qu'ils avaient vues dans la Terre-Sainte, opprimée par les Musulmans, et inspiraient aux fidèles le désir de la délivrer par les armes, ou du moins d'alléger ses malheurs avec de l'or.

Au milieu de cette foule en mouvement, de ce mélange du sérieux et du burlesque qui est le caractère du Moyen-Age, de ce grandiose spectacle d'une nation entière, pleurant, comme s'il eût été d'hier, un supplice accompli treize siècles auparavant, Buonvicino passait, tantôt se laissant emporter par la multitude, tantôt la fendant en sens contraire, mais les yeux baisés, comme s'il eût craint de rencontrer un accusateur dans chaque retard fixé sur lui. A le voir ainsi absorbé dans ses pensées, on eût pu le croire plus pénétré qu'aucun autre de la dévotion universelle, tandis qu'au lieu d'un sentiment pieux, c'était une lutte atroce qui régnait dans son âme, un pêle-mêle de pensées, de chimères, d'épouvantements, qui se pressaient dans sa tête comme la foule autour de lui. Enfin il se dégagea de la multitude, et sortit de la foule. Le soleil penchait vers le couchant; le vent impétueux qui règne dans cette saison sifflait entre les rameaux des arbres où la sève vitale commençait à peine à s'épanouir en bourgeons; il agitait aussi les jeunes herbes ranimées par les rayons du soleil, qui, après les langueurs de l'hiver, les échauffait à travers une atmosphère dont la limpidité n'avait point encore été troublée par les épaisses exhalaisons de la terre.

Enfin, arrivé dans la solitude, si chère aux âmes souffrantes, Buonvicino s'abandonna à ses sentiments, sentiments contraires d'amour et de dépit, de joie et de souffrance, d'espoir et de regrets. Il s'asseyait, marchait, méditait. Il tournait ses regards sur la ville, sur les tours où l'airain sacré gardait le silence, sur les remparts où les rondes passaient par intervalles, criant et se répondant: Visconti! Saint-Ambroise! Ce cri, en lui rappelant les malheurs de sa patrie, le détacha un instant des siens; mais les maux de sa patrie n'étaient-ils pas une grande partie, la plus grande partie de ses maux? Il se reportait aux jours passés de la liberté, les comparant à ceux qui pesaient maintenant sur elle, et à l'avenir plus cruel qu'il prévoyait. Il revenait à la hardiesse de ses espérances juvéniles, quand il croyait vivre libre dans une patrie libre, servant ses concitoyens de son bras et de ses conseils, s'élevait aux premiers honneurs, méritant la louange et la gloire dans la vie publique et dans la vie privée..... Alors sa pensée se retournait vers Marguerite, Marguerite encore jeune fille, une fleur encore fermée, qui attendait de lui le souffle de la vie, coeur innocent qu'une seule de ses paroles pouvait ouvrir à la plénitude d'une pure félicité. Hélas! tout s'était évanoui; évanouie l'espérance de l'honneur, évanoui le bonheur domestique. «Elle, au moins, ajoutait-il, elle est heureuse et jouit du bonheur qui me fut dénié. Heureuse!... le bonheur:!! Et moi, malheureux! j'osais tendre des embûches à sa pureté! j'aspirais à troubler pour toujours sa tranquillité et celle d'un ami!»

En se livrant à ces pensées, Buonvicino s'approcha de la porte d'Algiso, qu'on nomme aujourd'hui porte de Saint-Marc. Il pénétra par cette porte, et se trouva auprès de l'église des Umiliati de Brera.--Au jour et à l'heure où entrait Buonvicino, un petit nombre de fidèles, à qui leur âge ou leurs occupations défendaient de se rendre avec la foule aux sept stations, s'étaient réunis là pour offrir l'hommage solitaire de leur piété à celui qui entend toutes les prières et qui les entend partout.

L'ordre des Umiliati était né à Milan, il y avait environ trois siècles, d'une assemblée de laïques qui s'étaient réunis dans une maison commune pour y mener une vie pieuse, et où les femmes n'étaient point séparées des hommes. Saint Bernard, lorsqu'il voyageait pour persuader à l'Europe de se précipiter contre l'Asie, d'empêcher le croissant de prévaloir sur la croix, Mahomet sur le Christ, la civilisation sur la barbarie, donna des règles à cette communauté, qui s'adjoignit quelques prêtres, et qui sépara les sexes. Ce fut le second ordre des Umiliati, et, sur un domaine, Praedium vulgairement appelé Breda ou Brera, ils bâtirent un couvent qui prit le nom de son emplacement. Le troisième ordre reconnaissait pour son fondateur le bienheureux Giovanni da Meda, qui, dans la maison de Rondineto, aujourd'hui le collège Gallio à Corne, fonda les prêtres Umiliati. L'ordre prit un tel accroissement, que le territoire milanais contenait deux cent-vingt maisons (maisons ou canonicats, ainsi d'appelaient leurs couvents), et il se distinguaient de l'ordre antique de saint Benoît, et des récentes institutions de saint Dominique et de saint François, en ce que le travail des mains était la règle de leur institut. La soie, à cette époque, était une chose rare: ou en payait la livre jusqu'à 180 francs. Milan ne paraît pas avoir possédé une manufacture de soie avant 1314, lorsque un grand nombre de Lucquois, chassés de leur patrie par la tyrannie de Castruccio, se répandirent par l'Italie, portant avec eux cette industrie qui florissait dans leur pays. Au contraire, le commerce et la fabrication de la laine étaient en grande activité dans le Milanais, et les Umiliati en faisaient la plus grande partie. En 1305 ceux de Brera avaient envoyé des leurs jusqu'en Sicile, pour y établir des manufactures. Par Venise, ils expédiaient en Europe une grande quantité de draps, et ils gagnaient d'immenses richesses; elles leur servaient à acheter des terres, à secourir les indigents et ils pouvaient même, toutes proportions gardées, anticiper sur le rôle qu'a joué depuis la Compagnie des Indes en Angleterre, en servant des emprunts à leur propre cité, à l'empereur Henri VII et à d'autres souverains.

Aussi cet ordre jouissait d'un grand crédit. Ses membres étaient souvent investis des charges publiques, telles que le recouvrement des impôts, la perception des droits aux portes de la ville, la banque de transport et de dépôt. Mais il est de l'essence de toute institution humaine de se corrompre, et les Umiliati ne tardèrent pas à dégénérer. Les richesses bien acquises se dissipèrent en dépenses coupables; au travail succédèrent l'oisiveté et les vices qu'elle engendre; les immenses propriétés étaient régies par des commendataires, qui en dissipaient les revenus en luxe de table et en plaisirs. Les scandales devinrent si éclatants, que saint Charles Borromée demanda l'abolition de l'ordre en 1570, destinant la meilleure partie de leurs biens à encourager une société alors naissante, celle des Jésuites. Ceux-ci, après un certain laps de temps, furent abolis par le pape, et le palais inachevé, qu'ils avaient élevé à Brera, fut destiné à l'instruction, à l'astronomie, aux beaux-arts; et c'est là qu'on en trouve aujourd'hui les écoles et les modèles.

Ainsi, à une ferme succéda une manufacture; à celle-ci l'éducation, enfin le culte du beau; ainsi le palais peut en quelque manière résumer la marche de la société. A cette place, du temps de Buonvicino, s'élevait un monastère de l'architecture austère de cette époque, et une église de style gothique, revêtue à l'extérieur d'une mosaïque de marbre blanc et noir. Sur les deux champs latéraux on voyait, dans un bas-relief, d'un côté, saint Roch, le pieux pèlerin de Montpellier, mort peu d'années auparavant, après une vie consacrée tout entière au service des pestiférés, ce qui le faisait invoquer comme un protecteur révéré contre les contagions alors si fréquentes; et, de l'autre, saint Christophe, figure gigantesque qui portait un enfant Jésus à cheval sur ses épaules. Cette effigie, était très en relief, et longeait la route, parce qu'on croyait que seulement de la voir était la garantie d'un bon voyage et un préservatif souverain contre la mort subite. Au milieu, une porte s'ouvrait, dont les jambages étaient formés par des faisceaux et des colonnettes taillées en spirales et entourées de fleurs, d'arabesques, d'oiseaux fouillés dans la pierre. Au-dessus, un angle aigu se dessinait, supportant une petite terrasse soutenue par deux colonnes de porphyre, qui reposaient sur deux griffons déployant leurs ailes. Cette petite terrasse était la chaire, d'où les frères, les jours de fête, prêchaient la foule accourue dans l'enceinte sacrée, sous l'ombrage d'un orme centenaire.

Il y a des moments où notre âme est disposée et comme contrainte à méditer sur tout ce qui frappe nos sens. Les choses que nous avions vues cent fois avec indifférence, à cet instant nous touchent et portent coup. Que de fois Buonvicino avait passé dans cette place, sous cet orme, devant cette église, sans faire plus que de s'incliner comme devant un lieu saint!

Maintenant il s'y arrête; il attacha ses regards sur une porte latérale de l'église, qui s'ouvrait sur le couvent, et il y lut cette inscription: In loco isto dabo pacem, dans ce lieu je donnerai la paix. La paix! ne l'avait-il pas perdue? ne cherchait-il pas à la retrouver? Un moment de calme n'est-il pas la douceur la plus enviée après une bourrasque? Pourquoi n'entrerait-il pas dans cette demeure qui la promettait?

Il entra. Le couvent, quelque opinion qu'on ait sur la sainteté et sur la vie contemplative, était un refuge recherché volontiers par l'homme que les douleurs avaient abattu. Leur silence, leur pieux repos, leur détachement des affaires mondaines, les faisaient ressembler à, des îles de salut au milieu de la mer agitée du monde, et le coeur, ballotté par la fortune (mot honnête, qui couvre la déloyauté, l'ingratitude, l'improbité des hommes), venait y chercher et y trouvait souvent le baume de l'oubli. Parmi les rares événements de ma vie, jamais les huit jours que je voulus passer dans un monastère ne me sortiront de l'esprit. La situation du couvent sous un ciel incomparable, recréée par la vue de la féconde richesse des vallées et des montagnes, contribua sans doute à me rendre la tranquillité que j'étais venu demander au cloître. Mais sous ces portiques silencieux, dans ces fuyants corridors, peuplés d'êtres en apparence différents de ceux que nous rencontrons dans le monde, Dante Alighieri me revenait toujours à la pensée, lorsque errant comme moi, ayant abandonné comme moi les choses les plus tendrement chéries, indisposé contre sa patrie et contre ses compagnons d'infortune, il s'assit, pour méditer, dans un cloître du diocèse de Luni. Un frère le voyant immobile, absorbé dans une longue méditation, s'approcha et lui dit. «Que cherchez-vous, bon homme?» il répondit: «La paix!»

Le désir de la paix conduisit Buonvicino sous le vestibule, où un toit protégeait ses murs à hauteur d'appui, disposés pour que les pauvres, nombreux surtout à cette époque de famine, vinssent y manger les soupes qu'on leur distribuait chaque jour à midi. Sur les murailles latérales, on voyait l'histoire vraie on fabuleuse de l'institution des Umiliati. Ceux qui admirent aujourd'hui dans ce palais les chefs-d'oeuvre des maîtres anciens et des modernes, pourraient à peine se figurer la grossièreté de ces peintures à la détrempe, aux personnages longs, efflanqués, sans mouvement, sans ombres, sans fond ni perspective. Deviner ce que signifiaient ces compositions n'eût pas été une entreprise facile, si des épigraphes versifiées, non moins grossières que les peintures, n'avaient aidé à les expliquer. Donc, à main droite, on voyait des ruines de maisons, de murailles d'églises, et le mot de Milan indiquait que ces ruines étaient celles de la ville, lorsque Barberousse l'avait dévastée avec ses confédérés, en très-grande partie Italiens. Sur le devant du tableau, quelques personnages en habit de deuil, les uns à genoux, tous les mains jointes, représentaient les cavaliers milanais, qui, s'il faut en croire la tradition, firent voeu, si leur patrie se relevait de son abaissement, de se réunir pour une vie de pénitence et de sainteté. C'est ce que déclarait l'inscription suivante, placée au-dessous du tableau, et qui, du moins dans l'intention de l'auteur, était versifiée:

Como diruto Mediolano da Barbarossa cum la mano

Li militi se botano à Maria, ke laudata sia.

Après la destruction de Milan par Barberousse et sa troupe,

Les soldats se vouent à Marie, qui soit louée à jamais.

Du côté opposé, on avait figuré des maisons, les unes terminées, les autres encore en état de construction, pour représenter Milan, qui, après avoir été détruit par les dissensions lombardes, était rebâti par la fraternité de tous les citoyens. Une douzaine de dames et de chevaliers (le beau sexe ne se distinguait que par le prolongement de la robe blanche qui lui descendait jusqu'au talon, tandis que les hommes ne la portaient que jusqu'au genou), les bras et les épaules chargés du fardeau de leurs richesses, se dirigeaient vers une église. Au-dessus de cette église, et dans des nuages qu'on aurait pu prendre pour des balles de coton, apparaissait la Vierge Marie, et l'inscription disait:

Questi enno li militi Umiliati quali in epsa civitati

Solvono li boti sinceri. Diceti un Ave, o passagieri!

Ceux-ci sont les soldats Umiliati qui, dans cette même cité,

Accomplissent des voeux sincères. Dites un Ave, ô passants!

La grossièreté de cette poésie et de ces peintures ne choquait pas Buonvicino, qui n'était guère habitué à voir mieux. Quoique Dante, et Giotto, les pères de la poésie et de la peinture, fussent déjà venus, quoique les chants du premier fussent déjà publiquement lus et commentés en Lombardie, et que Giotto eût déjà peint pour la cour d'Azone Visconti, le goût n'était pas encore répandu, et ce n'était pas même le dernier des élèves d'Andrino da Edessa, de Pavie, qui avait composé les rustiques tableaux dont nous avons parlé.

D'ailleurs, le sujet qu'ils représentaient répondait merveilleusement aux dispositions intimes de Buonvicino, et il resta quelque temps plongé dans une muette contemplation. Ange Gabriel de Concorezzo, frère portier, se rangea de côté lorsqu'il le vit s'approcher du seuil, et lui dit: La bénédiction du Seigneur tombe sur vous! Buonvicino entra dans une cour où poussait l'herbe; un puits était percé au milieu, et sur ses bords se penchait le verdoyant feuillage de l'agnus castus, arbre qu'on voyait fréquent dans les cloîtres, parce qu'on lui attribuait la propriété de maintenir sans tache le voeu de chasteté. Tout autour de cette cour régnait un portique, supporté par des pilastres de briques, sous lequel on remarquait quatre autres tableaux du mérite des premiers, et qui représentaient la vie laborieuse de quelques saints. C'étaient saint Paul nattant des paniers, saint Joseph penché sur son rabot, et les pères du désert tressant des feuilles de palmier.

Du reste, tout était paisible. Des milliers de passereaux caquetaient sur les toits, pendant que l'hirondelle printanière cherchait le nid où elle ne devait jamais être troublée. De nombreux stores tendus dans les vastes salles disposaient, pendant le jour sacré, à la méditation. Çà et là apparaissait quelque frère revêtu d'une blanche tunique, avec un capuchon également blanc, les reins ceints d'une corde, des sandales aux pieds, et le visage plein de la tristesse grave qui convenait au deuil de ce jour solennel. Ils étaient accoutumés à voir les étrangers parcourir leur demeure; ils n'en vantaient point les beautés, ne demandaient ni ne craignaient rien. La religion protégeait les richesses qu'ils avaient rassemblées et imprimait son caractère sacré à ceux que la dévotion ou le malheur avait conduits dans cette enceinte. Lorsqu'ils passaient à côté de Buonvicino, ils disaient: Pax vobis, et poursuivaient leur chemin.

Tout cet ensemble faisait sur l'âme de Buonvicino l'effet d'un paisible zéphyr sur les flots d'un lac agité. Il allait au hasard, perdu dans ses remarques et dans ses réflexions, et sa démarche, d'abord inquiète et fiévreuse, se calmait peu à peu et révélait la paix qui le pénétrait par degrés. Cependant il entendit un concert de voix, mais faibles, mais lointaines, et comme sortant d'un souterrain, entonner une lugubre mélodie. Guidé par le son, Buonvicino arriva à l'église. On y avait répandu l'obscurité afin que le recueillement fût plus profond. Aucune lampe, aucun cierge ne brillait sur l'autel dépouillé; un murmure de prières, sorti de la bouche des fidèles que l'ombre empêchait d'être vus, rappelait les esprits angéliques qu'à pareil jour on entendit gémir invisibles dans le temple de Jérusalem pendant qu'expirait leur Créateur. A l'autel, ou, comme disent les Lombards, dans le scuruolo, les pères répétaient alternativement les Lamentations de Jérémie, et le récit à la fois si simple et si pathétique de la mort du Christ.

Buonvicino entra à tâtons; et, s'étant approché d'une des seize colonnes qui divisaient l'église en trois nefs, il trouva quelque chose que le toucher lui révéla comme un tombeau, sur lequel on avait sculpté l'effigie du personnage qu'il renfermait. Il s'agenouilla devant cette tombe, qui était en effet la sépulture de Bertram, premier grand-maître général des Umiliati, celui qui leur avait imposé leur règle, et s'était endormi dans le Seigneur en 1257. Buonvicino appuya son front sur la pierre du sépulcre, et des pleurs, des pleurs abondants s'échappèrent de ses yeux. Une tendre piété le saisit tout entier. La pensée de Dieu, de la fin de toutes choses, du juste souffrant pour expier les fautes du genre humain, le sentiment d'une douleur universelle s'était substitué dans son âme au sentiment de ses propres chagrins, à l'idée de ses souffrances passées, de sa récente erreur, de la patrie, de Marguerite, de tout ce qui, dans le monde, l'avait fait jouir et souffrir. Quelle jouissance mondaine, pensait-il, ne se termine par la tristesse et l'ennui? Ici, au contraire, à l'austérité du carême succéderont les joies et l'alléluia. Après-demain, en se rencontrant les uns les autres, ils se salueront par ce cri: «Il est ressuscité!» Salutaire pénitence qui se résout en une sainte exultation!

Au milieu de ces méditations, Buonvicino se sentit toucher le coeur, et il résolut de se retirer de la mêlée humaine pour s'abandonner tout à fait à Dieu. Le soir, il ne sortit pas du couvent: il demanda à être reçu comme novice parmi les frères; on l'agréa, et bientôt eurent lieu sa profession et sa prise d'habit. La congrégation regarda comme précieuse l'acquisition d'une personne d'un tel rang; la renommée s'en répandit bientôt, sans exciter grande surprise, parce que rien n'était plus fréquent à cette époque. Les bons en bénirent le Seigneur; Buonvicino en devint plus cher à ses amis, plus respecté de ses supérieurs; les méchants eux-mêmes, ne pouvant plus prendre d'ombrage du nouveau moine, confessaient ses mérites et ses vertus.

Il s'appliqua pendant quelque temps, en goûtant cette paix du Seigneur qui surpasse toute intelligence, aux soins communs de son nouvel état; puis il résolut de se faire ordonner prêtre. Autant pour exercer sa patience que pour acquérir une connaissance bonne à tous, indispensable à un prêtre, il se mit à transcrire la Sainte Bible. Oh! alors, quelle pâture trouvèrent son intelligence et son coeur! Outre les vérités divines que le livre lui révélait, comme il le réconfortait dans ses souffrances, comme il le consolait, comme il le poussait irrésistiblement à la vérité! Dans les chants des Prophètes, il sentait vivre l'amour de la patrie, qui avait tant échauffé son coeur. Lit, le malheur est toujours relevé par l'espérance; l'injustice, ou flagrante, ou cachée sous le masque du droit, trouve là un continuel appel à d'autres jours, à un autre juge. La concorde, l'amour, l'égalité, la justice, animent toutes les pages de ce livre. A mesure qu'il l'étudiait, Buonvicino, comprenant combien les hommes dévient des voies qu'il enseigne, combien ils travaillent à leur bonheur personnel aux dépens du bien commun, se partageant en oisifs qui jouissent, et en travailleurs qui souffrent, sans prendre les uns en haine ni les autres en mépris, il les embrassait tous dans sa généreuse bienveillance, et dans le désir de les réconcilier, et de réunir tous leurs efforts vers cette condition première de tout progrès, la moralité.

Il demeura longtemps séquestré du monde. Il commença à sortir pour prêcher, et alors il souleva un grand bruit, moins par son éloquence, que par sa paternelle bonté. Il se répandait dans le peuple, surtout dans les campagnes. «C'est pour le peuple, disait-il, c'est surtout pour les pauvres que le Christ a parlé, et c'est parmi les derniers qu'il choisit ses disciples, les prémices de l'Église.» Il apprenait à l'ignorance l'égalité originelle des hommes, et leur commune destinée; il montrait notre point de départ et le port où nous touchons. Les plus simples devoirs, les plus humbles vertus du père, des enfants, des époux, des ouvriers, étaient le thème perpétuel de ses sermons. Sans art, et même vulgaire dans ses discours, il émiettait le pain de la parole et le mesurait à chacun selon sa capacité, il se faisait, comme Elisée, petit pour réchauffer le coeur des petits. Bientôt il passa pour un saint; pourtant, il n'avait point été en pèlerinage au mont Gargano, ni à Home, ni en Terre-Sainte; jamais il n'avait fuit de ces miracles dont on abusait alors, mais il opérait un miracle plus insigne, celui d'améliorer les hommes par ses discours et son exemple. Parmi ces générations encore grossières, les rixes, les querelles, étaient très-fréquentes; il se livra tout entier au soin de les ramener à la concorde, et il obtenait de merveilleuses conversions. Je pourrais en raconter beaucoup, si je n'entendais d'ici le lecteur me demander si ce roman est la légende des saints; je dirai seulement, qu'une fois un membre de la famille des Bossi et un autre de celle des Azzali, notables bourgeois, en vinrent entre eux aux paroles et des paroles aux voies de fait; derrière eux, une foule d'hommes se disposaient à prendre parti, et tout annonçait une mêlée sanglante. Il faut appeler frère Buonvicino, suggéra un témoin prudent; on alla le chercher; il accourut, chercha à adoucir l'irritation en rappelant les promesses et les menaces du Christ, qui veut qu'on soit humble de coeur comme lui. Mais le Borsi, qui était uVs deux le plus intraitable et le plus emporté, aveugle dans sa colère, tourna sa fureur contre le moine, en blasphémant le clergé et les choses les plus révérées; il s'oublia jusqu'à le frapper. Frapper un religieux était considéré comme une énormité si sacrilège, qu'une partie des assistants reculèrent comme épouvantés, tandis que les autres, s'apprêtaient à en tirer vengeance. Buonvicino, obéissant d'abord à ses anciennes habitudes plutôt qu'à la loi d'abnégation qu'il s'était de lui-même imposée, repoussa les attaques de l'assaillant, le jeta par terre, et levait déjà le poing sur la tête du vaincu, lorsque sa colère tomba tout à coup. Il rentra en lui-même, soupira, affecté de voir que le vieil homme prévalait encore en lui. Il releva le téméraire, s'agenouilla devant lui, et, croisant les bras avec une humilité d'autant plus sincère qu'elle était généreuse, il lui dit: «Pardonnez-moi, je ne savais ce que je faisais.»

Cette humble piété émut le violent Bossi, qui, se jetant lui-même aux pieds de l'offensé, lui demanda à haute voix pardon et miséricorde. Depuis, plus docile à la voix de sa conscience, il devint le modèle de ces vertus chrétiennes dont la reine est la charité.

La renommée de Buonvicino fut aussi rapide à Milan. A cette époque où tout était colère et factions dans l'Église, sur la place publique, dans les écoles, dans les couvents, sur le champ de bataille, chaque parti s'efforçait d'enrôler le moine sous sa bannière. Ou était alors au plus vif des disputes théologiques sur la question de savoir si la gloire du Mont-Thabor était créée ou incréée, si le pain que mangeait le Christ et la tunique qui le revêtait lui appartenaient à titre de propriété ou seulement d'usufruit; si les anges et les saints jouissaient de la vision béatifique de la divinité, on s'ils se tenaient sous l'autel du Seigneur, c'est-à-dire sous la protection de l'humanité du Christ jusqu'au jour du jugement. Mais chaque fois qu'on voulait mettre Buonvicino sur la dialectique, et le faire prononcer entre le docteur Angélique, le docteur Subtil et le docteur Singulier, il répondit que notre Dieu n'est point le dieu des disputes; qu'il voulait étudier la religion pour lui rendre un hommage raisonné, non pour introduire la superbe de la science humaine dans les choses que le sage vénère en silence. Qu'en arriva-t-il? que d'abord tous les partis le désapprouvèrent également; on l'appela chrétien pusillanime et aveugle croyant. Il ne répondit pas, persévéra dans sa conduite, et, comme il advient toujours, tous les partis finirent par lui accorder un égal respect. Mais ce qu'il savait, pour avoir approfondi les vices de la cité, pénétré dans les salles des grands comme dans l'officine de l'ouvrier et sous la tente du soldat, c'étaient les remèdes auxquels il fallait recourir. La liberté, perdue moins par la violence des tyrans que par la corruption des sujets, n'avait pas selon lui, de moyen de rétablissement plus énergique que la méditation de l'Évangile, école de véritable liberté, frein véritable à la tyrannie des chefs et à la licence des gouvernés, véritable solution du plus grand problème qui intéresse la société: rendre satisfaits de leur état ceux qui ne possèdent pas en assurant le repos de ceux qui possèdent. De cette façon, il devenait cher aux malheureux qu'il relevait avec les consolations d'en-haut, et les puissants le vénéraient parce que, dans l'homme probe, qui n'est jamais le vassal de leurs superbes caprices, ils sont contraints à respecter le noble empire de la vertu.

Et Marguerite, ne croyez pas qu'il l'eût oubliée: il est des passions qui ne peuvent s'effacer. Il ne craignait point le dédain de sa bien-aimée; n'avait-il pas vu ses larmes au terrible instant de leur séparation? Il se la rappelait sans cesse comme l'être le plus cher qu'il eût laissé dans un monde dont il s'était volontairement retranché. Pendant longtemps il n'osa se risquer à la revoir. La première fois qu'il parla de Marguerite à Francesco Pusterla, qui, avec d'autres amis, venait de temps en temps le voir, ce nom, comme s'il eût dû lui brûler les lèvres, mourut plusieurs fois dans sa bouche, et lorsqu'enfin il le prononça, ce fut la rougeur au font et avec un tremblement convulsif de tous ses membres. Mais l'esprit finit par dompter victorieusement la matière, et quand Franciscolo lui parlait de son bonheur domestique, pur désormais de toute envie, il se sentait inondé d'un vertueux ravissement. Dans ses prières, la première personne et la plus chaudement recommandée au ciel était Marguerite, sans que la pensée de la créature le détournât de la pensée du Créateur; mais une douce espérance le flattait: il croyait que ses expiations et ses prières attireraient sur la tête de Marguerite une longue série de jours heureux. Son espoir ne devait pas être exaucé: le vrai bonheur ne germe pas dans la glèbe terrestre.

Lorsqu'il se sentit sûr de lui-même, il alla un jour au palais de Marguerite. Avec un coeur bien différent il repassa sur ce pont, sous ce vestibule, par ces escaliers. Il entra dans le mémorable salon, et il y trouva Marguerite qui partageait les jeux enfantins de Venturino.

Quel moment pour ces deux coeurs! Mais l'un et l'autre se présentaient avec la vigueur que donne une longue résolution de vertu. Buonvicino parla de Dieu et de la fragilité humaine: il toucha le passé comme un souvenir douloureux et cher, et il lui demanda pardon; puis il détacha de sa ceinture un rosaire de grains de cèdre à facettes, sur chacune desquelles était incrustée une étoile en nacre de perle, avec une croix de même travail. C'était l'oeuvre patiente de sa retraite; il le donna à Marguerite, et lui dit; «Prenez ce rosaire en souvenir de moi; puisse-t-il un jour servir à votre consolation! et, en récitant vos oraisons, priez Dieu pour un pécheur.» Ces paroles et ce don arrachèrent des larmes aux deux amants. Marguerite pressa contre son coeur et toucha de ses lèvres le rosaire, qui avait pour son esprit un caractère sacré, pendant que son coeur devinait combien de fois le nom de Marguerite avait dû se présenter à Buonvicino dans le cours de ce long travail.

Ce rosaire, cette croix, devaient être mêlés, hélas! et de quelle manière, aux aventures de l'infortunée!