M. le maréchal Bugeaud.
Une ordonnance royale du 31 juillet 1843 vient d'élever à la dignité de maréchal de France M. le lieutenant-général Bugeaud de la Piconnerie (Thomas-Robert).
Né à Limoges, département de la Haute-Vienne, le 15 octobre 1784, M. le maréchal Bugeaud, petit-fils d'un forgeron, est entré au service le 29 juin 1804, comme simple vélite, dans le corps des vélites grenadiers à pied de la garde impériale; il a passé successivement par tous les grades: caporal, le 2 janvier 1806, dans le même corps; sous-lieutenant, le 19 avril de la même année, au 64e régiment de ligne; lieutenant le 21 décembre suivant; capitaine au 116e régiment de ligne le 2 mars 1809, et chef de bataillon le 2 mars 1811: major au 14e régiment de ligne le 10 janvier 1814, et colonel le 11 juin; licencié le 11 novembre 1815, et mis en demi-solde, puis en traitement de réforme; rentré au service le 8 septembre 1830 comme colonel du 56e régiment de ligne; maréchal-de-camp le 2 avril 1831, et lieutenant-général le 2 août 1836.
Chevalier de la Légion-d'Honneur le 6 juin 1811, chevalier de Saint-Louis le 20 août 1814, officier de la Légion-d'Honneur le 17 mars 1815, commandeur le 8 mai 1815, grand-officier le 24 décembre 1837, M. le maréchal Bugeaud a été nommé grand-croix le 9 avril 1843.
M. le maréchal Bugeaud a fait les campagnes des côtes de l'Océan en l'an XIII; celles de la grande-armée en l'an XIV et 1807; de 1808 à 1814, celles d'Espagne; en 1815, celle des Alpes, et celles de l'Algérie en 1836, 1837, 1841, 1842, 1843.
Pendant les guerres de l'Empire, le nom de M. Bugeaud a été plusieurs fois mentionné honorablement. Il se distingua surtout au combat de Pulstuck, en Pologne (20 décembre 1806); à l'assaut de Lerida, le 13 mars 1810; au combat de Tivisa, le 15 juillet de la même année; le 28 décembre suivant au siège de Tortose, et à celui de Tarragone le 11 mai 1811. Après le combat d'Yeela (Murcie), il fut mis à l'ordre de l'armée pour avoir, à la tête de deux cents voltigeurs, enlevé une colonne espagnole de sept cents hommes et en avoir ramené la majeure partie prisonnière. Il se signala de nouveau au combat d'Ordal (Catalogne), où il détruisit, pendant la nuit, à la tête d'un bataillon, le 27e régiment anglais. A l'affaire de l'Hôpital, en Savoie (28 juin 1815), le colonel Bugeaud, avec l,700 hommes et 40 chevaux, enfonça une colonne de 8,000 hommes d'infanterie autrichienne, soutenue par 500 hommes de cavalerie et 6 pièces de canon, et resta maître de la position après sept heures de combat. La perte des Autrichiens fut de 2,000 morts et 400 prisonniers.
Après la deuxième Restauration, M. Bugeaud se retira à Excideuil, où il s'occupa de travaux d'agriculture. Mais ces travaux ne suffirent pas à son activité: il prit la plume, et traita plusieurs questions relatives aux manoeuvres de l'infanterie. La révolution de Juillet le détourna de ses travaux agricoles et littéraires. Il rentra dans la carrière militaire, et fut, en 1831, élu député de l'arrondissement d'Excideuil. A partir de cette époque, il n'a pas cessé de le représenter à la Chambre des Députés, où il a pris la parole dans un grand nombre de discussions, avec un laisser-aller de langage fort étranger à l'éloquence parlementaire, souvent avec une violence et un dédain des formes et des libertés constitutionnelles qui rappelaient trop l'éducation impériale.
Sa vie politique et militaire en France a été, depuis lors, traversée par des épisodes plus ou moins tragiques: la publicité qu'ont reçue, les plus mémorables tombés aujourd'hui dans le domaine de l'histoire, nous dispense de les rappeler ici.
Chargé, le 30 novembre 1832, du commandement d'une, des brigades d'infanterie de la garnison de Paris, il le quitta momentanément, en janvier 1833, pour aller prendre celui de la ville et du château de Blaye.
En Algérie, où il fut envoyé pour la première fois en 1836, et où il débarqua le 6 juin, le général Bugeaud commença par débloquer un corps de troupes entouré d'Arabes au camp de la Tafna, parcourut le pays dans divers directions, se rendit successivement à Oran, à Tlemsen, et rentra au camp de la Tafna, après avoir deux fois rencontré l'ennemi, auquel il fit éprouver d'assez grades pertes Dans une nouvelle marche sur Tlemsen, dont il allait ravitailler la garnison, il fut attaqué par Abd-el-Kader, au passage de la Sickak, le 9 juillet 1836. Les forces de l'émir s'élevaient à environ 7,000 hommes y compris 1,000 à 1,200 hommes d'infanterie régulière. Acculé à un ravin, ce corps fut mis en complète déroute: 12 à 1,500 Arabes et Kabyles furent mis hors de combat, et 130 hommes de l'infanterie régulière pris vivants. Ces prisonniers, d'une nation peu accoutumée à en faire elle-même, étaient les premiers qui tombèrent en notre pouvoir: traités avec humanité, ils furent transportés à Marseille, et, plus tard, renvoyés à Abd-el-Kader. Cette défaite détacha de l'émir un certain nombre de ses alliés mais ne termina pas la lutte.
Le maréchal Bugeaud.
L'année suivante, le général Bugeaud, qui était revenu siéger à la Chambre des Députes, fut appelé de nouveau au commandement de la division active d'Oran. Prêt à marcher contre l'ennemi, il allait commencer la guerre de dévastation dont il avait menacé les Arabes, lorsque Abd-el-Kader demanda à traiter. Cette ouverture fut accueillie, et le 30 mai 1837 fut signé le traité de la Tafna, grave erreur du négociateur français, comme il l'a plus tard reconnu lui-même avec franchise. Ce traité, en effet, abandonnait à Abd-el-Kader l'administration directe d'une grande partie de l'Algérie et le constituait en quelque sorte le chef de la nationalité arabe. L'émir profita de cette faute avec l'habileté qui le caractérise, organisa le gouvernement des provinces soumises à sa domination et se créa une armée régulière, à la faveur de laquelle il étendit, sa souveraineté, et se mit en mesure de recommencer la lutte qui, engagée en novembre 1839, se poursuit encore avec opiniâtreté en août 1843.
Le lendemain de la conclusion du traité, le général Bugeaud eut avec Abd-el-Kader une entrevue, dont les journaux de l'époque, et notamment le Moniteur du 13 juin 1837, ont reproduit le récit semi-officiel.
Appelé, le 22 janvier 1839, au commandement de la 4e division d'infanterie du corps de rassemblement sur la frontière du nord, attaché ensuite, le 31 janvier 1840, au comité de l'infanterie et de la cavalerie au ministère de la guerre, M, Bugeaud a été nommé gouverneur-général de l'Algérie, par ordonnance royale du 29 décembre 1840, en remplacement de M. le maréchal Valée. Depuis le jour de son arrivée à Alger (22 février 1840), le nouveau général en chef a déployé, dans la conduite des opérations militaires, une activité et une persévérance égales à celles de son infatigable adversaire. Dès le 5 mai, un corps expéditionnaire de 8,000 hommes, qu'il commandait en personne, eut, aux environs de Milianah, un engagement des plus sérieux avec Abd-el-Kader, qui comptait sous ses drapeaux 10 à 12,000 fantassins, soutenus par environ 10,000 cavaliers. L'ennemi, complètement mis en déroute, laissa 400 hommes sur le terrain. Pendant le cours de l'année 1841, Mascara et Tlemsen ont été réoccupés, et les établissements formés par l'émir à Tagdemt, Boghar, Thaza, Saïda, entièrement ruinés et détruits. Les opérations continuées avec non moins de constance, et de succès, en 1842 et 1843, ont considérablement affaibli la puissance matérielle et morale d'Abd-el-Kader, en détachant de sa cause un grand nombre des tribus qui, jusqu'à ces derniers temps, lui étaient restées fidèles et dévouées. Ces résultats heureux sont dus, en partie sans doute, à la vigueur avec laquelle le gouverneur-général a dirigé ses entreprises et conduit la guerre sans se ménager lui-même, tout en veillant avec sollicitude aux besoins et au bien-être de son armée; ils sont dus aussi aux habiles lieutenants qui l'ont secondé, aux généraux Duvivier, La Moricière, Changarnier, Bedeau, Baraguay-d'Hilliers, Randon, aux colonels Cavaignac, Jusuf, Ladmirault, etc., à cette foule d'officiers d'élite, l'orgueil et l'espoir de la France. Mais la meilleure part en revient surtout à nos vaillants et intrépides soldats, toujours prêts à marcher au feu, à braver les périls comme les fatigues et les intempéries du climat, et à sceller de leur sang notre conquête sur le sol africain.
M. le maréchal Bugeaud a publié plusieurs écrits sur l'Algérie: Mémoire sur notre établissement d'Oran par suite de la paix, 1838--De l'Établissement de colons militaires dans les possessions françaises du nord de l'Afrique. 1838.--La Guerre d'Afrique, ou Lettres d'un lieutenant de l'armée à son oncle, vieux soldat de la Révolution et de l'Empire. 1839.--L'Algérie; des moyens de conserver et d'utiliser cette conquête. 1842.
M. le maréchal Bugeaud est le quatrième gouverneur-général de l'Algérie élevé à cette haute dignité militaire. Les gouverneurs-généraux ses prédécesseurs qui ont été revêtus de la même dignité, sont: le comte Clauzel, le comte Valée, le comte Drouet-d'Erlon.
L'année compte maintenant neuf maréchaux: le duc de Dalmatie, nommé le 19 mai 1804; le duc de Reggio, 12 juillet 1809; le comte Molitor, 9 octobre 1825; le comte Gérard, 17 août 1830; le marquis de Grouchy, 19 novembre 1831; le comte Valée, 11 novembre 1837; le comte Horace Sébastiani, 21 octobre 1840; le comte Drouet-d'Erlon, 9 avril 1843, et M. Bugeaud, 31 juillet 1843.