RÉSUMÉ DES DERNIERS ÉVÉNEMENTS POLITIQUES ET MILITAIRES EN ESPAGNE.

Les rigueurs employées contre Barcelone causèrent en Espagne une indignation générale. Les partisans d'Espartero eux-mêmes jugèrent qu'il avait été trop sévère. Dès ce moment beaucoup de coeurs lui restèrent aliénés.

Aux Cortès, dissoutes le 4 janvier par le régent, pour avoir protesté contre ces rigueurs, avait succédé une Chambre non moins hostile au gouvernement. Dès l'ouverture, le 3 avril, le ministère put juger qu'il aurait contre lui une immense majorité. Cortina, l'un des adversaires du régent, venait d'être nommé à la présidence du Congrès. Ce fut alors que la nouvelle municipalité de Barcelone, élue depuis le 24 avril, lui adressa une demande de mise en accusation du ministère, pour les actes arbitraires commis envers Barcelone en décembre.

Le Congrès commença la discussion de l'adresse. Beaucoup de députés furent d'avis d'y insérer la demande de mise en accusation du ministère, provoquée deux fois déjà. Cette opinion aurait prévalu, le ministère le sentit; le 1er mai il donna sa démission en masse. Cortina, chargé de former un nouveau cabinet, le composa de noms honorés. M. Lopez, ministre de la justice, eut la présidence. Le 11, peu de jours après s'être constitué, le ministère communiqua aux deux Chambres le programme de la conduite qu'il se proposait de tenir. Ce programme reçut l'approbation du Congrès et de la nation; mais il n'en fut pas ainsi à l'ambassade anglaise et au palais de la Buena Vista.

Les premiers actes du ministère Lopez prouvèrent qu'il avait réellement l'intention de marcher selon l'intérêt national, qu'il ne voulait plus être à la remorque de l'Angleterre. Le 18 mai, il proposa plusieurs améliorations, et, dans un but de réconciliation entre le régent et la nation, il demanda la destitution des deux hommes les plus compromis dans les mesures extra-légales de 1842, l'un comme conseiller, l'autre comme agent, de Linage et de Zurbano. Blessé dans ses affections les plus intimes, Espartero refusa formellement d'accorder cette satisfaction à l'opinion publique. Le ministère Lopez donna alors sa démission. Le lendemain 19, le Congrès déclara à l'unanimité moins trois voix que le ministère avait bien mérité de l'Espagne, et que ses représentants lui votaient des remerciements.

Cette rupture solennelle entre les pouvoirs constitutionnels et le régent causa une vive agitation dans les esprits. On dut se préparer aux événements les plus graves. Le 20 mai, le régent se nomma un nouveau ministère; sa composition n'était pas de nature à calmer les appréhensions nationales; des noms flétris y avaient place. La Chambre se crut autorisée, dans cette grave circonstance, à envoyer une adresse au régent pour lui dire qu'elle espérait qu'il ne sortirait pas des principes parlementaires. Espartero reçut la commission avec une insolence militaire fort déplacée, et il répondit sèchement «qu'il agirait de la manière qui conviendrait le mieux au pays.»

La commission rapporta dans le sein des Cortès une irritation qui ne tarda pas à se répandre dans Madrid. Ce jour-là, de nombreux rassemblements eurent lieu à la Puerta del sol. Les nouveaux ministres furent hués par la foule en se rendant au Congrès. Là, ils furent reçus par de nombreux cris de réprobation: A la porte le voleur! cria-t-on à Mendizabal; et il fut forcé de sortir avec ses collègues, qu'on ne voulut pas reconnaître comme ministres. A leur sortie, le peuple les accueillit à coups de pierres, et ce fut avec peine qu'ils regagnèrent leurs hôtels. Le président de la Chambre, Olozaga, termina cette tumultueuse séance par ces paroles: «Dieu sauve la patrie et la reine!»

Le lendemain, les Chambres furent prorogées, puis dissoutes par un décret du 26. A la suite de ce décret, et comme pour adoucir tout ce qu'avaient d'acerbe de telles mesures, le régent publia une ordonnance d'amnistie, et rendit facultatif le paiement de l'impôt qui n'était pas légalement voté, mais ces palliatifs ne diminuèrent en rien l'irritation produite par ce coup d'État. Le ministère et le régent étaient perdus dans l'opinion publique.

Les députés portèrent rapidement dans leurs provinces tout leur mécontentement. Partout ils représentèrent Espartero comme un usurpateur futur du trône d'Isabelle, comme un dictateur impitoyable, et partout les esprits s'agitèrent et se préparèrent à l'insurrection. Le 23 mai, Malaga prit l'initiative et se souleva la première. Le 27, Grenade imita Malaga. Le 30, Reuss forma une junte, sous la présidence de Prim, et se prononça contre le régent. Le colonel Prim rassembla 3,000 hommes et forma le noyau de l'armée insurrectionnelle.

Zurbano, avec son instinct de désordre, avait pressenti ce mouvement depuis longtemps, et s'était préparé à le combattre. Dès le 30, il avait rassemblé toutes les troupes disponibles de la province de Girone, et il se mit en marche.

Barcelone, bien qu'agitée au fond du coeur, était encore calme à la surface. Elle avait été si cruellement frappée six mois auparavant, qu'elle craignait de s'exposer de nouveau à la vengeance du régent; elle attendait. Le 5 juin, un officier-général entre dans ses murs, il suit la Rambla, accompagné de quelques cavaliers; c'est Zurbano. Des passants l'ont reconnu et son nom vole de bouche en bouche; mais ce n'est pas l'affection qui le porte ainsi, c'est la haine, c'est le mépris. Les promeneurs se rapprochent de lui, et bientôt le cri: Meure Zurbano! se fait entendre de toutes parts. Il est entouré, poursuivi et forcé de se réfugier dans un hôtel. Plein de rage, il ne tarde pas à se montrer au balcon et à menacer le peuple. Des troupes arrivent pour le protéger; aussitôt il sort à cheval avec quatre compagnies d'infanterie, 50 dragons, et revient sur la Rambla comme pour braver le peuple. Des cris: Meure Zurbano! meure Espartero! sortent de la foule qui s'accroît sans cesse. Zurbano, Furieux, met le sabre à la main et ordonne à sa troupe de charger le peuple: nul soldat n'obéit. Alors, comme un fou en délire, il charge seul sur cette masse (voir la gravure, page 313). Forcé de fuir, il quitta la ville enfin, mais en appelant sur elle tous les maux.

En quittant Barcelone, Zurbano rejoignit ses troupes à Girone, et se dirigea, à leur tête, sur Reuss, où Prim organisait les insurgés. Le 11, il était devant la ville avec 8,000 hommes. Il l'attaqua aussitôt; mais il manquait de grosse artillerie, et, après un combat de plusieurs heures, il fut forcé de battre en retraite. Le 12, avec quelques pièces qu'on lui avait amenées dans la nuit de Tarragone, il attaqua de nouveau Reuss. Pour éviter la ruine de cette ville, le colonel Prim l'évacua et se retira dans les montagnes voisines.

Cependant l'insurrection se développait rapidement et s'organisait sur tous les points: beaucoup de villes avaient adhéré au prononciamiento de Reuss et avaient constitué des juntes. Barcelone s'était placée, dès le 6, à la tête du mouvement; sa junte, qui s'était déclarée junte suprême provisoire, chercha à régulariser la marche des événements, à leur donner de l'ensemble: elle expédia des agents de tous côtés pour exciter les esprits et accélérer les soulèvements. Il y allait de son existence: elle n'avait plus de grâce, plus de pitié à attendre du régent; il fallait le vaincre à tout prix. Le capitaine-général Cortinez et la garnison étaient restés neutres jusqu'alors; seulement il avait été décidé, pour éviter tout conflit, que la junte quitterait Barcelone, et établirait son siège à la Sabadell, village éloigné de trois lieues. C'est de là que sont datés ses premiers actes. Le 8, elle déclara la province de Barcelone indépendante dn gouvernement de Madrid, et fit un appel solennel aux provinces pour se rallier à elle. Elle somma aussi le capitaine-général de se prononcer enfin. Persuadé que les troupes l'abandonneraient s'il attaquait la ville, Cortinez promit de nouveau de rester spectateur passif des événements et d'attendre les ordres de Madrid; mais il fit entrer dans le fort de Montjouich une garnison sûre et de nombreux approvisionnements.

Zurbano était dans les environs de Barcelone avec 14 bataillons, 5 escadrons et 4 batteries; il attendait l'instant propice pour attaquer cette ville. Il était en communication avec le gouverneur de Montjouich, sûr que celui-ci écraserait la ville au premier signal, il allait le donner, lorsque l'insurrection de Tarragone et de plusieurs villes voisines, le 13 et le 14, le força à quitter précipitamment ses positions et à se diriger sur Lerida.

Les événements commençaient à 'inquiéter le régent: la Catalogne était tout entière à l'insurrection, Valence et l'Andalousie s'agitaient de plus en plus: des généraux, des officiers de tout grade, des bataillons entiers, se prononçaient chaque jour contre lui; il comprit enfin qu'il y avait danger sérieux et il se décida à agir.

Rassurée par l'éloignement de Zurbano et par la rapide expansion de l'insurrection, la junte de Barcelone somma de nouveau le capitaine-général Cortinez de s'unir à elle. Le 13, dans la soirée, entraîné par l'exemple de ses officiers et de ses soldats, peut-être aussi par ses convictions personnelles, Cortinez adhéra solennellement à la demande de la junte, et adressa une proclamation au peuple et à l'armée pour leur conseiller l'union, la fidélité à la reine et à la constitution. Il n'était pas question du régent; il semblait déjà hors de cause. Cet acte du capitaine-général causa une vive joie dans la ville. Les troupes et les habitants fraternisèrent; ce jour et le lendemain il y eut fête, générale: danses, festins, illuminations, musique; un Te Deum fut chanté à la cathédrale, des hymnes patriotiques au théâtre. Le 14 au matin, la junte fit sa rentrée à Barcelone, et accorda une gratification aux troupes; elle leur annonça en outre qu'elle les prenait à sa solde, et que leur arriéré, qui était considérable, leur serait payé; elle leur en fit donner aussitôt la moitié sur la caisse de la ville.

Ce même jour, pendant que Barcelone se créait une armée pour renverser l'homme qui l'avait décimée sans pitié, celui-ci, le régent, publiait à Madrid et adressait à toutes les provinces une longue proclamation où il exposait, par leur meilleur côté, tous les actes de son administration; il les excusait tous par la raison du salut de l'État, et terminait ainsi:

«Je dois livrer intacts aux Cortès, qui ont décidé les graves questions qui agitent aujourd'hui les esprits, les dépôts sacrés de la reine et de mon autorité. Je ne les livrerai ni à l'anarchie ni au débordement des passions. Le sort de celui qui a consacré mille fois sa vie à la défense de sa patrie importe peu; mais la reine, la constitution et la monarchie m'imposent des devoirs que je remplirai comme premier magistrat de la nation, et que je défendrai comme soldat. «Le duc de la Victoire.»

Cet acte ne fit aucun effet. Espartero était jugé et condamné comme indigne de cette haute magistrature, dont il avait usé en soldat. Chaque jour, plusieurs cités, plusieurs corps de troupes de ligne se ralliaient à l'insurrection. Malaga, levé le premier, mais qui s'était calmé, se leva de nouveau en apprenant les événements de Barcelone; Grenade l'imita; Tarragone, que Zurbano ne menaçait plus, se prononça le 15 avec un enthousiasme difficile à décrire. Ville, forts, bourgeois et soldats s'unirent pour fêter ce beau jour; la municipalité, en réjouissance de cette heureuse délivrance, fit promener les géants et leur suite (las gigantes y la dulzayna), ce qui n'a lieu que dans les grandes circonstances.

Quelques officiers ne voulurent pas prendre part au mouvement; on leur laissa la liberté de quitter la ville. Ils s'embarquèrent, ainsi que la femme de Zurbano et plusieurs autres dames, sur un brick anglais, qui les transporta à Port-Vendre.

Malheureusement, le prononciamiento ne s'était pas ainsi accompli dans toutes les villes; dans quelques-unes il y avait eu lutte et sang versé. La tentative d'insurrection faite le 9, à Saragosse, par 200 conjurés, eut de nombreux points de ressemblance avec la conspiration de Mallet; comme elle, après un succès de quelques heures, pendant lesquelles le capitaine-général Seoane, les principaux officiers de la garnison et la municipalité furent prisonniers, elle eut sa réaction en faveur des esparteristes, et les vainqueurs d'un instant furent forcés de prendre la fuite; 40 d'entre eux furent arrêtés, jugés par une commission militaire réunie sur-le-champ, presque tous condamnés à mort et exécutés peu de jours après. Le 10, à Valence, la population, furieuse de l'opposition que le gouverneur Gamacho mettait au prononcement, se rua sur lui et l'assassina, ainsi que plusieurs autres personnes dévouées à Espartero. Le capitaine-général Zavala voulut se mettre à la tête dn mouvement, mais la ville n'ayant nulle confiance en lui, le força à sortir de ses murs.

A part ces excès, le mouvement insurrectionnel se fit sans violence. Le 15 juin, presque toute la Catalogne était debout. Plusieurs villes s'étaient prononcées dans l'Aragon, dans la province de Valence, en Murcie et en Andalousie, et presque partout les autorités militaires s'étaient franchement unies aux autorités civiles.

Le 16 juin, les troupes du capitaine-général Cortinez prêtèrent serment de fidélité à la junte. Le brigadier Castro en prit une partie sous son commandement, et sortit de la ville pour observer Zurbano, qui était encore à Lerida. Après le départ de cette première colonne, forte de six bataillons, mais presque sans artillerie ni cavalerie, le colonel Prim s'occupa activement d'organiser 4,000 volontaires et un escadron de cavalerie, pour soutenir Castro et agir de concert avec lui. C'est sur ces deux officiers, les premiers ralliés à la cause nationale, que reposait le salut de Barcelone et de toute l'Espagne; il fallait empêcher Zurbano de s'approcher de la ville et de prendre possession du fort. Là était alors la question; le gouverneur de Montjouich, le colonel Echalecu, avait reçu l'ordre formel de commencer le bombardement au premier signal d'hostilités commises contre Zurbano; il avait refusé de remettre son commandement au colonel Pujol, nommé par Cortinez pour le remplacer; sa garnison avait résisté à toutes les séductions de la ville et paraissait dévouée à Espartero.

Pendant ce temps, le régent passait des revues à Madrid, il adulait la garde nationale et les troupes de ligne, il cherchait à ranimer les dévouements chancelants et à surexciter l'enthousiasme de ses fidèles, des ayacuchos; mais déjà il put voir que, parmi cette camarilla militaire qui l'avait élevé sur le pavois, il y avait déjà de nombreuses hésitations; la fortune d'Espartero se voilait, les favoris s'en étaient aperçus les premiers. Cette unanimité de l'opinion publique contre le régent, cette réprobation générale qui le frappait sans pitié, avaient ébranlé les plus résolus. Les nombreuses promotions qu'il fit alors dans l'armée, la nomination de Seoane à l'emploi de général en chef des armées d'Aragon, de Catalogne et de Valence; celle de San Miguel au grade de capitaine-général de Madrid; celle du colonel Echalecu, par enjambement du grade de brigadier, au rang de maréchal-de-camp; toutes ces faveurs et beaucoup d'autres que nous taisons ne ranimèrent pas l'affection de l'armée; le bon effet qu'elles auraient pu produire fut détruit par l'élévation de Martin Zurbano au grade de lieutenant-général. La partie noble et généreuse de l'armée vit avec chagrin un tel nomme arriver à ce rang, qui ne devrait être accordé qu'aux hommes les plus distingués par leurs talents et leurs vertus.

Ces nominations faites, le régent fit partir toutes les troupes dont il pouvait disposer, 6,000 hommes à peu près; il ne laissa à Madrid qu'un régiment de cavalerie. Ce départ eut lieu le 20. Le 21, Espartero quitta lui-même la capitale, accompagné des généraux Ferras, ministre de la guerre, et Linage, son conseiller intime; il prit la route de Valence par Aranjuez et Ocana; plusieurs corps devaient le rejoindre en route; le rendez-vous général était fixé à Quintanaz de la Orden, dans la Manche. Le régent avait annoncé que là seulement il révélerait son plan de campagne.

Le matin de son départ, le régent adressa une proclamation à l'Espagne. Il disait que l'agitation du pays nécessitant son intervention personnelle comme chef de la force compressive, il se portait sur les lieux où sa présence était utile: «Dans deux occasions analogues, j'ai quitté la capitale; celle-ci est plus critique; les périls que je vais braver sont plus grands, mais ma valeur et ma fermeté deviendront plus solides et plus sures. Le, courage de ceux qui me regardent, avec raison, comme la bannière de nos libertés grandira, etc.» La lecture de cette proclamation de bravo excita un vif enthousiasme dans la garde nationale de Madrid; elle jura à grands cris de soutenir la régence d'Espartero, jusqu'au 10 octobre 1814, au prix de tout son sang.

La marche du régent vers Valence, celle de Zurbano sur la Catalogne, les menaces de Montjouich, le siège de Grenade par le général Alvarez Toncas, les fusillades de Saragosse, n'arrêtèrent pas les prononciamientos. Chaque jour le régent apprenait le soulèvement de quelques villes. Le 25, à son arrivée à Quintanaz, Espartero put ajouter vingt noms aux noms des villes qu'il se promettait de punir. L'armée lui échappait également par fractions, chaque matin on lui annonçait des défections nouvelles; les hommes qu'il avait comblés de faveurs, les capitaines-généraux tout aussi bien que les simples officiers, que les soldats, se tournaient contre lui et s'unissaient à ses ennemis pour le renverser.

Dans les premiers jours de l'insurrection, le rôle le plus actif, parmi les partisans d'Espartero, appartint sans contredit à Zurbano. Forcé, après le bombardement de Reuss, de battre en retraite sur Lerida, pour ne pas être entouré par les troupes insurgées, il prit à peine quelques jours de repos, reçut quelques renforts, et se mit de nouveau en marche pour la Catalogne. Le 18, il était à Igualada, à vingt-cinq lieues de Lerida et à vingt de Barcelone. Ce fut de ce lieu qu'il expédia au gouverneur du fort de Montjouich l'ordre ainsi conçu: «Au premier feu soutenu que vous entendrez sur la route de Lerida, réduisez Barcelone en cendres.»

Martin Zurbano reçut ce jour-là son brevet de lieutenant-général. Seoane lui adressait aussi de Saragosse un ordre du jour où il lui donnait en outre le titre de capitaine-général et de général en chef de la principauté de Catalogne par intérim. De plus fortes têtes que celle de Zurbano se seraient troublées à la fumée d'un tel encens. Zurbano en fut étourdi; il se crut un grand homme, et, dans son orgueilleux enivrement, il adressa, le 20, une proclamation à la Catalogne; il l'engageait à se soumettre au régent sans délai; à ce prix, il promettait indulgence et oubli du passé. La junte de Barcelone ne répondit que par quelques paroles de mépris à cette proclamation.

L'approche de Zurbano et son ordre au gouverneur de Montjouich furent bientôt connus de Barcelone. Le danger d'un bombardement parut alors si imminent, que les habitants restés en ville se hâtèrent de transporter dans la campagne la moins exposée, leurs meubles, leurs lits, etc. Du 21 au 24, les rues, les places, les portes de la ville, étaient encombrées de gens, de chevaux et de charrettes chargés qui s'éloignaient en toute hâte.

Prim et Castro avaient manoeuvré avec tant d'adresse et de secret depuis quelques jours, qu'ils furent en mesure de cerner Zurbano dans ses positions d'Igualada. Cette ville est située près des monts Serrai, à l'est du côté de Barcelone; elle est séparée de Cervera et de Lerida par des défilés difficiles. Prim menaçait Zurbano du côté de Barcelone; Castro occupait de fortes positions au-delà des monts Serrat, près de Cervera, et coupait ainsi toute retraite à Zurbano. Des sommations de capituler lui furent faites le 21. Il refusa de se rendre, mais il consentit à se retirer sur Lerida. Castro manquait d'artillerie et de cavalerie; Zurbano en était bien pourvu. Pour éviter un combat sanglant, le brigadier Castro lui laissa donc le passage libre, heureux d'avoir forcé cet homme à abandonner la Catalogne. Une correspondance assez curieuse s'établit à ce sujet entre le général Castro et Zurbano; nous regrettons que le défaut d'espace nous empêche de la reproduire. Le 25, Zurbano était à Cervera; toujours poursuivi par Prim et Castro, il se disposait à battre en retraite sur Lerida.

La conduite militaire de Seoane dans cette circonstance capitale ne fut pas à l'abri de reproches: au lieu de se tenir prêt à soutenir son lieutenant dans sa marche sur la Catalogne, il perdit son temps à parcourir la vallée de l'Ara pour comprimer quelques soulèvements de paysans.

Les troupes du régent n'étaient ni plus heureuses ni mieux conduites dans les autres provinces insurgées: le général Alvarez était forcé de lever le siège de Grenade; Van Halen se promenait sans succès entre Séville, Cordoue et Jaën.

Le 25, le régent arriva à Albacète et y établit son quartier-général; il avait avec lui 5,000 hommes d'infanterie, 800 chevaux et 12 pièces de campagne. Ces troupes furent cantonnées entre cette ville et Chinchilla, qu'elles occupèrent également. Mécontent de la conduite d'Alvarez devant Grenade, il le destitua et le remplaça par le maréchal-de-camp Facundo-Infante, comme capitaine-général de Grenade; par le même décret, il nomma Van Halen général en chef de l'Andalousie.

Le général Serrano, ministre de la guerre sous le ministère Lopez, arriva à Barcelone le 27. Le général Ramon Narvaez, exilé par le régent, et son ennemi personnel, débarqua au Grao, port de Valence, le même jour, avec le général Concha, condamné à mort avec Diego Léon, mais plus heureux que lui, et les brigadiers Pezuela et Shelly. Ils offrirent leurs services à la junte. Leur offre fut accueillie avec enthousiasme, surtout par les troupes. Narvaez ne perdit pas un instant; dès le 29, il travailla activement à l'organisation des troupes pour marcher, dit-il, sur Albacète, et se mit en mouvement le 30.

En Catalogne, Zurbano continuait sa retraite; le 26, il quitta Cervera, que Castro occupa le même jour; le 29, il entra à Lerida. Castro prit position dans les environs pour surveiller ses mouvements. Le manque de cavalerie empêcha Castro et Prim de le pousser plus vigoureusement.

Dans les derniers jours de juin, pendant le séjour du récent à Albacète, un grand nombre de villes adhérèrent au prononciamiento. Le 1er juillet, il ne restait au régent que l'Aragon, l'Estramadure, la Nouvelle-Castille et la Manche. Ce qui aggravait la position du régent et de son gouvernement, c'est que ses coffres étaient vides et qu'aucun impôt n'arrivait à Madrid. Presque toutes les caisses publiques avaient été saisies par les juntes, tous les revenus de l'État étaient perçus par elles; les arsenaux, les ports de mer de la Méditerranée appartenaient aussi à l'insurrection. Ainsi les armes et l'argent, ces deux grands agents de la guerre, étaient en abondance dans les villes et dans les camps prononcés; ils manquaient de plus en plus, au contraire, dans les corps restés fidèles au régent.

Sûre de sa puissance, la junte de Barcelone forma un gouvernement provisoire. Elle convoqua le ministère Lopez dans ses murs. En attendant l'arrivée des membres de ce ministère, elle le constitua dans la personne du général Serrano, et lui donna pouvoir d'agir. Le premier acte émane de Serrano fut celui qui prononça la déchéance du régent.

Après avoir expédié cet acte dans toutes les directions, la junte de Barcelone décréta la démolition des fortifications de la ville: le lendemain, les ouvriers étaient à l'oeuvre.

Les progrès de l'insurrection devenaient se visibles, ils étaient si rapides, que, malgré toutes les précautions prises pour les cacher aux habitants de Madrid, la nouvelle leur en parvint. Il y eut quelques rassemblements. Mendizabal, ministre des finances, gouvernait en l'absence du régent. C'était l'homme qui lui convenait. Disposé à la résistance et à la compression, ne craignant pas de se jeter dans les mesures extra-légales, il organisa un système de terreur qui arrêta tout murmure. La presse elle-même fut muselée, poursuivie et menacée de telle manière, que tous les journaux de Madrid, moins les quatre dévoués au régent, cessèrent leurs publications. Cependant Mendizabal voyait clairement la marche des choses, il en prévoyait le dénouement dès le 20 juin, puisqu'il conseilla à Espartero, avant son départ de Madrid, de rappeler le ministère Lopez. Le régent refusa. «Non, je ne céderai pas, dit-il; que le sabre en décide! Ma destinée est de tomber comme un chef de bande (como un bandolero), sur un champ de bataille.»

Au lieu de se porter sur Albacète où était le régent, le général Narvaez se dirigea rapidement sur Teruel, que le brigadier Ena, venu de l'Aragon pour se réunir à Espartero avec quatre bataillons, trois escadrons et une batterie d'artillerie, assiégeait, depuis plusieurs jours. Ce mouvement inattendu avait un but militaire important; l'occupation de Teruel par les troupes d'Espartero eût donné à ce dernier un point stratégique excellent pour menacer à la fois la Catalogne, Valence et la Murcie, et pour se relier à Saragosse. Narvaez comprit la valeur de ce point, et s'y porta à marches forcées, avec 4,000 hommes et 300 chevaux. Le 1er juillet, Narvaez était à Murviedro; le 2, à Segorbe; le 3, il attaquait Ena, le mettait en déroute et débloquait Teruel; le 4, il se mettait en marche avec un renfort de trois bataillons et d'un escadron qui avaient abandonné Ena pour se joindre à lui; le 5, il entrait à Daroca, sur la grande route de Saragosse à Madrid; il coupait, ainsi la capitale et le régent du principal corps d'armée qui leur restât fidèle.

Pendant cette rapide marche de Narvaez, le régent restait à Albacète dans l'inaction la plus complète. Toute l'Espagne l'abandonnait, et il ne faisait rien qui pût révéler ses projets. Ses facultés paraissaient anéanties. On disait tout bas autour de lui que Linage, resté à Aranjuez par suite d'une chute de cheval, avait gardé avec lui l'intelligence et le courage du régent.


Mendizabal, ex-ministre des finances, en Espagne.

Général Prim, comte de Reuss.

Prim et Castro ayant reçu de nombreux renforts, furent enfin en mesure de forcer Zurbano et Seoane à quitter Lerida, Fraga et Balaguez, qu'ils occupaient avec 22 bataillons, 1,000 chevaux et 16 pièces d'artillerie. Ils se retirèrent, le 5, sur Saragosse, ne laissant qu'un bataillon dans le château de Lerida. L'armée de Catalogne ne les poursuivit pas; elle s'échelonna depuis Cervera jusqu'à Tarrega, où Serrano travailla à compléter son organisation et à la mettre en état de combattre les troupes de ligne du régent. A Valladolid, le général Aspiroz organisait 5,000 hommes d'infanterie et 400 chevaux, et se préparait à marcher sur Madrid. En Andalousie, Concha observait Van Halen, et cherchait à empêcher sa jonction avec le régent; Roncali, capitaine-général des provinces basques, rassemblait les troupes de la Navarre et de Guipuscoa pour marcher sur Saragosse par Tudela. Ainsi il y avait vraiment ensemble dans les manoeuvres des corps insurgés; chacun d'eux avait sa mission particulière, mais calculée pour coopérer au succès général.

Seoane, prévenu du rapide mouvement de Narvaez sur Daroca, et pensant que son intention était de se porter sur Catalayud pour enlever les 800 chevaux du dépôt de remonte, et de marcher ensuite sur Madrid, que nulle force ne couvrait, Seoane hâta son retour à Saragosse; il y entra le 7. Le 10 et le 11, la division de Zurbano le rejoignit, et il put se préparer à agir contre le hardi général qui s'aventurait ainsi avec quelques mille hommes, sans artillerie, si loin de sa base d'opérations. Le 15, Seoane et Zurbano sortirent de Saragosse à la tête de plus de 10,000 hommes et d'une nombreuse artillerie, et marchèrent sur Catalayud pour suivre Narvaez.

On put dès lors pressentir que le dénouement aurait lieu à Madrid. En effet, toutes les troupes prononcées et la plus grande partie des forces du régent convergeaient vers ce point des diverses provinces quelles occupaient; le régent seul s'en éloignait. Dans la nuit du 7 au 8 juillet, il quitta Albacète et se porta par Balazote sur la route de l'Andalousie. Cette marche rétrograde lui faisait perdre la partie. S'éloigner de Madrid quand cette ville était menacée de trois côtés; à l'ouest, par le général Urbina, qui commandait les troupes et les insurgés de Badajoz; au nord, par Aspiroz; à l'est, par Narvaez.

Madrid, pour faire l'ace aux dangers qui le menaçaient, n'avait d'autres forces que la milice et quelques faibles détachements de troupes de ligne. Mendizabal, pour obvier autant qu'il était en lui à l'absence des troupes, fit élever rapidement sur les points propices des batteries et des fortifications provisoires, il barricada les principales rues, creusa des fossés; il arma la milice et la contraignit, par ses menaces, à occuper tous les points défensifs. La mise en état de siège, décrétée le 10, lui donna le pouvoir d'agir sans contrôle. Il créa de plus une commission auxiliaire du gouvernement, prise parmi les plus dévoués esparteristes, afin de donner au pouvoir l'impulsion, le prestige et la vigueur nécessaires pour ces circonstances; ce sont les termes du décret de création. Cette commission fut le digne pendant de la bande d'assommeurs formée par ce même Mendizabal.

Tous ces moyens de défense étaient à peine terminés lorsqu'on apprit l'arrivée du général Aspiroz à El Pardo, village à 2 lieues au nord de Madrid. Cette nouvelle causa quelque agitation dans la ville. Une réunion de députés et de notables eut lieu chez Cortina, ex-président des cortès, pour aviser aux moyens de donner une solution pacifique à cette grave situation.

Aspiroz ne pouvait agir seul contre Madrid; il se décida donc à attendre Narvaez qui s'avançait à marches forcées. Le 6, il avait atteint Catalayud, et se trouvait ainsi à trois grandes journées de Seoane, qui ne pouvait d'ailleurs le suivre encore, n'ayant pas réuni ses troupes. Narvaez put donc prendre trois jours de repos à Catalayud pour organiser les troupes qui s'étaient réunies à lui; le 10, il se remit en mouvement avec 12 bataillons et 1,000 chevaux.

Ce jour-là, Espartero était à Val de Penas; le 11, il entrait dans la Sierra-Morena et s'arrêtait au défilé de Santa-Elena, passage important qui commande la grande route de Madrid en Andalousie. De cette position à six jours de Madrid, il menaçait Séville par la route de Cordoue, et Grenade par celle de Jaën. 11 se trouvait en communication avec Van Halen, qui occupait alors Alcala de Guadaïra avec 4,000 hommes et avec le général Caratala, qui quittait Cadix et venait d'entrer en campagne avec 3,000 hommes et 4 bataillons de milices mobilisées; un équipage de siège remontait le Guadalquivir pour bombarder Séville. Ainsi les projets d'Espartero se dévoilaient: il voulait écraser Séville et l'Andalousie; c'est vers ce point qu'il concentrait ses dernières ressources. Il n'avait pas osé attaquer la Catalogne, mais il se jetait sur une province moins bien défendue, moins énergique, et où il trouvait un point d'appui à peu près sûr, Cadix, qui tenait encore pour lui, et un refuge, Gibraltar ou les navires anglais.

L'insurrection s'organisait en Andalousie, Alvarez avait échoué devant Grenade en juin, Van Halen y éprouva un échec en juillet. Depuis longtemps il manoeuvrait entre Cadix, Séville, Cordoue, Jaën et Grenade, sans obtenir d'autre résultat que d'entendre partout sur sa route sonner le tocsin aussitôt qu'il approchait d'une ville ou d'un village. Ses soldats attristés disaient: «Tocan a muerto, on sonne l'enterrement.» Ses seules victoires furent quelques exécutions de malheureux prononcés, enlevés çà et là par ses soldats; quelques soumissions de petites villes sans défense, et surtout beaucoup de pillage. L'Andalousie, ainsi que Barcelone, conservera le nom de Van Halen comme un objet de haine et d'exécration. Repoussé de Grenade et de Séville, il se dirigeait alors sur Cadix pour opérer sa jonction avec Caratala, et attendre l'équipage de siège destiné au bombardement de Séville. Le général Concha observait de Grenade tous ses mouvements, et se préparait à agir.

Narvaez marchait rapidement sur Madrid, toujours suivi, à deux ou trois jours de distance, par Seoane et Zurbano. Cette poursuite aurait pu compromettre le succès qu'on attendait de l'entreprise de Narvaez, mais Serrano s'était déjà mis en mesure de le soutenir. Aucun danger ne menaçant plus la Catalogne du côté de Saragosse, Serrano quitta ses positions de Lerida le 12, et donna l'ordre au brigadier Prim, qui occupait. Fraga, de se porter sur Mequinenza, qui venait de se prononcer, et de prendre ensuite la route de Molina. Cette direction diagonale lui faisait gagner plusieurs journées de marche. Le général Serrano suivit Prim avec deux autres brigades; sa division comptait 7,000 hommes d'infanterie, 1,500 chevaux et 5 batteries d'artillerie. Le général Castro resta cantonné sur la Cinca, pour couvrir la Catalogne, avec 1,000 hommes tirés des milices de Barcelone.

Malgré tous les moyens d'excitation mis en usage par Mendizabal, les milices de Madrid paraissaient peu disposées à faire une longue et vigoureuse défense; la crainte du ministre d'Espartero, bien plutôt que le désir de combattre les insurgés, leur faisait conserver leur attitude martiale. La terreur régnait dans la capitale, on arrêtait les suspects, la presse indépendante avait cessé de paraître, et on ne savait rien de ce qui se passait dans les provinces, l'Ayuntamiento était en permanence pour faire face à tous les événements; on continuait jour et nuit les travaux de défense; la milice était toujours debout, par moitié, avec ordre, au premier coup de la générale, de se réunir aux lieux fixés.

Le général Aspiroz, prévenu de l'approche de Narvaez par Guadalahara, fit un quart de conversion vers la droite de Madrid, et se porta, le 14, sur Alcala d'Henarès. Dans ce changement de front, quelques tirailleurs longèrent le mur d'enceinte de la capitale; on leur tira quelques coups de canon, qui blessèrent trois hommes. Le 15, l'avant-garde du général Narvaez déboucha enfin en vue de Madrid, et prit position au village de Fuen-Carral, à une lieue de Madrid; Aspiroz était à Casa-del-Campo, palais de plaisance de la reine, à une demi-lieue. Le 10 au matin, Narvaez envoya un parlementaire à Madrid, et le somma de se rendre. Le 17, la municipalité répondit que Madrid voulait rester neutre jusqu'à la fin de la lutte. Le soir, il y eut un petit engagement entre quelques éclaireurs de Narvaez et la milice; elle eut le courage de tirer un coup de canon; mais, en voyant tomber un capitaine et deux miliciens, tués par les balles des insurgés, elle se sauva à toutes jambes, abandonnant deux pièces de canon, que les soldats de Narvaez dédaignèrent de prendre.

Dans la nuit du 17 au 18, Narvaez, informé de l'approche de Seoane et de Zurbano, se porta au-devant d'eux, et prit position à Torrejon-de-Ardoz, entre Alcala et Madrid. Aspiroz, qui avait fait une reconnaissance sur Aranjuez pour observer Ena, qui s'approchait par cette route avec les débris de sa brigade, se hâta de rejoindre Narvaez; il resta avec 4,000 hommes aux portes de Madrid, pour empêcher toute sortie.

Pendant ces mouvements, les bruits les plus faux étaient répandus à Madrid par Mendizabal, et y entretenaient une sorte de courage. La vérité eut bientôt abattu cet enthousiasme factice. Le 20, on y annonçait à grand bruit l'arrivée à Guadalahara de l'invincible armée d'Aragon, qui devait écraser Narvaez. Le 21 au matin, la population de Madrid assistait à l'entrée d'une colonne de 2,500 hommes et 400 chevaux, débris découragés des corps d'Iriarte et d'Ena, et criait sur son passage: Vive la brave armée! vivent nos frères fidèles! Mendizabal les passa en revue, les flatta, les appela héros, leur fit distribuer 50,000 réaux (12,500 fr.), ce qui formait à peu près tout ce que renfermaient les coffres de l'État.

Le 21, les généraux Seoane et Zurbano couchèrent à Alcala, à deux lieues de Torrejon, où les attendait Narvaez. Le 22, au point du jour, Seoane se mit en mouvement et prit une forte position près de San-Juan-de-los-Hueros, en face de Torrejon; son front était protégé par le Torote, ruisseau encaissé. Seoane avait 8,000 hommes d'infanterie, 600 chevaux et 20 pièces d'artillerie. Narvaez comptait près de 10,000 hommes, dont 1,000 de cavalerie, mais il n'avait qu'une très-faible artillerie. Malgré ce désavantage marqué, surtout quand on attaque de bonnes positions, Narvaez n'hésita pas à se porter sur l'ennemi, qui paraissait vouloir garder la défensive. A six heures du matin, Narvaez forma ses colonnes d'attaque et se mit en mouvement; la fusillade s'engagea bientôt entre les tirailleurs des deux partis, mais mollement; les soldats de Seoane et de Narvaez se parlaient, se reconnaissaient, plusieurs se même pressaient la main au lieu de se battre. Narvaez s'aperçut bientôt de ces dispositions; il s'avança avec courage entre les deux armées, et leur adressa une vive et éloquente allocution. Déjà les soldats de Seoane s'ébranlent pour se réunir à ceux de Narvaez, lorsque Seoane et Zurbano accourent, les arrêtent et rétablissent le combat. Narvaez donne aussitôt l'ordre au brigadier Shelly de se porter rapidement avec la cavalerie sur le flanc de l'ennemi, et de le charger. Ce mouvement, habilement exécuté, termina ce simulacre de bataille; 16 bataillons mettent la crosse en l'air et passent à Narvaez; Seoane est entouré et fait prisonnier; Zurbano, à la tête de 2 bataillons restés fidèles, est forcé de s'éloigner rapidement du champ de bataille. Cette affaire, qui mettait Madrid au pouvoir des prononcés, coûta au corps de Seoane 3 hommes tués et 20 blessés; Narvaez eut 4 hommes blessés, parmi lesquels était le brigadier Shelly.

Mendizabal, malgré la défaite de Seoane et de Zurbano, voulut essayer de résister encore. Il chercha par tous les moyens à maintenir l'excitation fébrile de la milice; mais onze jours de fatigues avaient épuisé son zèle: elle soupirait après le repos. Le véritable état de la question s'était fait jour d'ailleurs à travers les mensongères nouvelles du ministre d'Espartero. La faction des ayacuchos, bonne peut-être pour les camps et les corps-de-garde, s'était montrée si indigne de marcher à la tête de la nation, que la nation lui avait retiré son appui; Madrid ne pouvait soutenir plus longtemps ceux que l'Espagne repoussait. Le 22 au soir, la milice abandonna les postes militaires qu'elle ne voulait plus défendre, et rentra chez elle.

Ainsi abandonné, Mendizabal dut songer à son salut. Sortir de Madrid lui parut dangereux; l'hôtel de l'ambassadeur anglais lui sembla un asile plus sûr que la terre d'Espagne. Il avait assez sacrifié aux intérêts anglais pour croire que M. Aston lui donnerait un refuge. Il s'y présenta dans la nuit, et fut en effet accueilli en ami malheureux.

Le 25 au matin, le général Narvaez, fit son entrée à Madrid à la tête de son corps d'année; non-seulement il n'éprouva aucune résistance, mais il fut reçu par la plus grande partie de la population avec une vive joie. Cette journée fut un véritable triomphe pour lui; toutes les acclamations cependant ne furent pas pour Narvaez. En tête de la 1re brigade, marchait don Juan Prim; la vue de ce jeune officier causa un véritable enthousiasme. Les dames aiment la vaillance, surtout quand elle est accompagnée de jeunesse et de beauté; elles accueillirent donc avec émotion le comte de Reuss, le premier militaire qui eût osé se lever contre le régent, si puissant alors, qui organisa le premier bataillon de l'insurrection, qui tira le premier coup du fusil en combat régulier contre les troupes d'Espartero. De leurs balcons, les dames du Madrid saluaient le jeune héros; leurs douces voix lui envoyaient des vivat; leurs mains jetaient des fleurs et des couronnes de laurier sur son passage. Ce jour sera beau dans toute sa vie; puisse-t-il en mériter encore d'aussi purs! L'armée défila sous le balcon de la jeune reine, heureuse, elle, d'être libre enfin, et de revoir des figures amies.

Narvaez avait donné l'ordre de désarmer la milice et de la dissoudre, pour la réorganiser après épuration; cette opération se fit sans obstacle. Une des choses qu'on doit le plus admirer dans ce succès, c'est que personne ne fut arrêté; les plus compromis parmi les esparteristes purent quitter Madrid sans être inquiétés: Seoane partit pour la France avec un passeport de Narvaez; Zurbano lui-même sortit de Madrid sans obstacle. Narvaez, repoussa toute pensée de représailles, lui, banni par ceux que la victoire mettait à ses pieds. Cette modération fait le plus grand honneur au général Narvaez. Espartero n'eût pas agi avec cette noble générosité, il ne le prouvait que trop devant Séville.

Le siège, ou mieux le bombardement de Séville, le dernier acte du règne d'Espartero, nous l'espérons du moins, est un de ces faits qu'on rencontre rarement dans l'histoire de l'humanité. L'absurde soldat a cru donner ainsi plus d'éclat à son nom; il n'avait pas assez du crime de Barcelone, il a voulu graver une nouvelle page de sa vie sur les ruines de la plus belle ville de l'Espagne. On ne comprend vraiment pas les motifs de cette rage de destruction. Il n'y avait aucune utilité militaire à bombarder Séville, car ou pouvait s'en emparer facilement, Séville, entourée d'une vieille muraille, ruinée sur plusieurs points, interrompue sur d'autres par des maisons, sans fossés et sans ponts-levis aux portes, est incapable de résister à une attaque de vive force bien conduite. A quoi bon écraser la ville alors? Mais Espartero ne voulait pas s'en emparer, il voulait la détruire; il voulait se venger sur elle des mépris de l'Espagne. Il n'osait marcher au-devant de Narvaez, il avait peur de Concha; mais il n'avait rien à craindre en lançant de loin des bombes sur Séville.

Une scène de Prononciamiento à Séville.

Le 18 juillet, Van Halen arriva devant Séville, du côté d'Alcala. Le 19, il établit ses batteries, et somma la ville de se rendre; elle refusa. Le brigadier Figueras, officier fort instruit, mais que les travaux du cabinet avaient plus occupé jusqu'alors que les travaux de la guerre, était à Séville dans le sein de sa famille. La sommation du bourreau de Barcelone excita en lui le noble désir de défendre la cité. Il se lève, il fait passer son ardeur dans le sein de la population, qui, par un élan soudain, le nomme son chef, et se met à sa disposition. Figueras se sert avec habileté des forces de la cité; des fortifications de campagne s'élèvent, comme par enchantement, aux endroits menacés; des batteries se dressent sur les points avantageux; partant on voit qu'une vive intelligence préside aux travaux de défense.

Le feu des assiégeants commença le 20; la place y répondit vigoureusement. Si des maisons s'écroulèrent sous les bombes, si l'incendie menaça la ville, les batteries ennemies furent en partie démontées, les tranchées semées de tués et de blessés. Les 21 et 22, l'attaque et la défense se continuèrent avec la même activité. Le 23, à midi, Espartero arriva avec sa division. Les assiégeants comptaient alors 17 bataillons, 9 escadrons, 50 pièces de montagne, 6 canons de 24 et 16 mortiers. Avec de telles forces, le régent se crut sûr du succès; il somma de nouveau la ville de se rendre. Figueras répondit: «Quand les munitions nous manqueront, les décombres que vous faites y suppléeront.» Dans la nuit du 23, il y eut tentative d'escalade; elle fut repoussée avec une admirable résolution par les habitants. Leur exaltation était telle, qu'ils élevaient des fortifications et réparaient les brèches de leurs murailles sous le feu de l'ennemi.

Pendant que les adultes défendaient ainsi la ville, les vieillards et les femmes priaient dans les églises, où le saint-sacrement resta exposé; la bannière de saint Ferdinand flottait au sommet de la Giralda; les reliques de ce roi étaient promenées en grande pompe.

Le bombardement, qui avait été interrompu, le 23, par l'arrivée d'Espartero, recommença le 24, mais avec moins de violence. Le 25, il y eut quelques interruptions; les munitions manquaient, et les mauvaises nouvelles arrivaient en si grande quantité, que le découragement régnait au camp. Le régent apprit ce jour-là la défaite de Seoane, la reddition de Madrid, l'approche du général Concha, et la marche rapide de trois brigades expédiées par Narvaez. La partie était perdue; il ne restait à Espartero d'autre parti à prendre que de mourir bravement, comme il l'avait annoncé, ou de fuir en toute hâte. Ce dernier parti lui sembla le meilleur; l'instinct animal de la conservation fut le seul sentiment qui parla en lui dans cet instant solennel. Le 26, au point du jour, sans dire un mot d'adieu à son armée, Espartero quitta le camp avec quelques affidés, la caisse de l'armée, qu'il avait eu soin de meubler de son mieux, et 100 cavaliers dévoués. Il se dirigea rapidement sur Cadix.

Pour mieux assurer sa fuite et donner le change à la garnison de Séville, qui aurait pu le poursuivre, et à Concha qui était dans le voisinage, il ordonna à Van Halen de continuer le bombardement jusqu'à ce qu'il ne lui restât plus un projectile. Van Halen continua donc, son oeuvre de destruction.

Concha, prévenu de cette fuite, partit aussitôt à la tête de 500 chevaux, et marcha sur Cadix par un chemin direct qui devait lui faire devancer le régent et lui permettre de le couper. En effet, Concha était au pont de Suazo, qui lie l'île de Léon au continent, avant Espartero; mais, reçu à coups de canon, il se décida à marcher sur Puerto-Real et Puerto-Santa-Maria, le long de la baie de Cadix; le régent devait arriver par cette route. Il l'aperçut bientôt, non loin du port Sainte-Marie; près de 1,300 hommes d'infanterie s'étaient réunis à son escorte. Concha n'hésita pas un instant à le charger, malgré son infériorité numérique. Dédaignant l'infanterie, il aborde vigoureusement les 100 cavaliers d'Espartero; les deux partis se sabrèrent avec fureur. Concha, dans la mêlée, cherchait des yeux le régent, il voulait le combattre corps à corps, et venger sur lui la mort de Diego Léon: mais Espartero fuyait encore. Après avoir vu sa cavalerie bien engagée, il avait fait demi-tour avec son ministre de la guerre, Linage et la caisse de l'armée, et galopait sur Puerto-Santa-Maria. Là, il se jeta précipitamment, dans la première barque qu'il trouva sur le rivage et gagna le large, se dirigeant sur le vaisseau anglais le Malabar, qui était à l'ancre dans la baie.

Concha, désolé d'avoir manqué le fuyard, fit mettre bas les armes à son escorte, et marcha de nouveau sur Cadix.

Reçu, après quelques difficultés, sur le navire anglais, le régent voulut se faire conduire à Cadix; il espérait tenir longtemps dans cette ville, et peut-être de la ressaisir le pouvoir. Le capitaine du navire avait donné l'ordre de mettre à la voile, lorsque, des batteries de Cadix, partirent plusieurs décharges; c'étaient des salves joyeuses. Le bruit des cloches, qu'on sonnait à toute volée, parvint en même temps aux oreilles du régent. Il crut que Cadix saluait son arrivée; Cadix, la ville fidèle, l'attendait avec impatience; il pressait la manoeuvre du navire, l'ancre à pic sortait de l'eau, déjà les voiles s'enflaient au vent, quand un canot arrive le long du bord, un officier anglais s'élance sur le pont et annonce que Cadix procède à la cérémonie du prononciamiento et que la junte vient de s'installer. Ce fut un coup de foudre pour Espartero. Son rôle était fini! L'ancre retomba au fond de la mer, les matelots replièrent les voiles, et le vaisseau reprit son immobilité.