CAMP DE LYON.--CAMP DE BRETAGNE.
L'utilité des camps d'instruction pendant la paix ne saurait être révoquée en doute; ce sont les meilleures écoles pour les soldats connue pour les généraux. Là, les uns se préparent à l'exécution simultanée de tout ce qui se pratique en campagne, par des évolutions semblables à celles que nécessite la guerre; les autres apprennent à manier un grand nombre de troupes sur toutes sortes de terrains, et se familiarisent ainsi avec le jeu des divers corps; tous contractent les habitudes de la vie militaire, et le concours des différentes armes, dans les opérations d'une guerre simulée, donne à chacune des idées justes sur la part qu'y prennent toutes les autres.
Dans l'histoire des institutions militaires de la France, le plus ancien camp d'exercice parait remonter au règne de Louis XI. Commines rapporte que ce monarque, sur la fin de son règne, forma à Pont-de-l'Arche, en Normandie, un camp de ce genre où plus de 20,000 hommes furent réunis pendant plusieurs années. Il se composait de 10,000 Français, 10,000 Suisses et 2,000 pionniers.
De cette époque, il faut venir jusqu'à Louis XIV pour en trouver un semblable. Comme, d'ailleurs, l'armée française ne manquait pas alors de généraux expérimentés, et que la fréquence des guerres tenait les troupes en haleine, ce n'est que lorsque ce roi voulut initier son fils, le duc de Bourgogne, au commandement, qu'il forma à Mouchy, près de Compiègne, en 1698, un camp de 52 bataillons, de 152 escadron» et de 15 bouches à feu. Les troupes, au nombre d'environ 70,000 hommes, exécutèrent, sous les yeux de Louis XIV, toutes les opérations d'une campagne.
Louis XV, pendant les premières années de son règne, ne songea pas d'abord à former des camps. Dans un intervalle de vingt-trois ans, il n'en avait été ordonné qu'un, en 1727, de 20 bataillons et de 20 escadrons; plus, trois petits de cavalerie en 1730, sur la Sambre, la Meuse et la Sarre; enfin, un cinquième des bataillons d'infanterie ne formant pas 5,000 hommes, et d'un bataillon de royal-artillerie, avec 40 pièces de divers calibres et 20 mortiers. On s'y occupa principalement de l'instruction de l'artillerie. Mais après la bataille de Fontenoy, la nécessité fut reconnue de faire faire aux généraux l'apprentissage du commandement, dans des camps installés en 1753, 1754 et 1755, en Alsace et en Lorraine. Les résultats de la guerre de Sept Ans forcèrent à refondre l'organisation de l'armée, et des inspections annuelles en furent passées, de 1764 à 1770, dans les camps de Compiègne et de Fontainebleau.
La position de Compiègne, au confluent de l'Aisne et de l'Oise, sa proximité de la capitale et la topographie de ses environs l'ont fait regarder depuis longtemps comme un lieu favorable à cette destination. Fontainebleau ne présente peut-être pas au même degré des avantages semblables; malgré le passage de la route de Paris à Bourges, le voisinage de celle de Paris à Orléans et la proximité de la Seine et de l'Essonne, les bois des environs se prêtent peu aux hypothèses militaires. Cependant le terrain est sablonneux et très-praticable à toutes les armes, quoique recouvert de genêts et de buissons; le soldat ne glisse pas en marchant sur une terre sablonneuse, et il use peu sa chaussure.
L'établissement des camps de plaisance, comme on les appelait, était, sous l'ancien régime, pour le plus grand nombre des généraux, une occasion d'afficher un luxe incompatible avec l'austérité de la vie militaire. Tel colonel qui, pour la première fois, paraissait à la tête de son régiment, dépensait dans cette circonstance, en quelques jours, deux ou trois années d'un immense revenu. Les intrigues de cour, les longs dîners, les soupers interminables, absorbaient presque tous les instants. L'intérieur des marquises (c'est sous ce nom qu'on désignait les tentes des généraux et des officiers supérieurs) offraient toutes les recherches de l'ameublement le plus élégant. Dans ces réunions on s'occupait de tout, excepté de l'art militaire; puis, après une semaine consacrée à ces occupations, les corps rentraient dans leurs garnisons respectives, sans avoir exécuté d'autres manoeuvres qu'une grande revue et un défilé général.
Ces camps néanmoins eurent parfois pour résultat d'éveiller dans l'armée le goût de l'étude, et si quelques tacticiens, proposant une expérience, une amélioration, furent d'abord traités de rêveurs, de novateurs, sans pouvoir se faire écouter, d'autres réussirent à faire discuter leurs théories. C'est principalement pour examiner celles sur l'ordre profond et l'ordre mince que fut institué, en 1778, le célèbre camp de Vaussieux. On y concentra, sous le commandement du maréchal prince de Broglie, 48 bataillons, 20 escadrons et 40 pièces de canon. En 1770, il y eut à Saint-Omer un nouveau camp de 21 bataillons et 10 encadrons. Depuis cette époque, on rassembla en Lorraine et en Alsace plusieurs autres camps. Les plus considérables furent ceux de Saint-Omer et de Frascati sous Metz, en 1788. Dans le premier, on réunit, sous les ordres du prince de Condé, 37 bataillons, 30 escadrons avec 20 bouches à feu. Le maréchal prince de Broglie commandait le second, fort de 31 bataillons, 62 escadrons et 45 pièces d'artillerie.
Pendant la première période de la révolution, il n'y eut, à proprement parler, pas de camp d'instruction; car ceux de Maulde, de Famas, de Maubeuge, de Vaux sous Sedan, de Fontoy, de Hesingen, de Saint-Laurent du Var, étaient des camps de guerre en face de l'ennemi; mais lorsque, après la paix de Lunéville, les armées victorieuses de la République rentrèrent en France, le premier consul Bonaparte sentit la nécessité de les faire camper, pour les assujettir à une discipline sévère et mettre de l'uniformité dans leur tenue et leur instruction. Ce fut alors qu'on vit se former les camps de Bruges, de Saint-Omer, de Boulogne, créés par une pensée politique non moins que militaire. Les vétérans de l'armée, commandés par des généraux de la plus haute distinction, furent là réunis sous les yeux de leur général et de leur empereur. Les grands simulacres de guerre, exécutés par eux, dépassèrent de beaucoup tout ce que l'Europe avait vu jusque-là. Toutes les idées connues y turent appliquées sur une échelle inusitée. La science des grandes manoeuvres vint s'ajouter à l'expérience de la guerre. Les divisions arrivèrent à mettre dans leurs mouvements une précision telle qu'auparavant on ne l'eût pas attendue d'un bataillon. La tenue, la discipline et l'instruction des troupes ne lassaient rien à désirer. «Que feriez-vous avec une semblable armée, dit un jour Napoléon au maréchal Soult, qui commandait le camp.--La conquête du monde, sire,» répondit le maréchal. La courte et mémorable campagne de 1805 justifia pleinement cette prévision.
La cérémonie de la distribution des croix de la Légion-d'Honneur se fit au camp de Boulogne, en grande pompe, le 10 août 1804. Quatre-vingt mille hommes assistèrent à cette solennité. Napoléon, entouré de ses frères, de ses maréchaux, de ses grands-officiers, prononça le serment de l'ordre: il fut répété par tous les récipiendaires, disposés en pelotons à la tête de chaque colonne. Après le serment, les décorations, portées dans des casques et sur des boucliers de l'armure de Duguesclin et de Bayard, furent distribuées aux légionnaires.
Le camp de Boulogne fit trembler l'Angleterre et prépara l'armée qui devait, en deux mois, conquérir l'Allemagne, s'emparer de Vienne, et détruire à Austerlitz les restes des armées de l'Autriche appuyées par celles de la Russie.
Sous la Restauration, des camps furent formés presque annuellement depuis 1826 à Saint-Omer et à Lunéville; il n'y a été, souvent réuni que des troupes d'une seule arme, comme au camp de Lunéville, destiné à la cavalerie. Le plus nombreux et le plus remarquable entre tous est celui de Saint-Omer, en 1827, dans lequel ont été exécutés, outre un simulacre de siège, les essais que demandait la rédaction de la nouvelle ordonnance sur les manoeuvres d'infanterie et de cavalerie.
Vue du camp de Plélan, près Rennes.
Les puissances étrangères réunissent aussi des camps de manoeuvres, et il ne se passe guère d'année que le quart ou le tiers de l'effectif des armées russe, autrichienne et prussienne n'y soit exercé. Les plus considérables ont été celui de Vérone, en 1834, qui comptait 60,000 hommes de toutes armes el plus de 100 bouches à feu; celui de Kapsdorf, où les 5e et 6e corps prussiens présentèrent une force de plus de 40,000 hommes et de 60 bouches à feu; celui de Kalish, en 1835, où manoeuvrèrent, sous les yeux de l'empereur de Russie et du roi de Prusse, des détachements combinés de troupes russes et prussiennes, au nombre de 60 bataillons, 67 escadrons, avec 136 bouches à feu; enfin celui de Wosnesensk, qui réunit, en 1837, 50 escadrons, 28 bataillons, 168 pièces de canon, indépendamment de 24 escadrons et 5 batteries de cantouistes.--Les troupes sardes ont un camp d'instruction à Ciriè, dix-neuf kilomètres nord-ouest de Turin; les troupes austro-italiennes en ont également un permanent, construit à Montechiaro, sur la route de Brescia à Mantoue, par le prince Eugène, quand il était vice-roi d'Italie. Napoléon, peu de jours après son couronnement à Milan, rassembla à Montechiaro, au mois de mai 1805, et fit manoeuvrer 35,000 hommes d'infanterie, 4,500 de cavalerie avec 10 batteries d'artillerie.
Tentes de soldats.
Depuis 1833, des camps d'instruction ont été presque annuellement Lunéville, Compiègne, Saint-Omer, Verdun, Fontainebleau, etc., sous les ordres, soit du duc d'Orléans, soit du duc de Nemours.
Les camps de Fontainebleau, en 1839, furent faites des expériences sur le service auquel on destinait le bataillon de tirailleurs; ces expériences satisfaisantes motivèrent la création de neuf autres: ces dix bataillons ont, depuis la mort du prince royal, reçu le nom de chasseurs d'Orléans.
En 1842, toutes les dispositions étaient prises pour la formation d'un camp d'opérations sur la Marne. Les officiers-généraux désignés pour les commandements étaient les suivants: commandant en chef, M. le duc d'Orléans; chef d'état-major-général, M. le maréchal-de-camp Anpick; infanterie, 3 divisions, MM. les lieutenants-généraux de Rumigny, d'Hautpoul, d'Houdelot; cavalerie commandée par M. le duc de Nemours, 3 divisions, MM. les lieutenants-généraux de Lawoestine, Oudinot, Dejean; artillerie, M. le maréchal-de-camp de Laplace; génie, M. le maréchal-de-camp de Bellonet; administration militaire, M. l'intendant militaire Evrard de Saint-Jean. Déjà les diverses brigades étaient toutes groupées sur les points de réunion qui leur avaient été assignés; le mouvement de concentration des troupes devait s'effectuer dans la première quinzaine d'août, quand la mort du duc d'Orléans, arrivée au moment même de son départ pour l'inspection des différents corps, fit contremander le rassemblement de troupes précédemment ordonné. Les travaux et manoeuvres ont continué séparément aux camps de Saint-Omer, Lunéville et autres lieux, sous le commandement supérieur du duc de Nemours.
Les camps d'instruction de 1843, sous le commandement en chef de M. le duc de Nemours, ayant pour chef d'état-major M. le colonel Perrot, sont composés ainsi qu'il suit:
Camp de Lyon:--M. le lieutenant-général baron de Lascours, commandant le camp; M. le colonel Dupouey, chef d'état-major.--Infanterie: Ire brigade, M. le maréchal-de-camp baron Anthoine de Saint-Joseph; 16e léger, 16e et 19e de ligne; 2e brigade, M. le maréchal-de-camp Loyré d'Arbouville; 20e léger, 34e et 51e de ligne.--Cavalerie: M. le maréchal-de-camp comte de Waldener de Freudenstein; une brigade, 12e chasseurs, 5e lanciers, 3e dragons.--Artillerie: état-major, une batterie montée du 11e régiment, une batterie à cheval du 14e régiment, une compagnie du 15e régiment d'artillerie pontonniers, une compagnie du 2e escadron du train des parcs d'artillerie.--Génie: une compagnie du 3e régiment.--Équipages militaires: un détachement.--Gendarmerie: un détachement.
Camp de Bretagne:--M. le lieutenant-général comte de Rumigny, commandant le camp; M. le lieutenant-colonel Teyssières, chef d'état-major.--Infanterie: 1re brigade, M. le maréchal-de-camp Boullé; 21e léger, 4e et 30e de ligne; 2e brigade, M, le maréchal-de-camp Noumayer; 59e, 60e et 75e de ligne.--Cavalerie: M. le maréchal-de-camp de Brémont; une brigade, 5e hussards, 8e chasseurs.--Artillerie:--2 batteries montées du 13e régiment.--Génie: une compagnie de sapeurs du 1er régiment.--Équipages militaires: un détachement.--Gendarmerie: un détachement.
Dans les deux camps, les régiments d'infanterie ont seulement 2 bataillons, et ceux de cavalerie 1 escadrons.
Les troupes d'infanterie du camp de Lyon, à Villeurbane, sont arrivées sur le terrain du 5 au 7 août; la cavalerie, du 8 au 10; l'artillerie, du 9 au 11. L'infanterie du camp de Bretagne est arrivée du 17 au 22 juillet; la cavalerie, les 24 et 25, et l'artillerie le 26.
La durée ordinaire des camps est de deux mois, et en général du 15 août au 15 octobre. Quelquefois le mauvais temps en fait avancer la dissolution.
Manteau d'armes et guérite de paille.
Camp de Lyon.--Le gros de l'infanterie, composé de 5 régiments à 2 bataillons chacun, a dressé ses tentes à droite et à gauche de la route de Crémieux, en avant de Villeurbane et à 1,500 mètres de la nouvelle église. A gauche de la route, sont les 2 bataillons du 51e de ligne et la compagnie de sapeurs du génie; à droite sont rangés, sur des lignes parfaitement égales et parallèles, les bataillons des 54e de ligne, 20e léger, 19e et 16e de ligne. Les faisceaux sont formés du côté de l'est, et le parc d'artillerie, composé de 2 batteries, se trouve derrière le 54e de ligne. A 4 kilomètres du camp principal, sur la hauteur du Molard et à gauche de la route, le 16e léger a été installé comme camp avancé. La cavalerie, dragons, lanciers et chasseurs, est cantonnée à. Décince-Charpieux, dans les hameaux et les formes qui sont entre ce village et le camp principal. Le quartier-général est établi à 700 mètres en arrière du camp, sur la roule de Crémieux. Les steppes qui s'étendent le long du Rhône, sur la commune de Vaulx-En-Velin, serviront de champ de manoeuvres.
Les mesures prises par les autorités sont toutes appliquées au bien-être du soldat. Le gouvernement paie aux logeurs des cantonnements 15 cent, par homme, 5 cent, par attache de cheval. Les voituriers des environs ont quadruplé leurs voyages et leurs recettes. Les aubergistes, les jardiniers, les marchands de toute sorte, travaillent au delà de leurs espérances. Les officiers louent à un prix élevé les plus humbles chambres et paient assez cher leurs pensions.
Les distributions sont réglées avec exactitude. Les troupes du camp de Lyon, comme de celui de Plélan, ont droit à la fourniture du pain; elles recevront en sus, d'après une décision du ministre de la guerre, une ration de riz par homme et par jour; il pourra aussi leur être fait éventuellement des distributions de vin et d'eau-de-vie. Les indemnités extraordinaires de solde sont celles du pied de rassemblement.
Le camp avancé du Molar, formé par le 16e léger, est assis sur un plateau d'où l'oeil découvre une vue magnifique: le Mont-Blanc couvert de neige, les superbes plaines de la Bresse, les bois du Dauphiné, le Rhône et ses coteaux pittoresques, les marais impraticables, qu'on appelle dans le pays les marais tremblants, et les immenses pâturage qui serviront de champ de manoeuvres, les hauteurs de Fourvière, et cette admirable campagne couverte de maisons blanches.
A chaque pas, en avançant de Décine vers Villeurbane, on rencontre des cabarets ornés des enseignes les plus curieuses, des marchands en plein vent, des jongleurs, une masse pressée de promeneurs; bientôt on aperçoit les flammes et les pignons des tentes du quartier-général, puis leurs toiles blanches reflétant les rayons du soleil, et habillant en quelque sorte la ville militaire d'un vêtement de brocart d'or et d'argent.
Le dimanche surtout la scène s'anime, la foule des visiteurs augmente, la route est tellement embarrassée que les cavaliers envoyés en ordonnance ont grand'peine à s'y faire place. Tous ceux qui ont voiture à Lyon viennent voir le camp: les élégantes en calèche découverte, les jeunes gens à cheval, les modestes fortunes en carriole, les vrais flâneurs et les artisans à pied; c'est comme une promenade de Longchamp. Ce jour-là, les ouvriers ne dînent pas à Lyon mais au camp; les spectacles, de la ville sont abandonnés pour le camp. Là, en effet, se groupent les plaisirs citadins et champêtres; les jeux de quilles, les jeux de boules, les jeux de bagues sont en mouvement perpétuel; des soldats de toutes les armes fraternisent le verre et la chanson aux lèvres, les cafés regorgent à tel point, qu'il est impossible de s'asseoir et que le promeneur se rafraîchit et consomme debout sur ses deux jambes. Les tréteaux ne font pas faute, pas plus que les bals égayés par les éclats d'une joie bruyante, mais sans désordre. Enfin, les musiques des régiments s'assemblent en cercle devant chaque front de bandière et jouent des symphonies.
Camp de Plélan, en Bretagne.--Grandes manoeuvres.
Quand le jour baisse, la route s'illumine comme par enchantement, et couronne de feu toutes les têtes de ligne, qui, vues de loin, font un effet magique. Tout à coup les tambours battent, les clairons sonnent, l'heure de la retraite vient surprendre les joyeux convives, les visiteurs, les curieux, les danseurs: il faut partir, il faut se séparer, non sans se promettre de se revoir le dimanche suivant, et de continuer le quadrille interrompu. Au bruit, aux éclats de, la gaieté, succède un calme grave, un silence militaire. Les appels se font, les feux sont éteints; le soldat, rentré sous sa tente, prend, par ordre, quelques heures de repos. Et le jour suivant, dès quatre heures du matin, tous ces braves gens, le sac sur le dos, ou le pied à l'étrier, recommenceront leur journée laborieuse et leur rude apprentissage du métier des armes.
De nos jours, en effet, les choses ne se passent plus comme sous l'ancien régime. Avant six heures du matin, les brigades occupent le champ de manoeuvres. Là, on étudie sérieusement, et l'expérience des chefs agit de la manière la plus heureuse sur les soldats, qui savent que c'est vraiment aujourd'hui que chacun d'eux a le bâton de maréchal dans sa giberne. Au camp, tout a un aspect réellement militaire: les colonels et les officiers couchent sous la tente au milieu des compagnies.
Les tentes des soldats, lieutenants et capitaines sont de toile écrue. Les soldats ont une tente pour seize hommes; les lieutenants et sous-lieutenants une pour deux officiers, les capitaines et officiers supérieurs chacun la leur. Chaque tente a six mètres de long sur quatre de large, et est soutenue par deux montants de trois mètres de hauteur et trois pouces d'équarrissage, réunis par une traverse horizontale qui forme le faîtage de la tente. Les tentes des officiers supérieurs et des généraux sont d'un autre modèle: elles ont la forme d'une petite maison, dont le toit serait à environ un mètre de la terre; elles sont de différentes grandeurs et faites en coutil bleu, avec double toit; la plupart ont neuf mètres de long et six de large. L'intérieur des tentes, uniforme pour toutes, ne renferme que les objets d'absolue nécessité. Celles des officiers ne contiennent qu'un lit de sangle, un matelas, quelques chaises de paille ou des pliants. Dans celles destinées aux conseils d'administration est une table adaptée aux deux montants qui soutiennent le faîte; celles des soldats renferment, avec le sac à coucher, une planche à pain, quelques fichets pour suspendre le sac et le fourniment, ainsi qu'une collection d'ustensiles et d'outils composée de deux marmites, deux gamelles, deux bidons, deux pelles, deux pioches, une hache, une serpe.
On doit faire, au camp de Lyon, l'essai d'une nouvelle tente fabriquée en tissu imitant celui des tentes arabes, qui sont généralement en poil de chameau. Celles qui ont été expédiées par l'administration pour le service des deux camps sont au nombre de 2,250, avec 400 manteaux d'armes.
Lorsque le temps le permet, les fusils sont formés en faisceaux sur le front de bandière. Les officiers prennent leurs repas en commun; ils se réunissent par grades; la dépense est la même pour tous; les sous-officiers, les soldats, mangent à l'ordinaire.
La première réunion des troupes de toutes armes a eu lieu le 15 août dans la plaine comme sous le nom de Grand-Camp, pour la revue du lieutenant-général.
Camp de Plélan.--Placé à quarante kilomètres de Rennes et à vingt de Ploërmel, près de la route qui conduit de l'une à l'autre de ces deux villes, le camp de Plélan offre l'aspect le plus pittoresque. La vue que nous en publions a été exécutée par Mung, dessinateur au dépôt général de la guerre, sur un croquis, pris sur les lieux mêmes, de la lande du Thélin, à quatre kilomètres du village de Plélan, par M. Soitoux, capitaine au corps royal d'état-major, l'un des officiers chargés de lever le plan du camp.
L'infanterie est installée en une seule ligne de quinze cents mètres de développement, dans une vallée traversée par la rivière d'Aff. Le sol, perméable à l'eau, est sec après le moindre coup de soleil. Chaque compagnie occupe une ligne de tentes perpendiculaires au front de bandière; en arrière sont les tentes des officiers; plus loin, contre les clôtures des terres cultivées, sont réunies les cantines; les compagnies, les bataillons, les régiments, les brigades, sont séparés par des intervalles de plus en plus grands. Les cuisines, construites en briques et en gazon sur un modèle uniforme, mais dont la décoration varie pour chaque régiment, sont placées entre les tentes des soldats et celles des officiers. Le sol est creusé d'un mètre en avant des fourneaux, pour diminuer la hauteur qu'ils doivent avoir, et ces fourneaux sont abrités par de petits hangars en planches. Il y a une cuisine pour chaque compagnie, et une pour chaque escadron.
Les guérites sont de simples abris en paille d'un mètre de diamètre, formées en clayonnage garni de paille, et recouvertes d'un toit en paille.
En arrière de l'infanterie, dans la partie nord-ouest de la lande, se trouvent des hauteurs couvertes des plus beaux arbres; à la suite, au milieu de quelques rochers qui les dominent, le lieutenant-général de Rumigny a établi ses tentes, celles des maréchaux-de-camp et de l'état-major. Un ruisseau d'eau limpide et excellente à boire coule au pied du rocher. Sur le bord de ce ruisseau est établie la manutention des vivres.
Plus loin, sur le sommet des collines, sont placées les tentes et les baraques de la cavalerie. L'artillerie est campée plus bas, à gauche de l'infanterie. Les sapeurs du génie occupent le centre, entre les brigades des généraux Boullé et Nenmayer.
A 2,500 mètres environ en avant du camp, sur la gauche, sont les hauteurs du champ de manoeuvres, les vastes landes du Coëlquidan. Dans l'ouest de la position occupée par les troupes, on découvre la belle forêt de Paimpont, dont les masses de verdure offrent un magnifique coup d'oeil. Plusieurs vastes étangs, bordés par des futaies romantiques, et propres à servir d'école de natation, complètent l'entourage du camp.
Les chevaux sont sous des hangars couverts en planches et fermés à leurs pignons seulement. Ces écuries ont sept mètres de largeur. Les chevaux, espacés à un mètre, y sont placés sur deux rangs, tête à tête, et séparés par une cloison longitudinale de deux mètres cinquante centimètres environ de hauteur, le long de laquelle règne un double râtelier. Les fourrages occupent trois magasins, un pour chaque régiment et l'autre pour l'artillerie. Un hangar est disposé pour le bottelage des foins, une baraque pour le dépôt des avoines, une pour le magasin des effets de campement, et quatre autres pour le service des vivres et la boulangerie.
L'éloignement de la manutention de Rennes supposant à ce que le pain soit envoyé au camp tout fabriqué, il a été expédié de Paris des fours de campagne en tôle déjà éprouvés et garantissant la bonne exécution du service. Ces fours portatifs, dont le prix est d'environ 1,300 fr., se montent en quarante-cinq minutes et cuisent 3,000 rations en vingt-quatre heures; leurs produits sont de la meilleure qualité. Comme d'ailleurs les localités n'offrent pas assez de ressources pour permettre aux troupes de se procurer par elles-mêmes le pain de soupe et la viande qui leur sont nécessaires, il a été passé des marchés par adjudication au moyen desquels ces approvisionnements sont assurés à un prix raisonnable. La viande, fournie par un parc établi près de L'Aff, est excellente.
Dix puits alimentent d'eau tout le camp.
Le service hospitalier est organisé au camp de Plélan comme à celui de Lyon, de manière à suffire aux besoins les plus urgents. L'ambulance se compose d'un aide-major, de trois sous-aides, d'un pharmacien, et de deux officiers d'administration. Les malades seront évacués, s'il y a lieu, sur Lyon et sur Rennes.
Le service des transports, au camp de Plélan, est assuré par un détachement du 4e escadron du train des équipages militaires, dont les voitures, de modèles nouveaux, doivent être l'objet d'un examen tout particulier. Trois voilures de transport et une forge, qui n'emploient qu'un seul modèle d'essieu et deux modèles de roues, remplacent en effet aujourd'hui le matériel auparavant si nombreux des équipages militaires. La première de ces voitures, le caisson à roues égales, a été déjà, au camp de Compiègne, en 1841, soumise à des essais qui ont complètement réussi. La seconde est un chariot destiné à tenir lieu à la fois de l'ancienne prolonge et de l'ancienne fourragère, au moyen d'une transformation facile qui permet de la faire servir indistinctement au transport du gros matériel, des barriques, etc., et à celui des fourrages. La troisième voiture, ou caisson léger, servant aussi au même usage, est cependant plus spécialement affectée au transport des blessés et au service des ambulances. Pour ce dernier emploi, suspendue sur ressorts et composée de deux caisses tout à fait séparées, elle peut contenir dans la caisse principale dix blessés parfaitement assis et à couvert, plus trois autres ou trois infirmiers sur une banquette qui domine la caisse de devant; celle-ci, de la contenance de 200 rations de pain (la grande en contient 800), reste alors disponible pour le placement de médicaments ou de tous autres objets. Comme caisson d'ambulance, cette voiture contient plus d'appareils que trois caissons de l'ancien système. Comparaison faite des objets de même espèce, il a été constaté qu'elle renferme 1,890 pansements au lieu de 1,400.
Un grand nombre d'établissements civils sont venus pourvoir aux besoins du camp de Plélan ou en égayer les loisirs. Un restaurateur y a fait établir, dans une position heureusement choisie, une baraque de 50 mètres de longueur, en arrière de laquelle de vastes cuisines fournissent chaque jour à la table de plus de 400 officiers et à de nombreux étrangers. Des boutiques de toute espèce approvisionnent les marchés du camp. A côté des cafés et des restaurants, des spectacles forains offrent de nombreuses distractions. Une troupe de saltimbanques, moyennant une très-modique rétribution, procure aux amateurs les amusements les plus variés. Les comédiens de Vannes, jouant le vaudeville, sont venus élever, sur l'une des collines les mieux situées, une salle où, grâce au prix modeste des dernières places, les soldats eux-mêmes peuvent aller rire aux lazzi des émules d'Odry, d'Arnal et de Vernet.
Les travaux de première installation ont été consacrés par chacun à rendre son habitation plus commode et plus élégante. Celles des capitaines se distinguent par les petits jardins dont chaque compagnie, pour faire honneur à son chef, s'est montrée jalouse d'entourer sa tente. Les fleurs manquant dans les environs, nos apprentis Le Nôtre ont suppléé à leur absence par des touffes de bruyère fleuries, égayant d'ailleurs leurs créations d'horticulture de gais refrains et de joyeuses chansons.
Les manoeuvres du camp, tous les corps réunis, ont commencé le 9 août. Les troupes ont marché pendant à peu près sept heures sous un soleil brûlant.
Notre gravure (page 409) représente une attaque d'artillerie au centre; d'un côté une charge de cavalerie par escadrons; entre l'artillerie et la cavalerie, l'infanterie en bataille, ayant devant elle des tirailleurs; et, derrière l'infanterie, des bataillons serrés par divisions.