LABOUR ET MOISSON.

La moisson! Que de travaux pour l'amener à bien! que de sueurs versées sur les guérets pour fournir à trente-quatre millions de bouches le plus nécessaire des aliments, le pain! Dès la plus haute antiquité, le pain a été considéré comme le premier bienfait des cieux envers la pauvre humanité. Les Grecs avaient déifié le premier laboureur Triptolème, mais Triptolème évidemment trompa la Grèce en se donnant pour inventeur; il n'avait droit tout au plus qu'à un brevet d'importation.

Les charrues primitives étaient d'une extrême simplicité: on en peut juger par les deux charrues d'origine antique en usage dans le midi de la France, sans avoir subi pour ainsi dire aucune modification; l'Aramon phocéen et le Fourca romain ont conservé leur nom et leur forme. Ce sont des instruments très-imparfaits, dans la construction desquels il n'entre presque point de fer. Une autre charrue, peut-être plus antique et non moins imparfaite, est encore en usage dans tous les départements de l'ancienne-Bretagne. L'extrémité qui représente le soc est armée d'une pointe de fer de forme conique, tout à fait semblable à l'instrument dont les bouchers se servent pour aiguiser leurs outils. Le travail que ces charrues exécutent ne peut pas, à proprement parler, se nommer labour. Pour que la terre soit labourée dans le, vrai sens du mot, il ne suffit pas qu'elle soit déchirée à sa surface, il faut encore qu'elle soit retournée; il faut que la portion de la couche végétale qui se trouvait au-dessus soit rejetée en dedans, et réciproquement. C'est c que font toutes les bonnes charrues au moyen du versoir, partie essentielle qui manquait à toutes les charmes de l'antiquité. Les charrues modernes les plus perfectionnées donnent à la terre un travail aussi profond et presque aussi parfait que le travail de la bêche ou de la pioche, avec beaucoup plus de promptitude et d'économie.

Les amis de l'agriculture reconnaissent l'extrême importance de tous les perfectionnements que peut recevoir la charrue; les deux meilleures charrues des temps modernes, la charrue Bonnet et la charrue Fourche, portent toutes les deux les noms de leurs inventeurs; ces inventeurs, par parenthèse, sont deux paysans, l'un et l'autre complètement illettrés, étrangers aux mathématiques.

Les boeufs paraissent avoir été les premiers animaux attelés à la charrue; les anciens les attelaient par la tête, non pas que ce mode d'attelage offre aucun avantage réel quant à l'emploi de la force des animaux, mais uniquement, parce que, dans l'origine, on attelait à la charrue des taureaux, très peu dociles de leur nature, et que leurs cornes cessaient d'être à craindre lorsqu'ils avaient la tête prise dans le jonc.

Le mode d'attelage usité en Provence semble être une transition assez bien ménagée entre l'attelage par la tête et l'attelage par le poitrail; les boeufs sont toujours maîtrisés par un joug qui les maintient unis l'un à l'autre en assurant leur docilité; mais la force du tirage porte sur la partie antérieure du poitrail. Néanmoins la meilleure manière de mettre les boeufs à la charrue consiste toujours à les atteler au collier, comme les chevaux.

Après les boeufs, on a successivement attelé à la charrue des chevaux, des mulets et même des ânes. Quoique l'âne, d'après la forme de son épine dorsale semble plutôt destiné à porter qu'à tirer, cependant un attelage d'ânes bien dressés peut vaincre dans un concours de labourage les meilleurs mulets, et même les chevaux les plus vigoureux. Ces animaux sont rarement admis dans ces sortes de concours; plus rarement encore ils en sortent vainqueurs. Nous nous plaisons à signaler ici le triomphe récent d'un attelage de six ânes, triomphe d'autant plus glorieux qu'il fut plus vivement contesté. La Société d'Agriculture du département de l'Hérault a couronné, en 1842, dans un concours fort nombreux, un attelage de six ânes qui avait pour rivaux des attelages de six chevaux et de six mulets, conduisant des charrues parfaitement semblables à celles que manoeuvraient les ânes. Leur maître eut d'abord quelque peine à se faire admettre au concours; cependant, comme sa charrue remplissait les conditions exigées et que le règlement du concours n'excluait pas les ânes, on lui donna, comme aux autres, sa portion de champ à labourer. C'était un labour d'été. Il est difficile pour ceux qui n'ont pas habité le Midi de se figurer à quel point la terre devient compacte à la suite des longues sécheresses auxquelles sont exposées nos terres dans les départements du Midi; ce n'est plus de la terre; c'est de la pierre; elle fait feu sous les pieds des chevaux. C'est dans cette pierre qu'il s'agissait d'ouvrir des sillons. Les ânes étaient attelés avec beaucoup de soin, quoique d'une manière assez grotesque. Dans le but de les rendre plus dignes de paraître devant une réunion d'agronomes et de personnages les plus distingués du département, leur maître n'avait rien imaginé de mieux que d'acheter à la friperie de vieux pantalons garance provenant des réformes des équipements militaires; en les remplissant de foin, il en avait l'air des colliers improvisés pour ses ânes, dont chacun avait ainsi autour des épaules deux jambes de pantalons rouges qui se réunissaient sur le poitrail. Aux éclats de rire qui avaient d'abord accueilli l'arrivée des ânes sur le champ du concours, succéda l'étonnement, lorsqu'au bout de cinq à six tours seulement, les ânes eurent laissé tous leurs rivaux en arrière. La promptitude et la perfection du labour tenaient surtout à cette circonstance, que leur maître les conduisait uniquement de la voix, de sorte qu'arrivés au bout du sillon, ils tournaient d'eux-mêmes et reprenaient leur direction sans perdre de temps, quoique leur maître fut seul pour les conduire, tandis que tous les autres attelages du même nombre d'autres animaux étaient conduits par deux hommes on même quelquefois trois, et ne tournaient cependant qu'avec beaucoup de lenteur et de difficulté. Parvenu à peu près à la moitié de sa tâche, le laboureur aux ânes cassa sa charrue; c'était un accident prévu en raison de la dureté du terrain. Le laboureur connaissait le côté faible de son instrument; il avait des pièces de rechange. Les ânes avaient tellement pris l'avance, qu'il eut tout le loisir d'aller à la forge voisine raccommoder lui-même sa charrue, car tous les laboureurs languedociens sont plus ou moins forgerons; puis il revint à son sillon, et bien que ses rivaux n'eussent pas manqué de se dépêcher pendant son absence, il eut encore terminé sa tâche longtemps avant tous les autres. Quant à la perfection du travail, qui fut examiné avec beaucoup de soin et jugé avec sévérité, elle était évidemment supérieure à celle de tous les autres labours exécutés par des mulets ou des chevaux. Les ânes, proclamés vainqueurs, furent promenés en triomphe, tout chargés de rubans et de banderoles. Ils semblaient comprendre les honneurs qu'on leur rendait, car ils en témoignaient hautement leur satisfaction par des accents qui, mêlés avec l'harmonie d'un nombreux orchestre d'instruments à vent, formaient un étrange charivari.

Pour bien comprendre l'importance du résultat de ce concours, il suffit de se rappeler que tous les concurrents des ânes étaient des animaux d'un prix très-élevé. Il n'y avait pas là un cheval uni eût coûté moins de 7 à 800 francs; ou admirait de magnifiques attelages de mulets, vidant de 12 à 1500 francs la pièce; le plus cher des six ânes qui venaient de battre tous ces animaux de prix avait coûté 60 francs. Que l'on compare les frais de toute espèce pour la nourriture, la ferrure et les harnais de ces animaux, avec les mêmes dépenses pour les ânes, et l'on sera convaincu, ainsi que l'ont été les juges du concours, que le labour des ânes présente sur celui de tous les autres attelages une économie de plus de moitié; or, ou sait qu'il n'y a pas de petites économies, en agriculture, parce que chacune d'elles, quelque petite qu'elle soit individuellement, se multiplie toujours par des nombres énormes, car les laboureurs forment les trois quarts de la population.

La destinée de certaines charrues est assez curieuse; quelques-unes ont traversa les siècles presque sans altération; le vieux fourca romain est un instrument tout à fait primitif, probablement fort peu différent de celui dont dut se servir Adam au sortir du paradis. D'autres ont eu la sort de ces hommes supérieurs qui ne parviennent jamais, comme dit le proverbe, à être prophètes dans leur pays. Ainsi, il n'existe pas dans le monde entier de charrue supérieure à la charrue belge, connue sous le nom de charrue du Brabant; elle l'emporte sur toutes les autres quant à l'économie de forces et à la perfection du travail; elle agit également bien sur toutes les natures de terrains. Eh bien! cette excellente charrue n'a jamais pu parvenir à franchir la frontière du département du Nord, et la Société d'Agriculture de Valenciennes s'épuise en vains efforts depuis nombre d'années, pour obtenir des laboureurs de la Flandre française qu'ils renoncent au lourd et informe harna, ou charrue du pays, pour adopter la charrue de Brabant. Cette même charrue, emporté au delà de l'Atlantique par les émigrés hollandais, qui, longtemps avant les Anglais, commencèrent à défricher le sol de l'Amérique du Nord, est revenue en Europe comme une grande nouveauté, et a été accueillie avec enthousiasme sous le nom de charrue américaine; c'est celle dont la plupart des agriculteurs éclairés se servent aujourd'hui sous le nom de charrue-Dombasle, ou charrue de Roville, à cause de quelques perfectionnements qu'elle a reçus à l'Institution agricole de Roville, où l'on en fabrique des milliers tous les ans, et d'où elle se répand dans toute la France. Sous le nom de charrue brabançonne, personne n'en avait voulu entendre parler.

Donnons maintenant une idée des diverses manières de moissonner. L'observateur attentif trouve des rapports frappants entre le caractère et les habitudes des peuples, et leur manière de faire la moisson. Sans sortir de la France, nous voyons les habitants de tous les départements, où le travail est peu en honneur, moissonner presque tous debout, et perdre, en coupant le blé à la moitié de sa longueur, la meilleure partie de la paille.

Qui ne connaît Cérès et sa faucille? Les trois quarts de la France et tout le midi de l'Europe n'ont pas progressé dans cette voie depuis trois ou quatre mille ans; ils en sont encore à la faucille de Cérès. Dans le Nord, on moissonne de temps immémorial par un procédé tellement supérieur à tous les autres, qu'il mérite d'être décrit en détail: le moissonneur se sert, au lieu de faucille, d'une petite faux exactement de la même forme que la grande faux ordinaire à faucher les foins, munie, au lieu de manche, d'une poignée très-courte, qui peut s'allonger à volonté, ce qui permet de la manier d'une main sûre, sans aucune fatigue. Les Belges, inventeurs de cette manière de moissonner, la nomment sape. Pour moissonner à la sape, on tient cette petite faux de la main droite; la gauche est armée d'un crochet assez analogue à celui des chiffonniers de Paris, mais plus long et recourbé par le bout. Le moissonneur frappe le blé très-près de terre, ce qui laisse à la paille toute sa longueur. Tandis qu'il frappe avec la faux, la main gauche, qui tient le crochet, maintient réunies les tiges abattues, et, par un mouvement facile à exécuter, elle en forme une petite javelle; une femme suit d'ordinaire les moissonneurs à la sape pour réunir ces javelles en gerbes, et les lier aussitôt, afin de pouvoir les disposer debout quatre par quatre, les épis en haut, position dans laquelle elles achèvent de sécher. On ne peut se figurer quels avantages résultent de ce simple arrangement des gerbes, comparé à l'usage de les laisser à plat, en tas sur le sol. S'il survient une petite pluie, l'eau glisse sur l'épi placé debout, et le moindre courant d'air la sèche en un instant; si la pluie augmente, on prend une des quatre gerbes, dont on couvre les trois autres, en l'ouvrant, comme le montre la figure ci-jointe; une récolte en cet état peut braver huit ou dix jours de pluies continues, comme, il en survient souvent au mois d'août sous le climat humide de la Belgique.

En France, excepté dans le Nord, où les moeurs et les usages sont restés belges en grande partie, les gerbes, en tas sur le sol, ne manquent pas d'y pourrir à la suite des pluies prolongées, s'il en vient à cette époque, et une portion importante du grain germe dans l'épi.

Ce que le bon sens et l'esprit d'observation ont enseigné de temps immémorial aux bons paysans flamands, les meilleurs cultivateurs de l'Europe, sans excepter les Anglais l'esprit de routine empêche nos paysans de la Beauce et de la Brie de l'adopter; il y a des années pluvieuses où cela seul cause, au seul rayon d'approvisionnement de Paris, une perte de plusieurs millions.

Dans tous les pays de grande culture, la population est trop clairsemée pour suffire aux travaux de la moisson; les plaines de la Beauce et celles de la Brie, ces deux greniers de Paris, ne pourraient être moissonnées sans le secours des émigrations périodiques de travailleurs qui s'y donnent rendez-vous, les uns du nord, les autres du midi. La concurrence que font aux ouvriers français les moissonneurs belges à la sape ne date pas de fort loin; il y a quelques années, les sapeurs ne passaient pas la Somme; ils passent aujourd'hui la Seine; on les rencontre déjà jusque dans la vallée de la Loire. Les autres moissonneurs viennent de la Bourgogne, particulièrement des montagnes du Morvan; dans la Beauce ou les désigne sous le nom d'auterons ou hauterons, nom que nous avons entendu expliquer par la périphrase: gens du pays haut; nous ne garantissons pas cette étymologie. Les hauterons ne moissonnent qu'à la faucille; quelques-uns seulement savent faucher; ils fauchent les orges et les seigles médiocres; la faux est pour cet usage munie d'une espèce de grillage en osier qui rabat les chaumes coupés en les empêchant de se disperser, et fait de chaque trait de faux la base d'une gerbe toute préparée.

Après la moisson des plaines de la Beauce, de la Brie et de l'Ile-de-France, les sapeurs belges s'en retournent à temps pour faire leur propre moisson, retardée de près de quinze jours à cause de la différence de latitude. Les Bourguignons du Morvan sont moins pressés de s'en retourner; dans leurs pauvres vallées il n'y a pas de moisson qui les rappelle.

Les cérémonies pompeuses du culte de Cérès ont laissé des traces en Italie, même en Espagne; l'Allemagne célèbre périodiquement des fêtes agricoles avec beaucoup de solennité; en France, les contrées les plus riches en céréales n'ont rien conservé de ces cérémonies païennes; un simple violon de village, monté sur un tonneau placé debout, fait quelquefois danser les moissonneurs de l'un et l'autre sexe après la rentrée de la dernière, gerbe; c'est un usage assez général, mais dont beaucoup de fermiers se dispensent quand la récolte, n'est pas assez belle à leur gré, ou qu'ils ne sont pas en veine de générosité.

La conservation des grains, soit dans l'épi, soit hors de l'épi, donne lieu à des travaux et à des procédés très-divers dans les différentes régions de la France agricole. Considérons d'abord les procédés les plus simples. En Bretagne, terre fertile, mais mal cultivée, affamée comme ses habitants et produisant peu faute de nourriture, c'est-à-dire faute d'engrais, la conservation des grains ne regarde pas le paysan: aussitôt la moisson faite, chacun s'arme d'un fléau; tout est battu en quelques jours jusqu'à la dernière gerbe; on rentre à la maison, dans des sacs, la quantité de grains nécessaire à la consommation présumée de la famille; le reste va directement au marché. La conservation des grains regarde par conséquent, non le cultivateur, mais exclusivement le négociant qui fait le commerce des grains. Cette méthode, suivie de temps immémorial dans toute la partie sud de l'Armorique, depuis Nantes jusqu'à Brest, supprime les granges, les meules, les greniers et tout ce qui s'y rapporte dans les pays de grande culture. Sur une longueur de plus de trois cents kilomètres, on ne rencontre, dans toute cette partie de la Bretagne, ni grenier carrelé, ni grange, ni meule de grains; les meules je paille ou paillers, qu'on voit à la porte de chaque métairie, ne renferment réellement que de la paille pour la nourriture ou la litière du bétail.

Dans le Midi, le battage au fléau est inconnu; les grains ne sont comparativement au vin, à l'huile et à la soie, qu'une récolte accessoire dans une partie de nos départements méridionaux; chaque métairie, de même qu'en Bretagne, réalise sa récolte aussitôt qu'elle est terminée; les gerbes vont directement du champ sur l'aire. L'emplacement de l'aire est choisi dans un lieu le plus souvent élevé, toujours le plus découvert et le mieux aéré possible, à portée de l'exploitation; c'est une espèce de plate-forme circulaire grossièrement pavée. Les gerbes transportées sur l'aire y sont foulées sous les pieds des chevaux, des boeufs ou des mulets selon la méthode décrite dans la Sainte-Écriture, méthode qui n'a pas changé depuis Moïse, et qui par conséquent ne saurait avoir moins de trente-cinq à quarante siècles d'antiquité. Cette opération se nomme dépiquage.

A mesure que la paille se trouve suffisamment triturée sous la course circulaire des animaux employés au dépiquage, on l'enlève par brassées en la secouant; le grain tombe de lui-même, mêlé de beaucoup de menue paille; on ne l'en sépare que par des vannages réitérés, travail pénible et très-long quand on n'est pas favorisé d'un peu de vent; c'est la raison qui fait choisir pour l'aire une place, très-aérée. Le tatare ou diable volant, aujourd'hui universellement adopté dans tout le reste de la France, commence à peine à s'introduire dans les exploitations du Midi; cette machine, des plus simples, vanne parfaitement le grain sans attendre qu'il plaise à Dieu de faire souffler le vent.

La paille, par l'opération du dépiquage, est réduite en fragments, dont le plus long n'a pas plus d'un décimètre; elle sert de nourriture principale aux boeufs pendant l'hiver. Les hache-paille sont inconnus dans tout le Midi; la paille qui a subi le dépiquage est en effet comme hachée; elle occupe très-peu d'espace comparativement au volume des gerbes; on la conserve en tas dans les greniers.

Moissonneur à la sape.

Dans tous les pays où le dépiquage est usité, les granges sont aussi inutiles qu'en Bretagne; rentrer des gerbes dans une grange ou les conserver en meules à l'air libre sont deux opérations dont les cultivateurs du midi de la France n'ont aucune idée, parce qu'ils n'en ont pas besoin.

Mais, dans les contrées tempérées du centre et du nord de la France, partout où la récolte du blé tient le premier rang, il est de toute impossibilité de battre toutes les gerbes au moment de la moisson, pour n'avoir à conserver que du grain et de la paille isolés l'un de l'autre; les granges, les meules, les machines à battre, les silos, les greniers à bascule, sont dans ces riches contrées des objets dignes de toute l'attention des agriculteurs. Le génie des mécaniciens et des architectes, associé à celui des agronomes, s'occupe incessamment de perfectionner tous ces moyens de ne laisser rien perdre de la plus précieuse des récoltes, et d'en conserver le plus longtemps possible les produits en bon état.

La conservation dans les granges des gerbes qui n'ont point été battues offre toujours un inconvénient grave; les rats et les souris pullulent dans les granges remplies; ces animaux y détruisent d'énormes, quantités de céréales. La multiplication des rongeurs est beaucoup moindre dans les meules à l'air libre; les gerbes y sont, sous tous les rapports, mieux qu'en grange; une bonne couverture en chaume les préserve très-bien de l'humidité atmosphérique; un rang de fagots (bourrées), placés circulairement, les garantit également contre l'humidité, du sol; les chats et les chiens de petite taille, dressés à la chasse des rats, peuvent aisément les poursuivre sous les meules par des passades ménagés à dessein; s'ils ne les détruisent pas complètement, ils les troublent assez pour qu'ils ne puissent multiplier à l'excès.

Rien ne surpasse pour ce mode de conservation la meule à toit mobile, ou grange portative, dont le toit s'abaisse à mesure que la meule entamée par le sommet diminue de hauteur. Tel est, en effet, le défaut des meules: tant qu'elles subsistent intégralement, rien de mieux, mais il ne faudrait jamais y toucher; dès qu'on les entame, ce qui n'est pas immédiatement battu est à la merci des éléments.

Moissonneuse à la faucille.

Les Anglais, dont le génie inventif a perfectionné tant d'industries, ont fait usage les premiers des machines à battre, aujourd'hui assez répandues, en France dans les pays de grande culture. Elles ont toutes pour base la machine écossaise, formée essentiellement de deux cylindres cannelés, entre lesquels les épis sont engagés et les pailles froissées, ce qui ne permet pas à un seul train de rester dans l'épi.

Ces machines ont le défaut de coûter fort cher; on ne peut en avoir une passable à moins de 2,000 francs; les meilleures coûtent le double; elles ne conviennent par conséquent qu'aux grandes exploitations. L'usage commence à s'introduire, parmi les fermiers de Seine-et-Marne, d'Eure-et-Loir (Brie et Beauce), d'acquérir en commun une machine à faire argent de ses grains; elle laisse toujours une portion considérable de grains dans l'épi: voilà, certes, bien des motifs pour que l'agriculture y renonce à jamais. On objecte la suppression de la main-d'oeuvre; cette objection, qu'on peut opposer d'ailleurs à toute espèce de mécanique perfectionnée, est ici sans aucune valeur: les bras manquent pour les travaux des champs; les villes et l'armée absorbent et dévorent la jeunesse des campagnes; l'emploi des machines à battre, dont toutes les fermes d'une commune se servent tour à tour.

Moissonneur à la faux. Dépiquage des blés dans les départements méridionaux.

Il reste beaucoup à faire dans cette voie pour doter la petite culture d'une bonne machine à battre, d'un prix modéré; les divers essais de fléaux mus par une manivelle adaptée à un cylindre n'ont pas jusqu'ici atteint ce double but; la moyenne et la petite culture en sont encore au fléau à bras pour toute ressource; c'est la plus lente et la plus défectueuse manière de battre les céréales; elle coûte fort cher, elle met le fermier à la merci des ouvriers au moment où il lui faut battre ne retranche rien au salaire des travailleurs agricoles. Le grain battu n'est pas encore sauvé des attaques de ses innommables ennemis. Dans les greniers, outre les souris qu'il est facile de détruire, il est en proie à un insecte fort petit, mais très-destructeur, parce qu'il multiplie prodigieusement. Le charançon (curculio) est le fléau de nos greniers. De tous les moyens de détruire les charançons, le plus simple consiste à étendre le soir sur les tas de blé de peu d'épaisseur des toisons en suint, non lavées, provenant de moutons récemment abattus; tous les charançons se rendent pendant la nuit dans la laine de la toison; chaque matin on la secoue dans la basse-cour afin que les poules profitent des charançons, dont elles sont fort avides; au bout de quelques jours, il n'y a plus de charançons en apparence; mais il suffit de deux ou trois de ces insectes échappés à la destruction pour repeupler très-rapidement; puis ceux qui étaient à l'état de larve n'ont pu être attirés par l'odeur des toisons, et recommencent bientôt une génération nouvelle.

Moissonneurs faisant des meules.

Les procédés qui préviennent la multiplication des charançons sont donc de beaucoup préférables aux procédés de destruction, qui n'atteignent jamais complètement leur but. Dans les greniers des fermes, on n'emploie pas d'autre moyen que de remuer fréquemment les grains à la pelle, moyen long, coûteux et peu efficace. Mais dans les vastes établissements de meunerie, dont un des plus baux modèles qui soient en Europe est le moulin à vapeur de la Villette, à l'extrémité du faubourg Saint-Martin, on use d'un procédé fort ingénieux, qui exige un bâtiment construit exprès; le blé, au moyen d'un système de trappes, y est mis en circulation du haut en bas, d'étage en étage, et remonté à l'étage supérieur au moyen d'une bascule; il reçoit ainsi l'agitation et la ventilation nécessaires à sa bonne conservation, et les insectes ne peuvent s'y multiplier.

Ou sait que dès la plus haute antiquité, les Égyptiens conservaient leurs grains dans des cavités nommées silos, encore aujourd'hui fort en usage chez les Arabes de l'Algérie, comme dans tous les pays de l'Orient. Des essais auxquels se rattachent les noms de MM. Jacques Laffitte et Ternaux, ont été faits sous la Restauration pour introduire en France l'usage des silos; quoique les grains s'y conservent assez bien, l'usage, ne s'en est pas généralement répandu. Il y a pour cela une raison qui l'emporte sur toute les autres, une raison qu'il faudrait publier sur les toits pour forcer nos hommes d'État à en faire leur affaire principale, et nos agronomes à s'en occuper sans relâche: la France n'a pas de réserve de céréales. En temps de paix, elle se suffit tant bien que mal, grâce au secours des grains étrangers de la Baltique et de la Mer Noire, qui affluent à bas prix sur tout notre littoral; mais, qu'on le sache bien, en France, une guerre malheureuse, une ou deux mauvaises récoltes seulement, c'est la famine.

(Nous donnons aux lecteurs et lectrices de L'ILLUSTRATION le vaudeville final de l'opéra On ne s'avise jamais de tout, charmant pont-neuf, plein de cette bonhomie vive et franche qui distinguait la musique d'autrefois. MM. les vaudevillistes ne manqueront pas sans doute d'en tirer parti.)

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DEUXIÈME COUPLET
LE MARQUIS.
Cher docteur, voulez-vous suivre
Le conseil de la raison?
C'est de brûler votre livre
Et d'oublier sa leçon.
LE DOCTEUR.
Oui, ma foi!
Je vous crois;
De ce soin je me délivre.
Mais j'en vois
Comme moi
S'adonner à cet emploi:
Vieux jaloux,
Loups-garoux.
Il vous faut apprendre à vivre,
Comprenez,
Retenez
Qu'ici-bas vous vous damnez,
Un enfant vient à bout, etc.

TROISIÈME COUPLET
LISE (AU PUBLIC).
Avec l'espoir de vous plaire
Nous rajustons aujourd'hui
Un opéra centenaire
En son temps fort applaudi.
Les leçons.
En chansons
Parfois plaisent davantage;
Les sermons
Froids et longs
Ici ne semblent pas bons.
Si l'auteur,
Par malheur,
N'obtient pas votre suffrage,
Il a tort;
Mais encore,
Ne le jugez pas à mort:
Pardonnez à son goût
Sa funeste méprise;
Songez qu'on ne s'avise
Jamais jamais de tout!