PRÉVENANCES.
Environ une lieue avant Boulogne commence un insuportable régime d'obsessions et de véritables violences faites à la volonté des voyageurs. Les aubergistes, dépêchent sur la route des émissaires à cheval qui viennent occuper les portières de la diligence et accabler ses malheureux habitants de renseignements intéressés. Les cartes lithoraphiées pleuvent de tous côtés; des recommandations contradictoires se croisent et se démentent avec une énergie effrayante. Le chevalier de l'Etoile jette un insultant défi au champion du Lion-d'Or; le tournoi va sans doute s'engager; mais tandis qu'ils s'écartent pour prendre champ, une petite paysanne à l'air éveillé saute lestement sur le marchepied, m'offre un bouquet frais cueilli, et me vante les charmes du Boeuf-Couronné. Cette manoeuvre perfide attire les regards des deux paladins à tweeds-gris; ils se précipitent, la cravache haute; mais cette charge de cavalerie n'effraie pas l'héroïque pucelle; d'un seul bond, elle est à terre, ramasse deux gros cailloux, et fait hardiment face à l'ennemi étonné. Trois groans pour le Lion et l'Étoile; hussah pour le boeuf; le Boeuf for ever, sa couronne lui reste.
A Douvres, ce fut bien pis. Quarante ou cinquante sacripants déguenillés nous attendaient sur le quai. Le prisme du mal de mer n'embellit rien, et je tiendrais pour un galant Amadis l'homme enthousiaste que la beauté soumettrait à son empire sur un paquebot aussi violemment secoué que l'avait été le nôtre. Si j'ai quelque raison de penser ainsi, jugez ce que durent être àmes yeux, encore mouillés des pleurs de la traversée, les physionomies atroces de ces truands en haillons qui nous entourèrent en hurlant des que nous eûmes mis pied à terre.
Ils jargonnaient tous les idiomes de l'univers: Gentleman! -- Herren! -- Signori! -- Caballeros! -- Messieurs! -- the Star hotel! -- die Kanone! -- l'Osteria del Orsa! -- l'Albergia de la Anela! -- les Trois Maures!
Les cris de cette canaille étourdissante que notre silence semblait encourager, les regards impudents dont elle nous assiégeait, l'inquiétante activité qu'elle déployait autour de nous, ajoutaient à la prostration générale de mes facultés, et au lieu de tomber à coups de canne sur ces fâcheux cosmopolites, je me laissais naturellement palper et entraîner par eux, hébété, stupide, vaincu d'avance et résigné à tout à qui pouvait m'arriver de pis.
Déjà l'un de ces croquants avait passé son bras sous le mien avec un sourire de triomphe, je vois encore d'ici sa figure de zingaro, ses cheveux gras, noirs et frisés sa redingote d'un bleu sale boutonnée jusqu'au menton, ses lèvres ironiques et ses yeux noirs rayonnant d'un éclat fascinateur Celui-là n'était ni Anglais, ni Français, ni Espagnol, ni Allemand, ni Romain, ni Russe, j'en répondrais sur mon âme Juif on Bohémien, je ne dis pas, voleur et peut-être, assassin, j'en ferais serment au besoin.
Tels étaient cependant mon indifférence et mon apathique désespoir que je me laissais entraîner machinalement par ce monstre à figure humaine. Nous allions tourner ensemble dans une ruelle déserte, et je cherchait à deviner d'avance quel était, de toutes ces maisons grimaçantes, le coupe-gorge où devait s'accomplir ma fatale destinée, quand un incident imprévu me tira d'affaire.
Mille cris s'élevant derrière moi me forcèrent à tourner la tête. Ils saluèrent la chute de mon déplorable compagnon de voyage, qui avait butté sur les degrés de la Custom-house. Etendu au milieu de ces sauvages, il courait autant de risques que le capitaine Cook dans la baie de Katakakooa.
Je dois le dire à mon éloge: ce spectacle me rendit aussitôt toute l'énergie que je n'avais pu trouver pour ma propre défense. Je me débarrassai par un mouvement soudain de mon assassin futur, et, brandissant d'un air martial un innocent parapluie, je courus à la rescousse de mon malheureux ami.
Cette scène incontestablement tragique se passait le 20 mai dernier, aux pieds des rochers de Shakspeare.
O. N.
(La suite à un prochain numéro.)