SUR LA PLACE DE LA GRENETTE, A BOURG.

Dans les premiers mois de 1794, par une froide matinée d'hiver, une foule de jeunes gens se pressaient sur les bancs de l'amphithéâtre de l'Hôtel-Dieu, où professait l'illustre Desault. Bientôt celui-ci entra aux applaudissements de son nombreux auditoire et appela l'élève qui devait suivant l'usage, analyser la leçon de la veille. L'élève désigné ne se présentant pas, le professeur demanda si quelqu'un dans l'auditoire pouvait le remplacer.

On vit alors se lever un jeune homme d'un extérieur modeste; nouvellement arrivé à Paris, il n'était connu que du bien peu de ses condisciples, et ce fut avec quelque embarras qu'il prit la parole au milieu d'un profond silence. Mais bientôt un murmure d'approbation courut dans l'amphithéâtre; la pureté de son style, la netteté de ses idées, l'exactitude de son résumé, annonçaient un professeur plutôt qu'un étudiant. Quand il eut fini sa lecture, Desault, vivement impressionné, le fit approcher de lui, et lui adressant la parole avec ce ton brusque mais plein de bonté qui lui avait valu parmi ses élèves le surnom de bourru bienfaisant: «Mon ami, lui dit-il, quel âge avez-vous?--Vingt-deux ans, monsieur.--Où êtes-vous né?--A Thourette, dans la Bresse, actuellement département du Jura.--Depuis combien de temps étudiez-vous la chirurgie?--Depuis trois ans.--A Paris?--Non, monsieur, je n'y suis que depuis quelques mois; c'est à Lyon que j'ai commencé mes études.--Vous y avez suivi les cours de Marc-Antoine Petit?--Oui, monsieur; et même ce professeur a bien voulu m'associer à quelques-uns de ses derniers travaux.--C'est un grand chirurgien, il vous a deviné, et moi aussi je vois ce que vous êtes et ce que vous deviendrez un jour.»

Puis entraînant le jeune homme vers une embrasure de fenêtre: «Écoutez, lui dit-il, vous êtes bien jeune pour vivre seul dans une grande ville; de bons conseils ne vous seront pas inutiles; les études à Paris sont coûteuses et demandent à être bien dirigées; venez chez moi, vous y serez traité comme mon fils, vous profiterez de mon expérience, et vous me succéderez un jour... bientôt peut-être.»

Et comme le jeune homme, tout surpris d'une offre pareille, semblait hésiter: «C'est entendu, lui dit-il; après la leçon je vous emmène avec moi. A propos, comment vous nommez-vous?--Xavier Bichat.»

Tel fut, en effet, le début à Paris de Marie-François-Xavier Bichat, l'un des génies les plus étonnants qui aient illustré la médecine. Après avoir passé sa première enfance près de son père, médecin et maire du petit bourg de Poncin-en-Bugey (Ain), il avait fait ses études classiques au collège de Nantua, puis au séminaire de Lyon, et s'était ensuite livré à son goût pour l'art de guérir. Interrompu dans ses travaux par les troubles politiques, il avait quitté Lyon après le siège de cette ville, non sans regretter les leçons et le savant patronage de son premier maître; heureusement le génie de Desault devina celui de Bichat, et loin de lui porter envie, loin de chercher à l'arrêter dans son essor, il l'adopta et ne négligea rien pour le développer, donnant ainsi un grand exemple.

Bichat se montra digne d'une pareille amitié; il se livra à l'étude avec plus d'ardeur que jamais, partagea tous les travaux de son illustre maître; et quand, dix-huit mois après, la mort vint le lui ravir inopinément, il devint à son tour l'appui de la veuve et du fils de celui qui l'avait traité en père.

De 1795 à 1798, il publia plusieurs ouvrages résumés des leçons de Desault, ou fruits de ses propres études. En 1797, il entra dans la carrière du professorat, et fit un cours d'anatomie et d'opérations chirurgicales. En 1798, il aborda la physiologie et la médecine proprement dite, et publia, en 1800, ses belles Recherches physiologiques sur la vie et la mort. La même année il fut nommé médecin de l'Hôtel-Dieu, quoique à peine âgé de vingt-huit ans.

Entièrement livré à son service d'hôpital et aux études de l'amphithéâtre pendant la journée, il passait les nuits à composer ses immortels ouvrages; et ce fut ainsi que, grâce à une immense capacité pour le travail et à une facilite prodigieuse, il publia en quelques années des chefs-d'oeuvre qu'il devait, ce semble, avoir à peine le temps d'écrire, et parmi lesquels son Anatomie générale est un de ses beaux titres de gloire.

Cherchant sans cesse dans l'examen de l'homme mort les traces laissées par la maladie, il fit faire un grand pas à l'anatomie pathologique, dont on peut le regarder comme le créateur; enfin il méritait ce que Corvisart disait de lui: «Personne, en aussi peu de temps, n'a fait tant de choses et aussi bien.»

Épuisé par le travail et par les veilles, il refusait de suivre les conseils de ses amis, qui cherchaient en vain à lui faire prendre du repos. Depuis quelque temps il souffrait d'indispositions fréquentes, lorsque, vers la fin de juin 1802, il fit une chute en descendant un escalier de l'Hôtel-Dieu, et perdit connaissance. Le lendemain il voulut, néanmoins, faire encore son service à l'hôpital, mais il s'évanouit au milieu de sa visite. Ramené chez lui, il succomba quatorze jours après, dans la maison de Desault, et fut pleuré par la veuve de son père adoptif, qu'il n'avait pas quittée.

Sur la demande de Corvisart, et par les soins du premier Consul, une table de marbre, placée, le 2 août 1802 dans le vestibule de l'Hôtel-Dieu, atteste, la reconnaissance du pays envers Desault et Bichat; on lit avec plaisir dans la même inscription funéraire les noms de ces deux grands hommes si unis pendant leur vie.

Statue de Bichat, par M. David d'Angers,
inaugurée le 21 août, à Bourg.

Un monument a été élevé à Bichat dans la ville de Lons-le-Saulnier (Jura). La ville de Bourg vient à son tour d'inaugurer pompeusement, le 24 août, une statue de cet illustre savant sur la place de la Grenette. La cérémonie avait attiré un concours immense, et les médecins surtout y affluaient. Le vénérable Pariset représentait l'Académie royale de Médecine, dont il est le secrétaire; les Facultés de Pans et de Strasbourg avaient pour délégués M. Hippolyte Royer-Collard et M. Forget; Lyon, où Bichat commença ses travaux d'anatomie et de médecine opératoire, avait envoyé à cette fête médicale MM. Brachet, Berrier, Bonnet, Martin, Pravaz, Repiquet, Montain, Gommier, Bouchet, etc. Le cortège s'est mis en marche à dix heures, escorté par la compagnie des pompiers, et précédé de la musique de l'artillerie. En tête s'avançaient M. le préfet de l'Ain, M. le maire de Bourg, M. le général commandant le département, MM. d'Angeville, Perrier, Latournelle, Poizat, députés de l'Ain; les membres du conseil général, les médecins, les fonctionnaires publics, les maires de Poncin et de Thourette, suivaient avec les souscripteurs du monument. La place de la Grenette était garnie d'estrades circulaires, ou se tenaient des dames élégamment parées: «Jamais ou n'en vit tant et de si jolies,» dit le galant journal de la localité. Une foule considérable occupait les abords de la place et les hauteurs du bastion.

La statue a été découverte au bruit de l'artillerie et d'une cantate chantée par des amateurs, qui se sont montrés en cette circonstance supérieurs à bien des artistes; des discours ont été prononcés par le préfet, le maire de Bourg, M. Pariset, M. Royer-Collard, M. Bonnet de Lyon, M. Larey, chirurgien militaire; M. Brachet, président de la Société de Médecine de Lyon, et M Martin, doyen des médecins de cette ville. A deux heures, le cortège s'est acheminé vers la salle du banquet; deux cent cinquante personnes y ont pris place; plusieurs toasts ont été portés aux acclamations unanimes de l'assemblée. Un feu d'artifice a terminé la soirée.

La statue, exécutée en bronze d'après le modèle de M. David (d'Angers), est placée sur un piédestal quadrangulaire, et entourée d'une grille. Bichat est représenté étudiant sur un enfant le mouvement de la vie, et ayant à ses pieds un cadavre à moitié disséqué; cette disposition rappelle les Recherches physiologiques sur la vie et la mort, l'un des principaux travaux de l'illustre anatomiste. Cette oeuvre nouvelle digne de l'habile sculpteur auquel nous devons le fronton du Panthéon, les bustes d'Ambroise Paré, de Boulay de la Meurthe, de Cuvier, de Paganini, la tombe de Garnier-Pages; les statues de sainte Cécile, du Grand Condé, de Bonchamps, de Talma, de Gutenberg, et tant d'autres monuments originalement conçus.

Bientôt chaque ville aura ses héros de bronze ou de marbre; dimanche encore, 25 août, on inaugurait à Versailles la statue de l'abbé de L'Épée, fondateur de l'Institution des Sourds-et-Muets..