CHAPITRE VI.

UNE IMPRUDENCE.

uand ils tinrent cette assemblée, on était au 13 juin 1340. Le plus grand nombre de ceux oui s'y étaient rendus oublièrent, après une nuit, les discours qu'ils avaient prononcés; Pusterla lui-même les avait probablement mis en oubli; mais ils avaient laissé bien d'autres traces dans la brûlante imagination d'Alpinolo. A force de retourner dans son esprit les discours des conjurés, de les reprendre, de les interpréter, il leur donna du corps. Là où il n'y avait que des paroles, il imagina des faits; il changea les menaces en desseins arrêtés, en machinations de vagues espérances. Il obéissait ainsi à son impétuosité naturelle et à cette passion insensée qui tourmente ses pareils, de se grandir à leurs propres yeux lorsqu'ils sont enveloppés dans quelque périlleuse, entreprise, lorsqu'ils se croient les dépositaires d'une conspiration mystérieuse que peut, d'un moment à l'autre, amener la chute des tyrans: «Certes, disait-il en lui-même, Pusterla en a plus dit qu'il ne semblait dire. Un homme de cette valeur voudrait-il nourrir des espérances et en venir aux menaces, s'il ne se sentait solidement appuyé? On ne m'a pas tout découvert, et j'approuve cette réserve. Quels sont mes titres pour entrer dans ces grands desseins qui tiennent suspendus les destins de la Lombardie? Mais qu'on me laisse agir, je saurai montrer ce que je vaux, et je me rendrai digne de leur confiance, en gagnant un monde de prosélytes à la plus sainte des causes.»

Dans de tels sentiments, il se réunit à ses amis les plus affidés, à ceux qu'il connaissait hommes de coeur et d'énergie, et qui s'étaient montrés les plus ardents pour la liberté, allumés de changements, et avides d'en venir aux mains. Il échauffa leur zèle, s'efforça de les pénétrer du fanatisme de sa conviction, et leur donna à entendre que des nuages qui chargeaient le ciel la foudre allait bientôt sortir Quelques-uns prêtèrent, à ces discours une oreille complaisante: il y a toujours un grand nombre d'hommes, et ce nombre était alors plus grand que jamais, pour qui toute nouveauté, tout cataclysme, contient un rêve de fortune et de bonheur; d'autres haussaient les épaules, en disant: «S'il y a des roses, elles fleuriront.» Il y en eut qui le traitèrent d'insensé, ou de vantard, comme s'il eût rêvé, ou qu'il eût voulu se donner de l'importance. Ces derniers étaient les plus dangereux. Piqué de l'incrédulité ou de l'insulte, il s'emportait en de nouvelles fureurs pour qu'on ajoutât foi à sa parole. Dans la chaleur de la discussion, il laissait échapper les noms des Pusterla, des Aliprandi, du seigneur Galeas et de Barnabé, et de quelques autres personnes qui étaient entrées, ou qui, selon sa manière de raisonner, entreraient certainement dans la conjuration. Aussi son secret, secret d'une entreprise qui n'existait que dans son imagination, devint le secret d'une foule de jeunes gens, langues indomptées, légères cervelles, qui le propagèrent parmi leurs amis. Passé de bouche en bouche, ce qui n'était que probable lut donné pour certain, et pour terminé ce qui était à peine entrepris, en même temps que chacun, par oubli, par vanité, ou par jactance, grossissait la nouvelle de quelque invention.

Il suffisait de jeter les yeux sur Alpinolo pour deviner les agitations de son âme. On sait qu'à force de répéter un mensonge, il n'est pas rare qu'on arrive à le prendre pour la vérité. En outre, si la conjuration était chimérique, Alpinolo l'avait rendue réelle pour sa part. Il avait péroré, il s'était concerté tout un jour avec ses amis; et, s'enflammant au feu de ses propres paroles, il s'était plus violemment épris et persuadé de la réalité de ses visions; il avait serré la main à ses amis pour leur dire: «Nous nous reverrons, nous agirons, nous parlerons.» Avec quelques-uns d'entre eux, il avait juré haine aux Visconti et mort aux tyrans, sur le nom du Seigneur et sur sa part de paradis; il avait fourbi ses armes, et calculé combien il pouvait y en avoir chez ses amis, combien on pourrait en tirer des magasins d'armures, Galvano Fiamma, alors professeur de théologie aux Dominicains de saint Eustorge, depuis chapelain et chancelier de Giovanni Visconti, nous apprend dans son histoire de Milan que cette ville comptait bien cent fabriques d'armes, sans parler des moindres ateliers de fer, qui employaient dix mille ouvriers. On faisait, ajoute-t-il, des armures luisantes comme des miroirs, qu'on expédiait jusqu'en Tartarie et chez les Sarrasins. Tour faciliter la surveillance exercée par les syndics et les consuls, les divers arts étaient distribués dans des quartiers et des rues qui leur étaient propres; c'est ce qu'indiquent les noms, aujourd'hui conservés, des rues des Orfèvres, des Marchands-d'Or, des Marchands-de-Futaine. Toutes les boutiques des fabricants d'armes s'ouvraient alors dans les rues que nous appelons aujourd'hui des Armuriers, des Espadonniers, des Éperonniers.

Je ne saurais dire combien de fois Alpinolo passait, ou, plus justement, se promenait par ces rues, fouillant de ses regards l'intérieur des boutiques, ou comptant combien d'hommes elles pourraient armer. La cadence redoublée des marteaux, le cri strident des limes, la puissante respiration des forges, le tournoiement des meules d'émoulage, le frémissement du fer rouge plongé dans l'eau ou dans l'huile, au milieu de ce bruit, le commandement des patrons, les sifflets joyeux ou les chansons des ouvriers, tout ce vacarme était plus harmonieux à l'oreille d'Alpinolo que les accords d'un orchestre habile à l'oreille d'une jeune fille de quinze ans, qui assiste à une première fête. A voir au dedans et au dehors des magasins, ou suspendus en désordre, ou disposés en trophées, ces rondaches, ces pertuisanes, ces dagues, ces estocs, ces épieux, ces arbalètes, espadons à deux mains, javelots, cuirasses à lames, à mailles, à écailles, visières, morions, écus ronds, échancrés, de cuir, de frêne, de métal, un frisson de joie parcourait les membres du jeune homme; une émotion le saisissait, pareille à celle de l'avare contemplant des tas de sequins sur la table d'un brelan, ou, pour employer une comparaison plus innocente, il ressemblait à un savant qui, traversant une rue pleine de livres, les achète en pensée, les lit, les étudie, les emploie pour faire d'autres livres, qui le mèneront à l'immortalité.

Alpinolo entrait dans quelques-unes de ces fabriques; et demandait le prix d'une cuirasse, d'une cervelière, d'une armure complète en lames de fer et en mailles, depuis le cimier jusqu'aux éperons; il n'achetait rien, mais laissait entendre, à travers des nuages, que le temps de ces achats pourrait venir bien vite.

Dans le quartier des Espadonniers, près du lieu où était alors l'unique four au pain blanc, fameux sous le nom de prestin della rosa, on voyait la boutique d'un certain Malliglioccio della Cochirola, dont le père s'était acquis dans son métier assez de crédit et une grande fortune. Lorsque ce Malliglioccio lui succéda, pensant que, puisque son père avait réussi, il ne devait pas s'écarter d'un trait des traces qu'il avait suivies, il se garda bien d'ouvrir son atelier aux améliorations que le temps et l'expérience avaient introduites dans son métier: il les raillait comme des nouveautés, des bizarreries de la mode, qui deviendraient caduques dès le lendemain de leur apparition: «Cela s'est toujours fait ainsi, disait-il; nos pères en savaient plus long que nous, eux qui revenaient déjà de l'apprentissage lorsque ces gâte-métier ne l'avaient pas encore commencé.» Cette conduite eut ses effets ordinaires; les pratiques s'éloignèrent: et tandis que les autres étendaient leur fabrication, il ne lui arrivait plus que le raccommodage des anciennes armures de quelque Milanais de la vieille roche, observateur entêté des antiques coutumes.

Alpinolo le voyant seul dans la boutique, occupé à tirer paisiblement le soufflet de la forge, et à tourner, sans se presser davantage, un morceau de fer dans les charbons, ne craignit pas d'interrompre son travail; il commença donc à lui parler plus longuement, et après avoir déploré la misère des temps, il lui fit entrevoir qu'elle pourrait bientôt prendre fin.

«Plût au ciel! s'écria Malliglioccio; on peut dire qu'on ne gagne pas l'eau qu'on boit; celui qui a une famille aujourd'hui, doit lésiner sou sur sou et ronger un pain bien suc! Ah! quelle différence dans le temps où ma bonne âme de père était syndic de notre maîtrise! Quel travail! quel pays de cocagne! les florins pleuvaient chez nous! Là, un bouclier; ici, un gantelet; un fronton pour un autre, et des cuissards. Trois contre-maître et cinquante garçons étaient à notre service, et ils auraient eu cent bras qu'il leur aurait fallu travailler tous de jour et de nuit, sans avoir à peine le temps de manger un morceau. Aujourd'hui la paix partout, partout l'eau stagnante. Il paraît que ces gens-là n'ont plus de sang dans les veines. Ces moines ne savent que prêcher la paix! Croient-ils donc que le Seigneur Dieu nous a fait des bras pour les tenir croisés? Si les choses vont de ce train, il n'y a qu'à fermer boutique, et à se faire marchand de vieille ferraille.

--Il vous plairait donc de voir revenir le passé? demandait Alpinolo.

--Si cela me plairait! Je donnerais la moitié du peu que j'ai pour voir une brave guerre; et il y en a beaucoup, sachez-le bien, dans Milan, à qui les mains démangent. Et, vive Dieu! qui n'aimerait la guerre? c'est là qu'on voit ce que vaut un homme; elle nous donne honneur et profit, on gagne un peu d'un côté, on vole un peu de l'autre, et il y en a pour tout le monde.»

Alpinolo, ravi d'avoir aussi pour lui le voeu des artisans: «Eh bien! ajoutait-il, prenez bon courage, le remède n'est pas loin; mettez en ordre les fers de votre magasin, vous aurez bientôt à travailler, je vous le promets.

--Quoi! vraiment! insistait l'armurier; tant mieux! Ma maison a toujours été en crédit, et il n'y a pas d'armes qui puissent se comparer aux miennes. Quant au prix, galanterie avec tous, et dévoué, avec vous, qui êtes de nos pratiques.»

Puis, saluant Alpinolo qui s'en allait, il lui disait, en ôtant son béret: «Je me recommande à vous;» puis il se mettait sur sa porte, les mains dans les mains, pour blâmer les innovations et ruminer ses espérances.

Je ne me serais point risqué à dégrader la dignité de l'histoire par de semblables trivialités, si elles eussent été envisagées par Alpinolo comme par le grand nombre; mais, à ses yeux, c'était interroger le voeu public, c'était la manifestation de la volonté populaire, c'étaient autant de nouveaux fils ajoutés à la trame de ses espérances, c'étaient autant de preuves de l'existence de la conspiration qui devait bouleverser le gouvernement de fond en comble.

On imagine facilement quelle place ses affections particulières tenaient dans ces songes. Renverser ce juge et lui donner cet autre pour successeur, réserver à tout Visconti la fin de Reno des Gozzadini, c'est à dire le traîner par la ville, puis le jeter dans le canal; mettre en pièces Luchino, Luchino le maudit, et élever à sa place Pusterla et Marguerite. Alors tout serait justice: plus d'impôts, plus d'intrigues, alors les bons seraient élevés, et humiliés les méchants; alors... quelle belle époque! quel âge d'or! que de gloires nouvelles! quelle universelle félicité!

Échauffé, enivré par ces pensées qui déjà lui semblaient la réalité, Alpinolo entra dans le Roletto Nuovo, que nous appelons aujourd'hui la place des marchands. Je crois que beaucoup d'admirateurs se seront arrêtés, comme moi, des heures entières à contempler le mélange des styles dans ce monument grandiose, et à y lire l'histoire des arts et des révolutions de cette ville; mais ce mélange n'existait pas lorsque Alpinolo vint dans cet endroit de la cité.

L'esprit des dépenses généreuses et l'ardeur de bâtir ne sont pas nés d'hier chez les Milanais. Animés de la noble libéralité d'un peuple libre, ils achetèrent les maisons et le terrain qui occupaient le centre de leur ville, pour y rassembler les principaux édifices. En 1228, ils bâtirent la place quadrangulaire, avec cinq portes s'ouvrant sur cinq rues pavées de cailloux, appartenant aux principaux quartiers. L'une s'appelait Porte du Dôme, l'autre la Porte Neuve, la troisième de Côme, la quatrième de Vercelli; la dernière s'ouvrait sur le quartier des orfèvres, et se nommait la Porte des Prisons, parce que la geôle dite Malastalla était voisine. On y renfermait les créanciers frauduleux et la jeunesse indisciplinée, remède extrême pour solder les dettes des uns et rendre le bon sens aux autres. Au milieu de cette place, sous le podestat Oldrado des Grassi de Trezzene, à qui son zèle à brûler les hérétiques mérita une statue équestre qu'on voit encore encadrée dans le mur, on érigea le palais de la liaison. Sa partie supérieure contenait une vaste salle destinée aux tribunaux; l'inférieure, un espace couvert où se jouait le triple enlacement de sept arcades, et tel qu'il convenait à la commodité du peuple dans le temps où le peuple gouvernait la cité.

Grâce à la sainte manie, de restauration qui nous possède, il ne nous reste plus grand'chose de ces monuments de l'antiquité. Le palais de la Raison, converti en archives, est aujourd'hui fermé et tellement décrépi, que c'est à peine si on peut distinguer, sous la couche épaisse de chaux qui les recouvre, la forme de ses anciennes arcades; ainsi une mâle pensée se cache sous l'enveloppe d'un langage artificieux. Les loges sont aussi abattues; mais, par fortune, on n'a pu, en six cents ans, achever l'édifice des écoles palatines du côté de la rue des Orfèvres, et dont il reste encore ou partie la galerie degli Osii, commencée en 1316 par Matteo le Grand. Ce monument était revêtu de carreaux de marbre blanc et noir, et divisé en deux galeries superposées, qui se composaient chacune de cinq arches. Au parapet supérieur on avait sculpté sur autant d'écus les armes des six principaux suzerains de la cité. Une tribune en saillie occupait le milieu de cette galerie; sur le balcon, on voyait un aigle tenant une truie dans ses serres, symbole du haut patronage de l'empire sur la ville, qui, ainsi que le savent tous les enfants de Milan, tire son nom d'une truie à longues soies. C'était à cette tribune, vulgairement nommée Parlera, qu'apparaissaient le podestat ou les consuls pour proclamer devant le peuple convoqué les ordonnances et les lois, et pour écouter les avis des moyens. Aujourd'hui on ne voit au-dessous que des marchands de fuseaux et de rouets, et une sentinelle allemande, qui passe et repasse lentement devant et derrière les canons.

A cette époque, on voyait donc là une multitude de gens, les uns marchandant sou par sou, les autres s'enquérant des nouvelles, les autres se promenant désoeuvrés, ou louant et comparant des faucons de Norvège, de Danemark, d'Irlande; et cet autre côté on répétait des miracles qui, dans les deux dernières années, avaient commencé à mettre en réputation la madone de Saint-Celse, et aussi celle de Saint-Satire, de Saint-Simplicien et de Saint-Ambroise. Un pèlerin muni du bourdon et du saurechetto attirait l'attention d'un groupe qui, se, pressant autour de la table où l'orateur était monté, écoutait la merveilleuse histoire de Paolozzo de Rimini, qui vécut à Venise plusieurs carêmes sans rien prendre que de l'eau chaude. Les inquisiteurs le mirent en prison, et ne firent que confirmer la vérité du prodige. Plus loin un charlatan montrait un écriteau portant une foule de figures qu'il décorait de l'épithète d'humaines; il expliquait qu'elles représentaient les vingt-cinq mille personnes qui, le 25 mars passé, s'étaient rassemblées à Corrigisior dans le Crémonais, déchaussées et demi-nues, se fouettant jusqu'au sang et faisant des aumônes, sous la conduite d'une belle jeune fille qu'on regardait comme une sainte. Plus tard on découvrit qu'elle n'était inspirée que par le démon, et on la condamna au feu.

Qu'on s'imagine un bal: la foule y est immense; chacun, plein d'allégresse, ne pense qu'au plaisir, à la fête, au spectacle qu'il a sous les yeux. Qu'on s'imagine, au milieu de cette foule, un homme qui a creusé une mine sous le théâtre de la fête, qui, dans un moment, va y mettre le feu, et lancer en débris dans les airs la salle, les musiciens, les danseurs, les spectateurs, et on se fera une idée assez juste de ce qu'éprouvait Alpinolo au milieu de la multitude rassemblée sur la place dont nous avons parlé. Sous ces portiques, où se tiennent les libraires qui revendent d'occasion nos ouvrages, lorsqu'ils ont ennuyé ceux qui les avaient achetés neufs chez l'éditeur, ou qui les avaient reçus comme un hommage de l'amitié de l'auteur, Alpinolo se promenait d'un pas théâtral, mesurant de l'oeil et regardant jusqu'au fond de l'âme tous ceux qu'il rencontrait, comme pour dire: «Es-tu des miens ou de mes ennemis?» Malheureusement pour lui, il vint se jeter sur le passage, de ce Menelozzo Basabelletta, qui, s'il vous en souvient, pour avoir un jour plaisanté sur les visites de Luchino à Marguerite, avait reçu d'Alpinolo une si violente rebuffade. A cette vue, celui-ci sentit se réveiller dans son coeur tout le mépris qu'il avait alors éprouvé, avec quelque ressentiment de la honte dont il fut saisi un instant après, lorsque l'apparence sembla donner raison au mauvais plaisant. Il lui parut qu'un regard malicieux, qu'un sourire ironique de Basabelletta voulait lui dire: «N'avais-je pas raison alors?» Il l'accosta en répondant à haute voix au reproche qu'il croyait lire dans les yeux de Menelozzo. «Eh bien, lui dit-il, était-ce avec assez, d'injustice que vous essayiez de ternir la réputation de madame Marguerite?

--Il me semble que tu dois le savoir mieux que moi,» répondit l'autre avec une froide ironie.

Alpinolo réprima à grand'peine sa fureur. «Prends garde, s'écria-t-il, je te ferais rentrer ces insultes dans la gorge, si le moment n'était pas proche qui te désillera les yeux mieux que toutes mes paroles.

--Brave jeune homme! répliquait Basabelletta, il faut faire ton profit de la science du monde. Crois-moi, promets toujours des choses générales; autrement, si tu venais à préciser des détails, tu t'exposerais à rencontrer de nouveaux démentis et a été dupe de tes vanteries.

--Eh! non, répondait Alpinolo s'échauffant de plus en plus; ce ne sont point des mensonges; je ne crains point la dérision. Je te dis, en vérité, que les choses branlent au manche, et que nos maîtres ne le seront pas longtemps.»

Et Basabelletta: «Ils le seront plus que tu ne penses, parce que le diable aide les siens, et qu'il y en a trop qui, comme toi, chantent bien haut, mais ne valent pas à l'oeuvre la moitié de ce que montraient leurs paroles.»

On sent de quel coup ce langage frappa Alpinolo. Mais croyant, dans ses expressions, démêler un partisan de cette révolution idéale qu'il caressait il lui serra convulsivement la main, et, l'attirant vers un coin solitaire, il lui dit à voix basse et en regardant s'ils n'étaient point écoutés: «Ce qui est fait est fait. Mais, puisque tu es pour la bonne cause, apprends que les paroles prendront un corps; les espérances ne seront pas vaines cette fois. Quand tout le peuple est mécontent, quand le tyran est exécré, il suffit d'une étincelle pour allumer un effroyable incendie, et cette étincelle, crois-moi, il en est qui ballent la pierre pour la faire jaillir.

--Bah! répliquait Menelozzo, il faudrait que les nobles eussent moins de souplesse dans les reins, moins de servilité et plus d'amour du peuple. Sois-en sur, les hommes sont comme les années, ils ne mûrissent que sur la paille. Sur la paille des chaumières, on trouve encore des coeurs généreux; mais pendant que l'âme du manant se trempe aux rudes travaux de la glèbe et de l'atelier, les riches s'énervent dans les jeux et dans les tournois, dans les chasses, dans les bals, à tenir table et à faire gloire de leur bassesse à la cour. Nos ancêtres incitaient leur orgueil à soutenir le peuple dans la croyance de saint Ambroise, à défendre ses droits contre ceux qui voulaient l'abuser; mais le monde empire en vieillissant, et de cette génération sainte, il ne reste plus rien, Qu'est-ce que ton Pusterla, par exemple? A peine Luchino lui a-t-il jeté un os, une ambassade, il plie son âme à la servitude, il se fait doux comme miel et s'en va à Vérone sans une pensée ni pour lui-même, ni pour la patrie, ni pour quelque autre chose qui devait pourtant lui faire démanger plus vivement la peau.

--Halte-là! ne le crois pas, s'écria Alpinolo tout enflammé. Sache, au contraire, mais garde-le pour loi, sache que mon seigneur n'est point, à Vérone. S'il y a été, ce ne fut que pour nouer des intelligences avec Mastino. A l'heure qu'il est, il est ici, à Milan, ici, de sa personne. Cela te suffit-il? es-tu convaincu?

--Belles sornettes! disait en riant Menelozzo. Pauvre garçon! que tu es bon, et qu'on t'en fait avaler de cruelles! Quelque domestique t'aura donné à entendre cette fausse nouvelle. Quelqu'un aura chanté pour te faire chanter...

--A qui en faire accroire? interrompait Alpinolo, rouge comme le feu. Pour qui me prends-tu? Ne dois-je plus en croire mes yeux? Je le dis qu'hier soir, dans le palais, moi, moi tout le premier, j'ai parlé à Pusterla, à Zurione, dans une assemblée de personnes de haut rang. On y a traité de ce qu'il fallait faire, et déjà ils ont tout disposé. L'autre semaine ne passera pas sans que nos dettes ne soient pavées...» Et il poursuivit, mêlant à la vérité les songes de son imagination. Mais l'autre, incrédule et seulement poussé par son humeur disputeuse:

«Tout beau! tout beau! disait-il, il se trouvera tien quelque chose qui les arrêtera. Et la signera Marguerite, cette eau dormante...

--Quoi! Marguerite? Quel badinage? continua l'imprudent. Elle pense que le temps n'est pas venu de laver le pays de ses souillures. Elle nous a raconté l'histoire de son aïeul Galvano Visconti, qui, au temps de Barberousse, courait la ville en habit de bouffon, un porte-voix à la main, en feignant de s'occuper d'astrologie, pendant qu'il conspirait pour délivrer sa patrie. Alors, ajoutait-elle, les sages simulaient la folie; aujourd'hui les fous se croient trop sages.»

Il faut savoir que par un effet de l'habileté de l'architecte, ou plutôt par celui du hasard, les arceaux du portique sous lequel discouraient Alpinolo et Menelozzo, sont disposés de manière à produire le phénomène des salles parlantes. Quelques-uns de mes lecteurs ont pu l'observer à Saint-Paul de Londres, dans la galerie de Glocester, dans la cathédrale de Girgenti, ou, dans des lieux plus voisins de Milan, au palais ducal de Plaisance, et à Mantoue, dans la salle des géants. Il consiste en ce qu'un homme placé à l'un des quatre angles du portique ne peut prononcer une parole, si voilée qu'elle soit, qu'elle ne parvienne, en suivant une diagonale, à l'angle opposé. Les physiciens donnent facilement l'explication de ce phénomène. Notre récit se contente de dire que quelqu'un en tirait profit. Tranquille comme si l'objet de leur conversation lui eût été tout à fait indifférent, Ramengo de Casale écoutait de cette manière la discussion d'Alpinolo et de Basabelletta.

Ce Ramengo, comme nous avons eu plus d'une fois occasion de le dire, était un des flatteurs de Luchino; mais il savait assez bien nager entre deux eaux pour ne point être l'ennemi des ennemis du prince. Ses paroles étaient mielleuses et ses actions ambiguës, mais il ne se déclarait ouvertement contre personne, cherchait à se faire admettre partout, et réussissait à faire un grand nombre d'aveugles. Parmi ceux qui ne pénétraient point la scélératesse de Ramengo, on comptait Alpinolo, qui, entièrement persuadé de la bonté de sa cause, croyait qu'il était impossible qu'on ne partageât point son opinion. Aussi l'ombre d'un soupçon n'entra-t-elle point dans son esprit lorsque, Menelozzo s'étant éloigné, il se vit accosté par Ramengo, qui en avait assez entendu pour deviner le reste. «Imprudent! dit ce dernier, tu parlais tout à l'heure avec Menelozzo... lui aurais-tu dit?...» et il lui faisait un signe amical d'un air d'intelligence «Es-tu bien certain qu'il soit des nôtres? Franciscolo n'a-t-il pas donné quelque mot de ralliement pour le reconnaître?

--Non, répondit Alpinolo.

Et l'autre continua: «Zurione me l'a donné, et je ne crois point avoir perdu ma journée, quoique j'espère m'être conduit avec plus de prudence que toi. A qui as-tu parlé?»

Alpinolo lui nomma plusieurs de ceux à qui il avait fait ses confidences et de ceux à qui il comptait les faire. Ramengo, qui ne perdait pas une parole, lui dit: «Mais ne t'es-tu pas entendu avec Galeas et Barnabé?

--Non, mais d'autres que moi l'auront fait parmi ceux de la dernière soirée.

--Eh! ne sais-tu pas, parmi ces derniers, des hommes qui auraient assez de liaison avec les princes pour se mettre en rapport avec eux, ou les jeunes gens déterminés à se jeter à corps perdu dans l'entreprise comme toi et moi?

--Comment? poursuivait l'imprudent; les deux Aliprandi ne sont-ils pas fort bien avec eux? Où trouver des coeurs plus généreux que Besorro et que le seigneur de Castelletto?

--Des Milanais! s'écriait l'autre en secouant la tête. Noble race! pleine de coeur! mais, pour donner le signal du mouvement, pour vouloir avec résolution, elle est sans force, il faut recourir à ceux de la province.

--C'est pourquoi, ajoutait le page, nous avons avec nous Torniello de Novare. Ce matin, je l'ai vu parler avec...»

Il déroulait ainsi ce qu'il savait et ce qu'il imaginait, donnant pour des réalités ce qui n'était que les chimères de sa fantaisie. Puis, ravi d'avoir rencontré un nouvel apôtre, il embrassa Ramengo avec cordialité, et s'éloigna pour chercher d'autres prosélytes. Cependant Marengo se dirigea vers le palais, et bientôt après il y était reçu par Luchino, à qui il avait fait dire qu'il avait à lui communiquer des choses de la plus haute importance. Mais il est temps de faire mieux connaître à nos lecteurs ce qu'était ce misérable.

Ramengo avait pris le nom de Casale de la ville où il était né, dans le Montferrat, et d'où il avait été emporté, enfant au berceau, lorsqu'en 1299 ce pays s'était révolté contre Matteo Visconti pour se donner aux Pisans et à Giovanni, marquis de Montferrat. Son père, soldat de fortune, sans nulle richesse que son épée, était venu à Milan se mettre à la solde des Visconti. Lorsqu'il eut trouvé la mort sur le champ de bataille, Ramengo marcha dans la même voie que son père; c'était la seule qui put le conduire à la renommée et à l'opulence qu'il convoitait dans ses rêves ambitieux.

Les Pusterla, dont la puissance était grande dans le Montferrat, avaient pris sous leur protection le père de Ramengo et Ramengo lui-même; par eux, il avait acquis de l'influence et un commandement dans la milice, mais il était de ces âmes mal nées pour qui la reconnaissance est un insupportable fardeau, et les bienfaits des Pusterla avaient amassé dans son coeur une effroyable haine.

Cependant la guerre éclata entre les Guelfes et les Gobelins, lorsque le pape, ayant excommunié Matteo Visconti, leva une armée, pour soutenir son anathème. Matteo remit le pouvoir aux mains de son fils Galeas, qui pressa vivement les hostilités. Comme on craignait que l'ennemi ne franchit l'Adda pour pénétré dans Milan, on disposa des corps d'observation sur les rives de ce fleuve, et on fortifia les forteresses qui l'avoisinaient. Le père de Franciscolo Pusterla tenait le château de Brivio, un fort élevé à Olginale, et la citadelle du Lecco. Il désirait vivement que son fils commençât le noviciat des arme, il lui remit le commandement de cette dernière place, en lui donnant pour lieutenant Ramengo. Cela se passait en 1322.

Lecco n'était guère, à cette époque, qu'un amas de ruines. Victime d'une de ces vengeances de parti, alors si fréquentes, cette ville avait été punie, par une destruction totale, du crime d'avoir embrassé la cause des Torriani. Parmi les habitants de Lecco les plus dévoués à cette famille, on remarquait surtout Gualdo della Maddalena. Les malheurs de ces temps avaient éteint sa maison: il fut tué en combattant. Son fils unique, Giroldello, pris comme otage, avait réussi à s'échapper, et venait récemment de prendre service dans les troupes guelfes. Il ne restait à Lecco, de cette famille, qu'une soeur de Giroldello, la jeune Rosalia, qu'il avait toujours tendrement aimée, et qu'il aimait encore plus vivement depuis que le malheur le tenait éloigné d'elle, Rosalia avait crû en beauté, et son âme s'était éprise de ce violent besoin d'aimer que le malheur fait naître dans les coeurs délicats, et qui s'enflamment d'autant plus qu'il peut moins se satisfaite. Francisco Pusterla, très-jeune alors, avait connu la jeune fille, qui était du même âge que lui. Sa beauté (la beauté d'une vierge a tant de part aux sentiments qu'elle éveille!) avait augmenté la pitié du jeune homme pour les malheurs de Rosalia. Il la regardait comme la victime innocente des discordes civiles, martyre d'une faction dont sa famille avait fait partie, ennoblie par l'infortune; il aimait à se trouver avec elle, la traitait avec une vive amitié, et l'artifice délicat de sa bienfaisance pourvoyait aux besoins de la malheureuse orpheline. Ces soins furent si empressés et si ardents, que le grand nombre, qui ne croit point à une générosité gratuite, publiait les amours de Franciscolo et de Rosalia.

Ramengo la vit aussi et l'aima... Mais c'est profaner le nom de l'amour, qui enfante tant d'actions généreuses, que de l'appliquer aux sentiments qu'éprouvait Ramengo pour la soeur de Giroldello. Des calculs, des moyens de fortune et des avantages pour l'avenir, voilà ce qu'il voyait là où les jeunes gens de son âge ne voient que passion, fantômes brillants et plaisirs. S'élever au-dessus de la bassesse de sa naissance, s'avancer, par toutes les voies criminelles ou licites, dans les emplois et à la cour, c'était l'unique but de ses actions. Il avait vu plusieurs fois la fortune, dans ses vicissitudes, se décider tantôt pour les Visconti, tantôt pour les Torriani. Bien que le pouvoir des premiers parût alors solidement assis, qui pouvait dire qu'un caprice du hasard ne le remettrait pas aux mains des seconds? S'allier aux Visconti dans le temps même de leur puissance, c'était un rêve que l'imagination pouvait caresser, mais la raison devait le rejeter comme une folle espérance. Il était beaucoup plus habile de rechercher l'alliance des Torriani: s'ils triomphaient, que ne devait point attendre de leur reconnaissance l'homme qui n'aurait pas dédaigné de s'unir à eux lorsqu'ils étaient dans l'infortune! Si leur sort ne devait point changer, Rosalia était trop obscure et trop délaissée pour qu'un mariage avec elle inspirât ni jalousie ni soupçon de la part d'un serviteur des Visconti; et si ceux-ci venaient à être renversés, non-seulement elle serait pour Ramengo la planche de salut qui l'arracherait au naufrage, mais pourrait le faire aborder aux rivages fleuris de la faveur des Torriani triomphants. Il s'était en outre aperçu de l'affection de Pusterla pour Rosalia, et il était de ceux qui ne croyaient point à l'innocence de cette tendresse. La haine qu'il nourrissait contre Franciscolo le confirma dans ses projets d'union par l'idée de supplanter son jeune capitaine auprès de sa maîtresse. Il demanda donc la main de Rosalia à des parents éloignés à qui la garde de la jeune fille était confiée. Pour se décharger d'un fardeau, pour trouver un appui, et dans l'espoir de faire cesser les persécutions dont Giroldello était l'objet, ils consentirent à ce mariage. Lorsqu'il se conclut, Franciscolo pourvut généreusement à toutes les dépenses; mais les soupçons de Ramengo ne firent qu'en prendre une nouvelle force, et son aversion s'en accrut.

Rosalia, comme il arrivait alors et comme il arrive encore à la plupart des jeunes filles ne fut informée de ce projet que lorsqu'il fut arrêté. Elle ne connaissait point Ramengo; il n'avait rien faire pour gagner sa bienveillance; mais, lorsqu'elle se vit unie à lui par un lien que la mort seule pouvait rompre, elle fis ses délices de son devoir, et, heureuse de trouver un objet à cette flamme intérieure qui s'était jusqu'alors alimentée d'elle-même, elle aima son mari avec toute l'impétuosité d'une première passion.

Ramengo lui-même, quelque grossière que fut son âme, ne put s'empêcher d'abord d'aimer cette vierge ingénue dont il avait fait sa femme. Il goûta un moment les douceurs d'une affection partagée, et pensa même un moment à mettre tout son bonheur dans l'accomplissement de ses devoirs.

Mais ses vertueux élans ne furent pas de longue durée Bizarre, inégal, capricieux, ses caresses et sa courtoisie se mêlèrent bientôt de brutalité et de colère. Il sentait ses torts et, loin de s'en repentir, il s'en excitait à les aggraver. Loin de faire un mérite à Rosalia de la divine patience qu'elle opposait aux mauvais traitements, cette patience lui fit croire qu'elle se vengeait en le trahissant. Ses premiers soupçons grandirent, et il les accueillit avec empressement comme la justification de sa haine. Pusterla se promenait volontiers avec Rosalia sur les bords du fleuve; son coeur aimait cette âme ingénue et passionnée, et, lorsqu'il parlait d'elle, c'était avec ce chaleureux accent de la jeunesse qui ne sait ni craindre ni dissimuler. Ramengo ordonna sévèrement à sa femme de ne plus souffrir Pusterla dans sa maison sous aucun prétexte, et lui imposa en même temps de se garder de laisser croire qu'il lui donnait cet ordre. C'était la jeter dans cet abîme de duplicité et de détours où les âmes loyales trouvent le plus cruel supplice. Ses tortures n'échappaient point à Ramengo, qui en sentait croître sa barbare défiance.

Vers ce temps, la victoire de Vaprio, remportée par les Visconti, ruina de fond en comble le espérances des Torriani et dispersa leurs partisans. Marengo se montra un de leurs plus cruels persécuteurs. Rosalia, qui avait cru que les prières auraient quelque pouvoir sur son mari, osa intercéder en faveur de Giroldello; mais l'insolence de Ramengo n'avait plus de bornes: il repoussa brutalement la suppliante Rosalia. Comme elle était désormais inutile à sa fortune, il la prit en dégoût et s'en serait volontiers défait par un crime, s'il eût pu espérer de le cacher à tous les yeux, et vaincre le reste de pitié dont les coeurs les plus barbares ne peuvent se défendre au moment d'immoler un innocent.