CHARLES DICKENS.

C'est en quelque sorte un devoir que de mettre en honneur le nom, que de répandre les oeuvres d'un romancier dont les ouvrages laissent le lecteur plus sympathique, plus heureux, meilleur enfin à la dernière page qu'il ne l'était à l'ouverture du livre. C'est là le premier, le plus bel éloge dû à Charles Dickens. En quelque obscur séjour qu'il aperçoive un homme, quelque profondes que soient les rides qui le défigurent, il sait démêler en lui ce qui s'y trouve encore de l'empreinte divine, pour le faire éclater à nos yeux. Des grâces vraiment naïves et ignorées se décèlent à son regard observateur sous l'enveloppe de la laideur même; le battement de coeur du Samaritain vibre dans sa poitrine, et c'est pourquoi il nous intéresse à chaque passant, et partout nous fait voir et aimer notre prochain, notre frère.

Dickens n'est pas au nombre de ces flatteurs que l'aurore de la souveraineté du peuple a fait si rapidement éclore, et qui, traitant, les masses rumine les courtisans du temps jadis traitaient les monarques, louent la foule, afin de l'égarer, et, s'ils n'en peuvent tirer pied ou aile, cherchent du moins à s'en faire une échelle. Ami sincère et compatissant du pauvre et du délaissé, il plaint ses vices, stimule ses vertus, qu'il admire et qu'il peint avec une tendre complaisance. Son oeil attendri plonge dans tous les réceptacles de la misère, et les haillons ne lui sauraient cacher la noblesse native, l'énergie, la pureté, le dévouement, la charité, qui, tels que des métaux précieux, d'inestimables pierreries, restent souvent enfouis dans l'ombre. C'est plaisir de le voir fouiller la mine, enlever le diamant et l'enchâsser dans son style à facéties brillantes, qui réfléchissent tant de nuances, qui concentrent et renvoient tant d'errantes lueurs. Dickens tient une haute place dans cette élite de hardis prosateurs qui ont su découvrir la poésie domestique assise au coin du foyer obscur, comme la Cendrillon du conte; mais il n'emprunte point les baguettes des fées pour la revêtir d'habits magnifiques et la douer d'un éclat étranger; il la drape dans sa souquenille de tous les jours, et vous rend amoureux de sa grâce modeste, de son charme ingénu.

Jamais palais somptueux ne me pourrait plaire autant que les humbles demeures que Dickens nous fait voir à l'aide de son bienveillant microscope. Il me souvient, entre autres, de la pauvre maison d'une blanchisseuse; demeure qui n'avait pour parure que l'ordre, le travail, la bonne humeur, et qu'il fait apparaître toute rayonnante de l'amour et du dévouement quotidien d'une mère, tout enchantée de la tendresse d'un fils, parée des grâces de l'enfance, résonnante de ses rires joyeux, et égayée encore par les gentillesses bouffonnes et les grimaces boudeuses du bambin, qui berce un frère nouveau-né. Il me semble, en vérité, voir dans Dickens un Homère du foyer domestique, guidé par Wordsworth et Crabbe, dans les cabanes éparses, au chevet du pauvre, et jusque dans l'asile, poétique encore, de l'idiot et du fou.

Les premiers essais de Dickens furent des scènes détachées lancées dans un journal mensuel. Elles annonçaient un esprit satirique et mordant, habile à saisir le ridicule, sollicitant le rire par des traits moqueurs fortement accentués; mais le coeur sympathique et tendre du romancier se fit jour bientôt dans les créations badines de sa verve moqueuse. Voyez, entre autres, Pickwick. D'abord Dickens s'amuse, impitoyable railleur, de la solennelle vanité du personnage, de ses prétentions de touriste, de ses tablettes, de ses futiles observations, de la niaiserie de ses amis; mais à mesure que ce type de l'importance puérile du bourgeois clubiste de Londres acquiert sous sa plume de l'individualité, à mesure qu'il vit avec lui, il se prend à l'aimer. A force de travailler sa statue, l'ancien statuaire la pénétra de son âme, et, voyant palpiter la vie, il aima. Il en est de même de Dickens: il découvre les qualités de Pickwick. Cette vanité ne couvre-t-elle pas de la bonhomie du coeur? Cet entêtement n'est-il pas fondé sur la droiture? Cette puérilité même n'a-t-elle pas son charme enfantin. Car, si le vieillard se rapproche de l'enfance par la faiblesse, il emprunte parfois quelques-unes de ses touchantes grâces. Dickens le sait, il le sent, et voilà que les scènes détachées deviennent une histoire, et joignent au plaisant de la caricature l'intérêt de la vie du roman.

A mes yeux, ce mouvement, ce procédé du talent de Dickens se retrouve plus ou moins dans tout ce qu'il fait. C'est constamment son coeur qui s'empare de ce qu'avaient préparé son esprit et son imagination. De là nait sans doute cette alternative de rires et de pleurs qui tient l'âme de son lecteur en balance. Et tandis qu'on éprouve un vif plaisir à le lire, rien ne vous pousse à chercher avec anxiété un dénouement, une catastrophe. Ses ouvrages (est-ce un défaut?) n'ont pas les conditions exigées par l'ancienne poétique, qui veut que tout tende à un même but, et que toutes les parties d'une oeuvre se coordonnent pour y arriver. Dickens ne construit pas une pyramide dont toutes les pierres, faites l'une pour l'autre, ont leur place marquée, et, par les quatre côtés, conduisent au faîte. Il sculpte des statues animées que l'oeil aime à considérer sous toutes leurs faces, sans qu'une partie force nécessairement à en désirer une autre. Mais pourquoi la poésie, la littérature, l'art, n'auraient-ils pas des formes et des procédés aussi variés que la nature qu'ils sont appelés à reproduire?

Il nous serait, du reste, impossible de reprocher à l'auteur anglais une disposition de talent qui nous permet d'isoler quelques parties de son dernier ouvrage sans en diminuer l'intérêt. Quoi qu'en puissent dire les critiques, le meilleur moyen de connaître un auteur, c'est de le lire. Nous suivrons donc l'orgueilleux et égoïste Martin et le bienveillant Mark dans leur voyage au Nouveau-Monde, curieux de voir avec Dickens les moeurs d'une terre nouvelle, et l'Amérique jugée par un Anglais doué d'une si perçante et si fine observation.

TRAVERSÉE
DE MARTIN ET DE SON SERVITEUR
MARK TAPLEY.
SUR LE VAISSEAU DE TRANSPORT LE SCREW.

La nuit était lugubre, obscure; c'était l'heure où chacun s'enfonce plus profondément dans son lit où le cercle attardé se resserre autour du foyer, où, plus froide même que la charité, la misère grelotte au coin des rues; les cloches vibraient encore du redoutable son d'une heure que venaient de frapper leurs ballants; la terre, revêtue d'un linceul noir, portait le deuil du jour écoulé, et, plumes gigantesques de la pompe funèbre, de sombres groupes d'arbres agitaient tristement leurs cimes. Tout était repos, silence. Seuls, les nuages traversaient l'air devant la lune voilée, et le vent, rampant à leur suite, s'arrêtait pour écouter, repartait avec un léger bruit, s'arrêtait de nouveau et repartait encore, comme l'Indien qui poursuit une piste.

Vents, nuages, où fuyez-vous si vite? Semblables aux esprits du mal, les éléments volent-ils à quelque effrayant rendez-vous? Dans quelles régions sauvages tiennent-ils conseil? En quels lieux se livrent-ils à leurs terribles jeux?

Ici, affranchis de cette prison qu'on appelle terre, ils se ruent sur l'espace immense des eaux. C'est là qu'ils rugissent, crient, hurlent, tempêtent toute la longue nuit. Là, les cavernes qui bordent les flancs de cette île lointaine, si paisiblement endormie au sein des flots écumeux, lancent leurs voix retentissantes, au-devant desquelles accourent, du fond de déserts inconnus, les souffles dévastateurs. Là, dans l'emportement d'une licence effrénée, ils s'ébattent, luttent, guerroient, jusqu'à ce que la mer, émue à leur appel, bondisse plus furieuse qu'eux tous, et que l'air et l'eau se confondent en une tourbillonnante rage.

En avant! en avant! sur l'espace sans humes où roulent les pesantes vagues. Là sont des monts, là des vallées; mais non, l'un devient l'autre, et bientôt tout n'est plus qu'un bouillonnant amas d'ondes fugitives. Chasse et fuite, et retour emporté de la vague sur la vague, lutte sauvage, terminée par de rejaillissantes écumes qui blanchissent la noire nuit. Formes, places, couleurs, tout incessamment varie: rien de stable, éternel combat. En avant! en avant!... Les flots roulent obscurcissant la nuit, les vents hurlent avec plus de furie, et les voix de l'abîme s'élèvent plus terribles, quand ce cri sauvage: «Un vaisseau!» vient dominer la tempête.

La nef s'avance, rapide; ses hauts mâts ont vibré, ses flancs tressaillent à l'unisson. Elle s'avance, tantôt montée sur les flots recourbés, tantôt plongeant dans les profondeurs de la mer, comme pour se soustraire un instant à sa rage, et chaque mugissement des eaux, chaque sifflement des vents, d'une voix plus tonnante encore, a crié: «un vaisseau!»

Il marche; il lutte. Pour voir sa course audacieuse, les vagues dressent l'une par-dessus l'autre leurs têtes blanchissantes. Aussi loin que l'oeil du matelot perce l'ombre, il les voit accourir, se ruant, se poussant l'une l'autre dans leur formidable curiosité. Elles se dressent, mugissent, retombent, et la nef avance toujours. La nuit a contemplé ces houles grossissantes, l'aurore les retrouve assiégeant le vaisseau. N'importe, il marche encore, il marche toujours. En avant! il chevauche avec ses douteuses lueurs avec la cargaison de passagers endormis dans ses flancs. Ils donnent comme s'ils n'avaient rien à craindre des éléments acharnés à leur perte, comme si l'abîme, tombe sans fond de tant de braves marins, ne se pouvait rouvrir!

An nombre de ces voyageurs endormis se trouvaient Martin et son humble serviteur, Mark Tapley. Bercés, par ce roulis inaccoutumé, dans un sommeil léthargique, ils demeuraient tous deux aussi insensibles à l'atmosphère fétide du dedans qu'au fracas assourdissant du dehors. Il faisait grand jour quand Mark s'éveilla enfin, rêvant à demi qu'il s'était assoupi la veille dans un lit à baldaquin, lequel, par une soudaine culbute, s'était retourné la nuit sens dessus dessous. Et, admirez l'infaillibilité des songes! les premiers objets qui frappèrent les yeux à demi ouverts de Mark Tapley, ce furent ses propres talons qui, d'une élévation presque perpendiculaire, le toisaient, comme il le remarqua plus tard, tout à fait de haut en bas.

«Bon! dit Mark, lorsque, luttant avec des chances diverses contre le tangage du vaisseau, il fut parvenu à reprendre son aplomb; c'est pourtant la première fois que j'aurai passé toute la sainte nuit debout sur ma tête!

--Vous n'aviez qu'à ne pas vous coucher la tête sous le vent, en regard des amures(3), grommela un homme du fond de sa cabane(4).

Note 3: Amures, cordages qui tiennent la voile en la rattachant du côté d'où vient le vent.

Note 4: Cabanes, couchettes fixées l'une au-dessus de l'autre tout autour d'une cabine, et qui servent de lit aux matelots et aux passagers de seconde classe.

--En regard de quoi?» demanda Mark.

L'homme répéta son observation.

«Soit, je m'en garderai bien, quand je saurai sur quelle partie de la carte se trouvent ces contrées, reprit Mark. En attendant, vous ne risquez rien d'accepter aussi mon petit bout d'avis, et, si vous voulez m'en croire, ni vous, ni aucun autre ami des miens, jouissant d'une tête sur ses deux épaules, n'ira s'exposer désormais à dormir dans un vaisseau.»

L'homme approuva avec un sourd grognement, et se retourna en ramenant la couverture sur sa tête.

«Car, poursuit à demi-voix Mark Tapley en manière de monologue, de toutes les choses stupides, la plus absurde, à mon gré, c'est la mer. Jamais elle ne sait que faire et que devenir; comme elle n'a pas d'emploi qui vaille, elle passe son temps à se tourmenter en vraie furieuse; elle ne sait pas plus se tenir tranquille que les ours du pôle, qui, dans une ménagerie, ne font que secouer leur crinière blanche de ci de là; ce qui ne vient, voyez-vous, que d'une étrange stupidité!

--Est-ce vous. Mark? demanda une voix faible du fond d'une autre cabane.

--C'est du moins tout ce qui reste de moi, monsieur, après une quinzaine de cette rude besogne, répliqua Mark Tapley. Ajoutez que depuis que je suis à bord, je passe les trois quarts de mon temps la tête en bas, les jambes en haut, accroché, à la façon des mouches, à tout ce qui se rencontre. Avec cela, monsieur, que je ne fais presque plus rien entrer dans ma carcasse, et que tout en sort par toutes sortes de chemins. Certes, il ne reste pas assez du pauvre Mark pour que je puisse jurer de par lui! Mais, vous-même, monsieur, comment vous sentez-vous ce matin?

--Très-misérable, répondit Martin avec un gémissement humoriste, Ouf! la pitoyable vie!

--Oui-da! cela commence à compter, murmura Mark, appuyant sa main sur sa tête endolorie et regardant tout autour avec une bizarre grimace. Il y a plaisir ici à présent, et l'on peut au moins se savoir gré de s'y maintenir gaillard. La vertu est sa propre récompense; la joyeuse humeur idem.»

Mark avait raison. Assurément, quiconque pouvait conserver sa bonne humeur dans le logement d'avant du noble et rapide vaisseau le Screw, n'en était redevable qu'à ses propres ressources, et avait du s'approvisionner de gaieté comme de vivres, sans la plus légère assistance des propriétaires du navire. Une cabine sombre, basse, étouffée, entourée de couchettes qui regorgent d'hommes, de femmes, d'enfants, en proie à tous les degrés de misère ou de maladie, n'est guère un lieu de joyeuse réunion. Mais lorsque la foule s'y entasse, comme il arrive dans l'avant du Screw, à chaque traversée de l'Ancien-Monde au Nouveau, lorsque, couchettes et matelas s'amoncellent sur le plancher, dans le plus complet oubli de tout bien-être, de toute propreté, de toute décence, le séjour d'un pareil antre n'est plus seulement un obstacle à toute gaieté, à toute aménité, c'est encore un encouragement à l'égoïsme et à la mauvaise humeur. Mark le sentait, tandis qu'assis sur son séant, il promenait ses regards autour de lui, et ses esprits s'exaltèrent en proportion.

Il y avait là des Anglais, des Irlandais, des Gallois, des Écossais, tous munis de leur petite provision de mauvais vivres et de méchants effets, la plupart avec toute une maisonnée d'enfants: il s'en trouvait la de tout âge depuis le nourrisson à la mamelle jusqu'à la fille dégingandée presque aussi grande que sa mère; toutes les variétés de maux qu'engendre la misère, la maladie, l'excès, les chagrins et une longue traversée par un gros temps, pullulaient dans l'étroit espace. Et pourtant cette arche fétide renfermait moins de lamentations et de plaintes, et beaucoup plus d'assistance mutuelle et de bienveillance que nombre de salles de bal.

L'oeil attendri de Mark parcourut la noire enceinte, et sa figure éclaircie rayonna, ici, une bonne vieille grand'mère chantonnait sur l'enfant malade qu'elle dandinait et berçait entre des bras à peine moins décharnés que les membres rachitiques du jeune innocent. Là, une pauvre femme lavait les langes d'un tout petit nourrisson, tandis qu'elle en apaisait un autre échappé du lit étroit pour venir ramper autour d'elle sur le carreau, et qu'elle retenait en son giron un troisième marmot. Plus loin, c'étaient des vieillards gauchement occupés à remplir un millier de petits offices domestiques, dans lesquels ils eussent paru ridicules, si la tendresse et la bonté pouvaient l'être jamais. Ailleurs, des gaillards basanés, espèces de robustes géants, s'escrimaient à rendre d'affectueux et tendres services, tels qu'on aurait pu les espérer à peine des plus frêles, des plus délicates organisations. L'idiot même, assis tout le long du jour à marmotter dans son coin, éveillé à l'imitation par tout ce qui se passait autour de lui, s'essayait à faire claquer ses doigts pour amuser un petit pleureur.

«A mon tour,» dit Mark, hochant la tête, à une femme qui habillait ses trois enfants dans le voisinage. En parlant, il étendait gracieusement les deux coins de sa bouche d'une oreille à l'autre.» Allons! passez-moi vite une de mes jeunes pratiques.

--S'il vous plaisait sonner à mon déjeuner, Mark, au lieu de vous mêler de ce qui ne vous regarde pas?» dit Martin avec impatience.

«Juste! reprit Mark; elle va le faire. Voilà la vraie division du travail, monsieur: je débarbouille sa marmaille pendant qu'elle prépare notre thé. Jamais je n'ai su faire du thé potable, moi, et tout le monde sait laver le nez, à un marmot.»

La femme, faible et malade, sentait, et à juste titre, toute la bonté de Mark, dont le large manteau l'enveloppait, elle et sa couvée, toutes les nuits, tandis qu'il se contentait pour lui-même d'une planche unie et d'une grossière couverture. Quant à Martin, qui se levait rarement et s'inquiétait peu de ce qui se passait autour de lui, poussé à bout par l'extravagante sympathie de son domestique, il exhala son humeur en un juron inarticulé.

«C'est cela même, à dit Mark continuant de brosser les cheveux de l'enfant qu'il avait sous la main avec tout le sang-froid d'un perruquier de profession.

«Comment? de quoi parlez-vous? demanda Martin.

--De ce que vous dites, monsieur, répliqua Mark. Assurément il y a de quoi jurer quand on y songe, et je sens tout juste comme vous, monsieur: c'est bien dur pour elle.

--Dur! quoi?

--Eh! oui, de faire ce voyage toute seule, avec ces petits embarras d'enfants que voilà. S'en aller si loin par des temps pareils et pour rejoindre son mari!... Allons donc, monsieur l'Éveillé, ajouta Mark Tapley s'adressant au second enfant dont il tenait la tête au-dessus d'une cuvette; si vous ne voulez pas que le savon vous fasse cuire les yeux à vous rendre fou, ayez, la bouté de les fermer bien vite!

--Elle va rejoindre son mari? répéta Martin en bâillant; et où?

--C'est ce que j'ai peur qu'elle ne sache pas bien elle-même, répondit Mark en baissant la voix. Pourvu qu'elle ne le manque pas encore! car elle a envoyé sa dernière lettre par une occasion, et il ne paraît pas qu'auparavant ils fussent convenus de rien; de sorte que si, en débarquant, elle ne le voit pas, comme dans l'image du Chansonnier des Dames, faisant flotter sur la rive son mouchoir, signal du bonheur, elle est capable de tomber roide morte.

--Comment! De par tout ce qu'il y a de fous au monde! cette femme a-t-elle bien pu s'embarquer ainsi à tout hasard, comme une vraie oie sauvage?» s'écria Martin.

Mark Tapley jeta un coup d'oeil à son maître, étendu tout de son long dans sa cabane, et reprit tranquillement:

«Ah! oui, au fait. Comment a-t-elle pu?... Je ne devine pas. Il y avait deux ans qu'il l'avait quittée; depuis lors, toujours seule et pauvre en son pays, elle ne rêvait qu'au moment où elle le rejoindrait. C'est étrange qu'elle se soit décidée à s'embarquer!--Bizarre tout à fait. Peut-être est-elle quelque peu timbrée.--Impossible de l'expliquer autrement.»

Martin s'était laissé trop affaisser par le mal de mer pour répliquer davantage, et même pour prêter la moindre attention au sentiment qui avait dicté ces paroles; et la femme, objet de leur conversation, apportant le thé, empêcha Mark de poursuivre. Le déjeuner fini, ce dernier ayant accommodé le lit de son maître, alla sur le pont laver le service de table, qui consistait en deux petites demi-pintes de fer-blanc et un pot à barbe de même métal.

Pour rendre justice à Mark Tapley, il souffrait du mal de mer au moins autant qu'homme, femme ou enfant à bord, et avait de plus une propension toute particulière à se heurter et à perdre l'équilibre à chaque embardée(5)du vaisseau; mais, résolu, selon son dicton ordinaire, à se montrer fort en dépit des circonstances, il était l'âme et la vie de la chambrée d'avant, et ne se gênait en nulle sorte pour s'interrompre au milieu de la conversation la plus enjouée, aller se trouver mal à son aise, et revenir reprendre un joyeux propos juste où il l'avait laissé, aussi allègre, aussi en train que si c'était le cours ordinaire des choses.

Note 5: Embardée, secousse donnée aux navires à chaque mouvement qu'on imprime au gouvernail.

A mesure que Mark se faisait au mal de mer, on ne peut dire que sa gaieté et son bon naturel se montrassent avec plus d'avantage; la chose eut été difficile; mais; l'activité de son service auprès des plus frêles individus de la troupe y gagnait prodigieusement. Mare Tapley, à toute heure, en tout temps, pour toute affaire et tout plaisir, était mis en réquisition. Un rayon de soleil venait-il à briller sur le ciel obscur. Mark dégringolait au plus vite dans la cabine, et reparaissait traînant, conduisant où portant quelquefois une femme, une demi-douzaine d'enfants, parfois un homme, un lit, un matelas, un poêlon, un panier, n'importe, tout ce qui, animé ou inanimé, lui paraissait devoir se trouver bien du grand air. Si une heure ou deux de beau temps venait tenter, au milieu du jour, ceux qui, autrement, ne montaient que peu ou point sur le pont, et les décidait à grimper dans la chaloupe ou à s'établir sur les espars de rechange, afin de s'essayer à retrouver quelque appétit, Mark Tapley, au milieu du cercle, faisait circuler les tranches de boeuf salé, le biscuit, les petits verres de grog. C'était lui qui coupait par petits morceaux, avec son couteau de poche, la provende des marmots; lui qui régalait l'assemblée de nouvelles surannées, lues haut dans quelque vénérable gazette; ou bien encore, entouré d'un groupe choisi, il chantait à tue-tête une bonne vieille, chanson. C'était Mark qui, pour ceux qui ne savaient pas écrire, traçait des commencements de lettres adressées aux chers amis laissés au pays; lui qui faisait assaut de quolibets et de bons mots avec les gens de l'équipage; lui qui, venant de risquer d'être enlevé par un coup de mer, ou sortant tout ruisselant d'une pluie d'écume salée, tendait à tous une main secourable, et toujours faisait une chose ou l'autre pour l'utilité commune. A la nuit, quand le feu du cuisinier brillait sur le pont, et que de pétillantes étincelles voltigeant à travers les agrès et les nuages de voiles, menaçaient le vaisseau du feu, au cas où l'air et l'eau n'eussent pas suffi à sa destruction, là. encore on retrouvait Mark Tapley, habit bas, manches retroussées, plongé dans toutes sortes de travaux culinaires, composant les plus prodigieuses sauces, les plus fantastiques ragoûts, reconnu pour autorité légitime par tous, aidant chacun à faire ou à terminer quelque oeuvre que personne n'eût rêvé d'entreprendre sans son aide universelle: bref, jamais on ne vit popularité semblable à celle que Mark avait su acquérir sur le noble et excellent voilier, le Screw. L'admiration générale finit même par monter à un point tel, qu'en son for intérieur le pauvre Mark commença à s'inquiéter et à douter qu'un homme put, avec quelque raison, tirer vanité de se maintenir en belle et joviale humeur, avec de pareils encouragements.

«S'il en va ainsi jusqu'au bout, dit Mark Tapley, sa pensée le reportant vers une des plus heureuses situations de sa vie, je ne vois pas grande différence entre l'auberge du Dragon et la cabine du Screw. Jamais, à ce compte, je n'aurai le moindre mérite à conserver ma bonne humeur; c'est un sort, qu'il faille que tout me vienne constamment à souhait!

--Ah çà, Mark, demanda impatiemment Martin à son domestique, qui ruminait ainsi auprès de sa cabane, en avons-nous encore pour longtemps?

--Encore une semaine, et nous serons au port, à ce qu'on dit; le vaisseau marche aussi bien maintenant qu'un vaisseau peut marcher, ce qui n'est pas trop dire.

--Non, certes, et j'en réponds, soupira Martin avec amertume.

--Je vous assure que si vous allier faire un tour là-haut, vous ne vous en trouveriez pas plus mal, monsieur, au contraire.

--Oui! aller passer en revue devant ces messieurs et dames qui se promènent sur le gaillard d'arrière,» reprit Martin, appuyant emphatiquement sur chaque mot; «pour qu'ils me voient mêlé à toute la tourbe de mendiants arrimée dans cet ignoble trou! oui, je m'en trouverais mieux, en vérité!

--Je ne puis connaître par moi-même la façon de sentir d'un homme comme il faut, reprit Mark humblement; mais pourtant, monsieur, il me semble qu'il n'y a pas de gentleman qui ne se trouvât beaucoup mieux à l'air frais là-haut qu'ici dedans; et quant aux messieurs et dames de l'arrière, ils n'en savent pas plus sur votre compte que vous n'en savez sur le leur, et s'en inquiètent à l'avenant. C'est là ce qui me semblerait.

--Et je vous dis, moi, qu'il vous semblerait et qu'il vous semble fort mal, répliqua Martin.

--Très-probable, monsieur, répondit Mark avec son inaltérable bonne humeur. C'est ce qui m'arrive souvent.

--Croyez-vous, s'il vous plaît, poursuivit Martin se soulevant appuyé sur son coude, croyez-vous que je trouve grand plaisir à demeurer couché ici?

--Il faudrait être archifou pour se le figurer, répondit Mark Tapley.

--A qui donc en avez-vous alors? pourquoi m'aiguillonner, me persécuter sans cesse, afin que je me lève? demanda Martin. Je reste couché ici, parce que je ne veux pas courir risque d'être reconnu dans de meilleurs jours par quelqu'un de ces orgueilleux richards pour un misérable passager de seconde classe. Je reste couché ici, parce que je veux cacher ma position et moi-même, et ne pas arriver dans le Nouveau-Monde déjà flétri et stigmatisé du nom de pauvre. Si j'avais pu payer mon passage dans la première cabine, j'aurais levé la tête avec les autre; je ne le puis pas, je la cache. Commencez-vous à comprendre, maintenant?

--J'en suis désolé, monsieur, dit Mark; je n'imaginais pas que vous prissiez la chose si fort à coeur.

--Je le crois parbleu bien que vous ne l'imaginiez pas, reprit son maître. Qu'en sauriez-vous, si je ne vous le disais? Il ne vous en coûte rien, à vous, Mark. Aller, venir, mener joyeuse vie, vous est chose aussi naturelle qu'il l'est pour moi d'agir différemment. Vous ne présumez pas, sans doute, qu'il y ait à bord une créature vivante qui souffre et que j'ai à souffrir, moi, dans ce vaisseau: dites un peu?» Et Martin, se soulevant droit sur son séant, attachait sur Mark Tapley un regard fixe et profond.

Le visage de Mark se contracta en toutes sortes de grimaces; il pencha sa tête de côté, absorbé en apparence dans l'insoluble problème. Ce fut son maître enfin qui le tira d'affaire en se rejetant sur le dos, reprenant son livre et disant:

«A quoi bon vous faire une question pareille, quand tout ce que je viens de dire prouve que vous n'êtes pas de taille à la comprendre?--Apprêtez-moi un verre d'eau et d'eau-de-vie,--très-faible et froid:--donnez aussi un biscuit, et dites à votre amie, qui est notre voisine de plus près que je ne voudrais, qu'elle ait à tenir ses enfants, si c'est possible, moins bruyants que la nuit dernière. Dépêchez, et vous serez un bon diable.»

Mark obéit avec la dernière promptitude; et tandis qu'il exécutait avec zèle les ordres de son maître, ses esprits abattus se ranimèrent. Plus d'une fois il murmura tout bas que décidément il y avait plus de mérite à conserver sa gaieté à bord du Screw qu'il ne l'avait supposé. Et, ce qui n'était pas une mince satisfaction, il était sûr de retrouver à terre la pierre de louche de sa bonne humeur pour ne plus s'en séparer partout où son destin l'allait conduire. Néanmoins, il ne jugea pas à propos d'expliquer à qui ou à quoi ces consolantes pensées faisaient allusion.

Maintenant l'agitation était devenue générale à bord; les prédictions sur le jour précis, l'heure même où l'on atteindrait New-York, circulaient parmi les passagers; la foule se portait sur le pont; un oeil curieux était embusqué à chaque ouverture des flancs du navire, et la manie de faire des paquets le matin pour les défaire le soir gagnait comme une épidémie. Ceux qui avaient des missives à remettre, des amis à embrasser; ceux qui savaient où ils allaient et ce qu'ils comptaient faire, ne tarissaient pas sur leurs projets et sur leurs plans. Du reste, comme cette classe de passagers était de beaucoup la moins nombreuse, et que ceux qui n'avaient point de but fixe, étaient en majorité, l'auditoire ne manquait point aux orateurs. Les voyageurs qui s'étaient mal portés durant toute la traversée commençaient à aller bien, et les bien portants allaient mieux.

Un Américain de la première chambrée, jusqu'alors enseveli dans ses fourrures et son chapeau ciré, apparut soudain coiffé d'un haut et brillant castor noir, et ne cessa plus d'inspecter la petite valise de cuir jaune qui contenait ses habits, son linge, ses brosses, son nécessaire, ses livres, ses breloques et autres bagatelles. Ou le vit aussi arpenter le pont, les mains profondément enfoncées dans ses poches, les narines dilatées, humant par avance l'air de la Liberté, «mortel aux tyrans, et que jamais esclave n'a respiré» (sauf dans des circonstances tout à fait insignifiantes). Un Anglais, véhémentement soupçonné de s'être enfui d'une banque, emportant avec lui mieux que la clef de la caisse, devenu éloquent sur le beau sujet des droits de l'homme, fredonnait perpétuellement la Marseillaise; bref, une même sensation faisait vibrer toutes les âmes; le continent américain était proche, si proche que, par une belle nuit étoilée, un pilote fut pris à bord. Peu d'heures après, le vaisseau jeta l'ancre, attendant l'arrivée du bateau à vapeur qui devait transporter les passagers à terre.

Quand il parut, le jour brillait à peine, et pendant une heure ou plus qu'il passa côte à côte avec le vaisseau (temps durant lequel le chauffeur et le machiniste excitèrent autant de curiosité que s'ils eussent été des anges bons ou mauvais), le bateau se chargea de tout ce qu'il y avait à bord de cargaison vivante, y compris Mark, toujours en souci de protéger sa pauvre amie avec ses trois enfants, et Martin qui avait enfin repris son costume habituel, recouvert seulement, jusqu'à ce qu'il eût pour jamais quitté ses compagnons de voyage, d'un sale et vieux manteau.

Le grand bateau, avec sa machine sur le pont et les avirons qui se mouvaient rapidement en remontant la magnifique, baie de New-York, avait assez l'air d'un monstre antédiluvien ou de quelque insecte gigantesque vu à travers une loupe, et fuyant sur ses longues jambes. Bientôt des collines apparurent, puis des sites, enfin la ville longue et plate, avec ses maisons éparses sur la rive.

«La voilà donc! dit Mark Tapley debout à l'avant du bateau, voilà la terre de la Liberté! de la bonne heure; j'en suis charmé. Toute terre me sera bonne après tant d'eau!»