SOUVENIRS D'UNE PROMENADE.

(Suite.--V. t. II, p. 6.)

EXCURSION CRITIQUE.

Ce sont ces rochers de Douvres, en effet, que Shakspeare a décrits dans le Roi Lear: ces rochers crayeux--ces chalky bourns:--

Whose high and bending head

Looks fearfully in the confined deep.

C'est là que Gloster, les yeux crevés par la farouche Régane veut être conduit pour se précipiter dans les flots. Mais Edgar a deviné ce projet sinistre, et sa pieuse désobéissance recourt à la ruse pour sauver de sa propre fureur le père qui l'a maudit. Ils sont encore en rase campagne lorsqu'il s'écrie:

«Arrêtez, seigneur... n'allez pas plus loin: voici l'endroit. Spectacle terrible, étourdissant, en vérité, qu'on aperçoit en regardant à nos pieds. Les corbeaux, les choucas, qui volent entre nous et la terre paraissent à peine de la grosseur des escargots... à mi-chemin, pend au bout de sa corde un chercheur de crête marine: moisson périlleuse!... ou le dirait à peine aussi gros que sa tête; les pêcheurs qui se promènent sur le rivage semblent autant de souris; cette grosse barque à l'ancre est réduite aux proportions du son batelet; son batelet lui-même à celles d'une bouée presque impossible à distinguer; la lame sonore, qui brise en frémissant sa colère sur les cailloux paresseux de la grève, n'envoie pas à la hauteur où nous sommes son puissant murmure.»

Sans être un commentateur forcené, n'est-il pas naturel de suivre ici la trace du poète et de se le représenter errant, par quelque belle journée d'été, sur la cime de ces noirs promontoires? Qui sait s'il n'y rencontra pas un pauvre mendiant aveugle guidé par un jeune clown, figures insignifiantes qui, s'amalgamant à son rêve poétique, y firent germer comme une fleur brillante l'épisode touchant de Gloster et du son fils méconnu?

Quant à la scène même, elle a, sous une apparence de puérilité, cette portée ironique des prétendues facéties shakspeariennes. Le vieillard aveugle veut en finir avec la vie; dès qu'il se croit au bord de l'ardu précipice, il renvoie son guide, qui feint de s'éloigner; il adresse une dernière prière à Dieu, il s'élance... et tombe seulement de sa hauteur sur les bruyères de la plaine. Son fils le relève insensible, et craint un instant que l'imagination, la pensée du fait, n'aient, de concert avec la volonté, dérobé le trésor de vie.

And yet I know not how conceit may rob

The treasury of life, when life itself

Yields to the theft.

Remarquons ou passant qu'Edgar se pose ici un des problèmes les plus insolubles de la physiologie. De même se montre-t-il ensuite grand philosophe, lorsqu'au lieu de heurter de front le désespoir suicide de son père, il le trompe pieusement et lui fait croire à ses jours conservés par un miracle. Le vieillard ne se fût pas résigné à être dupe; dès qu'il se croit protégé par un bienfait inouï de la Providence, enorgueilli, consolé, flatté de cette illusion, il voudra vivre, il souffrira sans se plaindre.

..........Henceforth I'll bear

Affliction, till it do cry out itself,

Enough, enough, and die.

DANS UN OMNIBUS.

Ils sont doux et riants les paysages du comté de Kent. Lorsque les haies vertes qui bordent la route étroite laissent un instant l'oeil du voyageur s'égarer sur le vaste horizon, rien ne trouble la riche harmonie de ce tableau consolant. De tous côtés ondulent mollement les croupes vertes des collines indécises; de tous côtés les grands parcs groupent leurs massifs ombrages autour des demeures seigneuriales, et les hameaux proprets que nous traversions au galop semblaient s'être mis en frais de coquetterie pour nous arrêter un moment. Chaque maisonnette, tapissée au dehors de rosiers et de cobéas, nous laissait entrevoir au dedans, derrière le sceen entr'ouvert, d'autres fleurs plus rares épanouies dans la porcelaine peinte. La porte des plus modestes habitations est d'un vert aussi vif et revêtue; d'un vernis aussi frais que celle du château voisin. Leur fenêtre a cinq pans, qui s'avance en relief sur la route, comme ces logettes pratiquées naguère aux flancs des épais donjons, semble dire aux passant, en leur montrant ses vitres étincelantes et chaque jour lavées: «Vous voyez qu'on pense à vous.» Il n'est pas jusqu'aux grands capots noirs des petites filles jouant au bord du chemin qui ne donnent l'idée du décorum caractéristique et du respect d'autrui si fort en honneur chez nos voisins.

Le premier abord, dans un pays étranger, a ceci de charmant qu'il donne du prix aux incidents les plus simples, aux types les plus vulgaires. Je contemplai longtemps la bonne femme de Douvres qui s'était embarquée avec nous dans l'omnibus de Cantorbéry, avant de m'apercevoir quelle ressemblait de tout point à une Bourgeoise du Marais: c'était le même chapeau de paille à passes de gros de Naples fané, la même robe d'indienne à rayures multicolores, le même col de mousseline brodée, rabattu sur le même châle café au lait, les mêmes gants de fil d'Écosse gris et trop larges, autour des mêmes mains,--trop larges aussi,--les mêmes pieds enflés et débordant sur les mêmes souliers de prunelle éraillée à cothurnes.

Je pus apprécier, en écoutant la conversation engagée entre elle et mon ami, cette disposition toute bienveillante que l'Anglais témoigne aux étrangers, pour peu que ceux-ci ne l'effarouchent point par des manières trop étourdies. Après, s'être assurée que nous prendrions ses renseignements au sérieux, notre compagne de voyage nous fit les honneurs de son pays avec zèle, intelligence et cordialité. Nous ne passions jamais dans un village sans qu'elle ne nous en dit le nom, devant un parc ou un gentleman's seat sans qu'elle ne nous en fit connaître le propriétaire. Elle poussa la préoccupation de nos intérêts jusqu'à s'informer de l'auberge où nous allions descendre, et parut apprendre avec satisfaction que nous avions le projet de nous arrêter au Star-Hotel,--établissement, selon elle, très-respectable.

MINE HOST RICHARDSON.

Nous longions au petit trot les premières maisons de Cantorbéry, lorsqu'un homme âgé, vêtu de noir, figure d'ecclésiastique, et dans lequel je voulais à toute force reconnaître le ministre de Wakefield, sortit d'un jardin et se mit à suivre l'omnibus. Il donnait la main à une petite fille qui pouvait à grand'peine, en courant, tenir tête aux rapides allures, aux longues enjambées de son vénérable guide. Tous deux, cependant allaient aussi vite que nous, et je compris le motif de leur empressement, lorsque je vis le prétendu ministre, debout sur la porte du Star-Hotel, nous accueillir avec la déférence à demi souriante qui caractérise l'aubergiste anglais. Sa femme était à coté de lui, également vêtue de noir, et rappelant assez, par la dignité étudiée de son maintien, les charmantes veuves du Gymnase. Quant à la petite fille, elle avait disparu; mais, derrière un rideau de porte furtivement soulevé, j'entrevis deux yeux bleus pétillants de curiosité. Je fis honneur de ce sentiment, qu'on est toujours bien aise d'inspirer, au ruban ronge que mon compagnon portait à sa boutonnière; il le renvoya poliment à mes favoris et à mes moustaches, qui sont aussi, de l'autre coté du détroit, une décoration étrangère. Quoi qu'il en soit, cette importante question ne nous fit pas oublier de commander le dîner. Quand je dis nous, c'est uniquement par habitude; ce soin regardait exclusivement mon ami, qui, à titre de voyageur émérite, avait naturellement la direction absolue et la responsabilité complète de notre campagne.

Je l'entendis très-distinctement demander du roast-beef, du stock-fisch et un New College pudding. A chacune de ces indications, le grave hôtelier s'inclinait respectueusement et semblait loger nos ordres dans sa mémoire avec la plus exemplaire soumission. Cette précaution prise, et sans même nous donner le temps de secouer la poudre du voyage, nous courûmes à la cathédrale.

SAINT THOMAS DE CANTORBÉRY.

Ceux qui voudront accepter docilement les inspirations du Guide du voyageur feront un grand détour pour aller rejoindre par George-street. Guidhall-street et Palace-street, ce qu'on appelle la Cour-Verte (Green-court); ils y trouveront une porte surbaissée,--l'ancienne porta Prioratas,--ornée de quelques sculptures grotesques et surchargée après coup de fortifications massives qui en ont fait disparaître le caractère originel. Ces arceaux romains à forme demi-circulaire se retrouvent encore encastrés dans les murs de quelques constructions récentes, et enfin, toujours au nord de cette cour, on découvre l'escalier normand, échantillon presque unique d'une architecture admirablement appropriée au climat. Cet escalier couvert, et dont le toit est soutenu par des piliers de hauteur décroissante, conduisait jadis à ce que les vieux plans appellent Aula-Nova, ou la Salle-du-Nord. Les antiquaires ne sont point d'accord sur l'usage primitif de ce bâtiment, démoli en partie vers 1730, et dont les derniers débris ont disparu récemment. L'hypothèse la plus vraisemblable en fait néanmoins la salle des séances de la Haute-Cour. Tout ceci est affaire aux Oldbuck contemporains.

Sans prendre tant de souci de la méthode et du savoir historique, nous vous mènerons par le chemin le plus court à l'extrémité S.-O. de la cathédrale, et nous entrerons dans le cimetière par la porte basse qui ouvre sur le Marché au Beurre, à l'extrémité de Burgate-street.

Une fois là, nous sommes sur une place étroite, irrégulière, pressée entre les maisons basses des prebandiers, çà et là séparées par quelques vieux arbres, et le vaste édifice qui lance hardiment vers le ciel ses trois tours carrées.

Il est impossible, à leur aspect, de ne pas comprendre la vérité de cet axiome qui se popularise peu à peu parmi les architectes modernes, à savoir: que la ligne horizontale domine dans les constructions grecques, la ligne verticale dans celles du Moyen-Age (1). Peut-être faudrait-il ajouter que cette tendance eut pour cause la nécessité des contrastes; l'idée-mère du temple grec semble éclose dans le cerveau d'un montagnard, qui veut opposer la ligne pure, harmonieuse et droite aux rudes contours, aux formes massives et irrégulières des rochers voisins. Il pose son édifice sur une hase élevée qui le dispense de donner à l'édifice lui-même une hauteur considérable; enfin, en l'isolant comme il le fait, il se crée la nécessité de le concevoir dès le principe dans un ensemble complet, et tel, qu'il ne fois réalisé, aucune addition après coup ne peut en altérer l'unité puissante.

Note 1: Horizontalism, if the expression may be used, is the characteristic of the Grecian.--Verticalism of the Gothic.--Quarterly Review, for December 1811.

La cathédrale gothique, tout au contraire, jaillit pour ainsi dire de terre, au centre d'une étroite enceinte; elle doit dominer, pour l'oeil qui va la chercher dans la plaine, et les murailles fortifiées qui la protègent, et le groupe sans cesse exhaussé des maisons qui se pressent autour d'elle. Bâtie sous un ciel inclément, elle a besoin d'offrir de tous côtés à la pluie des pentes glissantes où nulle humidité ne puisse séjourner longtemps; enfin, entourée à sa base ou de verdure ou de constructions bourgeoises, elle imite la fleur qui, pour épanouir son calice, le porte fièrement au-dessus du feuillage envieux. Les ornements recherchés, les sculptures délicates, les enroulements capricieux, les fines ciselures de la pierre, sont ou réservés à la façade, qui s'ouvre toujours sur quelque, place, ou jetés à profusion au haut des tours, ou plaqués en arêtes le long des flèches.

Puis, comme c'est une oeuvre gigantesque qu'une génération qui la commence est certaine de léguer inachevée aux générations à venir;--comme l'ambition ecclésiastique prévoit d'avance l'accroissement des richesses du clergé, l'agrandissement nécessaire des monuments qu'il élève, une sorte d'instinct avertit l'ouvrier qu'il emploie de ne pas donner à son premier plan un caractère définitif. C'est l'agrégation des détails toujours plus magnifiques à mesure que la cathédrale s'exhausse et se développe, c'est cette agrégation qui doit constituer sa beauté; or ces détails ne peuvent être préconçus; ils subiront la loi des temps et des événements humains. Une part doit être faite à l'influence agrandie du culte, une autre aux progrès de l'art, aux variations de la mode, aux caprices mêmes des individus.

Quiconque voudrait étudier à fond le jeu de ces influences diverses trouverait amplement de quoi satisfaire sa curiosité sous les voûtes de cette magnifique église, dont la fondation remonte au premier roi chrétien du la Bretagne (le Romain Lucius, en l'année 181 de l'ère chrétienne), et qui devint cathédrale quatre siècles plus tard, sous le Saxon Ethelbert. Consumée deux fois par l'incendie, en 1011, lors de l'invasion danoise, et en 1070, elle fut reconstruite sur le plan actuel par l'archevêque Lanfranc (1075-1080). Les orgueilleux successeurs de ce prélat renversèrent une partie de l'édifice qu'ils ne trouvaient pas digne d'eux. Le choeur tout entier disparut et fut réédifié à grands frais(1114), puis soixante ans après, survint un troisième incendie qui dévora le nouveau choeur et toute la partie orientale de l'église.

Ici commence à se débrouiller l'histoire architecturale de Cantorbéry. On a la description de l'édifice bâti par Lanfranc(2). On sait, par des vers écrits en 1172, que la grande tour du centre, élevée entre la nef et le choeur, était surmontée d'un faite et d'un ange doré qui lui donnait son nom.

Note 2: Par le moine Gervais.--Decem scriptores, vol. 1295.

A bright and glorious cherub is advanced

On this high tower like angel guardian,

That from the neighbouring sky swiftly descends,

Over this sacred place strict watch to keep.

On sait encore que la voûte peinte du choeur de Conrad représentait le ciel; qu'il était rempli de croix et d'images en or et en argent; que dans l'une de ces croix soixante pierres précieuses étaient incrustées. Les mêmes documents nous apprennent qu'en reconstruisant ce choeur incendié, si l'on en conserva les dispositions principales, ou changea, pour les embellir, presque tous les détails; les piliers furent allongés de douze pieds; leurs chapiteaux, simples autrefois, s'évidèrent sous le ciseau des sculpteurs; les arceaux, qui semblaient coupés à la hache, s'adoucirent et s'ornèrent. On remplaça les colonnes de pierre par des colonnes de marbre; les voûtes du choeur et de ses alettes étaient unies, on les broda de nervures délicates et de clefs adroitement sculptées. Un mur lourdement appuyé sur des piliers séparait les transepts du choeur, on détruisit ce mur; ou maria le choeur et les transepts; l'oeil circula librement de l'un aux autres, et monta sans obstacles vers l'énorme voûte qu'ils forment aujourd'hui. Cette voûte était revêtue de boiseries peintes, on y substitua la pierre taillée, le ciment, et cette espèce de stuc qu'on appelle toph, etc.

Nous n'insisterons pas sur toutes ces modifications, essentielles cependant aux jeux de quiconque étudie sérieusement l'histoire de l'art; mais nous serions entraînés trop loin si nous descendions à ces questions de détails. Avertissons seulement le lecteur superficiel qu'en traversant la cathédrale de l'est à l'ouest, il peut prendre une idée sommaire des variations de l'architecture ecclésiastique en Angleterre pendant plus de cinq cents ans. A l'orient, où les formes primitives se sont conservées, il trouve en abondance les piliers courts, trapus, solides, les arceaux ronds et ramassés de l'ère saxonne ou normande: l'édifice n'a pas encore pris son vol hardi, le temple tient encore à la terre. Mais à mesure que vous avancez dans le choeur, vous voyez s'allonger peu à peu l'arceau Romanesque. La transition se fait sentir; tout le choeur, ouvrage de Guillaume de Sens, et surtout la couronne de Becket, en portent la curieuse empreinte. Cette dernière partie de l'édifice, bâtie sous Henri II (1173-1175), est sans contredit une des plus remarquables comme échantillon des premières tentatives faites pour substituer les formes sveltes, les lancettes gothiques, l'ogive pointue, la flèche-fusée aux demi-cercles arrondis, aux supports circulaires, aux parastates romains. L'arceau aigu se marie, dans la couronne de Becket, à l'imitation normande des colonnes corinthiennes. Mans le transept du nord-est, vous trouvez l'ogive supportée par les mêmes piliers où posait naguère l'arceau Romanesque. Vous en trouvez, de ces piliers, dont le feuillage est conforme aux dessins que Palladio nous a conservés du temple au-dessous de Trévi; l'astragale romaine, le rouleau selon Vitruve, le tortis, etc., se retrouvent encore à chaque pas; mais à mesure que vous avancez vers l'admirable screen qui sépare lu choeur de la nef, le vrai gothique, le gothique décoré, comme on l'appelle, semble ouvrir ses ailes et s'élancer. Guillaume l'Anglais,--le premier architecte national,--renchérit sur les leçons de Guillaume de Sens, son maître; la ligne se redresse, la colonne mincit et s'élève, l'ogive s'aiguise, les tours montent; rien n'arrête plus cet essor étrange qui ne compte pas avec les précédents, tient l'unité en mépris et semble n'avoir pour but que de résoudre, à force d'audace, les problèmes capricieux proposés par la fantaisie à la matière.

Le screen avait été construit par le prieur Henri de Estria, sous Édouard 1er, en 1304. Il fallut soixante-dix-neuf ans pour y ajouter les transepts occidentaux et la chapelle de saint Michel; puis trente on quarante ans encore pour élever la nef, longue de deux cent quatorze pieds, haute de quatre-vingts, large de quatre-vingt-quatorze. Elle fut finie sous Henri IV. O. N.

(La suite à un prochain numéro.)