LA NOYÉE.
n matin, la sentinelle avancée de la forteresse de Lecco rapporta à Ramengo que la veille au soir un inconnu s'était approché de la citadelle, et avait lancé une flèche sur le balcon de Rosalia, qui l'avait ramassée.
Cette nouvelle enflamma la rage de Ramengo. Il fut persuadé que cet inconnu était Pusterla, qui continuait ainsi ses intrigues avec Rosalia. L'idée lui vint que cela pouvait l'aider à se défaire de ce jeune seigneur, et à causer une effroyable douleur à la maison des Pusterla par un assassinat que justifiaient suffisamment ses devoirs de gardien de la citadelle. Il ordonna donc aux soldats que, si pareille chose arrivait de nouveau, ils eussent à tirer sur le téméraire inconnu, à le tuer et à se taire.
Le soir du même jour, l'homme revint près de la forteresse. Rosalia, qui se tenait à son balcon, ne l'eut pas plutôt aperçu, qu'elle jeta de toutes ses forces une pierre qui vint tomber aux pieds de l'inconnu. Il la releva, et comme il prenait la route du bois pour s'en retourner, un trait d'arbalète l'étendit roide mort sur le sol. Les gardes coururent aussitôt sur lui et trouvèrent qui; ce n'était qu'un valet inconnu. Aucun signe, aucune devise n'indiquaient ce qu'il pouvait être. Ils revinrent avec la pierre à laquelle un billet était lié. Ramengo attendait dans ce cruel tourment qu'éprouvent les trompeurs lorsqu'ils se voient trompés. Lorsqu'on lui apprit la nouvelle et qu'on lui remit la lettre, sa bouche se contracta d'un sourire semblable au grincement d'un loup qui avise sa proie. Il congédia les soldats et ouvrit le billet. Il ne portait point d'adresse, mais il était de la main de Rosalia, et, les membres agités par un frémissement convulsif, il lui ces mois:
«Quelles douceurs depuis longtemps inconnues me fait éprouver ta lettre! Tu veux donc, par amour pour moi, t'exposer à de nouveaux périls? Te presser encore une fois sur mon coeur, était une consolation que j'osais à peine espérer; mais, s'il te voyait, il y va de la vie. Cependant après-demain il sortira à la nuit tombante pour visiter les postes sur le lac; dès qu'il sera parti, j'étendrai une blanche toile sur le balcon, et lu viendras à la poterne que tu connais, que de choses je te dirai! Le sais-tu? mon sein est fécond. Puisse te ressembler l'enfant qui naîtra! Adieu, adieu! Comme la joie me transporte à la seule pensée d'embrasser bientôt mon bien-aimé!»
Il fallut que Ramengo se fit violence pour continuer cette lecture jusqu'au bout. Il n'en pouvait plus douter, Rosalia le trahissait; il n'y avait de doutes qu'à l'égard de son complice. Ses vagues soupçons étaient désormais une certitude: il ne lui restait plis qu'un parti à prendre, celui de la vengeance.
La fureur lui conseilla un instant de se venger aussitôt sur l'infortunée. L'égorger, lui arracher le coeur, lui tirer des entrailles l'enfant à peine forme et le broyer sous ses pieds, étaient des pensées qui souriaient à son délire. Déjà il allait les réaliser, déjà il entrait chez Rosalia épouvantée, prêt à porter sur elle une main barbare, lorsqu'une réflexion subite lui cria que le châtiment serait trop doux pour un pareil outrage: puis il fallait que l'amant tombât aussi dans le même piège. Et il se repentait d'avoir déchiré le billet; il aurait pu l'envoyer au complice, l'attirer dans ses filets. Mais l'envoyer à qui? pensait-il, en quel endroit? S'ils n'avaient pas égorgé le vil instrument, j'aurais bien su, à force de tourments, en le torturant membre par membre, j'aurais bien su lui arracher le nom de l'infâme. J'ai trop précipité ma vengeance; mais maintenant, maintenant je l'ai méritée, elle sera longue, impitoyable; tremblez, scélérats!
Il roulait ainsi de sombres pensées devant Rosalia, qui s'efforçait en vain de comprendre le sinistre silence de son mari. Il le rompit enfin pour lui dire que le lendemain il sortirait à la tombée de la nuit. Il espérait que l'amant, n'ayant pas reçu de réponse, n'en viendrait pas moins au rendez-vous. Rosalia lui dit adieu avec cette tendresse persévérante qu'elle opposait à ses mauvais traitements. Les baisers de sa femme brûlaient Ramengo, comme la pierre infernale brûle une plaie vive; mais, voulant opposer ruse à ruse, tromperie à tromperie, il essaya de lui parler tendrement: ses paroles expirèrent dans sa bouche; de la presser sur son coeur, mais au moment même où il l'attirait vers lui, il ne put s'empêcher de la repousser par un brusque mouvement de haine; elle soupira et fondit en larmes. Quelque habituée qu'elle fût aux duretés de Ramengo, elle n'avait encore pu y endurcir son âme. Le lendemain Ramengo sauta dans une barque, prit le large; puis revenant vers la rive, il débarqua. Il se plaça dans un lieu d'où il pouvait voir la citadelle sans être, aperçu. Bientôt ses yeux sont frappés du voile blanc étendu sur le balcon. A cette vue, sa fureur se renouvelle et redouble; son coeur, gonflé de rage, semblait s'élancer de sa poitrine, et brisant autour de lui les branches d'arbre qui ombrageaient sa retraite, il blasphémait Dieu, les hommes, le ciel. La nuit s'épaissit, il s'approcha davantage, et s'appuya à deux arbres voisins entre lesquels il passait la tête, pareil à la hyène qui guette la gazelle, fixant ses regards tantôt sur la route, tantôt sur la poterne et le balcon.
Il vit bientôt apparaître Rosalia vêtue d'une blanche robe de lin. Ses yeux, se portèrent sur le penchant de la colline, et, à la lueur incertaine du crépuscule, cherchaient discerner quelqu'un d'attendu. Trompée dans son espoir, elle rentrait pour sortir encore. Elle s'asseyait, appuyant son bras sur les balustres du balcon, en inclinant son beau visage sur sa main; elle demeurait dans une inquiète mais douce attente. Quelquefois elle soupirait en levant les yeux vers les étoiles; d'autres fois elle chantait quelques romances sur un air lent et mélancolique, dont le son s'éteignait avec un doux murmure au milieu du pathétique silence de la nuit, se mêlant au lointain clapotement de l'onde qui venait baiser les rivages du lac.
Mais l'attente de Ramengo et de Rosalia fut trompée, Ramengo ne s'en tint pas là. Six fois il revint subir les tortures de cet horrible espoir de joindre son rival, la rage et l'assassinat dans la pensée, mais toujours en vain. Il eut le temps de distiller les poisons de sa vengeance, et pendant les atroces veilles de ces nuits la médita, la créa au gré de ses rêves, la poussa à ses derniers raffinements autant qu'il le fallait pour saturer son âme altérée de sang et de supplices. L'enfant qui se formait dans les entrailles de Rosalia devait venir à la vie pour pouvoir la perdre; il fallut le laisser naître: pour lui faire subir sa part du châtiment, et augmenter pour la mère les douleurs de la peine, d'autant plus cruelles qu'elle les prévoyait moins. Cependant il dissimula: il revint avec Rosalia aux douceurs des premiers jours de leur mariage, redoublant même de courtoisie pour cacher la trahison qu'il méditait. Toutefois, au milieu du ces caresses, il arrêtait sur elle un oeil si glacé, d'une limpidité tellement sinistre, que Rosalia, épouvantée, lui jetait les bras autour du cou, et lui demandai: «Qu'as-tu, Ramengo? Pourquoi me regardes-tu ainsi?» Il ne répondait rien; mais, en recevant ses baisers, sa femme était prise d'un frisson involontaire. Elle le voyait, d'une main convulsive, porter la main sur son poignard, et, comme contraint par une force irrésistible, la repousser loin, de lui et sortir pour calmer son indocile rage. Rosalia comprenait qu'une grave tempête s'agitait dans l'âme de son mari. Elle souffrait, se taisait, et n'était pas plus avare de ses caresses. Elle puisait des consolations dans ces joies secrètes de la femme qui sent vivre en elle-même autre être, uni à elle et cependant différent, vivant de la même vie, ému par des sentiments communs, aimé comme soi-même, aimable comme autrui. Elle était saisie d'une vive allégresse en voyant approcher l'heure où elle donnerait le jour à un enfant, gage de leur amour, et qui l'accroîtrait encore par les soins que ses parents lui donneraient de concert, par ses charmes enfantins, par les espérances qui dansent autour du berceau du premier né.
Bientôt elle mit au monde un fils A peine avait-elle, dans un premier baiser, oublié les douleurs de l'enfantement: «Qu'on porte, dit-elle, cet enfant à son père.»
On lui porta en effet cette créature, si frêle que, sous l'impression de l'air et des objets extérieurs, elle vagissait et agitait ses petits membres; spectacle touchant pour tous, d'ineffable joie pour un père. Mais les yeux de Ramengo s'enflammèrent d'une plus sombre fureur, un rire sinistre contracta ses lèvres. Il prit l'enfant sur un bras, et de l'autre, tirant son poignard, il le dirigea contre la faible créature. La femme à qui l'enfant avait été confié, se précipita au devant du coup qui le menaçait; mais elle ne put faire que le tranchant de l'arme n'entamât sa poitrine et n'y laissât l'empreinte d'une main criminelle-. A la vue du sang qui s'échappait, et aux cris de douleur poussés par le fils de Rosalia, l'assassin jeta son poignard en maudissant, et s'enfuit en proférant mille blasphèmes.
Quel coup cette nouvelle porta à la tendre Rosalia! Au sein de la lièvre de l'enfantement, et dans cet état où toute émotion peut devenir mortelle, elle fut près de succomber; mais la blessure de l'enfant était légère et se guérit facilement; des mercenaires lui prodiguèrent ces soins que son mari lui refusait; puis, celui-ci revint à la douceur et au repentir. Ce repentir n'était point excité par son crime; il se reprochait seulement d'avoir laissé échapper son secret dans le transport d'une imprudente fureur. Il rejeta sur des soucis violents, des chagrins profonds et concentrés, l'excès subit de sa furie et de son égarement; et, devenant assidu auprès du lit de sa femme, il eut pour elle des paroles d'affection.
Cette tendresse fut pour elle le meilleur remède et le réparateur le plus puissant; elle tendit sa main pâle et tremblante à son époux, qui la pressa entre les siennes; elle lui montrait leur fils suspendu à son sein: «Et vois, lui disait-elle, vois comme il est beau; tu l'aimeras. Quel visage d'albâtre! Quelle douce respiration! Regarde: il ouvre les yeux; ce sont les tiens; comme il te ressemble! prends-le entre tes bras, et lui donne un baiser.» Et elle le lui présentait. Malgré ses agitations intérieures, Ramengo le prit, le regarda fixement, approcha ses lèvres du visage, de l'enfant, et l'embrassa ou en fit le semblant. Sa mère lui prodiguait une furie de baisers; plongée dans une extase d'amour, de béatitude, jouissant du bonheur d'être épouse et mère, aimée et aimant, elle ne pouvait se rassasier de contempler et de caresser son fils; elle l'enveloppait de ses langes, le mettait tout nu, le couvrait d'ornements avec une coquetterie toute maternelle, folâtrait avec lui, heureuse d'épancher sur ce fruit de son sein cette plénitude de tendresse qu'elle n'avait pu verser dans le coeur de son mari.
Mais ces scènes étaient chaque jour une torture nouvelle pour Ramengo, et chaque jour grandissaient dans son âme ses sinistres projets de vengeance.
Rosalia était guérie depuis peu de temps. C'était le soir d'un beau jour de mai: le temps était magnifique, le ciel paisible, et la naissante chaleur prêtait un grand charme au souffle de la brise nocturne. Ramengo dit à sa femme: «Vois quelle belle soirée! si nous sortions un peu aux environs de la citadelle, il me semble que ta santé s'en trouverait mieux?
--Volontiers,» s'écria Rosalia dans sa joie, heureuse de recevoir une preuve d'affection de son mari, parce qu'elle sentait qu'elle l'en aimerait davantage.
«Et l'enfant? ajoutait-elle; je vais le coucher, n'est-ce pas? Attends seulement que je l'aie endormi.
--Pourquoi ne l'emmènerions-nous pas? répondit Ramengo; est-ce que tu t'ennuies déjà de le porter?
--M'ennuyer! s'écria-t-elle avec un indéfinissable accent de tendresse; oh! tu ne sais pas combien est agréable à une mère le poids de son enfant! Ne l'ai-je pas porté plus longtemps dans mon sein?»
En parlant ainsi, elle enveloppait son fils dans ses langes, et s'avançait aux côtés de son mari. Ils sortirent de la citadelle et, descendant le versant de la colline, ils arrivèrent au bord du lac. C'était la première fois, depuis ses souffrances, qu'elle revoyait la sérénité de l'air libre, la lac, les monts, et elle s'enivrait d'une douce joie. Comme le prisonnier qui sort du cachot, elle sentait sa poitrine se dilater en respirant le souffle pur et vital de la brise. Le lac, bien que la fonte des neiges et la saison pluvieuse l'eussent extraordinairement accru, jetait tranquillement ses flots sur le sable de ses rives. Ils s'assirent auprès, sur un parapet à hauteur d'appui, et laissent courir leurs regards sur cette plaine liquide, qu'aucune barque ne sillonnait, parce qu'une des premières mesures contre la guerre qu'on redoutait, avait été de les couler toutes à fond. Rosalia regardait tantôt la Resegone, dont les cimes crénelées laissaient s'échapper les derniers rayons du soleil, tantôt l'ouverture du vallon de: Valmadrera, où la lumière semblait, avant de disparaître, rassembler toute sa force, comme le sang au coeur d'un mourant; et elle caressait son nourrisson et lui parlant comme s'il eût pu comprendre et lui répondre: «Ouvre les yeux, mon amour, ouvre-les à ce magnifique spectacle; vois ces monts: un jour tu les connaîtras; sur leurs flancs, jusque sur leurs sommets, tu poursuivras les jeunes chevreaux aussi légers qu'eux, et jouissant de l'air pur, du riant soleil et de la liberté! Et ce lac, vois-le! il renferme dans ses ondes un autre enfant beau comme toi. Un jour viendra où il te portera véritablement dans ses flancs, lorsque tes bras le sillonneront à la nage, ou que ta barque ouvrira ses flots.
«Et pourquoi, interrompit Ramengo, pourquoi n'irions-nous pas nous-mêmes en bateau?
--Oh! oui, s'écria-t-elle, pourvu que tu ne redoutes pas la fatigue de ramer.
--Au contraire, c'est pour moi un délassement, un salutaire exercice.»
En deux sauts, il fut à un petit môle où on gardait sous clef deux petites barques pour le service de la forteresse, les seules qu'on eût laissées sur toute la rivière. Il mit les rames à l'eau, et prit Rosalia, qui s'assit à la poupe avec son enfant, pendant que Ramengo frappait l'eau de ses rames. Ils côtoyèrent ainsi le rivage sur lequel est situé le bourg de Lecco. Ils passèrent sous le pont qu'Azone avait fait élever il y avait peu d'années, et, poursuivant leur route du côté de Pescale et de Pescanerico, ils arrivèrent à un endroit où l'eau s'étend sur un vaste bassin. Cependant le jour avait disparu; les cimes environnantes se dessinaient nettes et sombres sur l'azur obscure d'un ciel sans nuages, et, du milieu du lac où ils naviguaient, à peine pouvaient-ils apercevoir les rives; mais, des ouvertures des rares chaumières, ils voyaient s'exhaler la fumé du feu auquel les pauvres gens faisaient cuire le maigre souper que leur imposait l'interruption de la pêche. Tout respirait la paix autour de Rosalia et au dedans de son coeur. Inondée d'un pur ravissement, elle essuyait de ses lèvres la sueur qui couvrait le front de son enfant endormi. Tout à coup, Ramengo, d'un pied terrible, frappe le fond de la barque, l'ébranle, de manière à l'entr'ouvrir, à faire bondir la mère et à réveiller l'enfant en sursaut; puis il s'écrie; «Infâme! qui m'as trahi! Tu as cru me cacher les criminelles! tu t'es trompée: je sais tout. L'heure du châtiment est venue. Scélérate! tu vas mourir!»
Épouvantée, les yeux et la bouche ouverts par la terreur, pâle, et d'une main serrant son enfant contre son sein, tandis qu'elle étend l'autre vers son bourreau par un mouvement d'instinctive défense. La malheureuse voulait répondre, interroger, supplier; mais le lâche Ramengo ne lui en laissa pas le temps; et, jetant les rames dans le lac, il s'élança lui-même à la nage, Rosalia poussa un cri, le cri du désespoir, et se couvrit les yeux en voyant son mari se précipiter hors de la barque: mais bientôt, à la faible lueur un crépuscule, elle put le voir nager et gagner le rivage.
Délivrée de la crainte qui l'avait saisie pour les jours de Ramengo, elle retomba dans un étonnement stupide, et qui lui faisait croire qu'elle était en proie à un songe affreux. Dès qu'elle revint un peu à elle-même, l'horreur de sa situation se présenta tout entière à sa pensée: seule, sur un lac gonflé par la fonte des neiges, dans une faible barque, et sans rames pour la faire marcher; seule, avec un enfant dont la vie lui était plus chère que sa propre vie! Elle éclata en cris d'angoisses, et la pluie de ses larmes retomba sur le visage de la petite créature ignorant son malheur. Ses pleurs, en se frayant un passage, tirèrent un peu Rosalia de sa léthargique douleur. Dans sa criminelle vengeance, Ramengo avait disjoint les planches du bateau, et l'eau pénétrait lentement par les fissures qui s'étaient ouvertes. L'infortunée fixa les regards sur le fond de la barque et parut se consoler: «Une heure, se dit-elle, deux heures au plus, et l'eau remplira cette nacelle; elle s'abîmera, je m'abîmerai avec elle... et je serai délivrée de cet enfer.--Mais mon enfant?»
A cette pensée, elle frissonna. Alors, aussi prompte à chercher des moyens de salut qu'elle avait d'abord été ardente dans son désespoir à désirer la mort, elle arrache avec furie de sa tête, de sa poitrine, les voiles qui les couvrent, et elle s'en sert pour étouper les fissures. Attentive, elle tend ses regards, elle prête l'oreille pour s'assurer si l'eau ne suinte pas encore par quelque passage. Lorsqu'il lui parut qu'elle ne pouvait plus pénétrer, elle se consola, reprit son enfant dans ses bras, et s'assit, regardant tout à tour son fils, le rivage et le ciel. L'enfant était endormi, la rive lointaine demeurait silencieuse comme l'égoïste devant les misères de ses frères; le ciel était limpide et beau, comme il est toujours à la fin de mai dans ces riantes contrées de la riante Lombardie. Le croissant pointait alors derrière les monts de l'Albenza, dont les cimes se dessinaient dans le profond azur, au milieu de mille scintillantes étoiles.
Combien de soirées aussi belles que celle-là Rosalia avait passées dans l'aimable et joyeuse société de ses compagnes, près de ses parents, insouciante jeune fille, pleine de joies paisibles et de rêves heureux! Et, depuis son mariage, combien de fois, à cette heure, elle s'était arrêtée, sur la plate-forme de la citadelle, à écouter les mélodies mélancoliques du rossignol, à embrasser de ses regards la rive du fleuve ou le versant de la colline pour y découvrir le retour de son époux! Et maintenant!... la pensée de son mari lui rappelait les plus minutieux souvenirs du passé: gestes, paroles, actions, qu'elle avait voulu ne pas voir on interpréter dans un sens favorable, et qui aujourd'hui lui révélaient toute une misérable trame de haine continue, de vengeance méditée; elle, était condamnée pour un crime dont elle ne se reconnaissait pas coupable, dont elle aurait pu se justifier par un seul mot; condamnée à souffrir une nuit entière, sur cette onde déserte, le désespoir et la peur!» Personne ne viendra donc me secourir? personne! A cette heure, Ramengo est rentré dans la citadelle; il revoit les lieux qui sont pleins du souvenir de nos premiers jours de bonheur. Personne n'accourt à sa rencontre pour fêter son retour. Il revoit la couche nuptiale, il revoit le berceau, le berceau vide; il va se rappeler sa femme, son enfant qui n'est point coupable; il va se repentir de nous avoir infligé cette torture, et nous allons le voir accourir pour nous sauver. Oh! comme je saurai dissiper ses soupçons! comme, avec un redoublement d'amour, je saurai calmer sa haine! Mon Ramengo m'aimera encore, il m'embrassera encore, il embrassera son fils. Le voici: une lumière s'avance vers nous, ce ne peut être que sa barque.»
La lumière s'avançait lente, égale, mais pâle et bleuâtre; elle toucha la barque de Rosalia.... C'était un feu follet, qui, poursuivant sa route, s'évanouit. Quand il s'approchait, Rosalia avait poussé le cri désespéré du naufragé qui implore du secours, les battements de son coeur avaient mesuré l'éloignement de la flamme et sa marche lente; lorsque cette espérance lui échappa encore, elle fondit en pleurs.
Elle plaça son enfant sur le banc de la proue; elle s'agenouilla, et commença avec ses mains à imiter le mouvement des rames pour essayer de s'approcher du rivage. Elle parvenait ainsi à faire mouvoir la nacelle, mais elle ne lui donnait qu'un mouvement de rotation sur elle-même, sans le faire avancer d'un pas vers le bord; enfin, fatiguée, épuisée, désespérée et malheureuse revint s'asseoir, reprendre son enfant sur ses genoux, et se couvrant les yeux avec les mains, elle recommença à pleurer, à rêver encore. Aux approches du matin, une brise aiguë et roide; engourdissait ses membres et lui faisait claquer les dents. D'épais nuages s'étaient condensés autour des crêtes de la Grigna et du Leguone, et, chassés çà et là par les vents, ils s'avançaient comme des troupes ennemies, et répandaient des ténèbres sur tout le ciel; les éclairs se succédaient rapidement, le tonnerre roulait sourdement dans l'espace; la pluie commença à tomber avec une fureur inouïe, et bientôt une redoutable tempête s'abattit sur le lac. Rosalia se tourna du côté de Lecco, dont chaque instant l'éloignait davantage; en vain ses yeux, à la sinistre lueur des éclairs, s'efforçaient d'apercevoir quelque secours: elle n'en vit point paraître, et n'en espéra plus. Alors se présenta à son esprit consterné la possibilité, puis la certitude d'un malheur plus grand qu'elle ne l'avait imaginé. L'aube, son espérance, commença à ne plus lui paraître la fin, mais un accroissement de ses maux.
L'eau tombait comme si des mains prodigues l'eussent épanchée des réservoirs du ciel. Où se réfugier? comment, parer à ce nouveau malheur? La barque n'avait ni pavillon ni tente; déjà les roulements du tonnerre et les éclats de la foudre avaient réveillé l'enfant, et les bras maternels ne suffisaient pas à le protéger; elle se fit d'abord un abri avec sa robe, qu'elle releva sur sa tête, et dont elle couvrit aussi son nourrisson; mais la pluie incessante eut bientôt pénétré les habits qui dégouttaient. Alors elle se frappait la poitrine et la tête, et s'arrachait les cheveux; privée de sentiment, elle ne voyait plus rien; elle coucha son fils sur une partie de la barque qui, plus élevée, restait plus à sec; puis, s'appuyant sur les genoux et sur les mains, elle lui fit un toit de son propre corps, et, dans une si fatigante attitude, elle lui tendit le sein, à la manière dont les bêles sauvages allaitent leurs petits.
Situation terrible que celle où ils se trouvaient! A l'eau qui s'était introduite la veille par les fissures, s'ajoutait celle qui tombait à flots du ciel; ses genoux, ses jambes, en étaient trempés; mais elle prenait patience et tolérait ses souffrances; mais l'eau montait toujours par l'effet de son propre poids; elle atteignait le dernier refuge de l'enfant, et l'infortunée ne savait comment l'arracher au péril qui le menaçait; elle se découvrait la poitrine de ses vêtements, et elle s'en servait pour éponger l'humidité de la barque; de ses mains elle faisait une sorte de pelle, avec laquelle elle jetait l'eau au dehors; mais, pour se livrer à ce travail si pénible et d'un si mince résultat, il lui fallait laisser à découvert son fils, qui était en danger de se noyer. Découragée, Rosalia reprit sa première position, serra son enfant contre son sein, et recommença ses pleurs et ses prières; cependant la pluie ne diminuait point de violence, et le vent du nord chassait toujours la barque devant lui. De temps en temps elle levait la tête, et, à travers ce déluge, elle voyait passer sur la rive les chaumières et les plaines. Lorsqu'elle arriva au lieu où, à la Rabbia après Olginate, le lac prend un cours plus rapide, elle sentit la nacelle balancer et tourbillonner sur elle-même: elle se crut submergée, embrassa son fils, recommanda son âme à Dieu, l'âme et la vie de la faible créature qu'elle nourrissait.
Cependant le courant rapide reprit la barque avec force, et, bondissant sur la vague, elle descendit le fleuve de nouveau. Quelques cabanes de pêcheurs, quelques moulins s'offraient aux regards de distance en distance; çà et là un paysan, un bûcheron ou une lavandière, attentifs à leurs travaux sur la plage, voyaient cette barque de loin, la regardaient un moment, et quelqu'un d'entre eux s'écriait:
«Quel singulier plaisir d'aller ainsi sur le fleuve, grossi comme il est par l'orage!»
Mais un autre ajoutait: «Ne voyez-vous pas qu'elle n'a ni rame ni timon? c'est une barque qui se perd.
--Une barque qui se perd! courons la secourir! Maudite soit la guerre qui nous a enlevé nos bateaux!»
Ils couraient sans savoir où, et criaient vers la barque; d'autres se dirigeaient, en toute hâte vers les postes occupés par les sentinelles et les vedettes mais, avant qu'ils les eussent atteints, l'onde déchaînée avait emporté la nacelle; ils ne pouvaient plus que la regarder dans le lointain, et s'écrier: «Les pauvres gens qui sont dans cette barque! Que les âmes du purgatoire leur soient en aide!»
Toutefois, après diverses alternatives de périls qui eussent inspiré plus d'une fois à Rosalia désespérée la pensée d'en finir d'un seul coup, en se jetant elle-même aux eaux du fleuve, si l'espoir de sauver son enfant ne l'eût retenue, l'Adda, s'étendant dans un lit plus large, emporta la nacelle avec moins de fureur. La tempête, avait cessé, et, par un de ces changements subits, ordinaires dans la saison, le ciel, se dégageant de ses nuages, resplendissait maintenant des feux d'un brûlant soleil. Dans le voisinage de Vaprio, le flot portait même insensiblement la nacelle vers le rivage, et un rayon d'espérance brilla aux regards de Rosalia; elle fut entraînée tout près d'un rocher, qui, creusé à sa base par le battement de la vague, formait une sorte de grotte, d'où pendaient les racines et les tortueux rameaux d'un figuier sauvage. Rosalia parvint à saisir l'un de ces rameaux, et, l'étreignant avec tout ce qui lui restait de force: «Grâces soient rendues au Seigneur! s'écria-t-elle; mon fils est sauvé!»
Elle respira. D'un oeil consolé elle regarda son fils, et il se fit sur son visage un changement pareil à celui que la matinée avait vu dans l'atmosphère. Le flot tentait bien d'arracher la barque de son asile; mais Rosalia, tenant l'arbre à deux mains, neutralisait l'effort du flot. Elle se prit alors à regarder autour d'elle: le rocher sous lequel elle était arrêtée était étroit et escarpé; de quelque côté qu'on l'envisageât, on ne trouvait point d'endroit praticable. Sur la gauche de l'Adda, la plaine s'étendait verdoyante et fleurie; de vigoureux paysans, d'actifs Bergamasques, s'y livraient joyeusement à leur travail champêtre; mais l'éloignement était si grand, si tumultueux le bruit du fleuve, qu'elle ne pouvait espérer que ses cris arrivassent jusqu'à eux. Cependant le soleil, qui avait atteint le milieu de sa course, dardant ses rayons sur la tête de Rosalia, lui infligeait ainsi un nouveau suppliée, comme si elle eût dû les éprouver tous dans cette journée. Et les heures passaient, et, dans leur fuite, elle s'aperçut que sa position avait changé, mais qu'elle ne s'était pas améliorée. Isolée en cet endroit, loin de tout secours, elle un voyait aucun moyen de se tirer d'une position si affreuse. Peut-être le désespoir lui aurait-il encore prêté assez de force pour se hisser de branche en branche, de racine en racine, jusqu'au sommet du rocher; mais son fils? l'abandonner ne pouvait pas se présenter à sa pensée, et il ne fallait pas songer qu'elle pût, en le portant à son cou, tenter cette périlleuse voie de salut; et, pour son enfant seul, elle embrassait étroitement le rameau sauveur.
Bientôt il se réveilla; il prit à crier, blessé dans ses membres délicats par le contact des planches, pressé par la faim, brûlé par le soleil jusque sous les voiles que Rosalia avait arraches de sa poitrine pour l'en couvrir. Chaque cri de l'enfant enfonçait un poignard dans le coeur de la mère, et d'autant plus avant qu'elle s'était crue désormais délivrée de tout péril et en sûreté. Comment l'apaiser? Quitter la racine qui retenait le bateau, c'était courir de soi-même au devant des angoisses du premier danger. «Peut-être, se disait-elle, y a-t-il un village près d'ici; on me verra; on me portera secours. Mais, hélas! si on n'arrivait pas à temps!» Alors elle tremblait que le rameau ne se brisât, et le serrait avec toute la fureur dont celui qui se noie enserre sa dernière chance de salut. Des frissons et des sueurs parcouraient tout son corps, lorsque étourdie par l'influence du soleil, elle voyait la roche fuir et se balancer devant elle, ou sentait ses forces s'amoindrir, et s'énerver les jointures de ses doigts agités par des pulsations convulsives.
Enfin, elle restait dans la même position, et ne pouvait caresser son fils, ni le presser sur son sein, ni calmer ses cris par des baisers et en le berçant sur ses genoux, entre ses bras. Il ne lui restait donc que la voix, et elle s'en servait pour l'encourager, l'inviter à la patience, à se taire, à dormir: il ne fallait plus craindre; le secours viendrait bientôt; il reverrait son père, son toit natal; enfin, elle entonnait l'air accoutumé pour l'endormir: elle chantait sur le bord de l'abîme, au sein de cette agonie!!
Mais l'enfant n'écoutait point et ne cessait pas ses gémissements: ses cris mettaient en lambeaux le coeur de l'infortunée. En vain elle s'ingéniait pour l'approcher, pour le toucher au moins avec les pieds et les genoux, pendant que ses bras étaient suspendus aux racines du figuier Plus d'une fois elle fut sur le point d'allonger les doigts et de se laisser encore emporter par le fleuve; mais elle n'osa pas, et éclata en une plainte désespérée qui formait, avec les cris plaintifs de son enfant, l'harmonie désolante de la douleur. De temps en temps, reprenant haleine, elle poussait un cri, le plus fort qu'elle pouvait: elle l'écoutait répéter par l'écho, l'écho, insensible comme l'âme de l'avare. Les oiseaux, abrités parmi les broussailles, en sortaient avec bruit et se dispersaient dans les airs; mais rien ne répondait: un moment après, tout rentrait dans un profond silence, à peine interrompu par le clapotement des flots, qui, se brisant contre les pierres, faisaient chanceler la nacelle.
Cependant le soleil descendait derrière l'horizon; la brûlante chaleur qui s'était exhalée pendant les longues heures du jour faisait place à cette agréable brise qui rafraîchit les soirées sur la rive des fleuves. Déjà, sur la plage opposée, Rosalia voyait, oh! avec quel sentiment d'envie! les laboureurs, s'arrachant à leurs travaux, cheminer vers leurs paisibles chaumières; les bouviers ramener leurs troupeaux du pâturage; la petite fille, la baguette à la main, chassant vers le poulailler la troupe d'oisons. C'était l'heure du crépuscule, l'heure des souvenirs pour qui a joui, souffert, aimé. Mais pour Rosalia, elle n'était que le prélude de nouvelles souffrances. La nuit s'épaississait; si la fortune ne lui avait envoyé personne pour la secourir pendant le jour, que serait-ce quand les ténèbres seraient descendues sur la terre? Cependant il lui sembla entendre au-dessus de sa tête comme un bruit, une agitation vague: «Oh! se dit-elle, si je pouvais réussir à me faire entendre!» Elle poussa un cri, le répéta, crut avoir été entendue, parce qu'on fit silence; elle redoubla l'effort de sa voix, et quelqu'un, en effet, se pencha sur le bord du rocher.
«Qui est là-dessous? cria une voix.
--Moi!... une infortunée!... Secours! secours! répondît la triste Rosalia.
--Mais comment êtes-vous là?» reprit la voix.
Elle ne répondit rien que: «Secours! secours! Prenez mon enfant!»
C'étaient des passants qui l'avaient entendue, et comme ils purent comprendre que c'était une femme en péril de la vie, ils avisèrent à la secourir; mais il fallait en trouver les moyens. L'escarpement du rocher empêchait non-seulement d'approcher de Rosalia, mais même de voir si elle était dans l'eau, dans une nacelle, ou sur un écueil. Aller chercher un bateau jusqu'à Vaprio était un long voyage, d'autant plus long qu'il aurait fallu lutter contre le courant, et cependant elle aurait le temps d'être noyée.
«Voulez-vous une corde? lui cria-t-on.
--Oui! oui!--une corde!... secours! secours!.... bien vite! mon enfant se meurt!»
Ils prirent donc en toute hâte une corde de chanvre qui, par un hasard, se trouvait la sur une charrette, et ils la lui descendirent. Mais, tant parce qu'ils ne savaient point en quel endroit Rosalia était placée, que parce que les saillies du rocher éloignaient la corde de la barque, la malheureuse ne la voyait que trop loin d'elle pour qu'elle osât abandonner son rameau de figuier; elle criait; «A droite!.... A main gauche!.... Je ne puis la prendre.... secours! secours!....»
Enfin la corde vint raser les vêtements de Rosalia. Sûre désormais de pouvoir la tenir, elle lâcha le rameau pour la saisir... Hélas! à peine eut-elle ouvert la main, que l'eau repoussa la barque, et la corde toute glissante s'échappa de ses doigts qui n'avaient plus la force de la retenir. Elle vit encore une fois fuir la rive, elle vit sur le haut du rocher les personnes qui avaient essayé de la sauver se la montrant entre eux, en remplissant l'air de leurs cris de compassion et appelant à l'aide. Elle s'écria: «Au secours!» et souleva vers eux son enfant. Elle les émut de pitié, mais ils ne savaient plus comment la secourir. Le fleuve l'avait déjà entraînée loin d'eux et l'emportait avec impétuosité. Le dernier regard que Rosalia tourna vers le rivage lui montra un vénérable prêtre, qui lui parut crier à haute voix la formule de l'absolution des péchés pendant que sa main droite se levait pour la bénir. Tous les assistants avaient plié les genoux, et récitaient pour elle les prières des agonisants. Elle étendit son enfant sur l'escabeau de la proue, et se laissa tomber au fond de la barque perdue.
Au milieu de tant et de si diverses souffrances, le jeûne, la peine, la douleur, l'espérance tant de fois née, tant de fois disparue, l'amour maternel avait seul soutenu ses forces. Maintenant le désespoir prévalait. Sa vue s'obscurcit; elle ne vit plus, elle n'entendit plus rien. Puisse, dans ce moment suprême, sa pensée s'être unie à celle des fidèles pieusement agenouillés sur le rivage, pour demander avec eux au ciel le remède que la terre ne pouvait plus lui donner!