CHAPITRE VIII.

LES DÉSASTRES

'assassin de Rosalia, après avoir gagné le rivage, traversa les ruines de Lecco, monument de la vindicte politique, et revit le bois où il avait conçu le plan de la vengeance qu'il venait d'accomplir. Il entra dans la citadelle, et, arrivé dans son appartement, il respira comme un homme qui atteint le terme d'une route difficile; et, se jetant sur son lit, il s'écria: «Enfin, je suis content.»

Mais le contentement ne suit point le crime, même chez ceux qui ont le plus endurci leur conscience. Les joies qu'il procure sont orageuses comme l'enfer qui les enfante. Ramengo sentait sous lui sa couche se hérisser d' aiguillons, et ses draps pesaient sur son corps comme un linceul; ses membres agités se tordaient sur le lit; il voulait feindre la tranquillité devant son propre coeur, et, fermant les yeux, il essayait de dormir; mais lorsqu'il revenait à lui, il les sentait tout grands ouverts, fixés sur des fantômes qui fascinaient sa vue. Ces fantômes n'étaient point évoqués par la peur, mais ils lui représentaient sa femme, son fils, au milieu de leurs angoisses. Immobile, il les retrouvait au pied de son lit, à son chevet, à la porte de sa chambre. Furieux de ne pouvoir les éviter, il s'efforçait de trouver dans cet épouvantable spectacle une source d'atroces jouissances. Il sauta à bas de son lit, courut au sommet de la tour; et là, arrêtant ses regards étincelants sur le lac, ses noirs cheveux épais sur ses tempes fiévreuses, d'une main tenant son épée, tandis que l'autre se crispait sur les créneaux, on l'aurait pris pour une statue placée en cet endroit pour orner l'édifice ou effrayer la vue, il secoua enfin résolument la tête, et dit;

«Tu es là! là au milieu des eaux, femme maudite! Oh' pourquoi cette nuit n'est-elle pas éternelle! pourquoi ne peut-elle ressentir autant de tortures qu'elle m'en a fait souffrir depuis deux mois!»

Puis il vit les ténèbres s'épaissir vers le couchant, et une nuée aussi noire que la fumée d'une fournaise s'avancer en rasant le lac. Il prévit la bourrasque, et il s'en réjouit; il s'en réjouit quand elle redoubla de violence; chaque éclat du vent et de la foudre le transportait d'un infernal plaisir, parce que, dans la frénésie de sa rage, il pensait que sa femme en souffrirait. L'eau qui tombait du ciel le pénétrait tout entier; le vent sifflait au travers de ses cheveux en désordre, et il ne le sentait pas; il ne sentait que l'ardeur de la vengeance.

Il ne cessa de regarder le lac qu'aux premières lueurs de l'aube. Il sauta à cheval, et parcourut avec fureur le rivage pour s'assurer si, par hasard, Rosalia n'avait point abordé, ou plutôt si la tempête n'avait point rejeté là un cadavre, il ne vit rien, n'entendit parler de rien. Au comble de son horrible joie, il espéra que son plan avait complètement réussi, et que le lac s'était refermé sur la victime et sur les traces de l'assassinat. Dans les premiers jours, il masqua ses remords sous une activité fébrile; il envoya aux environs s'informer si la tempête ou la crue des eaux n'avait mis personne en danger. Sous prétexte de surveiller les manoeuvres de certaines bandes qui infestaient la vallée Saint-Martin, il fit partir de divers côtés des batteurs d'estrade, qui devaient lui rapporter exactement ce qu'ils auraient entendu; mais personne ne lui parla d'une femme noyée. Il put donc s'écrier; «Enfin, tu as rendu le dernier soupir! Puisse ton agonie avoir été longue, aussi pleine d'angoisses que je le souhaite, et que tu l'as mérité! Puissé-je un jour, comme j'ai joui de ta mort, jouir de celle de ton infâme amant!»

Si on a une idée de la puissance sans frein des gouverneurs militaires en tout temps, et du désordre particulier de cette époque, où, pour débrouiller un dédale inextricable d'affaires, on rendit un statut qui défendait de rechercher les délits commis durant la guerre de Monza, depuis le 1er novembre 1322 jusqu'au 11 décembre 1329, on comprendra facilement comment personne ne demanda à Ramengo un compte juridique de la disparition de Rosalia. A ses subalternes il imposa silence; avec ses égaux il ne manqua ni de faux-fuyants ni de prétextes. Il répandit à Lecco le bruit que Rosalia avait été à Milan, qu'elle s'était échappée pour rejoindre ses parents dans l'exil; puis, enfin, qu'elle était morte, ainsi que son enfant. Il feignit d'en être désespéré, et cacha ainsi son crime sous d'impénétrables apparences, et garda son secret aussi bien que le lac, son unique confident.

Les années coururent. Après les événements que nous avons racontés, Pusterla épousa Margherita Visconti. Ramengo, comme client de la famille, assista aux pompes de la bénédiction nuptiale. A cette heure sainte, où le coeur bat sur la frontière de deux vies, entre les désirs du passé et les promesses de l'avenir, le bourreau de Rosalia se retraça le moment où cette vierge pure avait juré de l'aimer. Il vit ensuite la tendresse et la félicité répandre leurs fleurs sur les pas de Margherita; une jalousie féroce s'empara de son âme lorsqu'il vit Pusterla, cet ennemi abhorré, devenir l'époux d'une gracieuse enfant. Le bonheur dont il fut témoin, et qui naissait au milieu de ces pures affections domestiques, rouvrit, si jamais elle avait été fermée, la blessure qu'il n'avait reçue, comme il le pensait, que des mains de Pusterla. «Moi! disait-il, il m'a ravi une femme, un fils;--il a jeté dans mon coeur les fureurs qui le dévorent... et il est au comble de la félicité! Et quels charmes dans l'enfant que le ciel lui a donné! Oh! un fils! si j'avais pu avoir un fils! quelles joies ineffables! quelles riantes espérances! pouvoir aussi l'aimer, pouvoir éveiller aussi l'envie! et je n'en aurai jamais, non, jamais! C'est lui qui en est cause, et lui il a un fils, un enfant accompli, une femme, un modèle de beauté et de vertu! Oh! puissé-je un jour troubler ces vives jouissances! puissé-je porter à ses lèvres l'amertume du fiel dont il m'a abreuvé!»

Il y a tant de souplesse dans la haine, qu'elle sait prendre jusqu'aux apparences de l'amour. Soit que Ramengo se tût véritablement laissé captiver par la vertu et les charmes de Margherita, démon épris d'un ange; soit qu'il ne crût sa vengeance complète qu'autant qu'il aurait rendu à Pusterla l'outrage qu'il prétendait en avoir reçu, il commença à entourer Margherita de ses hommages; ses actions et ses paroles respirèrent la flatterie, et n'eurent d'autre but que de lui faire comprendre toute l'ardeur de sa passion: il poussa l'effronterie jusqu'à la lui déclarer ouvertement. Margherita se sentait trop élevée au-dessus de Ramengo, dont un secret instinct lui révélait la bassesse, quoiqu'elle ne connût point les crimes qu'il avait commis, pour que les grossières poursuites de cet homme troublassent sa tranquillité. Elle garda un profond silence, et il lui parut que le mépris était le juste châtiment de sa faute. Mais Ramengo n'était pas homme à s'avouer vaincu après une première défaite; il s'animait de plus en plus, peut-être par dépit, peut-être parce que, confiant dans son mérite comme ceux qui en ont le moins, il espérait, avec de la persévérance, remporter une victoire d'autant plus glorieuse qu'elle était plus difficile, en outre, il avait fermement résolu de commencer ses vengeances contre Pusterla, en déshonorant son lit; s'il n'y pouvait parvenir, il lui suffisait que les apparences y fussent, et que la malignité du vulgaire, en condamnant Margherita, troublât le sommeil de Franciscolo. «Cette femme, se disait-il, n'est-elle donc point comme les autres femmes? Quelle est celle qui n'agrée point l'hommage rendu à sa beauté? Oh! elle succombera, elle succombera! que l'occasion se présente seulement.»

L'occasion lui parut se présenter dans la circonstance que je vais dire.

Bien qu'elle ne fût pas encore aussi commune qu'elle le devint depuis dans le seizième, siècle et dans le siècle suivant, l'opinion courait alors qu'un homme pouvait pactiser avec les esprits infernaux, acquérir par là une puissance surnaturelle, quelquefois pour porter secours, le plus souvent pour nuire à ses semblables. On savait que les loups-garous et les sorciers pouvaient exciter et apaiser des orages. Il n'y avait pas une tempête qu'on ne leur attribuât. On en trouvait des preuves irréfragables dans les étranges apparences que prenaient les nuages en s'amoncelant, et dans lesquels l'imagination trouvait des figures de géants, de bêtes, de démons.

Les astrologues, classe de savants qui touchaient de fort près aux choses de la magie, donnaient des lois aux princes, qui faisaient dépendre des oracles de ces prophètes leurs actions, leurs guerres, leurs voyages. Toute maladie un peu étrange était attribuée à un sort, à un mauvais oeil; tous les maux qu'on ne pouvait expliquer ou dont l'homme n'avait pas le courage de s'accuser étaient considères comme l'oeuvre des sorciers. On croyait qu'ils s'assemblaient pendant certaines nuits, dans certains sites, pour tenir leurs conciliabules infernaux.

Toutes ces opinions ne germaient pas uniquement dans les têtes populaires; on pouvait même dire qu'elles ne s'étaient enracinées dans le peuple que grâce aux discussions et aux dispositions des chefs du peuple. Les républiques rendirent des décrets contre les enchanteurs; toutes les églises consacrèrent des formules pour les maudire et les conjurer. Les savants en faisaient l'objet d'une discussion sérieuse et en règle. Lorsque les tribunaux poursuivirent les délits de sorcellerie, la croyance aux sorciers prit le caractère de la certitude. Comment imaginer que la justice fût dans l'erreur? Ainsi réduite en système, cette opinion prit de la consistance parmi ceux qui prétendaient au titre de savant; d'un autre côté, propager dans le vulgaire par des bavards de tout habit et de toute condition, elle acquit une telle autorité, que le renom de blasphémateur et d'hérétique eût aussitôt atteint, ceux qui l'auraient révoquée en doute.

La puissance et le nombre des sorciers croissant en raison des persécutions dont ils étaient l'objet, les remèdes et les antidotes se multiplièrent. Pendant que la classe cultivée avait les conjurations et les bûchers, le peuple, sans recourir à de si grands et si atroces moyens, opposait superstitions à superstitions, parmi les remèdes les plus efficaces, on comptait surtout la rosée de la nuit de Saint-Jean. Qui avait été baigné de cette rosée, était assuré toute l'année contre les ensorcellements. Certaines herbes fleuries ou cueillies pendant cette nuit étaient la pierre de touche et la guérison des incantations. Cette croyance s'unissait à d'autres croyance analogues qu'il est inutile de commenter ici, mais qui ont laissé des traces jusque dans le siècle des machines à vapeur, tant en Italie que dans les pays étrangers. Dans tout le Nord, de la Suède à la Saxe et sur le Rhin, on allume encore de grands feux de joie pour la Saint-Jean. Un Anglais se trouvant en Irlande la veille de ce jour, fut averti de ne point s'étonner s'il voyait au milieu de la nuit des feux s'allumer sur les hauteurs des environs. A Newcastle, les cuisinières font des feux de joie pendant cette soirée. A Londres, les ramoneurs mènent des danses et des processions, revêtus de costumes grotesques. Dans une vallée du comté d'Oxford, dite du Cheval-Blanc, ils se rassemblent pour étriller le cheval, comme ils disent; ils arrachent l'herbe d'un espace de terrain de manière à représenter un cheval gigantesque; puis, après cet exploit, ils passent la journée en fêtes champêtres. Je sais des districts de la Lombardie où, malgré les prohibitions, on sonne continuellement les cloches pendant toute la nuit de la Saint-Jean. Enfant, plus d'une fois j'ai été mené par quelque bonne femme pour recevoir la rosée de Saint-Jean, et en divers endroits on m'a montré d'énormes noyers qui, après être restés arides jusqu'à cette nuit, le matin se trouvent verdoyants comme de plus belle, et couverts d'un feuillage touffu.

Du temps de notre Marguerite, on célébrait avec plus de pompe, en raison de la foi ou de la crédulité, la veillée de la Saint-Jean. Depuis la tombée de la nuit jusqu'à l'aube, les cloches ne se reposaient pas dans les cent vingt campaniles de la cité, afin que les sorcières, qui, si vous l'ignoriez, ont une peur effroyable du bruit des cloches, ne pussent ni cueillir les herbes malfaisantes, ni empêcher, par leur malice, de cueillir les herbes salutaires. Cependant le peuple ne fermait pas les yeux et sortait en foule pour recevoir la rosée miraculeuse. C'était une espèce de fête, un carnaval nocturne.

Dans les villages, tout le monde se rassemblait dans quelque grange, et là, au son des chalumeaux et des cornemuses, les villageois chantaient, dansaient et priaient tout ensemble. Je dis les jeunes gens; quant aux vieillards, qui d'un pas paresseux s'étaient traînés eux aussi au clair de lune, ils répétaient une litanie d'histoires de sorcières. Une bonne dame assurait avoir vu de ses propres yeux tel ou tel événement; une autre avait connu deux, trois, vingt ensorcellements; celle-ci avait entendu, toutes les nuits, un chat miauler sur le toit de la voisine; celle-là avait une locataire qui, au milieu de la nuit, surtout lorsque son mari était absent, ouvrait sa porte et chuchotant certainement avec un esprit; les plus nombreuses et les plus sincères étaient celles qui affirmaient n'avoir jamais souffert d'aucune sorcellerie, mais parce qu'elles n'avaient jamais cessé de se baigner dans la rosée de la Saint-Jean.

L'Église, qui intervenait alors dans tous les actes de la vie publique et privée, ne se tenait point à l'écart en cette occasion; et comme la coutume s'en est conservée jusqu'à nos jours pour la fête de la Nativité, on célébrait alors à la Saint-Jean trois messes, l'une à minuit, l'autre au point du jour, la troisième à nones. Pendant et après la messe nocturne, on chantait un cantique aux strophes nombreuses et de mètre varié; il était entonné par les clercs et les prêtres, et le peuple, de toute sa voix, et avec les spropositi dont il a coutume d'orner les chants en latin, donnait le répons:

Quam beatus puer natus

Salvatoris angelus,

Incarnati nobis dati........

Je n'ai pas besoin de dire qu'à Milan la solennité était plus bruyante et plus raffinée. Nul ne restait chez soi, tous sortaient de tous côtés, et surtout vers un bois qui se trouvait au lieu qu'on appelle encore aujourd'hui Saint-Jean-de-la-Paille. Les dames mettaient leur orgueil à s'y rendre en beaux vêtements blancs relevés d'ornements de couleurs variées, qui tranchaient d'une façon merveilleuse sur le fond obscur de la nuit. Elles étaient décolletées autant que le comportait la saison et l'usage, et parées élégamment de fleurs qui couronnaient leur front, qu'elles tenaient à la main, qu'elles portaient en bouquets à leur ceinture, ou qui couraient en guirlandes au bas de leurs robes. Un grand nombre d'entre elles entonnaient des canzones d'une musique très-simple que les hommes accompagnaient en faux bourdon; les autres menaient des danses pleines de vivacité au son d'allègres symphonies. On ne pouvait entrer dans l'enceinte du bois ni en litière ni à cheval; tout le monde était donc obligé de s'y rendre à pied, nobles et plébéiens indistinctement, pêle-mêle, riches et pauvres: et comme ce mélange favorisait l'oubli des outrageuses différences de fortune, il en naissait une liberté vive et hardie, semblable à celle des bals masqués en carnaval. La nuit, la foule, la commune allégresse, occasionnaient, comme on le pense bien, beaucoup de désordres dans des temps comme ceux dont nous nous occupons.

Je ne pourrais affirmer ni nier que Marguerite crût aux sorciers et aux superstitions de ce genre, et qu'elle les redoutât. Il est pourtant probable qu'elle n'était point incrédule à cet égard, car lorsqu'une erreur est généralement accréditée, il n'y a qu'un bien petit nombre d'esprits que la sagacité d'observation et le mépris de l'autorité défendent de la déviation commune. Il est certain qu'elle aussi elle se mêlait à la foule dans cette solennité populaire, et qu'elle avait coutume de prendre un délassement honnête avec ses compagnes, se promenant avec elles toute la nuit. Le vil Ramengo crut que la présence de Marguerite en ce lieu était favorable à ses projets, et il se tînt constamment auprès de la femme de Pusterla, étroitement attaché à ses pas comme un remords.

Les chroniqueurs, auxquels nous empruntons cette série de faits assez décousus, usent en général d'une licence de langage qui sonnerait mal aux oreilles modernes, habituées aux voiles et aux ménagements. Toutefois, en ce qui regarde la conduite de Ramengo dans cette soirée, ils ne disent rien autre chose sinon qu'il resta constamment auprès de Marguerite. Mais il est facile de comprendre à quel degré il poussa l'insolence, puisque Marguerite, malgré la modération de son esprit et la délicatesse de ses manières, s'emporta jusqu'à lui donner un soufflet.

Je n'ai pas besoin de dire quelle injure cruelle, irrémédiable, ce fut pour l'âme criminelle de Ramengo, qui, comme un vase fétide corrompt la rosée du ciel qu'il reçoit, trouvait dans les affections les plus tendres un stimulant à ses scélératesses. Il ne conçut point de remords de sa grossièreté; il ne vit que son orgueil outragé, son honneur compromis; l'ardeur de vengeance qu'il nourrissait déjà, contre Pusterla s'alluma plus féroce contre la femme de son ennemi. «Oui, oui, se disait-il, d'un seul coup ils paieront tous leurs outrages. Orgueilleuse, je le ferai souvenir de la nuit de la Saint-Jean!»

Marguerite ne crut point devoir raconter à son mari cette insulte de Ramengo. A quoi bon, en effet? elle se sentait parfaitement à l'abri des tentatives d'un être si méprisable: les confier à son époux n'aurait eu d'autre résultat que d'exciter des débats et des malheurs réciproques. D'ailleurs, à partir de ce moment, Ramengo n'osa plus se présenter au palais des Pusterla. Les premières fois qu'il se trouva sur les pas de Franciscolo, il s'éloigna avec soin; mais comme les manières de son patron n'étaient point changées à son égard lorsqu'il le rencontrait dans les maisons étrangères, il comprit bientôt qu'il n'était point instruit de sa conduite, et se rassura sans s'adoucir; sa rage s'envenima même encore davantage lorsqu'il vit que, dans l'excès de son mépris pour lui, Marguerite l'avait regardé comme indigne de colère. La haine des méchants grandit en raison de la supériorité de leurs ennemis. Il crut qu'il ne serait satisfait qu'autant que le sang des Pusterla aurait racheté les injures qu'il en avait reçues. Il tenait ouverts des yeux investigateurs sur ce palais dont il n'osait plus franchir le seuil. Déjà nous avons vu avec quelles insinuations séduisantes il inspirait à Luchino le désir de déshonorer Marguerite. Lorsqu'il connut l'animosité de Pusterla contre les Visconti, il espéra que l'occasion de le perdre ne tarderait pas à se présenter: une accusation est si facile à inventer!

Une année presque entière venait de s'écouler depuis ce que je viens de vous raconter, et le prochain retour de la solennité de la Saint-Jean avait rouvert dans l'âme de Ramengo la plaie mal fermée. Les apprêts des citoyens pour fêter cette nuit, dont trois jours les séparaient à peine, les préparatifs des femmes, la joie des enfants, pour qui une fête est un événement, tout aigrissait sa fureur et sa haine. On devine quelle bonne fortune ce fut pour lui d'avoir surpris l'imprudente conversation d'Alpinolo; elle lui mettait dans la main l'arme empoisonnée avec laquelle il pouvait frapper non-seulement Marguerite et son époux, mais leurs amis, qu'il exécrait parce qu'ils étaient aimés d'eux. En même temps, il trouvait le moyen d'avancer dans la faveur du prince, en lui prouvant le zèle qui l'animait. L'ambition, son idole, lui montrait de loin le but de ses désirs, et, pour l'atteindre, il n'avait qu'à se faire un pont du corps de son ennemi. Il alla donc à la cour, et, ayant obtenu accès auprès de Luchino, il lui révéla toute la trame, et on imagine aisément s'il trouva dans son coeur des couleurs assez noires pour aggraver le crime et le danger dont le prince avait été menacé. Le secret retour de Pusterla à Milan, et l'abandon de son ambassade, donnaient déjà matière aux soupçons. Le souvenir était récent de Plaisance enlevée à Galéas, précisément par les manoeuvres d'un mari outragé; Luchino savait, en outre, qu'il méritait la haine d'un grand nombre de ses sujets, et souhaitait un prétexte pour punir Marguerite de ses vertueux dédains. Quand le méchant trouve à cacher l'iniquité sous le masque de la justice, n'est-il pas au comble de ses voeux? Il ressortait du rapport de Ramengo que ceux qu'il fallait saisir les premiers étaient Casabelletta et Alpinolo, et, sur leurs aveux, se régler pour s'emparer des autres. Mais on connaissait assez Alpinolo pour savoir qu'il n'était point de torture qui pût lui arracher un aveu nuisible à la cause de ses bienfaiteurs. Pour les sauver, il aurait sacrifié sa vie, vie d'homme obscur et à laquelle le prince n'attachait aucune importance. Il parut donc plus habile de mettre la main sur Casabelletta. Il n'avait pas un grand intérêt à se taire, et la torture devait lui arracher autant d'aveux qu'il en fallait pour procéder, sinon avec équité, du moins légalement, contre ceux qu'on avait à coeur d'atteindre.

Avec l'emportement habituel de sa démarche, et jetant les yeux de tous côtés, Alpinolo traversait la place du Dôme, toujours plein d'enthousiasme pour les mêmes chimères, lorsqu'il s'entendit appeler à voix basse; il se retourna et aperçut un des sergents du capitaine de justice, avec lequel il avait coutume de se rencontrer dans les assemblées populaires, au jeu, dans les spectacles, à la taverne, lieux que fréquentait Alpinolo pour multiplier, parmi le peuple et les jeunes gens, les amis et les soutiens de la bonne cause. Il se réjouit de cette rencontre; le sergent passa d'un air mystérieux à ses côtés et lui dit: «Suivez-moi.» Puis, comme s'il n'eût rien dit, il prit le chemin du Broletto Nuovo, se retira dans une des ruelles qui le traversent, et, regardant avec soin s'il n'était, point aperçu: «Allez, dit-il à Alpinolo d'une voix altérée, allez et fuyez, et préparez à Pusterla les moyens d'une prompte fuite.

--Mais pourquoi?

--Le seigneur Luchino a donné l'ordre de l'incarcérer, lui, sa femme, et tous ses amis.

--Il a peut-être découvert?...

--Oui: il sait tout; on a appliqué Menclozzo à la torture, et il a parlé.

--Quel est le traître?

--Dieu le sait. Nul n'a parlé aujourd'hui au prince, si ce n'est Ramengo.

--Ramengo!» s'écria Alpinolo avec l'accent d'une terreur désespérée. C'était donc à un traître qu'il s'était si entièrement confié; c'était donc son imprudence qui avait creusé un tel précipice sous les pas de ses amis. Hurlant et blasphémant Dieu dans sa rage, il quitta le sergent sans le remercier de son avis bienveillant, courut à travers la rue des marchands d'or, passa par la Balla, se rendit à la poterne de derrière du palais des Pusterla, et y frappa violemment. «Oh! oh! voulez-vous donc enfoncer la porte?» s'écria une voix de l'intérieur; et on vit passer, par une lucarne latérale, une tête noire et barbue, avec deux yeux fendus à coups de hache et une balafre sur la joue. C'était notre connaissance Franzino Malcolzato; il s'était acquis dans le pays un mauvais renom d'homme querelleur et violent, en distribuant maintes fois de rudes coups de poing et de braves coups de couteau, tant pour son propre compte que pour le compte d'autrui, jusqu'à ce qu'il fût entré au service de Pusterla. Quelque honnête que fût un seigneur, il tenait néanmoins à ses gages quelqu'un de ces bas criminels, soit pour enlever un instrument de vengeance aux mains de ses ennemis, soit pour s'en servir au besoin contre eux-mêmes, dans ces temps où la justice ne s'obtenait guère qu'à la pointe de l'épée ou du poignard.

Lorsque le maraud eut vu et reconnu Alpinolo, il lui ouvrit aussitôt.

«Où est Franciscolo? lui demanda en toute hâte le jeune page.

--Il est dehors.

--Et Marguerite, notre maîtresse?

--Elle est également sortie.

--Où sont-ils, au nom de Dieu?»

Malcolzato ne répondit que par un haussement d'épaules pour témoigner son ignorance. Alpinolo, au comble du désespoir, courut aux écuries, sauta sur le meilleur coursier, et se dirigea à toute bride vers les lieux où il supposait que les Pusterla s'étaient rendus. La dernière parole que Franzino entendit sortir de la bouche du page, fut celle-ci: «Maudits soient Luchino et les soutiens de sa cause!»

«Qu'il soit maudit!» répéta Franzino en suivant du regard Alpinolo, qui fuyait aussi rapide que le vent; puis, pour tromper l'ennui, il s'assit sur un banc de pierre à côté de la porte, et jetant un coup d'oeil sur la vipère des Visconti, qui était peinte sur un pilier voisin, il se mit à siffler et à la regarder d'un air goguenard. Il était mal disposé pour les Visconti, dont la puissance réprimait les gens de son espèce; dans la maison où il était entré il n'entendait point parler de ces princes avec le miel sur les lèvres; encore excité par la bruyante imprécation d'Alpinolo, il ramassa un morceau de charbon, et, par plaisanterie, il dessina comme il put, autour des armes seigneuriales, deux poteaux surmontés d'une traverse, et qui figuraient une potence: une corde en descendait qui s'attachait au cou de la vipère. Il contempla son oeuvre du même oeil dont Hager put regarder sa Juliette et sa Marie Stuart; puis, éclatant de rire, il répétait d'un ton railleur: «Pendue la vipère! la vipère pendue! puisse-t-il en être de même de son patron!»

Pendant que le spadassin restait plongé dans une imbécile extase, l'orage s'amassait derrière lui. Sur l'ordre de Luchino, le connétable Sfolcada Melik s'avançait, avec une grosse troupe de mercenaires, ses compatriotes, que le prince de Milan achetait pour sa défense parce qu'ils ignoraient notre langue, se moquaient des excommunications du pape, et restaient insensibles aux séductions des novateurs, Sfolcada Melik se mit promptement en marche pour surprendre les nobles rebelles dans leur palais. Le piétinement des chevaux, le pas lourd des fantassins, attiraient les Milanais aux fenêtres et aux portes de leurs boutiques, «Qu'est-ce? que n'est-ce pas?--C'est Sfolcada Melik, que Dieu nous protège!--Où vont-ils? pourquoi sont-ils en marche?--Regardez, regardez! ils ont des épieux, des béliers, des échelles: ils vont donc à l'attaque d'une forteresse?» Les plus paisibles et les plus laborieux se contentaient de suivre les soldats du regard, restant sur le seuil de leurs ateliers ou sur leur balcon. Les autres, comme les portefaix, les charbonniers, les bouchers, se mettaient à la suite de la troupe, et se demandaient les uns aux autres où l'on allait, sans que personne pût satisfaire la commune curiosité. Melik se dirigea du côté du marché. «Est-ce qu'il veut fêter le seigneur Barnabé? ou bien le beau Galéas? il lui porte ombrage!--Il en est jaloux.» Mais les archers font un détour. «Attendons à voir.--Ils s'arrêtent dans la rue des Pusterla. --Ils appuient les échelles aux murs.--Vois donc celui-là comme il grimpe! on dirait d'un ours.--Comment?--A qui en veut-on? aux Pusterla?--Oh! madone de San-Celso! ce sont mes protecteurs! sauvons-nous, sauvons-nous, qu'on ne nous croie point de leur parti!»

Et le plus grand nombre se sauvait. Les autres restaient à regarder, mais ils étaient tenus à distance respectueuse par les hallebardes des soldats de Sfolcada Melik. Une partie de la troupe assaillait la porte, les fenêtres, jusqu'au toit. Une autre, guidée par un personnage que sa visière baissée empêchait de reconnaître, prit la voie des seigneurs Piatti, et arriva derrière Franzino Malcolzato, tout entier au jeu que nous avons rapporté, «Une potence! la vipère, pendue! les Visconti menacés de la potence! c'est cela! les serviteurs eux-mêmes sont dans l'intelligence du complot.» Ainsi disait un homme de la bande pendant qu'il liait Franzino et qu'il l'accablait de coups. Un bâillon comprimait les cris du portier, et les cordes l'empêchaient de répondre aux innombrables coups de poing dont les Allemands le chargeaient vaillamment.

Cette poterne, les fenêtres, les toits, avaient ouvert l'entrée du palais à la foule des assaillants; ils se saisirent du petit nombre des serviteurs qui se trouvèrent sous leurs mains. Puis ils répandirent dans les appartements comme s'ils avaient envahi une citadelle ennemie, cherchant les grands coupables, et sur leur route faisant changer de maître à tout ce qu'ils rencontraient de beau et de bon.

C'était surtout le personnage à la visière baissée qui se faisait remarquer par son ardeur à poursuivre les perquisitions. Il paraissait avoir une grande connaissance de maison, et mettait une véritable passion à fouiller les chambres, de plus en plus mécontent à mesure qu'en entrant dans l'une d'elles il la trouvait déserte ou occupée par d'autres que ceux qu'il cherchait. Tout à coup dans une galerie, il vit Venturino, le bel enfant de Marguerite, qui jouait avec un épervier, sans entendre ou sans s'effrayer du tumulte qui se faisait autour du palais. La lèvre crispée par le plus amer sourire, le bourreau s'approcha de Venturino, le saisit brusquement, le fixa comme, s'il eût voulu le mettre en pièces avec ses seuls regards. Pendant que le pauvre petit criait de toute sa force, appelait son père et sa mère, l'inconnu le serrait avec férocité contre sa poitrine, et lui demandait avec force: «Où est ta mère?» Mais connue Venturino ne répondait que par ses cris et ses larmes, il le menaçait, le frappait, et, sans l'abandonner d'un instant, continuait ses recherches par toute la chambre, sans oublier les recoins les plus secrets. Ne pouvant trouver ni Pusterla ni Marguerite, il rassemblait du moins les armes, les malles préparées, tout ce qui pouvait attester la présence de Franciscolo à Milan ou les préparatifs d'une révolte. Il fut surtout ravi de trouver la lettre que Matteo Visconti avait confiée à Pusterla pour qu'il la remit à ses frères. Il fit ensuite mettre les serviteurs aux fers, et il s'apprêtait déjà à partir à demi-satisfait, lorsqu'en mettant le pied sur le pont-levis, il vit s'approcher Marguerite.

Au milieu de la disette qui régnait alors, beaucoup de femmes, cédant aux suggestions de la faim, vendaient leur beauté et leur honneur. Près de Sainte-Euphémie habitait une famille tellement nécessiteuse, que les parents prêtèrent l'oreille aux viles propositions d'un riche et lui promirent leur fille, pourvu qu'il satisfit à leurs besoins. La jeune fille, élevée dans les maximes de l'honneur et dans la crainte de Dieu, ne pouvait se soumettre à l'idée désolante d'un amour sans vertu et sans avenir. Elle suppliait le cavalier, elle suppliait ses parents; mais celui-ci n'écoutait que ses grossiers désirs, les autres étaient vaincus par la faim. Dans cette extrémité, la jeune fille recourut à Marguerite, et ce ne fut pas en vain. Les secours qu'elle prodigua épargnèrent un crime.

A ce moment survint pour Marguerite la nécessité d'un départ imprévu. Elle voulut d'abord accomplir son oeuvre, et bien qu'elle fût fatiguée des préparatifs de son voyage, elle trouva le temps de courir à la maison de la jeune infortunée, à l'heure où elle savait y rencontrer le riche seigneur. Là, elle feignit d'ignorer l'indigne pacte qu'il avait voulu conclure, et le loua de la charité dont il avait usé à l'égard de ces malheureux. Elle lui expliqua comment elle avait trouvé un mari pour la jeune fille, un honnête ouvrier tisserand, et lui dit que les fiançailles se feraient le lendemain lui insinuant que c'était là l'occasion de déployer sa libéralité. Ou fit venir l'époux. l'anneau fut donné, et Marguerite s'en alla au milieu des mille bénédictions de ces pauvres gens, qui l'accablaient d'instances pour qu'elle assistât le lendemain aux réjouissances qu'elle leur avait préparées.

Oh! les bénédictions des pauvres portent toujours ses fruits, mais ce n'est pas sur cette terre inféconde de l'exil!

Pendant qu'enveloppée dans sa mantille, Marguerite retournait à son palais, elle vit une multitude de passants: aux approches de sa maison, elle s'aperçut qu'elle était entourée d'une grande foule. Qu'est-ce que ce pouvait être? Quels frémissements au coeur de l'épouse et de la mère? A travers la foule, à travers la soldatesque, elle s'ouvre un passage. Plus d'un lui disait: «Fuyez, échappez-vous.» Elle-même, arrivée au front de la multitude, elle hésitait à pousser plus avant, en voyant cet envahissement de son palais. Tout à coup elle aperçoit sur le seuil de la porte l'inconnu qui portait Venturino dans ses bras. Dans de semblables circonstances, une femme connaît-elle des dangers? une mère en connaît-elle? Elle se jeta au-devant de l'inconnu, mais elle n'eut pas le temps de le joindre. A peine l'eut-il entrevue, qu'il laissa échapper un cri d'infernale joie, auquel répondit un cri de terreur de l'enfant, et que, montrant Marguerite à Sfolcada Melik, il lui dit: «La voilà; c'est elle. Qu'on l'enchaîne.» Le connétable en donna l'ordre; mais comme les soldats, en la saisissant, firent tomber son voile, à la vue de ce front resplendissant d'une majestueuse beauté, de ces yeux animés par l'amour et par l'épouvante, de la blancheur de ce teint pâli, à l'aspect de cette physionomie qui exprimait avec tant d'éloquence, le désespoir et le dévouement, qui lui faisaient oublier son propre danger pour ne songer qu'au péril des objets de sa tendresse, ces mercenaires restèrent comme frappés d'une sainte terreur. Mais Sfolcada, qui faisait peu de cas des prières touchantes que lui adressait Marguerite, et qui ne voulait point se relâcher dans cette mission de cruauté qu'il exerçait, avec de magnifiques honoraires, contre cette canaille lombarde, lui fit mettre les menottes, et ordonna de l'emmener. Mais auparavant le scélérat, toujours caché par sa visière, s'approcha de l'infortunée, et, lui montrant son fils, lui dit d'une voix basse, mais où perçait la rage: «Marguerite, rappelez-vous la nuit de la Saint-Jean.»

Comme on faisait alors trop peu de cas du peuple pour se soucier de le tromper, les arrêts de la justice souveraine étaient proclamés à grands cris et au bruit des cloches sonnant à toute volée d'église en église; les cloches se mirent en mouvement les unes après les autres, pour continuer ensuite leur orageux concert. En peu d'instants Milan fut comme bouleversé: les citoyens se rendirent dans les rues, inquiets, troublés, craignant par l'exemple de Pusterla que le prince ne gardât plus aucune mesure, et qu'il fallût désormais que la liberté de chacun fût à la merci de son caprice. Par degrés les imaginations s'allumèrent: un blâma d'abord avec quelque modération; du blâme on passa aux injures, des injures aux menaces; des groupes se formèrent de tous côtés, dans lesquels on louait Pusterla. Les pauvres se rappelaient les bienfaits de Marguerite, et des orateurs populaires, rappelant les jours de liberté dont avaient joui leurs ancêtres, excitaient ouvertement les Milanais à prendre les armes. Cependant, lorsque sonna l'heure où, selon les ordonnances, on ne devait plus sortir qu'avec une lanterne, sous peine de 25 marcs d'amende, un vit tout cet amas de boutiquiers, pareil à un mur qui s'écroule sous la pioche du maçon, se fondre et se disperser en tous sens. Toujours belliqueux, du moins en paroles, ils ne rentrèrent dans leurs demeures que pour effrayer leurs femmes en détachant leurs armures de la muraille, en fourbissant leurs estocs, en essayant leurs lances, en faisant, en un mot, tous les préparatifs nécessaires pour pourfendre des géants. Pendant les premières heures de la nuit, de fenêtre en fenêtre, on les entendait se crier: «Eh bien! compère, rien de nouveau?--Rien.--Et vous, savez-vous quelque chose?--Non.» Puis, après un instant de silence, la même demande recommençait, suivie de la même réponse.

Peu à peu cette grande ébullition s'apaisa. Les femmes plaintives et les prudents vieillards parvinrent à mettre ces furieux dans leur lit. Les fenêtres se fermèrent, les lumières s'éteignirent, et tout rentra dans l'obscurité et dans le repos.

Le lendemain matin, à demi éveillés, au milieu de leur pacifique bâillement quotidien, ils se souvinrent du trouble, de l'emportement de la veille. Leur mémoire leur en retrace lentement les motifs et l'issue; ils tirent leur tête de dessous la couverture: «Comment, il est déjà jour!» Ils prêtent l'oreille; c'est le calme accoutumé, le tranquille murmure des autres matinées. Tout à fait refroidis, tout à fait paisibles ils se détirent à loisir, à loisir se mettent sur leur séant, et se traînent enfin à la fenêtre. Tout est vraiment tranquille: les boutiques sont encore fermées; les cloches ne sonnent que la messe ou les matines; les laitières, les jardiniers, les maçons, les voyers, les manoeuvres, s'en vont à leurs travaux ordinaires.

«Tant mieux! s'écrient-ils, grâces en soient rendues au Seigneur!»

Une lâche sécurité a succédé au courage de la peur; à cette grande impétuosité, à cet élan terrible, une langueur d'impotent. Une crainte très-peu virile leur fait même regretter ce qu'ils ont pu dire ou faire dans la précédente soirée. «Mais nous étions si nombreux, se disent-ils; naturellement on n'aura pas pris garde à moi; au besoin, je dirai que j'étais entre deux vins.»

Ils reprennent leurs haches, leurs scies, leurs truelles; ils recommandent à leurs femmes de remettre en place les armes si belliqueusement tirées, de faire dire leur prière aux enfants, et de tenir la soupe prête pour le premier coup de la Zavatora (c'était une cloche, ainsi appelée du nom du podestat qui l'avait fait fondre, et elle annonçait l'heure de midi). Puis, en grignotant un pain de millet bien dur, ils retournaient à leurs travaux, dociles, libres de toute pensée, comme si rien ne fût arrivé. De tout ce débordement de paroles, de ce fracas d'imprécations et de fanfaronnades menaçantes, il n'était rien resté qu'une mystérieuse rumeur, une curiosité pleine de défiance, un prudent chuchotement des voisins entre eux, et qui n'avait lieu qu'entre les amis les plus particuliers et les plus sûrs.

«Eh bien! il y a du nouveau?

--Hein, je n'y comprends rien. Mais, lorsque viendra ici un de mes chalands, qui est intimement lié avec le cuisinier du lieutenant du capitaine de justice, je saurai la chose dans tous ses détails.

--Et des prisonniers, qu'en fera-t-il?

--Ils donneront de l'ouvrage à maître Impicca (c'était le nom du bourreau d'alors). Les statuts sont clairs: Suspendatur eo modo ut moriatur. Qu'il soit pendu jusqu'à ce que mort s'ensuive.

--Qu'en dites-vous? Eh! nous irons voir cela. Ai-je bien parlé?

--Je ne sais que dire. Les honnêtes gens ne se mêlent point de remuer. Quelles intrigues entrent dans la tête de ces seigneurs! Vouloir se heurter contre les murs! c'est comme si le limaçon voulait opposer ses cornes à celles du bélier. Ai-je bien parlé?

--Comme un prédicateur.

--C'est l'histoire de l'âne qui, passant l'autre jour par ici, s'entêta à ne pas avancer plus loin. Qu'en arriva-t-il? Son maître le bâtonna tant qu'il en pût porter, et la bête, ruant, brayant, récalcitrant, dut à la fin céder et marcher.

--Le proverbe ne ment point quand il dit: Il faut que l'âne en passe par ce que veut le patron.

--C'est cela même. Les hommes sont nés. une partie pour obéir, une partie pour commander. Est-ce bien parlé; Un peu au-dessus, un peu au-dessous, qu'un seul commande ou que plusieurs commandent, les choses vont toujours du même pied, et, de toute manière, il nous faut travailler tout le jour. Est-ce bien parlé?

--Très-bien. Quant à moi, je suis avec des moines et je cultive leur jardin. Si un jour j'entends crier vive saint Ambroise, je crie aussi vive saint Ambroise. Si demain ils hurlent vive Visconti, je hurle plus fort vive la vipère.

--Bravo! c'est ainsi qu'on a des amis partout.

--Et qu'on meurt dans son lit.»

Cependant ils sifflaient une cadence ou chantonnaient un air. Ceux-ci excitaient leurs ouvriers au travail ou corrigeaient quelque apprenti insolent; ici ils appuyaient davantage le rabot, là ils faisaient ronfler la roue du tour, pendant que les soufflets respiraient, les limes criaient, les marteaux retentissaient. Et la foule des curieux, des riches, des désoeuvrés, des gens affaires, des dévots, remplissait à son ordinaire les rues, les maisons, les places, les églises; les uns tristes, les autres joyeux, chacun selon l'état de sa fortune et les événements de sa vie; mais personne ne s'affligeait en particulier de ce qui faisait le malheur général.

Le dimanche suivant, ce fut à Milan une solennité mémorable, à l'occasion du synode général des dominicains, tenu dans le couvent de Saint-Eustorge, sous la présidence d'Ugo Vantemann, sixième général de cet ordre récent et alors dans toute l'énergie de sa puissance. On y résolut le transfèrement du corps de Pierre martyr, de Vérone, tué à Radassine par ceux qui ne pouvaient souffrir le zèle que déployait ce personnage pour établir et exercer en Italie l'inquisition contre l'hérésie. Giovanni Balducci, de Pise, un des premiers restaurateurs de la sculpture, avait composé pour l'église de Saint-Eustorge cette merveilleuse châsse que tout le monde connaît. Giovanni Visconti, frère de Luchino, y déposa les saintes reliques, revêtu de ses habits pontificaux, à la tête d'une somptueuse procession où figuraient tous les évêques de la province, la cour, la fleur de la noblesse, et soixante corporations d'artisans et de négociants, chacun avec sa devise et son étendard à l'image du saint son patron. Le peuple accourut en foule de toutes les cités, de toutes les campagnes voisines; ce fut tout le jour un religieux carillon, des courses de chevaux, des représentations de mystères, et des prières, de l' ivrognerie, une dévotion et une allégresse qu'un ne sautait décrire. Le soir, des chants, de la musique, des illuminations, des feux de joie,--que le vulgaire ne distingue jamais des feux d'artifices.