LE MARTYR.
Rapprochez ces dates, et vous verrez qu'il faut détruire tout ce qui existe aujourd'hui pour recomposer le décor de la terrible scène qui se joua le 29 décembre 1170 dans l'enceinte de l'église de Cantorbery, à l'entrée du choeur, dans le transept du nord (the Martyrdom).
C'est là une grande déception pour le touriste. Aussi, quand la bonne vieille sacristine qui nous promenait dans le vaste édifice nous eut conduits sur le lieu même où périt, nous dit-elle, Thomas Becket,--je me mis en frais d'imagination, distribuant de mon mieux les entrées et les sorties d'après le souvenir de mes lectures récentes, les indications de la Vie Quadripartite, et l'habile narration du docteur Lingard, si dramatiquement reproduite par M. Amédée Thierry.
Les meurtriers, me disais-je, étaient sans doute cachés dans le cloître, ou dans un de ces couloirs étroits et sombres qui débouchent sur la chapelle de Saint-Bennet. Serrés l'un contre l'autre, la dague et l'épée au poing, ils attendaient leur vénérable victime.
«L'archevêque, ayant traversé la nef, était sur la troisième ou quatrième marche de l'escalier qui conduit à l'Aile du nord, se dirigeant vers le Choeur, lorsque les quatre hommes qui avaient résolu sa mort s'élancèrent par la porte du cloître dans la très-sainte église, tenant dans leurs mains des épées nues. Celui qui marchait en avant s'écria d'une voix forte:
Où est le traître? où est le traître? où est l'Archevêque?--Sur ce dernier mot, il tourne la tête, et, descendant les degrés qu'il venait de monter, il dit: Aucun traître n'est par ici mais si fait bien l'archevêque? Me voici. Que voulez-vous?--Et à l'instant même ils le frappèrent de leurs épées sur la tête tandis qu'il tombait sur ses genoux, recommandant son âme au seigneur; et, dans la même minute, il fut étendu mort au pied de l'autel de Saint-Benoît (1).»
Note 1: Traduction littérale de la relation du meurtre, donnée par John Batteley, d'après John Gandisson, évêque d'Exeter. Elle diffère de la version commune, et, plus simple, nous paraît plus vraisemblable.
Mais, en jetant les yeux sur le Handbook de Summerly quel ne fut pas mon désappointement!
En 1174, nous l'avons dit,--quatre ans après le meurtre de Becket,--l'église fut incendiée. Le choeur actuel date de 1175; les transepts occidentaux, de 1379 seulement; le choeur, de 1184; la nef et la plus grande portion des cloîtres, de 1460, sous Henri IV.
Ainsi Thomas Becket avait traversé une nef qui n'existe plus, il montait un escalier dont il ne reste plus vestige; il était entre des murs écroulés depuis lors et rebâtis. Ses assassins s'embusquèrent dans un cloître impossible à retrouver; ils ouvrirent une porte qui n'est point la porte actuelle: leurs cris éveillèrent un autre écho, leurs épées froissèrent un autre granit. A quoi donc le souvenir peut-il se prendre?
Non pas même aux dalles sur lesquelles l'archevêque tomba et qu'il rougit de son sang.
«Ces dalles, dit l'impitoyable Handbook, ont été enlevées en 1177 par le prieur de Peterborough, qui en a fait deux autels consacrés.»
Ainsi, voilà qui est clair et net. Il n'y a pas plus de raison, --logiquement parlant,--pour songer à Thomas Becket, quand on traverse le transept nord-ouest de la cathédrale qui porte son nom, que lorsqu'on se promène sur le bitume des boulevards, dans notre bonne ville de Paris.
Est-ce bien la peine d'aller au loin recueillir sur les lieux des impressions et des souvenirs?