DANS L'ORANGERIE DES TUILERIES.

Le cercle général d'horticulture est une réunion formée à peu près exclusivement de praticiens qui font de l'horticulture leur profession habituelle. L'exposition de fleurs et de fruits, à laquelle ils ont invité cette année le public, a attiré pendant plusieurs jours un grand nombre de visiteurs. On a surtout admiré les beaux daubantonia tripetiana de M. Tripet-Leblanc, charmants arbustes aux fleurs d'un beau rouge, disposées en grappes élégantes;--deux jeunes échantillons en pleine fleur du paulownia impérialis, ce bel arbre du Japon dont l'introduction récente a eu tant de retentissement en Europe;--une fort belle asclépias, chargée de huit ou dix grappes de fleurs qu'on aurait pu croire faites de sucre candi; --une stephanotis floribunda;--plusieurs beaux camélias; --une strelizia regina;--une grande quantité de dahlias, de roses et de fruits.

Cercle général d'Horticulture.--Distribution des prix à
l'Orangerie du Louvre. 21 septembre.

M. Barbier, auquel le jury a décerné le premier prix, s'est montré digne, par la perfection de ses dahlias, de cette honorable distinction. Nous rappelons ici, pour la partie du public étrangère à l'horticulture, que le dahlia, si gracieux aujourd'hui, si varié dans ses nuances, si régulier dans sa forme, n'est arrivé à cette perfection qu'après un quart de siècle de travaux auxquels ont pris part des horticulteurs de tous les pays. C'est à l'horticulture parisienne toutefois que revient surtout l'honneur de cette glorieuse conquête. Les roses ont dépassé de bien loin l'attente des amateurs.

Quant aux visiteurs, que nous pourrions nommer profanes, ils ne pouvaient revenir de leur étonnement à l'aspect de cette variété infinie de rosiers de toutes les nuances, couverts de boutons et de fleurs comme au mois de mai. La perfection des procédés de culture a doté nos collections de roses réellement et complètement remontantes. Le temps n'est pas encore bien éloigné où l'on attachait une grande valeur aux rosiers décorés du titre de remontants, parce qu'ils donnaient à l'arrière-saison quelques roses fort inférieures à celles de leur floraison printanière. Aujourd'hui, ceux qui ont eu le plaisir de contempler les collections exposées par MM. Paillet, René, Margottin et Laffay, ont pu apprécier combien notre horticulture est devenue riche en rosiers aussi abondamment fleuris à la fin de septembre qu'ils ont pu l'être à la fin de mai.

Les fruits, en raison de la saison, formaient la partie de l'exposition la plus riche et la plus variée. Ce n'était pas sans peine que l'on perçait le triple rang des gastronomes collés à la balustrade et dévorant des yeux des pêches, des poires, du raisin, ses ananas, tels que Chevet et ses rivaux n'en ont jamais vendu de semblables. Un ananas d'un volume peu ordinaire, d'un vert lustré, exposé par M. Gontier, exhalait une odeur exquise et donnait, malgré sa couleur, tous les signes d'une maturité parfaite; c'était un premier fruit.

Les deux extrémités de la salle étaient occupées par des centaines de plantes tropicales étalant le luxe de leur brillante végétation: elles appartiennent à la belle collection de MM. Cels frères.

C'est au milieu de ces richesses horticulturales que se sont réunis les soutiens de l'horticulture parisienne, pour applaudir au triomphe de quelques-uns d'entre eux, proclamés, par la décision du jury, vainqueurs dans les divers concours. Après plusieurs discours écoutés avec le plus vif intérêt, les médailles ont été distribuées aux lauréats, aux applaudissements unanimes de leurs confrères, marques d'estime d'autant plus honorables qu'elles émanaient de ceux-là mêmes sur lesquels ils venaient de remporter.

Dans l'allocution chaleureuse de M. Chéreau, président du Cercle, le public a remarqué les vues sages et patriotiques de cet homme éclairé sur l'enseignement horticole. Au point où en sont de nos jours la science et le goût de l'horticulture, il est impossible que l'État ne songe pas incessamment à en répandre, à en organiser l'enseignement. Nous nous associons aussi au voeu exprimé par l'honorable président pour que les hommes les plus éminents de l'horticulture française reçoivent, au même titre que d'autres savants adonnés à d'autres applications des sciences naturelles, quelques-unes de ces distinctions qui les signaleraient de plus en plus à l'émulation des jeunes gens empressés de suivre leurs traces en profitant de leurs exemples.

Dieu me garde de dire à l'honorable ville de Paris un mot désagréable; je l'aime trop pour cela: je lui dirai cependant que je ne l'ai jamais quittée sans plaisir et que je n'y reviens jamais sans tristesse. Pour quelle raison? comment puis-je éprouver du tels sentiments pour un pays sans lequel, après tout, et loin duquel il me serait difficile de vivre? N'est-ce pas une bizarre contradiction? J'aime Paris à l'adoration, et je l'abandonne avec joie! Je ne saurais me passer de Paris et mon âme est sombre quand je le retrouve! Serait-ce donc que cette ville redoutable et aimée, qu'on recherche et qu'on fuit, qu'on adore et qu'on déteste, ressemble à ces grandes et mystérieuses passions qui donnent des plaisirs si inquiets et des joies si pleines d'anxiété qu'on ne peut ni renoncer au bonheur qu'elles procurent, ni cependant y retomber sans terreur?

Le plus douloureux moment pour rentrer à Paris, c'est la fin de septembre; attendez que le mois de novembre soit venu. Heureux ceux qui ont assez de liberté et de loisir pour rester aux champs jusqu'à ce que la dernière feuille soit tombée de l'arbre et que l'oiseau ait chanté sa dernière chanson mélodieuse! Quoi! rentrer à la ville quand l'heure de la campagne est plus aimable et plus charmante! quitter ces derniers rayons de soleil pâle et doux, et cette dernière verdure des bois mélancoliques, et les cimes dorées des feuillages que le vent d'hiver va bientôt dépouiller! La beauté de la nature, comme toutes les rares beautés, n'est jamais plus belle qu'au moment où elle est près d'expirer et de finir.

Là-bas, le ciel est encore lumineux et riant; l'alouette, se mirant aux perles de la rosée, égaie la venue des frais matins, et le soir a un charme ineffable. Cependant le ciel parisien est déjà sombre et maussade; il s'est voilé prématurément de nuages lugubres et porte le deuil des beaux jours avant qu'ils soient morts.

On dirait en vérité que Paris a un goût particulier pour le mauvais temps; il bataille le plus qu'il peut contre le printemps et l'été, et ne leur donne que le plus lard possible accès dans ses murailles et dans ses rues; puis il les chasse avant l'heure, et les met à la porte. Est-ce hasard? est-ce caprice? non; c'est un savant calcul d'égoïste. Paris n'aime pas le printemps et ne peut pas l'aimer; le véritable printemps de Paris, c'est l'hiver; l'hiver, voilà sa belle saison! Le bal, le spectacle, le plaisir, les fêtes, tout cela fleurit en janvier; Paris ne connaît pas de plus fraîche et de plus adorable prairie que le tapis de ses boudoirs et le parquet de ses salons; le soleil qu'il préfère est le soleil du lustre et de la bougie. Pourquoi s'étonner après cela de le voir si peu hospitalier pour le printemps et l'été, qui éteignent son soleil, enlèvent ses tapis, barricadent ses salons, et lui prennent le plus fin, le plus charmant, le plus élégant de sa population, pour la disperser de tous côtés, dans les châteaux, sur les grandes routes et sous les charmilles. Donc, Paris est dans son droit en se mettant si fort en garde contre le beau temps, qui lui joue de ces mauvais tours-là; il faut être juste.

Mais puisque enfin vous voici, comme moi, forcés de revenir à Paris, tâchez surtout de ne pas y rentrer par la barrière de la Villette. Quoi! c'est ainsi que tu m'accueilles, superbe Babylone? voilà les beautés par où tu veux me rappeler à toi et me faire oublier les belles collines, et les beaux fleuves, et les bois aux senteurs vivifiantes! mais tout cela est horrible; mais c'est à vous donner l'envie de faire reculer les chevaux et la voiture, pour rebrousser chemin au galop.

Certes, Paris, vu du côté de la Villette, ne ressemble pas à ces adroites fiancées qui s'arment de leurs plus attrayants sourires pour le jour de la première entrevue. La Villette ne donne pas le moins du monde l'envie d'adorer Paris et de contrarier mariage avec lui. Jetez les yeux sur cette corbeille de noces; quels bijoux! des rues mal pavées et malpropres, de noires murailles souillées d'affiches en lambeaux et d'images cyniques, des maisons lézardées et pantelantes, des cabarets, des bouges ignobles.

C'est ici le séjour des Grâces!

Les étrangers qui viennent pour la première fois à Paris, et que Paris reçoit par cette entrée fort peu sardanapalesque, gardent longtemps la désagréable impression que ce premier coup d'oeil leur cause; ils ont peine à s'en remettre, et voient toujours Paris à travers le très-laid kaléidoscope. Les quais, les boulevards, les Champs-Elysées, les Tuileries, ont fort affaire pour les distraire de cette optique et les obliger à voir par d'autres yeux.

La Villette a longtemps eu un concurrent qui lui disputait ce prix de la laideur: c'était la barrière de Charenton. La Grande-Pinte et la Petite-Pinte pouvaient jouter avec La Villette, non sans avantage; mais maintenant tout est dit: la Villette est seule maîtresse du champ de bataille: l'étranger que la poste ou la messagerie royale introduit à Paris de ce côté est exempt aujourd'hui des tristesses de la barrière de Charenton et des laideurs de la Grande et Petite-Pinte; une route élégante, ouverte sur la rive gauche de la Seine, lui procure l'honneur d'une avenue agréable et d'une entrée solennelle. Dès le premier pas, un vaste panorama se déroule devant lui, annonçant la grande ville. D'abord, c'est le fleuve encadré dans ses deux rives, dont l'oeil suit le cours à travers les ponts qui le recouvrent, et les mille bâtiments légers qui voguent à sa surface; et voici Bercy aux blanches façades et aux riches échoppes. Peu à peu Paris se fait voir et montre ses monuments un à un au regard élevé; Sainte-Geneviève, le Panthon, le Val-de-Grâce, et au fond, la Cité avec sa vieille: et sainte cathédrale, tandis qu'en passant vous avez jeté un coup d'oeil d'admiration sur le Jardin-des-Plantes et le pont d'Austerlitz, qui se regardent face à face, et se donnent, en quelque sorte, la main sur votre route.

Tout en vous contant ceci, j'ai quitté La Villette, descendu la rue du Faubourg-Poissonnière, traversé le boulevard et gagné la rue Montmartre. Les chevaux humides s'arrêtent dans la cour des grandes messageries, et je saute tout poudreux sur le pavé de Paris.--C'est un spectacle à la fois plaisant et lamentable que le débarquement d'une diligence. D'où arrivent ces gens-là, Dieu? d'où sortent ces teints blafards, ces yeux bouffis, ces cravates en désordre, ces têtes mal peignées, ces chaussures maculées, cette friperie d'habits, ces bonnets de travers, ces chapeaux éborgnés. et ces mines livides? Avons-nous affaire à des vagabonds pris en flagrant délit, ou à des bandits qui viennent de commettre un mauvais coup? Pas le moins du monde; ce sont de très-honnêtes gens qui courent la grande route pour leurs affaires ou pour leurs plaisirs. Voilà l'état où vous mettent les voyages d'agrément! Les uns dorment debout, les autres, meurent de soif et de faim; ceux-ci se plaignent d'une affreuse migraine, ceux-là d'un torticolis ou d'un tour de reins. Dieu sait tout ce qu'un gagne à passer seulement vingt-quatre heures en diligence!

Le forçat dont on brise la chaîne, un chef d'opposition qui renverse un ministère, deux époux mal assortis qui obtiennent un arrêt de divorce, sont moins légers, moins allègres, moins heureux qu'un pauvre diable enfermé dans la diligence quand s'ouvre la portière, et qu'il entend ces mots trois fois bénis: Allons, messieurs, descendez, nous sommes arrivés; au bureau, messieurs, au bureau!

Félicitez-moi donc, moi surtout qui ai eu la chance inouïe: de passer trente-six heures, nuit et jour, serré dans un étau qui se composait, d'une part, d'un énorme abbé tout barbouillé de tabac, lequel venait de prendre ses vacances en Flandre, et de l'autre, d'une dame de choeurs, à peu près de la légèreté de mademoiselle Georges. La péronnelle retournait à Paris tout d'une masse, après avoir donné des représentations à Valenciennes, où elle s'était parée librement du titre de prima donna de l'Académie royale de Musique.

Vous savez ce que c'est qu'un abbé; peut-être connaissez-vous moins particulièrement la dame de choeurs, et je vais vous instruire.

La dame de choeurs appartient à cette espèce dramatique qui a pour domaine le fond du théâtre; elle se tient respectueusement derrière le ténor ou la basse, le contralto ou le soprano en crédit, et n'approche jamais du trou du souffleur. La dame de choeurs est de toutes les noces, de tous les enterrements, de toutes les insurrections, de toutes les fêtes, de toutes les batailles et de tous les triomphes.

On divise la dame de choeur en deux classes; l'une chante, l'autre fait des quarts de pas et des cinquièmes d'entrechats. La première est spécialement chargée de célébrer le bonheur des époux qui vont à l'autel:

Ah! quel beau jour Pour l'hymen et l'amour!

Elle détonne aussi sur le talon des princes dans les entrées solennelles, et des guerriers au retour du combat.--L'office de la seconde consiste à sourire à Mazaniello, à arrondir les bras au passage de Fernand Cortès, à semer des fleurs sur les pas de Mahomet second, et à lever la jambe en l'honneur de Robert-le-Diable.

De sept heures du matin à sept heures du soir, la dame de choeurs est d'ordinaire marchande à la toilette, brodeuse, fleuriste, blanchisseuse de fin, cordonnière, ravaudeuse ou portière; je ne parle que de ses occupations officielles. Elle habite plus habituellement le sixième que le premier, et son boudoir est mansardé.

A sept heures précises, elle change de domicile politique et se loge dans les coulisses de l'Opéra. La métamorphose est complète: le turban mauresque remplace le bibi, la robe de velours ou de soie se substitue au jupon de laine et au tartan, et le soulier de satin fané met les souques au rebut.

La dame de choeurs qui chante a de trente à cinquante-cinq ans; elle est ou très-grosse ou très-maigre; il est presque impossible d'en rencontrer une qui tienne le juste milieu. La beauté et la jeunesse ne sont pas au nombre de ses vertus indispensables,--voir à l'Académie royale de Musique;--elle a peu de cheveux, et il lui manque toujours au moins quatre ou cinq dents.

La dame de choeurs qui danse est plus jeune, plus dégagée et moins laide; elle doit ces avantages à la nécessité où elle est d'être plus légère.--On est forcé de respecter la dame de choeurs qui chante: c'est une brebis rentrée au bercail, sans toison, et désormais à l'abri des loups d'opéra; elle a fait une fin et possède de nombreux enfants qu'elle envoie à l'école de danse ou de musique pour toute nourriture. Tous les matins, à son retour de Naples ou de Babylone, la dame de choeurs qui chante raccommode les bas de sa progéniture et écume son pot, quand elle en a.

La dame de choeurs qui danse n'a pas encore passé l'âge des tentations. Elle essuie le feu du lorgnon et du binocle; elle entretient des correspondances directes avec l'avant-scène et fait des mines à l'orchestre poste restante. Quant au mariage, elle professe un souverain mépris pour les législateurs impériaux et le code civil, et s'en tient à la loi naturelle. Ajoutez, qu'elle soupire pour le cachemire, qu'elle regarde le marabout et le chapeau de paille d'Italie du coin de l'oeil, et qu'elle a une passion aveugle pour l'omelette soufflée, le vin de Champagne, les huîtres et la salade de homard; tout au contraire, la dame de choeurs qui chante, ayant renoncé à Satan et à ses pompes, attendu ses cheveux nattés et l'absence de ses dents, se consacre avec fureur à la pomme de terre à l'huile.

Il peut arriver cependant que la dame de choeurs qui danse passe, par hasard à la mairie, et s'y nantisse légèrement d'un mari. Figurez-vous quelle vie est réservée à ce bienheureux époux! la dame de choeurs appartient en effet, à tous ceux qui ont une bonne lorgnette. Celui-ci prend sa jambe, celui-là son bras; à l'un ses cheveux, à l'autre sa joue ou ses sourcils. Le mari de la dame de choeurs n'a pas seulement pour ennemi capital le public qui lui emprunte ainsi sa femme pièce à pièce et débris par débris, il trouve des larrons jusque dans ses foyers domestiques, je veux dire dans les coulisses et sur les planches du théâtre.

Le mari de la dame de choeurs doit se défier de l'homme de choeurs qui danse avec sa femme, du violon, du trombonne, du basson, du cor, de la clarinette qui accompagnent ses pirouettes, et même du souffleur qui n'en pense pas moins, quoique dans son trou. Arnal nos a montré plaisamment, sur la scène de Vaudeville, ces tribulations et ces jalousies du mari de la dame de choeurs.

Quoi qu'il en soit, il est médiocrement agréable de faire quatre-vingts lieues entre le gros abbé qui prend du tabac et se mouche à chaque minute, et une énorme dame de choeurs qui ronfle perpétuellement et pèse à peu près deux cents kilos.

Maintenant, cher Paris, puisque je t'ai retrouvé, que m'apprendras-tu de nouveau? où en sont tes grands amours-propres et tes petits hommes, tes vertus et tes vices, ta laideur et ta beauté, tes charmantes médisances et tes bonnes calomnies, ta joie et tes souffrances, ton luxe et ta pauvreté? Que fait-on dans tes spectacles et dans tes rues, dans tes boutiques et dans tes Académies, dans ton salon et dans ton grenier, sous ta soie et sous tes haillons?

Tu te tais, tu ne me réponds pas. Ah! je devine! tu me vois encore fatigué de ma route, et tu attends, pour me faire les confidences et recommencer ta conversation avec moi, que j'aie repris haleine, oublié ma dame de choeur et mon abbé, essuyé mon front et rejeté la poudre du chemin.