Le Père Mathew, apôtre de la tempérance.
Dans un des plus nombreux meetings du repeal, le grand imitateur, O'Connell, prophétisant le rétablissement du parlement irlandais, s'écriait;
«.... L'esprit du peuple s'est amélioré, tout nous l'indique. Le père Mathew est avec nous, ce furieux apôtre de la tempérance, ce modèle des vertus; et jamais nous ne compterons parmi les repealers un homme qui aurait violé le serment prêté entre les mains du vénérable apôtre. Napoléon avait ses gardes-du-corps, sa garde impériale; nous avons plus que la garde impériale: une garde composée d'hommes sobres et le bons chrétiens. Cinq millions d'hommes ont juré d'être tempérants, et c'est là un symptôme évident que la liberté de l'Irlande renaîtra.
«... Pourrais-je, si je ne comptais pas sur la sagesse du peuple converti à la bienfaisante doctrine du père Mathew, réunir et concentrer de pareilles masses? Les membres de la société de Tempérance sont les plus fermes soutiens de l'ordre et de la liberté en Irlande. Des hommes aussi raisonnables, aussi modérés, ne sont pas faits pour languir dans l'esclavage. Je sais, quant à moi, qu'un jour de bataille, j'aimerais mieux marcher en avant avec les femmes et vigoureux membres de la société de Tempérance que de n'avoir à m'appuyer que sur des hommes momentanément excités par l'usage des liqueurs fortes...»
Le plus bel éloge qu'on puisse faire du père Mathew et de l'oeuvre à laquelle il s'est consacré, est tout entier dans ces paroles du libérateur de l'Irlande. Les résultats qu'a obtenus cet ardent apôtre de l'amélioration des classes pauvres tiennent en effet du prodige. Cinq millions d'hommes ayant prêté le serment solennel de s'abstenir de liqueurs enivrantes, cinq millions d'hommes ne s'abrutissant plus dans l'ivresse, employant à des travaux utiles le temps qu'ils auraient perdu au cabaret, à des besoins sérieux et réels l'argent qu'ils y auraient dépensé! Tant de familles, jusque-là dégradées, rendues à des habitudes saines et morales, à une vie pratique meilleure, n'est-ce pas là, en effet, une oeuvre extraordinaire, un immense bienfait?
Une prédication du père Mathew.
Le père Mathew est né à Cork, en Irlande. Un journal anglais faisait dernièrement remonter son origine aux temps les plus reculés de la monarchie anglaise, puisqu'au dire du Standard les annales welches donnent pour chef, à la famille Mathew, Gwaithvoed, roi du Cardigan. Un des plus glorieux ancêtres du père Mathew, sir David, qui fut le porte-étendard d'Édouard IV, descendait en ligne directe du roi de Cardigan. Ses restes et ceux de ses deux fils, William et Christophe Mathew, reposent dans la cathédrale de Llandaff (pays de Galles). Le dernier membre de la famille qui, avant le père Mathew, ait illustré ce nom, est le célèbre amiral Thomas Mathew, fils de Christophe. Par une circonstance assez bizarre, la fortune originelle de cette famille était réunie, en 1833, dans les mains de lady Elisa Mathew, atteinte de folie, qui, au détriment de sa famille, donna tout ce qu'elle possédait à un gentilhomme français, le vicomte de Chabot.
Enfant encore, Mathew, que sa famille destinait aux ordres, témoigna un goût très-vif pour l'étude; mais quelque chose d'aventureux, de hasardé, se faisait remarquer en lui et semblait dominer toutes ses belles qualités. Cette mobilité d'humeur, qui ne devait guère être compatible avec les paisibles habitudes de la vie sacerdotale, alarmait quelque fois ses précepteurs et ses parents. Les pauvres, si nombreux dans sa patrie, attiraient toute son attention et étaient l'objet de ses plus secrètes sympathies; il demandait à Dieu la force et la puissance de soulager leur misère, de faire cesser leur ignorance. De toutes les dégradations qui pèsent sur les classes ouvrières, nulle ne lui paraissait plus honteuse, plus humiliante que l'ivrognerie, ce fléau qui non-seulement flétrit l'intelligence, use le corps, ruine les familles et livre aux horreurs de la misère les femmes et les enfants du peuple, mais aussi atteint les générations futures en viciant la constitution des générations présentes.
Le père Mathew,
apôtre de la tempérance.
L'ivrognerie était alors le fait habituel du peuple dans les Trois-Royaumes, mais l'Irlande surtout semblait être la terre de prédilection de ce vice détestable. Un Irlandais aurait cru outrager saint Patrice si, le jour de la fête du patron de l'Irlande, il ne s'était pas enivré. Le jeune Mathew était à même de constater les déplorables effets de cette funeste habitude, d'apprécier la fatale influence qu'elle exerçait sur toutes les familles de prolétaires, et aussi sur le fait fe la production, car l'ouvrier en état d'ivresse ne travaille pas, ne produit rien que le scandale et le désordre. Ce fut à la destruction de ce fléau, dont les ravages s'étendaient surtout parmi les classes les plus pauvres; ce fut à combattre ce vice que le jeune homme résolut de consacrer sa vie et son activité.
C'était entreprendre une rude tâche. Dire à des hommes qui n'ont aucune des joies de la terre, livrés à des travaux pénibles, soumis aux privations les plus dures et qui n'ont d'autre bonheur que celui de boire à l'excès et de perdre, ainsi, avec la raison, le sentiment de leur misère, leur dire: Vous ne boirez, plus; leur en faire prêter et tenir le serment; il fallait plus que du courage, il fallait de la foi pour entreprendre et poursuivre avec succès une mission semblable.
L'idée des sociétés de tempérance n'appartient pas au père Mathew; elle est vieille comme toutes les ardentes aspirations de l'homme vers l'amélioration de sa race. Depuis longtemps déjà les excès de l'ivrognerie en Angleterre avaient inspiré à des hommes généreux le désir de les combattre, de les réprimer; mais on ne put guère leur tenir compte que de l'intention. Pour obtenir ce résultat vraiment utile, il fallait une activité infatigable, un amour ardent, une foi profonde; il fallait un glorieux apôtre, suivant l'expression d'O'Connell; et le père, Mathew s'est chargé de ce difficile apostolat.
Et d'abord, pour être libre de ses actions, il s'est fait affranchir par le souverain pontife de toute dépendance ecclésiastique. Aucun dignitaire du clergé catholique d'Irlande ne peut contrôler sa conduite. Il va partout où le pousse son inspiration, sous le titre de commissaire apostolique qu'une lettre spéciale du pape lui a déféré, lettre qui approuve et reconnaît l'utilité et la sainteté de sa mission. Il a parcouru les Trois-Royaumes dans tous les sens, il a visité tous les grands centres de population, tous les grands foyers d'industrie; et par la seule éloquence de sa parole, cet homme simple, sans ressources, a déjà plus fait en quelques années, pour l'amélioration des classes pauvres, que beaucoup de gouvernements ne font en un siècle. Au dire des voyageurs, et plusieurs de nos amis ont pu le constater, l'Irlande a changé d'aspect; la tempérance y porte des fruits éclatants, et si O'Connell fait mouvoir à son gré cette population irritée, si sa parole exerce sur elle une action toute-puissante, si des millions d'hommes obéissent comme un seul homme à sa volonté généreuse, c'est en partie au progrès de la tempérance, c'est aux efforts du père Mathew qu'il le doit. L'ivrognerie est aujourd'hui, en Irlande, un fait exceptionnel, et un chiffre peut suffire à faire apprécier l'importance de ce progrès. Le produit des impôts sur les boissons pour 1842 a présenté une diminution de cinq millions de gallons (2) dans la consommation de whiskey, liqueur distillée. Le lord chancelier constatant en plein Parlement cette diminution dans les revenus de l'État, s'en est réjoui comme du signe certain d'une amélioration morale.
Note 2: Le gallon vaut quatre pintes.
Les plus ardents adversaires des sociétés de tempérance sont les propriétaires de distilleries, qui, depuis quelques années, sont menacés de ruine par la sobriété populaire. Ils ont ri d'abord des efforts du père Mathew et des serments qu'il recueillait. Serments d'ivrogne! disaient-ils; mais les ivrognes irlandais ont donné un démenti au vieux proverbe; ils ont tenu leur serment. Les distillateurs ont tenté de porter le trouble dans les meetings; des hommes en état d'ivresse sont venus, en bien des endroits, et à Deptford surtout, protester contre les conseils et les sages exhortations de l'apôtre; on l'a accusé de concussion des deniers de la société, on a raillé ses partisans et attenté à leur vertu en leur offrant à boire; des rixes ont éclaté, et partout les teatotallers (buveurs de thé) sont restés maîtres du champ de bataille. Cette opposition des personnes qui trouvent leur bénéfice à exploiter ce vice honteux a pris dernièrement à Hambourg un caractère sérieux. Une association de wein-trinkers (buveurs de vin) s'est formée dans cette ville, et a provoqué des désordres que l'autorité! a dû réprimer par la force. Mais les classes ouvrières, qu'on essaie en vain d'entraîner dans une voie funeste, résisteront sans doute à cet appel fait à leurs plus grossières passions; elles apprendront à distinguer leurs vrais amis, ceux qui les engagent à l'ordre, à la modération, au respect de leur propre dignité, de ceux qui flattent et exploitent leurs plus vicieuses habitudes, et vivent de leur abrutissement. Chose étrange! c'est au nom de la liberté que les adversaires des sociétés de tempérance s'adressent aux hommes du peuple. «Pourquoi veut-on vous empêcher de boire? leur dit-on, n'êtes-vous pas libres, n'avez-vous pas le droit, de dépenser suivant vos goûts l'argent que vous gagnez si péniblement» Mais dès qu'il s'agit des sociétés de tempérance, il n'est plus question de liberté, et c'est par la violence et l'injure que les apôtres de l'ivrognerie voudraient procéder entre elles. En Irlande, cette opposition a été bruyante, tumultueuse; mais grâce à la sagesse du père Mathew et de ses disciples, elle n'a jamais eu un caractère alarmant.
Le père Mathew donne aux meetings et à la cérémonie du serment toute la solennité possible. Partout sa réputation de sainteté le précède, et il est attendu en tous lieux avec une impatience très-grande. A Glasgow, par exemple, comme dans presque toutes les villes d'Écosse, le peuple entier sortit de la ville, et se porta au-devant de lui; il fut allé avec moins d'empressement au-devant d'un prince.
C'est ordinairement en plein champ ou sur le versant de quelque montagne que le père Mathew assemble les populations qui se pressent autour de lui et écoutent avidement sa parole, simple et imagée comme la parole du peuple. Le texte habituel de ses discours est le tableau animé des effets de l'intempérance, et sa parole sait trouver le chemin de tous les coeurs. Catholiques, protestants quakers, juifs, anglicans, s'unissent dans une commune résolution, et comprennent qu'un sentiment religieux plus noble, plus élevé, celui de l'amélioration des classes populaires, doit dominer toutes les différences de dogmes et de culte. Le Père Mathew a grand soin du reste d'éviter ces questions irritantes. Chaque récipiendaire vient dévotement s'agenouiller devant l'apôtre, et entre ses mains «promet solennellement de s'abstenir, avec l'assistance divine, de toutes liqueurs enivrantes et fermentées et de s'efforcer, par son exemple et ses conseils, d'obtenir que les autres en fassent autant.» Le père Mathew répond quelques mots et appelle sur le néophyte les grâces divines et surtout la force de tenir son serment. Deux lévites qui accompagnent le prêtre inscrivent sur le registre le nom et la demeure du chaque récipiendaire; c'est ce qu'on appelle prendre le pledge. Ces réceptions ont atteint un chiffre vraiment prodigieux: O'Connell parlait de cinq millions en Irlande; mais l'Écosse et l'Angleterre ont fourni aussi leur contingent.
Hommes, femmes, enfants, tous ceux qui se présentent, voire même les ivrognes en état d'ivresse, ainsi que cela eut lieu dernièrement, sont admis à prendre le pledge. Des dames élégamment velues, qui probablement ont eu quelques peccadilles de ce genre à se reprocher, ne craignent pas de faire amende honorable et de venir prêter publiquement le serment d'abstinence. Quelques ladies, la marquise de Wellesley entre autres, figurent sur les registres du père Mathew, et ont prêté entre ses mains le serment de tempérance, qu'elles n'avaient peut-être jamais enfreint.
Une des plus belles fêtes qui aient marqué l'apostolat du révérend père eut lieu à Kennington. Cent mille personnes, bannières et musique en tête, se rendirent en bon ordre et processionnellement au lieu du rendez-vous. Un distillateur passant par là en cabriolet avec son domestique et s'étant permis quelque raillerie, n'échappa qu'à grand'peine à la fureur de ces pacifiques buveurs de thé. Lord Stanhope conduisit l'apôtre dans une magnifique calèche traînée par six chevaux. Le peuple anglais, qui, comme tous les peuples du monde, aime à entendre discourir, eut lieu d'être satisfait ce jour-là; lord Stanhope et cinq ou six révérends parlèrent, après le père Mathew, en faveur de la tempérance, et treize mille personnes environ, divisées par sections, prêtèrent serment et devinrent membres de la société.
Le père Mathew, en environnant d'une grande solennité religieuse l'acte par lequel l'ouvrier jure de ne plus se livrer au vice de l'ivrognerie, a eu surtout l'intention de lui imposer, de frapper son imagination. Mais ce saint homme a vu trop d'ivrognes dans sa vie pour ne pas savoir quel irrésistible attrait exerce sur ces pécheurs repentants le seul souvenir du whiskey, du gin, de l'ale et du porter. Une fois la solennité passée, quand sa voix n'encourage plus ces résolutions chancelantes, il sait que la séduction est pressante et l'oubli du serment facile.
Dernièrement encore, à Alger trois Irlandais, qui avaient pourtant juré de ne plus boire, oublièrent ce serment, ils l'oublièrent même plus d'une fois, poussés par le repentir, ils allèrent avouer leur faute au curé de Saint-Philippe, et le prièrent de les absoudre et de leur faire renouveler le serment. Cette circonstance va peut-être donner lieu à l'établissement d'une société de tempérance à Alger, où elle aurait fort à faire. Pour lutter contre cet oubli, le père Mathew a donc fait graver des médailles qui ont pour objet de perpétuer le souvenir du serment. Il en a de plusieurs dimensions, mais la plus commune, celle que portent presque tous les teatotallers, est de la grosseur d'un franc. Il ne la donne pas, il la vend au prix de 25 sous; l'acquisition en est facultative.
C'est le produit ou du moins le bénéfice de cette vente qui sert à défrayer le père Mathew de toutes ses dépenses et le surplus est employé à couvrir les frais de construction d'une église fort belle qu'il fait bâtir à York, sa patrie, et qui sera un jour, pour les teatotallers ce que la Mecque et Medine sont pour les fidèles musulmans.
La vie du père Mathew est un pèlerinage continuel; l'oeuvre qu'il poursuit est sans terme, comme le sont toutes les améliorations sociales; c'est la toile de Pénélope; ce qu'il a fait hier, il faut l'agrandir aujourd'hui, le refaire demain, puis encore, puis toujours. Ce qu'il a fait à Kennington, à Glasgow, à Deptford et dans les plus petits bourgs des Trois-Royaumes, il l'a refait déjà, il le refera encore; la où il a passé, il passera sans cesse, tant que ses forces le lui permettront, afin de lutter constamment contre les mauvais penchants, les vicieuses inclinations qui viennent atteindre le pauvre dans sa misère.
Cependant, il ne faudrait pas exagérer l'importance de l'oeuvre du Père Mathew, si grande qu'elle soit. Empêcher les travailleurs pauvres de se livrer à l'ivrognerie, c'est beaucoup; mais quand le peuple manque de travail, et par conséquent de pain; quand rien n'est assuré pour lui, ni dans sa vie présente ni dans son avenir; quand, après une vie remplie de souffrances, de privations et d'incertitudes, il n'a d'autre perspective que la misère, l'abandon et l'hôpital, est-il suffisant de l'empêcher de boire, et les gouvernements ne verront-ils pas dans les efforts du père Mathew, dans le succès qui les a couronnés, la mesure des efforts qu'ils doivent tenter eux-mêmes? Gardons-nous d'en désespérer: il n'est pas d'obstacle qui puisse s'opposer absolument à l'accomplissement de la loi éternelle du progrès. Mais là, comme en toute chose, il y a le plus ou le moins, il y a l'action et la résistance, il y a l'oeuvre de la volonté humaine. Quand un peuple entier veut fermement une chose, quand toutes les volontés se réunissent pour réclamer une institution utile, les gouvernements, qu'ils soient convertis ou absorbés par cette unanimité de voeux ne peuvent y résister longtemps. Mais pour cela, il faut vouloir, vouloir avec énergie, et surtout avec calme; sans crainte, mais aussi sans menace et sans violence.
Ce que le père Mathew a fait pour détruire l'ivrognerie, ce qu'O'Connell a fait, sur une plus vaste échelle et avec une pensée plus grande, pour rendre à son peuple le sentiment de sa dignité, de sa nationalité, il n'est pas d'homme intelligent qui, dans une certaine limite, ne puisse le faire, dût-il n'empêcher qu'un seul homme de s'enivrer ou de maltraiter sa femme et ses enfants, n'inspirer qu'à un seul ouvrier cette certitude, que les grandes améliorations populaires, telle que l'instruction générale, une meilleure organisation du travail, l'établissement de caisses de retraite pour les travailleurs, des invalides pour l'industrie, ne s'obtiendront que par la réunion et l'effort de toutes les volontés, par des manifestations intelligentes, pacifiques. C'est par le progrès individuel, en un mot, que s'accomplira le progrès général. Si le père Mathew n'eût pas dit à chaque Irlandais: Il ne faut plus boire; si O'Connell n'eût pas dit à ce peuple admirable: Domptez vos colères, votre imagination, soyez, maîtres de vous, pas la moindre violence! l'Irlande, au lieu de toucher à la liberté cuverait son ivresse sous un joug de fer aujourd'hui.
Un poète aux rudes accents, Aug. Barbier, a dit dans un de ses poèmes, Il Pianto, je crois:
... J'entends de mon coeur la voix mâle et profonde
Qui me dit que tout homme est apôtre en ce monde.
Chacun de nous, s'il veut écouter au fond de son âme, y entendra cette voix mystérieuse le pousser vers quelque modeste apostolat. Combien d'hommes aujourd'hui, pleins de généreux desseins, demeurent dans l'inaction, se plaignant de ce qu'il n'y a rien à faire de grand dans le monde, que tout est mesquin, étroit! Il n'y a pas de grande oeuvre collective à poursuivre. C'est vrai, rien qui puisse être comparé aux croisades ou aux guerres de l'Empire, rien qui nous passionne et nous entraîne tous vers un but commun en attendant que l'industrie, que les destinées politiques de la France aient aussi leur épopée, leur poème en action, faut-il attendre et demeurer inactifs? Ne vaut-il pas mieux, au contraire, préparer le terrain, préparer les hommes, nous préparer nous-mêmes pour le jour où une oeuvre glorieuse appellera et réunira en un même faisceau toutes les volontés, toutes les ardeurs? C'est ce que fait le père Mathew, c'est ce que font beaucoup d'autres, hommes et femmes inconnus, allant partout où une infirmité populaire appelle, dans les cabarets, dans les prisons, dans les hôpitaux; c'est ce que chacun de nous doit faire, suivant les forces de son coeur. de son intelligence, de sa fortune. Et qu'on ne dise pas que le mal est immense et que les efforts individuels n'y peuvent rien. Dans le grand travail que font les sociétés pour se régénérer, rien ne se perd, tout concourt au but: les résultats ne sont pas apparents, visibles, mais vienne l'heure marquée par la Providence, vienne l'homme de génie qui coordonne tous les efforts, toutes les volontés, tous les sentiments! et le travail des siècles, l'oeuvre lente et isolée des générations se résume tout à coup dans quelque grand fait social, dans quelque grande époque, qu'on nom propre, qu'une date résument tout entière.
En France, l'ivrognerie ne présente pas généralement un spectacle hideux; mais il est incontestable que l'intempérance y exerce de funestes ravages. Boire du vin frelaté est, pour tous les hommes du peuple, en général, un plaisir auquel ils sacrifient presque toujours quelque devoir sacré. On n'a qu'à faire le tour des boulevards extérieurs de Paris, le dimanche et le lundi surtout, voir la quantité vraiment effrayante de marchands de vins qui, hors de Paris et dans Paris, vivent et s'enrichissent, pour la plupart, de ce que l'ouvrier prélève sur son nécessaire, sur l'aisance de sa famille afin de satisfaire ce goût dépravé. Il faut s'arrêter, dans les quartiers populeux, devant les boutiques d'épicier, et voir tout ce qu'hommes et femmes du peuples y consomment de liqueurs spiritueuses, pour imaginer les désordres que doit produire ce vice dégradant.
Mais chez nous, des sociétés de tempérance sous la forme d'adhésion qu'a choisie le père Mathew auraient peu de succès. Il n'y a pas assez de gravité, et il ne reste plus assez de foi religieuse dans nos masses populaires pour tenter, par un pareil moyen, une réforme semblable. Ce qui réussit en Angleterre, et surtout en Irlande, serait sifflé à Paris, et le ridicule écraserait indubitablement apôtre et disciples. En France, l'homme qui possède par sa position, par sa fortune, par son éducation, une plus grande somme de joies, de plaisirs nobles et élevés, serait suspect s'il venait engager l'ouvrier, le travailleur, à se priver de l'usage du vin, ou, suivant son expression énergique, il noie son chagrin et sa misère, double fléau qui, une fois le vin bu et cuvé, reparaît plus sombre et plus menaçant. Les ouvriers seuls, ceux qui par leur intelligence, par un effort de leur volonté, se sont placés au-dessus de leurs frères sans cesser de partager leur misère et leurs travaux, pourraient se concevoir une pareille, mission avec chance de succès; eux seuls pourraient être les apôtres de la tempérance et en dire les avantages; eux seuls pourraient montrer à l'ouvrier les déplorables conséquences de l'ivrognerie. Mais est-ce aux pieds d'un prêtre, est-ce sur la croix de Jésus, que nos prolétaires pourraient prêter le serment de sobriété? Suffirait-il d'une petite médaille à laquelle s'attacherait le souvenir d'une cérémonie religieuse, pour vaincre l'attraction irrésistible qu'exerce la vue du marchand de vins? Nous en doutons.
De tous les sentiments qui ont conservé parmi le peuple une mâle énergie, il en est un qui, habilement dirigé un jour, deviendra, sous la main de quelque homme de génie, un levier tout-puissant; ce sentiment est celui de l'honneur. Napoléon, à qui rien de ce qui est grand ne pouvait échapper, a exploité ce sentiment et s'en est servi pour accomplir la plus grande oeuvre militaire qui ait jamais été tentée. Il a passionné le peuple pour le signe, pour l'étoile de l'honneur. Ce sentiment est loin d'être éteint, et l'on ne sait peut-être pas assez quelle transformation miraculeuse il peut exercer encore sur les natures les plus dégradées.
La barrière la plus puissante, l'obstacle le plus énergique que l'on pourrait opposer aux progrès de l'intempérance parmi nos classes ouvrières, et qui les engagerait peut-être plus encore qu'un serment prêté devant la croix, serait donc, à notre sens, une parole d'honneur solennelle dont la violation entraînerait le mépris de tous pour celui qui aurait méconnu la voix de l'honneur. C'est en intéressant l'honneur du prolétaire à sa propre amélioration qu'on donnera aux réformes sociales un caractère noble et élevé. Par la création des caisses d'épargne, on a remédié, sans doute, au mal que le père Mathew a si vigoureusement attaqué en Irlande, on a enlevé au vice de l'ivrognerie une part des ressources qui l'alimentent; mais on ne s'est pas adressé jusqu'ici aux plus nobles instincts de l'homme. Il appartient peut-être aux ouvriers intelligents, aux chefs moraux de la masse ouvrière, de faire appel à son honneur, et d'intéresser ce sentiment vivace aux progrès que le peuple doit accomplir par ses propres efforts.