ROMANCIERS CONTEMPORAINS.--CHARLES DICKENS.

Un Journal américain.--Intérieur d'une Pension bourgeoise.

(Suite.--Voir t. II, p. 26 et 58.)

Intérieur du bureau de Rowdy, journal américain.

«M. Jefferson Brick, ici présent, monsieur, dit le colonel en remplissant son verre et celui de Martin, et passant la bouteille à son collaborateur, va nous donner, au lieu d'un toast de la vieille Europe, un sentiment de la jeune civilisation.

--Puisque vous en appelez à moi, s'écria le foudre de guerre, je répondrai. Buvons au Rowdy et à tous ses frères de la Presse, puits de Vérité, dont l'onde noire (délicate allusion à l'encre d'imprimerie) est cependant assez transparente pour réfléchir brillantes les glorieuses destinées de mon immortelle patrie!

--Écoutez! écoutez! s'écria le colonel. Vit-on jamais style plus riche en métaphores, plus fleuri?

--Non, en vérité, dit Martin.

--Voilà le Rowdy du jour, monsieur, reprit l'éditeur américain, lui tendant le journal. Lisez-le! vous y verrez Jefferson Brick à son poste, à l'avant-garde de la civilisation humaine, de l'incorruptibilité morale.»

Le colonel s'était de nouveau hissé sur la table, et de ce poste avancé, lui et son collaborateur vidèrent à l'envi plusieurs verres de champagne, regardant Martin lire le journal, puis échangeant l'un avec l'autre des regards significatifs. Ils achevaient leur seconde bouteille, lorsque Martin termina la dernière colonne.

Eh bien! qu'en pensez-vous? demanda l'éditeur.

--Mais c'est d'une personnalité qui passe les bornes,» répliqua Martin.

Le colonel parut singulièrement flatté de cette remarque et dit qu'il espérait n'avoir jamais ménagé personne.

«Nous sommes indépendants ici, monsieur, ajouta M. Jefferson, libres de, faire et de dire tout ce qu'il nous plaît.

--En revanche, à en juger par ce spécimen, reprit Martin, vous avez ici nombre de gens qui, loin d'être indépendants, font le contraire de tout ce qu'il leur plairait.

--Qu'importe! il faut bien qu'ils cèdent aux institutions de la toute-puissante Institutrice des Masses. Ils bronchent parfois; mais, tout compté, nous maintenons le grappin, et notre empire sur la vie publique et privée des citoyens est aussi absolu que celui....

--Du blanc sur le nègre, suggéra M. Brick.

--Po-si-tivement, ajouta le colonel.

--Oserais-je vous demander, dit Martin, non sans hésiter un peu (un passage de votre journal provoque ma question), oserais-je vous demander si l'institutrice des Masses ne se permet pas quelquefois..... en vérité, je ne sais comment nommer poliment la chose..... bref, n'aurait-elle pas recours aux falsifications, aux faux? Par exemple, poursuivit-il, trouvant un encouragement dans l'aisance et le calme de ses auditeurs, ne lui arrive-t-il pas de publier de fausses lettres, avec l'attestation solennelle qu'elles ont été récemment écrites par des hommes vivants?

--Oui, monsieur, répliqua le colonel, cela se fait.

--Et ce public éclairé, les Masses, que font-elles? demanda Martin.

--Elles achètent, répliqua le colonel riant aux éclats, tandis qu'un sourire approbateur passait sur la figure de M. Jefferson.

--Oui, vraiment, elles achètent, lisent, et par centaine de mille exemplaires, continua l'éditeur; nous sommes de rusés gaillards, nous autres, et nous savons apprécier la finesse.

--Est-ce que, par hasard, en Amérique, fin serait le synonyme de fourbe? demanda Martin.

--Et quand cela serait? dit le colonel; les termes varient avec les points de vue. Vous ne pouvez mettre la main au plat dans votre vieille Europe; nous le pouvons, nous.

--Et vous le faites, pensa Martin, sans la moindre cérémonie.

--D'ailleurs, reprit le colonel en se penchant en et faisant rouler la troisième bouteille vide dans un coin près de ses sieurs, laissant de côté les vocabulaires, je présume que l'art de forger des lellres n'est pas de notre création.

--Je n'ai rien dit de pareil.

--Non plus que nous n'avons inventé toutes les autres espèces de ruses.

--Inventé! non, je ne dis pas.

--Eh bien! puisque tout cela nous vient de la vieille Europe, que la vieille Europe en réponde, et brisons là-dessus. Maintenant, si vous voulez bien prendre les devants avec M. Jefferson, je fermerai la porte.»

Martin suivit le collaborateur chargé du département de la guerre, qui le précédait majestueusement dans l'escalier tortueux. Le colonel vint ensuite, et tous trois cheminèrent ensemble, l'Anglais entretenant à part lui quelques doutes, et se demandant si sa propre dignité n'exigeait pas qu'il administrât quelques coups de pied au colonel, pour punir ce drôle d'avoir osé l'aborder, ou s'il entrait dans les choses possibles que cet homme et son journal fussent au nombre des appuis sérieux de cette terre régénérée.

Du reste, il était évident que le colonel, heureux et fier de la position qu'il s'était faite et de sa profonde intelligence des sympathies populaires, se souciait fort peu de ce que Martin ou tout autre penserait de lui. Ses denrées, follement épicées pour la vente, se vendaient bien. Ses milliers de lecteurs ne pouvaient pas plus lui reprocher leur goût pour cette littérature fangeuse qu'un gourmand ne peut rendre son cuisinier responsable de ses appétits brutaux.

Apprendre qu'un homme de sa trempe n'aurait pu se pavaner ainsi en sûreté dans les rues d'aucune ville de l'Europe, eut été pour le colonel un triomphe. Il eut déduit de cette assurance la parfaite harmonie de ses travaux avec le goût du jour, s'admirant lui-même comme un des types nationaux de l'indépendance américaine.

Ils firent plus d'un mille dans une belle et large rue, appelée Broadway qui, au dire de M. Jefferson, «donnait les étrivières au monde entier.» Tournant enfin dans une des nombreuses rues de traverse, ils s'arrêtèrent devant une maison de mesquine apparence. Un petit perron conduisait à une petite porte verte, et de chaque côté la rampe était ornée de petits ornements blancs et lisses, pareils à une pomme de pin pétrifiée. Sur une petite plaque oblongue de même métal on lisait le nom de «Pawkins» gravé au-dessus du marteau. Quatre cochons errants contemplaient les passants du haut de l'estrade.

Le colonel frappa à la porte de l'air d'un homme qui rentre chez lui: une servante irlandaise mit le nez à la fenêtre la plus haute pour reconnaître, et pendant son voyage du premier au rez-de-chaussée, les cochons se recrutèrent de deux ou trois amis de la rue voisine, et se couchèrent de compagnie dans le ruisseau.

«Le major y est-il? demanda le colonel en entrant.

--Lequel, monsieur?... Le maître? répliqua la servante avec une hésitation qui prouvait que les majors étaient en majorité dans la maison.

--Le maître? dit le colonel Diver, s'arrêtant tout court et se retournant vers son collaborateur du département de la guerre.

--O flétrissantes institutions que l'empire britannique! dit Jefferson Brick. Maître!

--Qu'y a-t-il d'étonnant dans ce mot? demanda Martin.

--De l'entendre prononcer ici, monsieur, sur la terre de la liberté! dit Jefferson Brick. J'espère qu'il n'y sortira jamais que de la bouche de quelque créature avilie, quelque aide-ménage, aussi novice aux bienfaits de notre forme de gouvernement que l'aide que voilà. Il n'est point de maître ici.

--Tous sont propriétaires alors?» reprit Martin.

M. Jefferson Brick s'abstenant de répondre, marcha sur les traces du Rowdy incarné. Ainsi fit Martin, se disant à part lui, tout le long de la route, que le citoyen libre et indépendant qui peut condescendre à reconnaître pour chefs de pareils hommes, se fait de la liberté une moins noble image que le serf russe qui, la nuit, rêve d'elle sur le four qui lui sert de lit.

Le colonel introduisit ses compagnons dans une arrière-salle du rez-de-chaussée, vaste, bien éclairée, mais des moins confortables. Entre les quatre murs blancs s'étendait un misérable tapis: une table à manger de dimensions démesurées régnait d'un bout à l'autre, et l'assortiment de chaises à fond de canne dispersées çà et là dissimulait mal la nudité du lieu. A l'extrémité, du cette salle de festin se trouvait un poêle flanqué des deux côtés d'un immense crachoir en cuivre, et fait de trois petits tonneaux de fer superposés l'un à l'autre au dessus d'un garde-cendre, et réunis d'après le principe d'union des jumeaux siamois. Devant le poêle un gros homme, étendu dans une berceuse, se balançait en avant et en arriére, s'amusant à cracher tour à tour dans le crachoir de droite et dans celui de gauche. Un jeune nègre, vêtu d'une sale veste blanche, se hâtait d'aligner sur la table deux longues files de couteaux et de fourchettes, dont l'uniformité n'était rompue de distance en distance que par des cruches pleines d'eau. Le négrillon voyageait péniblement de haut en bas, de long en large, tirant et unissant de ses mains sales la nappe plus sale encore, dont les plis et les taches rappelaient le déjeuner. L'atmosphère, que la chaleur du poêle rendait suffocante, épaissie encore par les vapeurs nauséabondes qui s'échappaient de la cuisine, et par les exhalaisons de tabac flottant dans l'air, était tout à fait intolérable pour un étranger.

Le gros homme dans la berceuse tournait le dos à la porte; tout absorbé par son passe-temps intellectuel, il ne s'aperçut, de l'arrivée des nouveaux venus que lorsque le colonel marcha droit au poêle. Le major Pawkins, car c'était lui, leva la tête, et dit de l'air las et endormi d'un homme qui aurait veillé toute la nuit, air que Martin avait déjà remarqué dans le colonel et dans M. Jefferson Brick:

«Eh bien! colonel?

--Voilà un gentilhomme fraîchement débarqué d'Angleterre, major, qui est disposé à se caser ici si les dédommagements à offrir pour le logement et la table lui conviennent.

--Fort aise de vous voir, monsieur, répliqua le major, échangeant une poignée de main avec Martin, sans qu'un muscle de son visage remuât; vous vous trouvez bien, j'espère?

--On ne peut mieux, dit Martin.

--De votre vie vous n'avez, chance de vous trouver aussi bien que dans notre pays, reprit le major. Vous y verrez du moins briller le soleil.

--Je crois me rappeler l'avoir vu briller parfois en Angleterre, dit Martin avec un sourire.

--Je ne le crois pas,» répliqua le major avec une indifférence stoïque, il est vrai, mais d'un ton péremptoire qui n'admettait pas le doute. Ayant ainsi tranché la question, il mit son chapeau un peu de côté pour se gratter plus commodément la tête, et salua M. Jefferson Brick d'un air assoupi.

Le major Pawkins, originaire de la Pensylvanie, se distinguait par la grosseur de son crâne et le vaste développement de son front jaune, avantages qui lui valaient dans les cabarets, cafés et autres lieux de rendez-vous le renom d'une immense sagacité. Il avait l'oeil terne, s'exprimait avec lenteur et lourdeur, et était de ces gens qui, mentalement parlant, tiennent de la baleine et prennent autant de place et de temps pour se retourner. Mais en trafiquant de son mince capital de sagesse, il avait pour principe invariable de mettre en montre le tout et au delà, ce qui contribuait puissamment à lui valoir l'admiration de la foule, sans en excepter même celle de M. Jefferson Brick, qui murmura à l'oreille de Martin:

«Un des hommes les plus remarquables de notre patrie, monsieur!»

L'exposition perpétuelle de tout ce qu'il avait de sagesse à vendre ou à louer, ne constituait pas le seul titre du major à la sympathie de ses compatriotes. C'était de plus un politique consommé. Le premier article de son credo, en tout ce qui touchait à la bonne foi publique, à l'intégrité, à la probité nationale, pouvait se résumer ainsi; «Passez-moi un bon trait de plume sur tout cela, et recommençons de plus belle.» Cet axiome en avait fait un patriote. En affaires commerciales, c'était un hardi spéculateur. A parler net, il avait un génie de premier ordre pour duper son monde. Personne n'était plus habile à fonder une banque, à négocier un emprunt, à former une compagnie de défrichement, inoculant la ruine, la peste et la mort à des centaines de familles. Aussi passait-il pour entendre admirablement les affaires. Il pouvait discuter, douze heures durant, des intérêts de la nation avec la plus imperturbable monotonie, chiquant tout le temps plus de tabac, fumant plus de cigares, buvant plus de rhum, de julep à la menthe et de vin qu'aucun autre membre de son club: ce qui lui avait valu le renom d'orateur et d'homme populaire. En un mot, le major, devenu un personnage important, pouvait d'un moment à l'autre être porté par le flot populaire à la députation de l'État de New-York, et plus tard, peut-être, au congrès, à Washington même. Mais comme la prospérité particulière d'un homme n'est pas toujours au niveau de son dévouement patriotique, et comme les transactions frauduleuses ont des hauts et des bas, le major s'éclipsait parfois derrière un nuage. De là venait que madame Pawkins tenait pour l'instant une pension bourgeoise, tandis que son héroïque époux mangeait, dormait, se berçait et cloquait, par manière de passe-temps.

«Vous êtes venu visiter notre pays, monsieur, dans une saison où le commerce est aux abois dit le major.

--A l'époque d'une crise tout à fait alarmante, reprit le colonel.

--Lors d'une stagnation sans précédent, ajouta M. Jefferson Brick.

--Je suis fâché d'apprendre que les choses aillent si mal, répliqua Martin. Cela ne durera pas, j'espère.»

Martin était encore assez peu au fait des usages de l'Amérique, sinon il aurait su qu'à en croire chaque citoyen, chaque individu, le pays est toujours dans un état de crise, toujours réduit aux abois, toujours défaillant, quoique les mêmes gens, en corps, soient prêts à jurer sur l'Évangile, à toute heure de jour ou de nuit, que sur la face du globe il n'est pas une contrée plus prospère, un pays plus florissant.

«J'espère que cela ne durera pas, répéta Martin.

--Il faudra bien marcher d'une façon ou de l'autre, reprit le major, et nous nous en tirerons, après tout.

--Le sol de notre patrie est élastique, dit l'éditeur du Rowdy.

--Nous sommes le jeune lion, ajouta M. Jefferson Brick.

--Nous avons en nous-mêmes des principes de vie et de force, fit observer le major. Si nous prenions un petit-verre d'absinthe avant dîner, colonel; qu'en dites-vous?»

Le colonel ne demandait pas mieux, et le major proposa de se réunir au cabaret voisin. Il renvoya Martin à madame Pawkins pour qu'il eut à s'entendre avec elle des dédommagements à offrir pour la table et le logis, le prévenant qu'il aurait bientôt le plaisir de voir cette dame au dîner, car on le servait à deux heures, et les trois quarts étaient sonnés. Se rappelant alors qu'il n'y avait pas de temps à perdre pour se réconforter par le petit-verre d'amer, il sortit, laissant aux autres la liberté de le suivre.

Quand le major, se levant de sa berceuse, déplaça, par ce mouvement, une certaine masse d'air, toutes les odeurs qui se combattaient furent absorbées dans une immense exhalaison de tabac. Martin s'y déroba au plus vite, et regardant cheminer son hôte dans sa majestueuse corpulence et son apathique lenteur, il ne put s'empêcher de le comparer à quelque gigantesque plante parasite croissant sur le sol vierge de la république, pour s'engraisser à ses dépens.

Ils rencontrèrent d'autres végétaux de la même famille au cabaret voisin, entre autres un gentilhomme prêt à partir pour un voyage d'affaires, d'environ six mois, dans l'Ouest: il ne parlait que de millions, de défrichements, de villes à fonder, et avait pour tout bagage un chapeau de toile cirée et une petite valise de cuir jaune-pâle, comme celle de certain voyageur qui avait fait la traversée de l'Atlantique dans le Screw.

Ils revenaient à pas comptés, Martin donnant le bras à M. Jefferson, et le colonel et le major marchant côte à côte, lorsqu'à cinquante pas de la maison ils entendirent le son bruyant d'une grosse cloche. Aussitôt le colonel et le major s'élancèrent en avant, franchirent les marches, enjambèrent le perron, et poussant la porte entrebâillée, se précipitèrent dans l'intérieur comme deux échappés de l'hôpital des fous. De son côté, M. Jefferson Brick, dégageant rapidement son bras de celui de Martin, prit son élan dans la même direction et disparut.

«Mon Dieu! pensa Martin, le feu est au logis!... c'est sûrement le tocsin!»

Mais il ne voyait ni feu ni flamme, rien qui annonçât un incendie. Comme il glissait sur le pavé boueux, trois autres personnages courant à toutes jambes débusquèrent d'une rue voisine, l'anxiété et l'agitation peintes sur le visage, se coudoyèrent le long des marches, luttèrent un moment à qui aurait le pas sur l'autre, puis se jetèrent dans la maison, ne formant plus qu'un amas confus de jambes et de bras. Dans l'anxiété du doute, Martin se mit à courir à son tour: mais il fui dépassé et presque renversé par deux survenants qui semblaient avoir perdu la tête, tant leur exaltation était grande.

«Qu'y a-t-il?--Où est-ce? s'écria Martin hors d'haleine, s'adressant au nègre qu'il trouva dans le vestibule..

--Par la! dans la salle à manger, monsieur; mais vous pas prend'peur; le colonel avoir gardé une place à vous, tout contre lui.

--Un place! s'écria Martin.

--Oui, pour le dîner, monsieur!»

Martin le regarda d'un air effaré, puis partit d'un grand éclat de rire; sur quoi le nègre autant par bonne humeur naturelle que dans le désir de lui être agréable, rit aussi jusqu'à ce que ses dents blanches brillassent, au milieu de sa face noire, comme un sillon lumineux.

«Sur ma foi, tu es de beaucoup le plus sociable camarade que j'aie rencontré ici, dit Martin, lui donnant une tape amicale sur le dos, et tu m'ouvres mieux l'appétit que tous les amers du monde!»

Il fit alors son entrée dans le salon et se glissa discrètement sur la chaise que le colonel (qui avait déjà plus d'à moitié dîné) gardait pour lui, ayant pris la sage précaution de la coucher le dos contre la table.