Théâtre-Italien.

Lucia di Lammermoor.--Débuts de MM. Ronconi et Salvi.


M. Ronconi.

M. Salvi.

Il n'y a pas d'ouvrage peut-être, Anna Bolena exceptée, où M. Donizetti ait mis autant de génie que dans Lucia di Lammermoor. Le sujet de cet opéra, tiré du roman si connu de Walter Scott, convenait particulièrement à la nature de son talent. Sans aucun doute, M. Donizetti est un de ces artistes éminents qui ont le droit de tout tenter, et qui peuvent réussir à tout. Mais il y a des thèses que le génie le plus puissant ne saurait produire qu'avec contrainte, et au prix de beaucoup d'efforts, tandis que d'autres semblent lui échapper d'elles-mêmes et pour ainsi dire malgré lui.

C'est donc dans cette charmante partition de Lucia que M. Donizetti a pu déployer dans de plus larges proportions les qualités qui lui sont propres, une mélodie naturelle, facile, abondante; un style dont l'élégance ne se dément jamais; une sensibilité passionnée qui s'élève quelquefois jusqu'aux effets les plus pathétiques. Le final du deuxième acte de Lucia di Lammermoor renferme en ce genre des passages très-remarquables, et il est impossible d'entendre l'air d'Edgar, au troisième acte, sans être ému jusqu'aux larmes. C'est là un beau triomphe sans doute: connaissez-vous beaucoup de compositeurs qui vous aient fait pleurer?

Le début de deux artistes nouveaux, dans les deux rôles d'Ashlon et d'Edgar ajoutait, cette année, un intérêt tout particulier à la reprise de Lucia di Lammermoor.

Ce sont MM. Ronconi et Salvi qui ont pris la place de MM. Tamburini et Mario.

Non que Mario nous ait quittés: à Dieu ne plaise! Où retrouverions-nous cette voix si pure et si fraîche, et dont le timbre est si flatteur que Mario, débutant après Rubini, et dans les rôles de Rubini, n'a pas vu son succès contesté un seul instant? Mario est aujourd'hui l'une des plus solides colonnes de ce temple élevé, sur la place Ventadour, à la muse de la mélodie et de l'harmonie vocales. Mais enfin, pour soutenir l'arceau d'une voûte, une seule colonne ne suffit pas: il en faut deux parallèles, et M. Salvi sera la seconde.

Quant à M. Ronconi, c'est en effet pour remplacer M. Tamburini qu'il est venu. En ce moment même, M. Tamburini doit être en Russie, avec Rubini et madame Viardot-Garcia. Souhaitons à ces artistes éminents tout le succès qu'ils méritent, mais n'ayons pas la fatuité de les plaindre. Autant vaudrait plaindre les hirondelles, lorsqu'elles entreprennent, au mois d'octobre, leur lointaine pérégrination. L'artiste est un oiseau voyageur: le nord, le midi, l'est et l'ouest lui appartiennent également et au même titre; les limites qui séparent les divers états de l'Europe n'opposent aucun obstacle à son vol; la marchandise qui fait la base de ses opérations commerciales brave toutes les douanes de l'univers, et n'est considérée nulle part comme marchandise prohibée. Partout où l'artiste peut se faire écouter, il est chez lui: partout où on l'applaudit il est heureux.

Quelques feuilletons cependant ont paru méconnaître ces vérités. Ils se sont attendris sur le triste sort de ces artistes que nous avions l'an dernier, et que nous aurons peut-être de nouveau l'an prochain.--Malheureux Tamburini! Infortunée Pauline! quitter le peuple le plus spirituel de la terre pour les barbares du Nord! Au lieu de ces aimables Parisiens à larges paletots et à longues barbes, ne plus avoir pour auditeurs que de roides Moscovites, étranglés dans l'uniforme, et rasés selon l'ordonnance!

En effet, voilà un grand malheur. J'aime à croire pourtant que ces infortunés n'en eussent pas pris leur parti aussi facilement ni aussi vite, s'ils n'y avaient entrevu la chance de quelques consolations. Qui sait? La caisse de l'empereur Nicolas est peut-être aussi bien garnie que celle de M. Vatel, et s'ouvre plus facilement.

Allez sans inquiétude, artistes charmants, et ne craignez pas qu'on vous oublie. Nos pensées et nos voeux vous accompagnent. Nous applaudirons d'ici à vos succès de là-bas, et quand vous nous reviendrez, renouvelés et peut-être grandis par l'absence, vous nous retrouverez tout prêts à ôter, pour vous saluer, nos mains des poches de côté de nos paletots, et même à quitter un moment nos cigares pour crier bravo! et brava!

Et, en attendant ce beau jour, sachons jouir de Salvi et de Ronconi en toute sûreté de conscience.

Il ne faut pas attendre de M. Salvi des grands cris ni du bruit hors de saison, ni peut être beaucoup de vigueur la même où elle serait à sa place. C'est une voix très-bien posée, qui s'émet facilement, et dont le timbre doux et un peu velouté a un grand charme dans le piano; mais elle n'est pas assez, énergique, assez éclatante pour certains effets. Elle plaît, elle flatte, elle caresse, elle attendrit. Quant aux émotions violentes, elle y arrive, mais avec effort, et il faut toute l'adresse de l'artiste pour dissimuler la contrainte qu'il s'impose dans ces moments-là, et pour ôter à cette lutte qu'il soutient contre lui-même tout ce qu'elle devrait naturellement avoir de pénible pour le spectateur. C'est par son habileté surtout que ce chanteur est remarquable.

Son style est sage et d'une simplicité très-élégante. Il a beaucoup de goût, une expression toujours juste, ce qui est une grande qualité, et presque toujours suffisante. En un mot, il sera parfait dans son emploi.

Car il n'est pas venu chanter ici les grands rôles de ténor, tels que celui d'Othello, ou d'Osiris dans Moïse, ou de Rodrigo dans la Dame du Lac, mais bien ceux qui demandent de la ductilité et de la grâce, avec un développement vocal médiocre. C'est enfin ce que les Italiens appellent un ténor de demi-caractère, di mezzo carattere, ce qu'on appelle à Paris un ténor gracieux, et en province un ténor léger. A l'Opéra-Comique, il serait charmant dans la Dame Blanche, et à l'Académie royale de Musique, dans Raimbaud de Robert-le-Diable, et peut-être dans le Comte Ory.

La voix de M. Ronconi est très-bornée et d'un caractère douteux. On ne sait trop si c'est une basse qui ne peut descendre, ou un ténor qui ne peut monter. Mais qu'importe? s'il tire de cette voix, telle quelle, un parti merveilleux, s'il donne à tout ce qu'il chante une physionomie originale et saisissante, s'il intéresse constamment son auditeur, s'il l'échauffé en s'échauffant, s'il l'émeut, s'il l'entraîne, n'est-ce pas vraiment un grand artiste, et le résultat qu'il obtient n'est-il pas d'autant plus admirable qu'il se sert d'un instrument plus défectueux?

Ce résultat, il ne l'a pas obtenu tout d'abord. La victoire a été pour lui le prix d'un rude combat. Le publie est ainsi fait chez nous; il tient prodigieusement à ses habitudes. A chaque phrase dite par Ronconi, il comparait la même phrase telle que Tamburini la lui avait longtemps fait entendre. Il regrettait ici une gamme rapide, ici un arpège, la une trille, que sais-je, moi? Mais peu à peu l'impression actuelle est devenue si puissante qu'elle a complètement effacé l'impression passée, et l'on s'est aperçu que si Tamburini avait une voix plus volumineuse, une qualité de son plus pleine et une plus grande agilité, Ronconi pousse bien plus loin l'art de phraser, la faculté d'exprimer et le don d'émouvoir.

Le duo du second acte, avec madame Persiani, a commencé son succès, qui a grandi pendant le final, et qui s'est élevé au plus haut point après le duo du troisième acte. Il faut ajouter que dans ce dernier morceau il a été fort bien secondé par Salvi.

En résumé, ce sont deux succès brillants une nous avons à constater, et l'administration du Théâtre-Italien vient d'augmenter son armée mélodieuse de deux excellentes recrues. Grâce à leur concours, elle va monter successivement plusieurs ouvrages nouveaux, et tout nous prestige que la saison qui vient de commencer sera l'une des plus intéressantes que nous avons vues depuis plusieurs années.

Madame Persiani ... mais à quoi bon répéter ce qu'on a dit cent fois, ce qui est connu de tout le monde? Madame Persiani est aujourd'hui ce qu'elle était l'année dernière. Cela suffit, et nous ne pouvons rien dire de plus.