CHAPITRE XIII.
RECONNAISSANCE.
e monde serait parfait si on portait dans l'exécution des desseins louables l'ardeur que les méchants mettent à accomplir leurs méfaits. Mais, pour eux, le mal qu'ils n'ont pu faire est comme une dette qu'ils se croient obligés de solder. Luchino et Ramengo s'étaient saisis de Marguerite et des prétendus conjurés, mais ils avaient laissé échapper Franciscolo, et cela suffisait pour qu'ils crussent leur œuvre manquée. Ramengo surtout s'en consumait de rage. Son ennemi avait pu partir avec son fils, ce fils qui excitait dans son âme une si infernale envie, parce qu'il lui rappelait la seule joie innocente dont il avait pu jouir sur la terre, et dont il se plaisait à se persuader qu'il avait été privé par Pusterla, «Qu'importe, se disait-il, qu'il doive, errer sans patrie par le monde? il a un fils. Je vis dans mon pays, mais seul, mais sans avoir jamais un fils dont la beauté et la gloire rejaillissent sur moi, qui aide à mon élévation et me rende à mon tour l'objet de l'envie que je porte à autrui.» Ivre de haine, il résolut de se mettre à la poursuite des fugitifs. Il fut convenu avec Luchino que, pour faciliter ses manœuvres, Ramengo serait mis sur la liste des proscrits, et il partit donc la bourse bien garnie, mais vêtu comme un pauvre banni, et il se mit à parcourir l'Italie.
Un jour, il pleuvait à torrents, il errait dans cette contrée qui avoisine l'embouchure, de l'Adda, et, au milieu de ce marais, il ne savait où trouver un refuge. Sa fortune lui fit rencontrer un jeune meunier qui pressait le pas de son âne à force de coups, et semblait regagner sa demeure.
«Eh! mon garçon, pourrait-on trouver un abri de ce côté?
--Venez avec moi. A main gauche, où il y a un petit bois de peupliers, vous trouverez le fleuve et le moulin de mon père.»
Ainsi répondit le jeune garçon; mais comme l'âne allait avec plus de lionne volonté que de vitesse, Ramengo prit les devants et frappa à la porte de la cabane. Un chien accueillit ce bruit avec de vifs aboiements, et la maîtresse de la maison, abandonnant une friture dont on entendait de dehors le grésillement qui se mêlait avec la pluie, interrompit un Ave-Maria, et courut tirer le verrou en disant: «C'est lui! Entre, Omobono; tu dois être trempé comme...»
La comparaison demeura en suspens, lorsqu'elle vit au lieu de son âne un beau cheval, au lieu de son fils un inconnu. Mais plus mécontente qu'étonnée, elle l'invita à entrer avec une rustique politesse. Ramengo alla se placer auprès du feu, sur l'invitation du maître de la maison.
«Surtout, dit-il aux offres qu'on lui faisait, je vous prie de bien panser mon cheval.
--Oh! pour cela, répondit le vieux meunier, votre seigneurie n'a pas besoin de se mettre en peine. Nous avons là une étable pour notre âne, où les haleurs de bateaux font quelquefois reposer leurs chevaux; le vôtre y trouvera aussi la compagnie d'un destrier, qui, je puis le dire, en vaut un autre. Eh! Donnino, va conduire le cheval de sa seigneurie à l'écurie.
--Un autre destrier? dit Ramengo. Et à qui est-il? à vous?
--Votre seigneurie veut railler! à nous un animal de cette espèce; Il appartient à un seigneur notre ami.
--Un seigneur votre ami? répéta Ramengo avec un sourire railleur. Et comment s'appelle-t-il?
--Il s'appelle..... oh! sûrement votre seigneurie le connaît, il est si renommé! il s'appelle le seigneur Alpinolo.»
Et il prononçait ce nom avec autant de complaisance qu'un médecin qui prononce le nom grec de la maladie qu'il traite. Mais Ramengo, à ce nom, releva la tête, prêta l'oreille comme son cheval lorsqu'il entendait le fouet, et il s'écria: «Alpinolo? qui venait de Milan? un beau jeune homme de belle venue? cheveux noirs frisés, œil de feu?....
--Mais oui, mais oui, dit le bon meunier en interrompant cette description de passeport. Il n'y a pas plus deux Alpinolo en ce monde qu'il n'y a deux tours de Crémone. Oui, votre seigneurie, lui, lui-même en personne.
--Et comment est-il venu de ce côté? on n'y peut guères voir qu'un voyageur égaré. Et vous le dites votre ami? D'où le connaissez-vous?
--C'est toute une histoire, répondit le meunier avec un visage où rayonnait l'orgueil le plus excusable, je suis son père, ou du moins il me doit la vie. Il y a dix-huit ans, sauf erreur, un matin avant l'aube, comme c'est la coutume de nous autres meuniers, je me levais pour conduire ma barque en pleine eau, quand voilà que là-bas, à l'endroit où le fleuve fait un détour sous les aulnes, je vois arrêter une barque d'une toute autre forme que les nôtres, et personne pour la mener. Quelque malheur! me dis-je en moi-même, les bateliers se seront noyés; mais courons ramener au rivage, si jamais le patron venait la réclamer; sinon, ce sera du bois pour cet hiver. Mais devinez un peu?.... Il y avait dedans une femme et un enfant.»
A ces paroles, le bâillement uni errait sur les lèvres de Ramengo se convertit en une exclamation, et se sentant gagner par un trouble profond, il se dressa subitement sur ses pieds. Son attention avait changé de nature; il fixa ses yeux effrayés sur le vieillard, qui poursuivait:
«Une femme et un enfant, oui messire, mais une danubien vêtue, n'est-ce pas vrai, Nena? (Le lecteur a sans doute reconnu que le vieillard et la femme n'étaient autres que le Maso et cette Nena qui avaient reçu Alpinolo à Ottovino Visconte.) Elle devait être de condition: jeune, belle comme on n'en voit guère, et l'enfant n'avait guère plus d'un mois; mais l'un et l'autre étaient entièrement trempés d'eau et morts.
--Morts! cria Ramengo.
--Morts, oui messire. Je dis: Quelle pêche que j'ai faite aujourd'hui! Je les tire sur le riva; j'appelle de l'aide. Nous les transportons de la barque dans la maison, et ma femme, qui est quelque peu magicienne, se met autour d'eux, en s'obstinant à les faire revenir; mais ils restaient pâles, froids, sans pouls, sans souffle, Que veux-tu? lui disons-nous, veux-tu renouveler la résurrection de Lazare? lui disions-nous.
Mais elle, cette bonne femme, persuadée qu'ils étaient encore vivants, elle fit tant et tant qu'on les vit encore respirer.
--Ils étaient donc vivants?» interrompit Ramengo avec une vive impatience.
Et le meunier: «Oui, votre seigneurie, vivants; mais si ce ne fut pas un miracle, je ne crois plus à ceux des saints de Padoue. Le bambin, à peine revenu à lui, se jeta sur le sein de ma femme, et en peu de temps il redevint beau et vigoureux.
--Si vous l'aviez vu! dit la Nena, un enfant qui paraissait peint; blanc, ferme comme la cire, de certains yeux à croquer, droit comme un fuseau, seulement un doigt de moins à la main gauche.
--Et on voyait qu'il avait été coupé récemment. Mais, pour continuer, votre seigneurie..., mais ces sornettes vous donnent peut-être de l'ennui?
--Non, non, continuez, mais hâtez-vous. Comment cela finit-il?» disait Ramengo. Et si la chambre n'eût pas été si obscure, ils l'auraient vu pâlir et rougir tour à tour; ils se seraient aperçus de la contraction de ses lèvres et de ses sourcils, et des secousses que des convulsions violentes imprimaient à son corps. Cependant Maso, avec ce mélange de bonhomie et de rusticité qui caractérise les mœurs campagnardes et ensemble avec la générosité de ces sentiments dénués de toute ostentation qu'on trouve d'autant plus parfaite qu'on descend aux plus bas degrés de l'échelle sociale. Maso poursuivait paisiblement:
«Si bien que..... mais où en suis-je resté? Ah! oui, je me souviens maintenant. Si bien que le bambin reprit à vue d'œil une santé parfaite; mais avec la mère ce fut une autre chanson, elle revint aussi à la vie; quand elle ouvrait les yeux, elle regardait autour d'elle et appelait..., un certain nom..... un nom bizarre.... Nena, peux-tu le repêcher ce nom-là?
--Elle disait: Ramengo, mon Ramengo, où es-tu?
--Elle appelait Ramengo, s'écria l'inconnu d'une voix de tonnerre.
--Bien sûr, continuait le pêcheur, proprement Ramengo; ce nom ne m'est jamais sorti de l'esprit. Elle ne savait pas dire autre chose; et même, quand elle délirait, elle ne faisait que répéter ce nom, et.....
--Et quel autre?.... demanda le traître.
--Et elle disait aussi: Pauvre enfant! et beaucoup d'autres fois: Cher, pourquoi ne viens-tu pas? je t'ai tant attendu! Mais tu as eu peur, n'est-ce pas? Il est brutal, mais bon; et d'autres choses dénuées de sens, parce qu'elle n'avait pas sa raison. Il ne fut jamais possible de la guérir. Ce que ma Nena fit pour elle ne se pourrait dire.
--Oh bien! reprit la femme avec une complaisance ingénue, j'ai fait mon devoir. Nous sommes nés pour nous aimer et nous secourir les uns les autres. Ai-je bien dit, seigneur étranger? Et qui n'aurait porté, secours à cette pauvre créature? Â la voir, on comprenait qu'elle était accouchée récemment; belle, qu'elle devait avoir été un ange; mais abattue, exténuée, elle vous regardait avec deux yeux à faire pleurer un tigre.»
Ramengo s'éloigna du feu en s'éventant et respirant avec force; il arpenta la petite chambre.
«Est-ce qu'il a trop chaud? demandait Maso. Pourtant ses habits fument encore sur son dos.
--Oui, oui, cria celui-ci d'un ton de colère; mais finissez votre chanson avant qu'il ne vous vienne un cancer de la langue. Je ne vois pas quel rapport ont toutes ces niaiseries avec ce que je vous ai demandé.
--Quel rapport? niaiseries? reprenait le meunier, un peu étonné de l'agitation de son hôte. Vous allez maintenant le comprendre, le rapport. La dame alla donc de mal en pis. Dans cette barque, du soleil, de l'eau, de la faim, il n'y a que Dieu et elle qui sachent ce qu'elle a souffert. Enfin elle mourut.
--Et quand elle expira, reprit la Nena en s'essuyant les yeux avec son tablier, si vous l'aviez, vue! elle me serrait les mains de toutes ses forces. Je comprenais bien ce qu'elle voulait me dire; elle voulait me dire; Gardez avec vous mon enfant, et....
--Et vous, qu'en avez-vous fait?
--Que voulez-vous que j'en aie fait? Je le nourris de mon lait, il devint un grand garçon, bon comme le pain, mais vif comme un poisson et hardi comme un chevreau; et il nous aida dans notre métier, jusqu'à ce qu'un seigneur du nom de ceux qui règnent dans Milan l'ait emmené avec lui, et il est aujourd'hui le seigneur Alpinolo.
--Mais qui ils étaient, personne ne vous l'a dit? vous n'avez pu le savoir? demanda Ramengo avec une ombrageuse curiosité.
--Jamais, répondit la Nena. Que n'aurais-je pas donné pour le savoir! Une dame si belle, un enfant si innocent! quelle douleur pour leurs parents de les avoir perdus! Et si j'avais pu me présenter à eux, et leur dire: Je sais ce qui en est arrivé; leur joie m'aurait rendue la plus heureuse femme de l'univers.
--Et comptes-tu pour peu le plaisir d'en savoir l'histoire? disait Maso. Dieu bon! elle devait venir de loin. Les barques de cette génération, je les connais toutes sur le Pô, dans toute sa longueur, et celle-là ne leur ressemblait en rien.»
La femme reprenait: «L'histoire sera qu'un jour son mari l'aura menée à la promenade, il sera tombé dans l'eau, le fleuve était gros, etl la malheureuse aura été entraînée.
--Peuh! répondait Maso en secouant la tête; mais souviens-toi donc comme elle criait: «Pourquoi le frappes-tu? ce couteau, que ne le plonges-tu dans non cœur?» Il serait plutôt à croire que quelque ennemi l'aura réduite en cet état.
--Et pourquoi l'aurait-on laissée vivante? dit Omobono.
--Que tu es bête! pour la tourmenter davantage. Des méchants, il y en a beaucoup, crois-moi, moi qui connais le monde; et ils savent bien que mourir est peu de chose; mais boire la mort, goutte à goutte, comme l'a fait cette infortunée!...
--Oh! mon père, celui qui eut le cœur de faire cela, n'était pas un homme, mais un démon en chair et en os.»
Le lecteur imagine facilement combien ces paroles étaient terribles pour Ramengo. Aux reproches de sa conscience, il opposait le féroce plaisir de la vengeance. Il le savourait d'autant plus qu'il comprenait maintenant combien elle avait été atroce, maintenant qu'il voyait qu'elle n'était pas encore complète. Sans le savoir, il avait préparé, contre le fruit du crime de Rosalia, de nouvelles trames destinées à le perdre, et ce qui lui plaisait le plus, à perdre en même temps le père de cet enfant de l'adultère. Un seul coup allait donc anéantir tout ce qu'il exécrait en ce monde. Après un court silence que les bons paysans crurent suscité par la pitié, il demanda: «Alpinolo, où est-il?
--Qui le sait? répondit le meunier; il y a quatre ou cinq semaines, une nuit, l'heure était fort avancée, nous étions au lit. L'approche d'un cheval se fait entendre. Il s'arrête; on frappe: «Qui va-là?--C'est moi, mon père. «Il m'a toujours conservé ce nom de père! «Ouvre-moi.» Je courus, la Nena courut, Omobono et Donnino coururent. Son arrivée fut une fête pour tous. Il passa la nuit dans la plus grande agitation: il voulut nous faire coucher, mais nous demeurâmes autour de lui assis sur ces sacs de farine. Il était comme absorbé par ses pensées; puis tout à coup il s'écriait: «Infâme maudit! Et cette infortunée!... et moi qui l'ai écouté!...» A la venue du jour, il parut se calmer. Il nous fit des excuses, le pauvre jeune homme, de la tristesse qu'il nous avait occasionnée pendant la nuit. Il nous dit que de grands malheurs étaient arrivés à Milan, que ses plus chers amis avaient été jetés en prison. Il devait repartir tout de suite. Il nous laissa son cheval et son argent, en nous disant que s'il passait une semaine sans revenir, c'était bon signe, et qu'il aurait pris une autre route: l'argent et le cheval nous appartiendraient. Il nous laissa en outre un anneau de diamants, et une petite bourse qui contient deux lettres. Il ne s'en sépara qu'en pleurant, et nous les recommanda comme tout ce qu'il a de plus cher au monde. C'est tout l'héritage de sa mère.
--Donnez-moi ces deux lettres, s'écria Ramengo d'une voix tonnante. Ses yeux jetaient des éclairs. Deux lettres de Rosalia! où sont-elles? à moi, je les veux! je veux les voir. Donnez-les moi!»
Cependant les deux vieillards délibéraient s'il fallait accéder aux désirs de ce forcené, et, dans l'indécision, la Nena avait toutefois tiré les deux lettres du coffre, et elle finit par les lui présenter, en lui disant avec un regard soupçonneux: «Mais promettez-moi de me les rendre.»
Avant de répondre, Ramengo lui avait arraché les papiers de la main, et pressé l'anneau avec un tremblement fébrile: c'était l'anneau de ses fiançailles avec Rosalia. Il fit un mouvement pour le porter à ses lèvres; puis la colère l'emportant, il le jeta loin de lui. Pendant que la Nena le ramassait, il se mit à lire les deux morceaux de parchemin.
«Puisque le destin de notre patrie est décidé, je t'abandonne et je vais combattre les infidèles. Ma seule douleur est de m'éloigner de toi, que j'aime par-dessus toute chose. Il me reste encore cinq jours avant mon départ; si tu peux tromper la vigilance de ton mari, fais que je puisse encore une fois le voir et t'embrasser. Le valet qui te porte ce billet reviendra demain soir chercher la réponse. Quelques risques mie je doive courir, je m'y exposerai avec plaisir si je puis te dire combien tu es aimée de ton frère.»
Ramengo voulait encore les preuves d'un crime; il ne trouvait que celles de l'innocence de Rosalia. Peut-être l'autre billet lui fournirait-il ce qu'il cherchait; mais il était de la même main, et voici ce qu'il contenait:
«Tous jours j'ai attendu le valet avec la réponse: rien n'est venu. Qu'est-ce que cela veut dire? Je pars donc sans te voir, ma sœur chérie: mais dans quelque lieu que je sois, quel que sait le sort qui m'attend, je te porterai toujours dans mon cœur, toujours je prierai le ciel de t'accorder le bonheur que je ne doit plus connaître. Adieu.»
«Donc elle était innocente,» s'écria Ramengo d'une voix qui fit frémir la famille. Il marchait par la cuisine à pas précipités, tantôt blasphémant, tantôt poussant des cris inarticulés: puis tout à coup, d'un coup de pied, il enfonça la porte de la maison et sortit. La nuit était noire comme ses pensées, la pluie violente et accompagnée de tonnerre et des éclairs. Mais il ne voyait, il n'entendait ni la nuit, ni la pluie, ni le vent, ni les fureurs du ciel. Donnino, qui le suivit longtemps, quoique de loin, le vit traverser à grands pas la campagne: bientôt il le perdit de vue, et revenant à la cabane, il racontait avec stupéfaction les folies et les agitations de l'étranger, s'écriant: «Il doit avoir l'esprit bien de travers.»
C'est avec un démon dans le cœur que Ramengo continua sa course errante. Avoir tué une femme innocente, et de cette manière, justifierait suffisamment le trouble de ce désespoir dans une âme moins criminelle. Mais dans l'âme de Ramengo, ce n'étaient pas là les tortures du remords, mais la fougue de la colère, parce que ce cœur dépravé, ne pouvant se résoudre à se reconnaître des torts, tirait de ses propres fautes une excitation à de nouvelles haines. Vase corrompu où la rosée elle-même se corrompt; serpent dont le sein transforme jusqu'au miel en poison. Cette femme, il l'avait cependant aimée; elle lui avait fait connaître les douceurs d'un amour partagé. Et il l'avait tuée! il s'était privé, du seul bonheur pur qu'il eût jamais goûté dans sa vie! Si elle avait vécu, oh! combien différente se serait écoulée mon existence tranquille dans le sein de ma maison! J'aurais été le père d'enfants adorés! Père! oh! être Père! Cette consolation, j'en ai joui, mais seulement assez pour me faire sentir plus vivement la malédiction d'en être à jamais privé. Si elle eût vécu, que m'importerait l'orgueil de Marguerite? Qu'aurais-je à envier aux joies de Pusterla? Et tous ces malheurs, qui les a causés, sinon Pusterla lui-même. Maudit, il a empoisonné la coupe de mes jours. Oh! si tu m'as ravi les douces joies de l'amour, tu me procureras du moins celles de la vengeance. O Rosalia, Rosalia! je te le jure, je te vengerai, je le vengerai!»
Ainsi le sentiment de son crime l'excitait à d'autres crimes. Semblable à celui qui, dans le trouble d'un incendie, jette à la flamme de nouveaux aliments en croyant ainsi les éteindre. Il se tut, et poursuivit sa course comme un insensé à travers ces landes marécageuses, s'enfonçant dans les flaques d'eau et sautant les fossés. Puis il ouvrait la main et considérait les lambeaux des deux lettres qu'il avait déchirées et qu'il conservait. «Hélas! disait-il, elle les aura baisées bien des fois, bien des fois elle les aura couvertes de ses larmes; elle sera morte en les pressant sur son cœur, avec le nom de son frère sur les lèvres. Cependant elle se sera répandue, en imprécations contre son
meurtrier... comme lui, et non contre celui qui le poussait à ce crime. Avec le lait, elle aura fait sucer à son fils la haine de son père, elle lui aura enseigné, à m'abhorrer... Mais non, oh non! il était d'un âge trop tendre: il ignore quel est son père, et il brûle de le savoir, pour pouvoir paraître dans la société avec un nom et obtenir la dignité de chevalier qui ne lui fut refusée, qu'à cause de l'incertitude de sa naissance. Certes, il cherche son père, et il ne sait pas qu'il épiait ses traces pour le conduire à sa ruine. Mais maintenant je le trouverai bien, je me découvrirai à lui. Je lui dirai que je suis son père. Quelle joie pour lui d'avoir trouvé un père! comme il me chérira! Et moi, je l'aimerai, ma tendresse pour lui compensera mes torts envers l'infortunée; je pourrai reparaître dans le monde en tenant à mes côtés un fils qui sera ma gloire, le soutien et la consolation de ma vieillesse!... Mais moi! non: peut-être cela ne me sera-t-il jamais donné; le voilà enveloppé dans la ruine, de Pusterla! Enfer! il faudra que ce Pusterla traverse toutes mes joies, après avoir été la cause de tous mes tourments; malédiction sur sa tête!»
Et il retombait dans ses inprécalions: puis il s'arrêtait à regarder la nuit, le frémissement de la pluie, unique voix de la campagne silencieuse. Cette campagne, cette nuit lui rappelaient cette autre campagne et cette autre nuit où il avait reçu de Marguerite un affront que le sang seul pouvait laver. Alors ce souvenir rallumait sa fureur, et il concevait les projets de la plus atroce vengeance.
Lorsque le jour vint, comme la pluie avait effacé jusqu'aux moindres traces des sentiers au milieu de cette lande, il se dirigea vers la cabane des meuniers, guidé par le bruit du fleuve, el il y arriva enfin en suivant ses rives. Il s'en approcha comme un homme qui va entendre sa sentence de mort. Il entra; et à la Nena, accroupie auprès du feu, il demanda: «Est-il revenu?
--Qui? reprit la femme.
--Lui, lui, Alpinolo!
--Oh! messire, non... j'ai peur... Dieu ne veuille, mais il doit bu être arrivé quelque accident. Une âme le murmure à mon oreille. Pauvre jeune homme!»
Et en parlant ainsi, elle jetait un regard soupçonneux sur cet inconnu, en pensant dans quelle furie elle l'avait vu le soir précédent. Il fit seller son cheval, et partit en leur disant que si Alpinolo arrivait, ils le retinssent à tout prix jusqu'à son retour, parce qu'il y allait de la vie qu'il lui parlât. Le jour, le lendemain et les suivants, il erra à l'aventure, suivant son caprice, l'occasion, la volonté de son cheval, quelque idée, quelque superstition; il s'arrêtait en une contrée sans savoir pourquoi, cheminait, revenait sur ses pas, enfin il revenait toujours chez le meunier. Sa venue troublait la vie ingénument insouciante de ces bonnes gens, qui, se souvenant toujours de ses transporta, auraient vu avec moins de peine le débordement du fleuve. «Si celui-là, était au moins la fièvre, disait la Nena, je m'en délivrerais avec une messe à Saint-Sigismond»; et d'autres fois; «Jusqu'à Judas qui trouva un refuge le dimanche dans la maison du diable: mais pour celui-là, il n'y a pas de fête qui le tienne.»
Ainsi, la tête pleine de préjugés avec le meilleur cœur du monde, elle ne savait pas pourquoi, mais elle ne pouvait pas souffrir cet homme. «Ni notre chien non plus, ajoutait-elle; il n'a jamais pu s'accoutumer à le voir sans crier comme si on l'écorchait.
Ramengo retournait toujours, assidu comme un créancier; La première demande qu'il faisait était toujours si Alpinolo avait paru. Mais la réponse était toujours la même; «Non!»