Courrier de Paris.
Mais vraiment où allons-nous? on ne pourra bientôt plus ni boire, ni se vêtir, ni manger, et peu à peu nous mourrons tous, vous, moi, notre voisine et notre voisin; oui, nous mourrons de faim et de soif, comme je ne sais quel pauvre diable qui expira d'inanition à côté d'une table amplement servie, n'osant toucher ni aux mets ni aux vins, de peur qu'ils ne fussent empoisonnés.
Ceci vraiment passe la plaisanterie, et National, qui a le premier révélé cette cuisine pendable, mérite qu'on porte un toast à sa santé et qu'on l'arrose du plus pur nectar qui mûrit au soleil de la Côte-d'Or.
Chacun son goût! le National n'aime pas plus les produits frelatés en boutique qu'en gouvernement; et en même temps qu'il s'attaque aux débitants de politique falsifiée, il déclare la guerre aux fabricants de marchandises suspectes et de denrées de mauvais aloi; le manifeste qu'il vient de lancer tout récemment contre ces industriels prévaricateurs contient les faits les plus curieux et les plus graves.
On fabrique de l'huile d'olive avec du saindoux; du papier avec du plâtre; du pain et de la brioche avec du sulfate de cuivre; du blé avec du sable; du son avec de la sciure de bois; du thé vert avec du jaune de chrome ou de la mine de plomb; du sel avec de l'iode et du cuivre; du vin avec de la litharge et du bois de Campêche; du savon avec des pierres à fusil, et du lait avec des cervelles. Quant à l'eau, ce complice immémorial des marchands de vin, il s'en débite à Paris seulement cinq cent mille hectolitres par an, sous prétexte de bordeaux et de bourgogne; onde innocente du moins, qui n'en veut qu'aux gourmets et aux ivrognes! débit de consolation breveté par la société de tempérance» Mais, hélas! hélas! le sincère Bacchus, Bacchus généreux est mort et enterré sous le pont Neuf, dans le lit de la Seine. Ainsi la Parisien peut dire comme Auguste:
Dieux! à qui désormais voulez-vous que je fie
Le soin de ma personne et celui de ma vie?
Est-ce vivre, en effet, que de soupçonner partout le sulfate, l'iode et la mine de plomb?--Comment manger maintenant un petit pâté sans cuivre? comment savourer sa tasse de thé sans rêver de jaune de chrome? comment choquer les verres sans y voir flotter un bois de Campêche?
Pour moi, qui ai la prétention d'être un franc Bourguignon, et d'appeler les choses par leur nom, je suis bien résolu à ne pas m'associer à cette atroce comédie; qu'on m'empoisonne, soit, puisqu'il est impossible aujourd'hui de vivre sans cela, et que le siècle présent est un empoisonneur fieffé; mais il ne me convient pas d'être pris pour dupe; voici donc le moyen que j'ai adopté pour sauver mon amour-propre du ricanement sournois de tous ces mystificateurs de boutiques et d'entrepôts: ai-je affaire au pâtissier, «Envoyez-moi deux douzaines de sulfate de cuivre bien chauds,» lui dis-je.
Au cafetier et au restaurateur: «Garçon! une tasse de mine de plomb'. Garçon! de l'iode, s'il vous plaît. Garçon! vous n'avez pas mis assez de saindoux dans cette salade. Garçon! du lait frit pour deux, et une bouteille de Campêche première qualité!»
Au marchand de papier, je demande un cahier de plâtre à lettre, et je m'informe au marchand de farine de la dernière mercuriale de la halle au sable.
Au moins nous est-il permis de nous envelopper avec sécurité dans notre pantalon et dans notre manteau, pour nous mettre à l'abri et nous consoler de toutes ces impostures? S'ils sont mal abreuvés et mal nourris, nous pouvons, en revanche, tenir notre corps et notre estomac chauds et solidement vêtus? Non pas, vraiment; les tailleurs ont aussi leur litharge! les draps et les étoiles mentent aussi bien que le sel, le thé, le vin et la farine. On vous sert de la charpie pour de l'elbœuf pur, et le papier mâché se présente effrontément sous le titre et le nom de louviers superfin.--Votre habit bleu de la veille est jaune le lendemain; les coutures blanchissent au bout de trois jours, et à la fin de la semaine, vous montrez la corde. Tout habit sortant des mains d'un tailleur de Paris est moins un habit qu'un énorme morceau d'amadou; on n'a plus qu'à battre le briquet pour allumer son cigare.--S'adresser pour les renseignements à un très-honnête bourgeois de mes amis, candide habitant du Marais.--Mon homme s'en allait l'autre jour au Jardin-des-Plantes, se pavanant fièrement dans un pantalon de drap tout neuf; une ondée survint, mouilla l'étoffe, qui se rétrécit en un clin d'œil, de manière à découvrir la cheville, et à dessiner, d'une façon compromettante, les formes de mon malheureux ami, qui n'est ni un Apollon ni un Hercule.--Il était sorti avec un pantalon, il rentra avec une culotte!
Tel est le siècle: ce n'est ni par la bonne foi ni par la sincérité qu'il brille; un peu de drogue se mêle à tout ce qu'il fait. On lui a tant conseillé le mélange! On lui a si fort prêché qu'il ne se tirerait d'affaire qu'en mettant de l'eau dans son vin!
Les hommes vont comme les choses, et les âmes se ressentent de la falsification des denrées.
Cette excellence qui fait grand bruit de son désintéressement et de son indépendance:--litharge!
Ce tribun qui fulmine son anathème.--saindoux!
Cet utopiste qui sonne la réforme du monde:--sulfate de cuivre!
Cet éloquent apôtre du bonheur universel:--amadou!
Ces virginités politiques et ces candeurs administratives: --jaune de chrome!
Ces conciliateurs qui veulent mêler le rouge au blanc:--eau claire!
Ces fiers sentiments, ces beaux discours, ces grandes fidélités, ces superbes serments:--plâtre!
--Tous les jours il nous arrive quelque bête célèbre. Je ne parle pas des renommées qui se font chaque matin dans la politique, dans les arts, dans le roman, dans le feuilleton, dans l'industrie, dans la philosophie, dans la philanthropie et dans le vaudeville. Cela me mènerait trop loin; que les bipèdes s'illustrent tant qu'ils voudront! Je ne m'occupe aujourd'hui que de la gloire toujours croissante des quadrupèdes. Nous songerons aux autres plus tard.
La dernière course du Champ-de-Mars a mis au jour le nouvel et déjà fameux animal dont je veux parler; il s'appelle Ratapolis. C'est là un beau nom, et la capitale des rats doit s'en glorifier. Ratapolis avait pour adversaire Prospectus et Napoléon II, fils de Napoléon: il les a vaincus tous deux, l'un de quatre, l'autre de sept secondes. Certes, le triomphe est rare! Quel ennemi plus redoutable à la course qu'un Napoléon du sang de ce Napoléon qui enjamba l'Europe en un clin d'œil? Quel plus dangereux concurrent qu'un Prospectus? Prospectus n'est-il pas, en effet, le plus hardi coureur de ce temps-ci? N'est-ce pas Prospectus qui va par la ville avec la rapidité de l'éclair? N'est-ce pas lui qui escalade les murailles, monte bride abattue à travers les plus rudes escaliers, passe par toutes les portes, et galope en même temps, ici et là, à Paris, à Londres, à Berlin, sur toutes les routes du monde? Eh bien! dans cette lutte du Champ-de-Mars, Prospectus a cédé le pas à Ratapolis. Aussi Ratapolis est-il inscrit maintenant au livre d'or du sport.
Mais si les uns montent, les autres descendent: tandis que Ratapolis, hier inconnu, se faisait un nom dès son premier galop, nous apprenions ailleurs combien sont périssables les grandeurs chevalines, et combien la gloire du sport, comme tant d'autres gloires, est une vaine fumée.
O misères de l'écurie! ô fragilité! ô néant! vous avez entendu parler de miss Annette. Les échos du Champ-de-Mars et de Chantilly répètent encore ce glorieux nom avec amour; les sportsmen se signent en l'entendant; les palefreniers s'agenouillent; les grooms, en signe de joie, agitent leurs cravaches et leurs éperons. Que de purs-sangs elle a distancés! que de couronnes se sont entrelacées à sa crinière bai-brun!
Elle a été l'admiration du gentilhomme reader, la terreur et l'amour de l'hippodrome, et tout étalon de grande race aurait donné le plus beau crin de sa personne, pour mériter un seul de ses regards.
Eh bien! miss Annette, la charmante, l'invincible, la glorieuse miss Anette, remplit, au moment où je parle, l'emploi de Rossinante au Cirque-Olympique, dans le mélodrame nouveau; c'est bien elle, je l'ai reconnue, malgré la maigreur de sa fortune et le délabrement de ses os. Heureuse encore, miss Annette, de porter dans sa ruine le héros de la Manche, coiffé de l'armet de Mambrin! Que de miss Annettes se trouveraient ravies de pouvoir, comme elle, clore le dernier chapitre de leur histoire par un chevalier de la Triste-Figure! demandez plutôt à nos miss Annettes de boudoir et d'Opéra.
--Le Constitutionnel annonce avec grand fracas que M. Schimper, professeur d'histoire naturelle à Strasbourg, est de retour d'un voyage en Carniole; nous ferons remarquer au Constitutionnel qu'il n'est pas plus dangereux d'aller en Carniole et pas plus étonnant d'en revenir, que d'entreprendre le voyage de Pontoise avec retour. La Carniole ne peut épouvanter que le Constitutionnel, qui n'est jamais sorti de la rue Montmartre. Mais ce n'est pas tout: M. Schimper a fait un bien autre prodige que de visiter lu Carniole: il en a rapporté un animal extraordinaire, un protée vivant, né dans les profondeurs des grottes terribles d'Adelsberg. Ce protée cause une grande admiration au Constitutionnel, qui n'admire pas moins M. Schimper d'avoir doté la France de ce miraculeux protée, comme si déjà elle n'avait pas assez de ceux qu'elle produit.
Que le Constitutionnel conserve son extase pour une meilleure occasion: le protée de Carniole n'est pas si rare qu'il le pense; les petits mendiants qui rôdent pieds nus dans le village d'Adelsberg en ont plein les maint et plein les poches. Si le Constitutionnel allait faire un tour par là, il s'en convaincrait aisément: à peine aurait-il mis le pied dans l'auberge pour se reposer de la route, que les protées et les mendiants lui tomberaient sur le dos; et, pour un petit sou donné à ces vauriens, le vénérable voyageur deviendrait adjudicataire du plus formidable protée des grottes d'Adelsberg. Que dis-je! on les lui adjugerait par douzaines. C'est ce qui nous est arrivé, à mon ami Adolphe J.... et à moi, un jour que, conduits par la fantaisie, nous allâmes fumer un cigare de pur havane au nez de ces formidables souterrains d'Adelsberg et de tous ses protées, aussi nombreux que les goujons et les ablettes du pont d'Austerliz.
Mais le Constitutionnel n'entreprendra pas le voyage: il aurait trop peur de ne plus admirer M. Schimper ou d'être dévoré tout cru par le protée vivant.
--On avait annoncé à tort que M. Musard allait reprendre le commandement des concerts de la rue Vivienne; c'est M. Elwart qui en devient le général. Napoléon-Musard lui a transmis son bâton impérial; quant à lui, il s'est complètement retiré du galop et de la ronde infernale. Musard travaille exclusivement à rédiger ses mémoires; mais, plus heureux que l'autre Napoléon, il n'a point de Sainte-Hélène. Musard s'est retiré dans toute sa force, dans toute sa puissance, dans toute sa liberté; Hudson-Lowe n'a rien à démêler avec lui; et si le grand homme a la fantaisie de se promener au bois de Boulogne, Albion, se mettant en travers du chemin, ne lui crie pas: Halte-là!
Il y a huit jours, j'allais à Neuilly; chemin faisant, j'aperçus sur la route une maison d'une belle apparence: une grille élégante, un parterre charmant; des rideaux de soie et de velours colorant les vitres de leurs nuances chatoyantes. «A qui cette délicieuse habitation? demandai-je au cocher qui me conduisait; à quelque grand seigneur, sans doute?--
Oh! oui, monsieur, dit mon homme en soulevant son chapeau d'une main respectueuse; c'est le Neuilly de M. Musard.» L'admirable chose que le cornet à pistons, pensais-je, et pourquoi mon père ne m'a-t-il pas appris à en jouer!
--Les théâtres font de grands préparatifs d'hiver; apprêtons-nous à une inondation de drames, d'opéras et de comédies de toutes qualités et de toute espèce. Ici, M. Scribe, l'inépuisable; la, M. Alexandre Dumas; M. Leon Gozlan de ce côté; de cet autre, M. Casimir Delavigne. Ou verrait surtout avec joie l'auteur des Messeniennes apporter au Théâtre-Français une de ces œuvres brillantes et sérieuses qui ont donné à son nom un si grand crédit de conscience littéraire et de loyauté; ce serait un certificat de vie fourni par le poète, dont la sauté, profondément altérée depuis un an, donne de vives inquiétudes; mais au milieu de son mal, M. Casimir Delavigne n'a rien perdu de son amour pour la poésie et le travail: l'ouvrage qu'un annonce est le fruit de ses veilles courageuses. Allons, noble poète! au parterre ce cher et douloureux enfant de votre souffrance; les bravos sont un remède souverain qui font refleurir le corps et l'âme!
--Les concerts et les soirées commencent à renaître; on se retrouve, on se reconnaît, on s'assemble. Nous voilà! nous voici! causons, chantons et mettons-nous en danse.
Un élégant salon de la cité d'Orléans a donné le premier signal de cette résurrection de la vie mondaine; il avait réuni, l'autre soir, quelques jolies femmes et des hommes plus ou moins célèbres; les heures se sont passées au bruit des voix mélodieuses; Salvi en était; Salvi va devenir indispensable; puis, avec Salvi, Ricci et MM. Méquillet; Donizetti, enfoncé dans les coussins d'un vaste fauteuil, parlait de ses opéras et du don Sebastien encore en état d'enfantement: mais le jour de sa naissance n'est pas loin; puisse le public carillonner au baptême et crier Vivat! Ce Donizetti est un père infatigable; il aura mis au jour, avant un mois, trois de ces enfants lyriques coup sur coup: Maria di Rohan et Betisario pour le Théâtre-Italien, don Sebastien pour l'Académie-Royale-de-Musique. Que de soins! que de veilles pour soutenir les frais d'une telle production! Eh bien! Donizetti est aussi leste et aussi dispos que vous ou moi, qui dormons toute la nuit et la grasse matinée: c'est une de ces paternités intarissables et faciles qui ne se lassent jamais et pullulent.--Puisque les salons chantent, ils valseront bientôt. Ouvrez les pianos, et sortez de leurs étuis les violons, les hautbois et les flûtes!
--La tragédie classique ne veut pas en avoir le démenti: elle tient bon contre le drame et fait de jour en jour des recrues pour soutenir la campagne contre son farouche ennemi: un jeune prince tragique, M. Randoux, et une jeune princesse, mademoiselle Araldi, viennent de renforcer l'armée de la vieille Melpomene; ni l'un ni l'autre ne sont excellents, mais ils peuvent le devenir: les conscrits ne passent jamais capitaines au premier coup de feu.--Le drame s'inquiète cependant de cette victorieuse révolte de la tragédie, sous le drapeau de mademoiselle Rachel, son généralissime... Dans un autre temps, j'aurais dit sa Jeanne d'Arc.