CHAPITRE XIV.

PISE.

ersuadé qu'Alpinolo ne reviendrait plus dans cette cabane, Ramengo marchait en cherchant à se mettre sur les traces du jeune page. Le désir de trouver son fils lui avait fait quitter la piste qu'il avait jusque-là suivit; avec l'anxiété de la haine. Dans une de ses promenades à l'aventure, un jour qu'il côtoyait le Pô, il entendit sortir d'un buisson comme la voix d'un homme qui appelle. Il s'approche: un batelier lui demande humblement: «Le seigneur cavalier veut peut-être passer?

--Pourquoi cette demande?

--Je connais au drap de vos habits que votre seigneurie est de Milan. J'en ai beaucoup passé de Milanais pendant ces semaines.»

Ces paroles donnèrent l'impulsion à la volonté indécise de Ramengo, qui répondit affirmativement plutôt à ses propres pensées qu'à la question

du batelier. On fit entrer le cheval dans la barque, et pendant que le rameur s'efforçait de couper obliquement le fil de l'eau, Ramengo le questionna sur les passagers, sur leurs babils, leurs discours, leur route. Il lui demanda, en outre, s'il n'avait pas vu un beau jeune homme, et il lui lit le portrait d'Alpinolo.

«Eh! eh! répondait le batelier, s'il fallait les avoir tous dans l'esprit. Mais, celui que vous me décrivez, je crois l'avoir vu; oui: un homme entre trente et trente-cinq ans, n'est-ce pas?...

--Non, non: beaucoup moins, pas même vingt: des cheveux noirs.

--Précisément; à présent, je me rappelle: des yeux gris, courtaud, trapu...

--Au contraire: des yeux noirs, plus grand que moi, bien taillé; impossible de le voir et de ne pas s'en souvenir.

--Ah! il y tant d'ânes qui se ressemblent!» Ramengo arrivé à l'autre rive, paya maigrement le passeur, et partit à l'aventure. Il erra encore de lieu en lieu, questionna tout le monde sur son passage; on lui répondit partout qu'on avait, en effet, vu beaucoup de Milanais, mais qu'on ignorait qui ils étaient et où ils se dirigeaient. On savait généralement qu'ils quittaient leur patrie à cause de la tyrannie de Luchino.

Il vit d'autres tyrans régner sur les diverses cités de la Romagne; à Ituvium, les Malatesta; les Ordelaffi, à Fouli; à Faenza, Francesco di Manfredi; les Palenta, à Ravenne. Rome pleurait son veuvage depuis que les papes, se retirant à Avignon, l'avaient abandonnée à la tyrannie de ses barons, contre lesquels devait, peu d'années après, s'élever la généreuse mais impuissante voix de Cola de Rieuri. Bologne recevait la vie et la splendeur des quinze nulle Italiens et Allemands qui étudiaient dans son adversité, orgueilleuse de son titre de docte, qu'elle a conservé jusqu'à nos jours, comme elle a conservé dans ses armoiries le mot de liberté, quoique déjà, dès cette époque, elle eût subi le joug des papes. Puis, passant l'Apennin, Ramengo entra dans la belle Toscane. Dans cette contrée, la liberté était d'autant plus en honneur, qu'on avait vu a quels excès s'étaient portés les petits seigneurs de la Romagne et de la Lombardie. Toutes les communes défendaient hardiment leurs franchises, et repoussaient avec haine le gouvernement d'un seul. Mais comment espérer qu'une vierge se conserve pure au milieu d'une troupe de courtisanes? Les voisins dépravés de ces républiques, s'ils n'osaient point encore attenter ouvertement à la liberté de la Toscane, préparaient son assujettissement par la corruption et en fomentaient les discordes. Sous cette dégradante influence, les inimitiés de cité à cité s'aigrissaient de plus en plus; les noms des Guelfes et des Gibelins, qui, dans les autres pays, avaient presque perdu leur signification, conservaient là une vitalité tenace: Pise et Avezzo étaient gibelines; guelfes étaient Pistole, Prato, Volterra, Samminiato, Sienne, Péronne, et principalement, Florence. Au lieu de laisser se mûrir dans les cœurs le sentiment d'une nationalité unique, qui seule pouvait porter des fruits dans l'avenir, ils se combattaient et se repoussaient les uns les autres. Il n'y avait de patrie que le coin où on était né. On appelait étrangers et ennemis tous ceux qui ne foulaient pas la même terre, et plus ils étaient voisins, plus on avait contre eux de dispositions hostiles; et au milieu de leurs querelles, ils invoquaient toujours ou les armes ou la médiation plus funeste encore de leurs véritables ennemis.

Cependant, au milieu de ces luttes, il y avait une activité puissante. Chacun éprouvait sa valeur et ce qu'il pourrait faire de concert avec ses concitoyens. Le commerce, l'agriculture, les arts étaient à leur plus haut point d'épanouissement; la peinture, la sculpture, l'architecture, offraient des modèles que notre siècle difficile n'a pas cessé d'admirer; et la langue sortie des mains de Dante Alighiéri, mort vingt années auparavant, perfectionnée par Pétrarque et par Boccace, encore jeunes, acquérait cette suprématie sur les autres dialectes de l'Italie, que rien ne pourra désormais lui enlever.

De même que dans cette Grèce, avec laquelle notre patrie a tant de rapports, on oubliait les mutuelles inimitiés pour se rassembler aux jeux d'Olympie, ainsi la vive humeur des Toscans les réunissait à de splendides fêtes, où les diverses cités venaient se réjouir dans les solennités consacrées à leurs patrons, dans la célébration d'anciens faits mémorables ou de hauts faits nouveaux. Pise avait, précisément, vers cette époque, remporté des avantages contre les Maures, qui, s'élançant des côtes de l'Afrique, infestaient la Méditerranée et l'Italie. Pour célébrer ce triomphe et la prise de quelques galères, le carnaval devait finir par la fête du Pont. Ramengo n'entendait parler que de cette fête dans toute la Toscane. Tous ceux qui le pouvaient se préparaient à y assister; les autres s'en mouraient d'envie: «Pourquoi n'irais-je pas aussi, moi, se dit Ramengo? C'est parmi un tel concours qu'il est le plus probable de rencontrer celui que je cherche.» Il se dirigea donc vers Pise; elle était alors dans toute la fleur de sa beauté. Son port était aussi fréquenté, toute proportion gardée, que le sont aujourd'hui les ports, d'Amsterdam et de Londres. Unissant au génie des spéculations l'amour des beaux-arts, inné dans notre patrie, ils tiraient des contrées de l'Asie, redevenue barbare, des marbres, des colonnes, des sculptures, dont ils embellissaient la patrie. Aujourd'hui Pise est bien différente de ce qu'elle a été. Un bourg voisin de la mer, alors à peine remarqué, lui a enlevé le reste de commerce que les changements des relations européennes ont laissé à la Toscane. Ses 150,000 habitants sont réduits au moins des six septièmes. Sa cathédrale de marbre, l'admirable loggia des marchands, les autres monuments de son antique majesté, font un mélancolique contraste avec l'herbe qui croit dans les rues solitaires, avec le silence des ateliers muets, avec le vide désolé de son lungarno, et la merveilleuse tour semble se pencher avec compassion pour pleurer sur toutes ces grandeurs évanouies.

«Poteurinterra! votre seigneurie doit venir de l'autre bout du monde, si jamais elle n'a entendu parler de la fête du Pont.» C'est ce que disait à Ramengo Phole Aquevino, qui, venu jeune de Pontudera, sans le bec d'un quattrino, comme il disait, avait d'abord élevé sur la route de Pise une ramée où il donnait à boire aux muletiers, faisant ses frais avec quelques niaiseries de profit. Puis, avec des quattrini faisant d'autres quattrini, et donnant des noms illustres aux petits vins qu'il débitait, et que la soif faisait paraître superflus, il bâtit une petite hôtellerie. Si quelqu'un la trouvait exiguë, il répondait, sans avoir jamais lu Socrate, qu'il aurait voulu l'avoir toujours pleine de voyageurs. Il y avait, devant la maison, un terre-plein pour jouer au mail, et que devaient côtoyer ceux qui se rendaient à la ville. De là on dominait aussi la vaste plaine qui, d'un côté, descend à la mer, et de l'autre est fermée par des collines couvertes par la blanchissante verdure des oliviers, et est traversée par l'Arno, qui va partager Pise en forme de demi-cercle. Là Aquevino, parvenu à la maturité en ayant pris du ventre, mais frais, toujours jovial, grand bavard, grand admirateur des beautés de son pays, du beau ciel, du bon air, des bonnes gens, presque autant qu'un poète de l'Académie des Arcades, logeait les étrangers, en leur faisant expier, au moment de payer l'écot, la faute de n'être pas Toscans. Il servait de joyeuses bourdes et du vin aux voituriers et aux piétons, et conservait, dans une intégrité religieuse, des jambons du Casentin, et des flacons d'aleatico et de monte Suriano, qu'un professeur de l'Université avait comparés à l'ambroisie et au nectar des dieux. Aquevino, depuis vingt ans, répétait cette comparaison, qu'il donnait toujours pour nouvelle à tous les seigneurs «qui, disait-il, lui faisaient l'honneur de visiter son désert.»

En voyant arriver Ramengo vers le soir, seul et avec une maigre valise, Aquevino lui avait d'abord fait les gros yeux, et s'était tenu avec lui sur ses grands chevaux; mais quant il lui eut entendu commander la chambre la meilleure, les mets les plus choisis, les vins les plus exquis, et qu'il vit briller les luisants florins d'or dont la bourse du voyageur était remplie, il changea de ton, et, au milieu de ses occupations, vint avec empressement régaler de sa conversation l'hôte à la belle bourse.

Il lui apprit ce qu'était cette fête du Pont: elle était instituée en mémoire de la belle action de Cinrica de Sismundi qui, une nuit que la ville avait été envahie par les Sarrasins, sans bruit et à l'improviste, et qu'ils massacraient sans résistance les citoyens épouvantés, eut seule l'idée d'aller avertir la seigneurie. Les infidèles occupaient déjà le pont de l'Arno; mais les chefs de la ville ayant rassemblé les troupes en toute hâte, et rallié les fuyards, repoussèrent les Sarrasins, qui retournèrent à leurs vaisseaux avec une grande perte.

La cité et le territoire de Pise se divisaient en deux factions dites de Saint-Antoine et de Sainte-Marie. C'étaient ces deux factions qui fournissaient les combattants pour la fête du Pont; ils se réunissaient sur le pont de l'Arno, où les Sarrasins avaient été repoussés; et là chacune des deux troupes s'efforçait de rester maîtresse du terrain. Il y avait beaucoup de morts dans ce jeu militaire, et les plus heureux étaient encore ceux qui étaient précipités dans l'Arno, parce qu'il y avait là des barques toutes prêtes à leur porter secours. Les esprits étaient si passionnés pour cette fête, et on la prenait tellement au sérieux, que lorsqu'on annonçait aux mères, aux sœurs, aux amantes, les blessures ou même la mort d'un des combattants, elles demandaient quel parti avait remporté la victoire; et si la réponse était conforme à leurs désirs, ces grotesques Spartiates oubliaient les plus tendres et les plus sacrées affections pour éclater en cris de triomphe.

Ce jeu, qui, du temps de la république, avait au moins le mérite d'entretenir et d'exercer l'esprit militaire, se prolongea, sans autre raison que celle de la coutume, jusque dans le dix-huitième siècle, où Léopold d'Autriche, trouvant que c'était trop pour un jeu, trop peu pour un combat, abolit la fête.

«Avez-vous jamais vu, seigneur étranger, dans toute votre vie et par tout le monde, un tel concours de chrétiens?» demandait l'hôte à Ramengo, qui, le matin du jour du combat, se tenait sur une petite terrasse ombragée par un laurier, observant Pise et la foule qui s'y portait; et décrivant un cercle avec la main étendue, il poursuivait: «Cela vous paraît-il peu de chose? quelle pompe! quelle beauté! quelle ardeur! on reconnaîtrait un toscan au milieu même de la foule de la vallée de Josaphat. Ceux qu'on voit en robes majestueuses sont des Florentins, gens d'une richesse sans bornes, ils spéculeront encore sur la fête; ces autres, tout empanachés et recherchés dans leurs habits, sont des Pistolais; ceux-ci, de Sienne, la race la plus loyale et la plus sincère des trois parties du monde. Le désir de voir nos fêtes leur a fait oublier les vieilles querelles; ils seront tous bien accueillis à Pise, et personne ne craindra qu'ils y apportent la peste. Oh! voyez la belle cavalcade! Ce sont les seigneurs de la Versuba et de la Lumgiana, non moins terribles dans leurs châteaux que sur la mer: les passants le savent bien. Observez les belles et robustes figures; ils ont tous en croupe des jeunes filles et des femmes qui, sans contredit, n'ont point d'égales dans tout l'univers. Vive le beau soleil! vive les belles femmes de Toscane!»

Cependant on voyait sur l'Arno un grand nombre de barques glisser légèrement au milieu des gros navires à l'ancre. Une vive joie régnait parmi toute cette multitude, les railleries capricieuses, les saillies bizarres se croisaient de toutes parts dans un doux et agile langage. Un chœur de jeunes gens jouant de la flûte accompagnait les accords des autres, qui chantaient la ballade bien connue:

Vaghe le mentanine pastorelle

Donde venite si leggiadre e belle?

Lorsqu'ils eurent fini, une jeune fille que ses grands yeux et ses joues roses faisaient remarquer parmi toutes ses compagnes, répondit d'une voix plus puissante que délicate, pendant qu'elle passait sous le balcon où se tenait Ramengo:

E s'is son gella, is son bella permene,

Ne' mi curo d'aver de' vagheggini;

E non mi curo niun mi voglia bene

Ne manco vi' ch'altri mi faccia inchini.

Et si je suis belle, je suis belle pour moi seule,

Je ne me soucie point d'avoir des amants,

Je ne m'inquiète point qu'on m'aime.

Il ne manque pas d'autres gens que vous pour me faire des révérences.

«Regardez la belle fille!» s'écria un jeune homme en sortant de la taverne voisine et en s'avançant hardiment vers la jeune chanteuse. Au son de la voix et à l'accent étranger, Ramengo se retourna et reconnut un groupe de Lombards. Il les regarda d'un œil scrutateur, et, s'étant assuré que parmi tous les visages il n'y en avait pas un seul dont il fût connu, il descendit près d'eux et se fit reconnaître à son langage, pour un de leurs compatriotes. On l'entoura aussitôt et tous lui serrèrent la main, quoiqu'il leur fût inconnu, parce que la communauté de la patrie est toujours un titre à amitié sur la terre étrangère.

Ramengo salua, répondit à leurs demandes, à leurs embrassements, et serra toutes les mains qui se présentèrent. Quoiqu'il eût pu espérer que parmi ces bannis, son nom serait reçu comme celui d'un compagnon d'infortune, il lui parut cependant plus prudent de le dissimuler, et il se donna pour un certain Hanterio de Bescapé, né à l'ombre du dôme de Milan, demeurant aux Cinq Voies, et fugitif comme eux.

Puis il leur donna des nouvelles de leurs amis. «Qu'a-t-on fait des Aliprandi? lui demanda-t-on.

--Morts de faim.

--Et Bronzin-Canno, ce grandissime modéré, tient-il toujours pour le tyran?

--Il se tient en prison pour avoir osé défendre la vérité, si pourtant il ne lui est pas arrivé pis.

--Et Matteo Visconti?

--Confiné à Morano di Monferrato.

--Et Barnabé?

--A la cour du Scaliger.

--Et Galéas, toujours beau, toujours galant, toujours adorateur de madame Isabelle?

--Bon Dieu! le seigneur Luchino ne dort qu'autant qu'il le veut bien; le beau Galéas erre par pauvreté et pour faire perdre la trace à son oncle. On le dit pourtant en Flandre.»

Ainsi répondait Ramengo aux diverses demandes, joyeux de se montrer bien informé, pour acquérir une plus grande confiance, et de raconter ce qu'il savait, afin d'apprendre ce qu'il voulait savoir. Comme le marin, lorsqu'il revoit les ondes tranquilles, comme le voleur en présence d'une occasion favorable, comme le buveur à la porte du cabaret, oublient toutes leurs belles résolutions, ainsi Ramengo oublia tous ses projets de vertu lorsqu'il se vit dans la possibilité de nuire. D'abord, il ne voulait que mentir, afin de découvrir, s'il le pouvait, la retraite d'Alpinolo; puis, à l'ordinaire, comme une faute en amène une autre, il se trouva entraîné à faire le mal pour le mal.

«Mais qu'est-ce donc, lui demandaient les exaltés, qu'est-ce que la vie à Milan, aujourd'hui?

--Ce qu'elle est, répondait-il, dans tous les pays asservis; Luchino s'enhardit de jour en jour, parce qu'il voit venir à lui les cités épouvantées, comme le bœuf qui vient de lui-même à la tuerie. Acouez avait déjà dix villes en son pouvoir, n'est-il pas vrai? eh bien! celui-ci en a sept autres de plus; mais il ne faudrait pas croire pour cela qu'il augmente sa puissance. Ses voisins le jalousent; guelfes et gibelins sont traités par lui de la même manière, mais ils lui en veulent également de ne point faire de différence. En somme, c'est le colosse de Nabuchodonosor, dont les pieds étaient d'argile.

«Mais où est le caillou qui suffit pour le renverser? ajouta Caccino Ponzone de Crémone.

--Oh! le caillou, nous l'aurons bien, répondait le traître; et si.. mais taisons-nous...» et il se fermait les lèvres.

C'était le meilleur moyen de les mettre en goût; aussi le pressèrent-ils davantage: «Quoi? dites-nous, qu'y a-t-il de nouveau? Avons-nous des espérances? Nous voyons bien que vous allez au fond des choses. Pourquoi nous faire des mystères? la cause des Milanais n'est-elle pas la nôtre à tous? et nous sommes là pour l'épauler de toutes nos forces. Nous n'attendons que le moment du Seigneur, le dies irae. Mais qui serait notre chef?

--Si Franciscolo Pusterla... dit Ramengo en s'interrompant pour observer l'effet produit par ce nom.

--Eh quoi! répondirent-ils, êtes-vous encore du parti de Pusterla?

--Comment, si je suis des siens, reprenait Ramengo; j'ai là pour lui des lettres du seigneur Martino della Scala... mais silence; la prudence n'est jamais de trop, ils ont des espions de tous les côtés.»

Ramengo prononçait ces paroles par saccades et en tournant ses regards de tous côtés. Ils croyaient que c'était par défiance; en réalité, c'était pour attendre qu'on lui donnât quelques renseignements. Mais quand il vit qu'on ne se disposait pas à lui en donner, il continua: «Mais qu'est-ce que les hommes? qui l'aurait cru? lui qui pouvait seul, qui voulait seul devenir le chef et le sauveur de la patrie, maintenant, il dort... il se fait petit... il s'échappe comme un faible mendiant...

--Il s'arrête à faire des mea culpa aux pieds d'un fournier,» répondit quelqu'un.

Le père du pape Benoît II, qui siégeait à Avignon, avait été boulanger, ou fournier, de son métier, et de là surnommé Fournier. La réponse du Milanais suffisait pour indiquer à Ramengo la retraite de Pusterla; aussi il continua; «Certainement, il s'est réfugié à Avignon comme un clerc qui aspire au chapeau vert ou au chapeau rouge; comme un coupable de bas étage, qui cherche la sécurité en lâchant son estoc homicide sous les robes et les capuchons. Mais nous le réveillerons de ce lâche sommeil, nous le réveillerons.

--Vous trouverez ici de ses amis, ajouta Pouzone, qui vous appuieront.

--Vous avez, je pense, reprit Ramengo, son frère Zurione, Maffino da Besorro, celui de Pietra Santa; et on lui répondait:--Oui, mais nous avons celui qui montre le plus d'amour et de dévouement, son écuyer Alpinolo.

--Alpinolo! répéta Ramengo, se sentant frémir depuis la racine des cheveux jusqu'à la plante des pieds. Alpinolo, où est-il? que je le voie aussitôt. J'ai un besoin extrême de lui parler pour une chose qui le touche de près. Où est-il, où est-il?

--Quelle furie! reprenait un des seigneurs; finissons de boire, et puis venez avec nous; là-bas, nous vous les ferons trouver tons; quelle fête pour eux de vous revoir!

--Mais je veux d'abord parler à Alpinolo, en tête à tête avec lui; je sais comme il faut que les choses soient conduites.» Et pendant qu'il était dominé par l'anxiété de retrouver un fils, et par l'espérance que celui-ci en le découvrant pour son père, lui accorderait pardon et amour, les seigneurs continuaient à boire en faisant l'éloge d'Alpinolo, vantant sa conduite dans une affaire où il avait souffleté un de ses amis qui lui rappelait qu'il n'avait pas de père. Comme ce nom de père le comblait d'orgueil! comme il voyait près de lui la réalisation de ses espérances! et ce fut le cœur agité par autant de palpitations que, dans cette nuit où il épiait l'amant prétendu de Rosalie, qu'il se dirigea dans Pise au milieu des seigneurs lombards qui, les bras enlacés, entonnaient les chants de leur patrie,--ces chants que l'exilé finit toujours par un soupir.