CHARLES DICKENS.

LA TABLE D'HOTE.

(Voir t. II, p. 26, 58 et 105.)

L'assemblée était nombreuse; dix-huit à vingt convives environ, parmi lesquels cinq ou six daines, serrées l'une contre l'autre, formaient à elles seules une petite phalange défensive. Tous les couteaux, toutes les fourchettes étaient à l'œuvre et s'escrimaient d'une façon tout à fait édifiante. Peu de paroles s'échangeaient; chacun avalait comme s'il y allait de la vie; et une famine eût été prédite pour le lendemain avant déjeuner, qu'on n'eût pu mettre plus d'ardeur à satisfaire le premier des appétits brutaux. La volaille faisait le gros du festin; une dinde figurait au haut bout de la table, deux canards en occupaient l'autre extrémité, et deux volatiles inconnus siégeaient au centre. Le tout disparut comme si chaque oiseau, recouvrant l'usage de ses ailes, eût pris l'essor à travers chaque gosier, y plongeant comme en un gouffre. Les huîtres, cuites et marinées, ne faisaient qu'un saut de leurs spacieuses coquilles dans les bouches béantes, où elles glissaient par vingtaines. Les hors d'œuvre du plus haut goût ne faisaient qu'apparaître. Les cornichons, les piments, les concombres au vinaigre, se croquaient comme dragées, sans qu'un œil sourcillât. D'immenses amas d'aliments indigestes fondaient comme la glace au soleil. C'était vraiment chose solennelle et stupéfiante à voir! Des gens qui se plaignaient d'une digestion laborieuse se gorgeaient d'énormes bouchées, nourrissant ainsi, non-seulement eux, mais une nuée de cauchemars, luttes habituels de leur couche. D'autres individus maigres, à joues hâves et tirées, mal repus en dépit de ce carnage des pièces de résistance, couvaient la pâtisserie avec des regards avides. Ce que madame Pawkins ressentait chaque jour pendant le dîner échappe à la pénétration humaine; elle avait cependant une consolation: c'est que son supplice était court.

Dès que le colonel eut fini de dîner, événement qui eut lieu juste au moment où Martin, envoyant son assiette, sollicitait un morceau de dinde pour commencer le sien, l'Américain demanda à l'Anglais son opinion sur les pensionnaires qui affluaient là de toutes les parties de l'Union, et s'informa si quelques renseignements sur eux lui seraient agréables.

«De grâce, dit alors Martin, quelle est cette petite fille, à figure maladive, avec de gros yeux tout ronds, là, vis-à-vis de nous? je ne lui vois ni mère ni chaperon.

--Parlez-vous de cette matrone en robe bleue? demanda le colonel avec emphase; c'est mistriss Jefferson Brick, monsieur.

--Eh non! dit Martin; je parle de cette petite poupée: là, vous dis-je, juste en face.

--Eh bien, monsieur, répliqua le colonel, cette dame est madame Jefferson Brick en personne!»

Martin fit volte-face et regarda le colonel. Il parlait sérieusement.

«Sur mon âme; alors je ne désespère pas de voir quelqu'un de ces jours naître un héritier à M. Brick, dit Martin.

--Il en a déjà deux, monsieur,» répondit le colonel. L'allure de la dame était si fort celle d'une enfant, que Martin n'avait pu retenir l'exclamation.

«Oui, monsieur, poursuivit M. Driver; s'il est des institutions qui compriment la nature humaine, il en est d'autres qui la développent!» Après un moment de silence: «Jefferson Brick, ajouta le colonel à l'éloge de son collaborateur, Jefferson est un des hommes les plus remarquables de notre pays, monsieur!»

Ces paroles furent murmurées à voix basse, car l'homme remarquable siégeait à la droite de Martin.

«Auriez-vous la bonté de me dire, monsieur Brick, reprit l'Anglais, s'adressant cette fois à son voisin de droite et le questionnant, moins par curiosité que pour l'amour de la conversation, me diriez-vous quel est ce...» Il allait dire petit garçon; mais, esquivant le mot, il reprit: «ce petit monsieur, là-bas, qui a le nez rouge?

--Professeur Mollet, monsieur, répondit Jefferson.

--Puis-je demander quelle science il professe? reprit Martin.

--L'éducation, monsieur, dit Jefferson Brick.

--Peut-être un maître de pension? demanda Martin en hésitant.

--Un homme de la plus haute moralité, monsieur, formé des éléments les plus purs, jouissant de facultés peu communes, répondit le correspondant chargé du département de la guerre. A la dernière élection pour la présidence, il a jugé, de son devoir de répudier son père et de le dénoncer pour avoir voté du mauvais côté. Depuis, il a publié quelques pamphlets d'une immense portée, qu'il a signé Suburb, ou Brutus renversé. C'est un des grands hommes dont notre patrie s'honore, monsieur.

--A ce compte, il n'y aura pas disette de grands hommes,» pensa Martin.

Poursuivant son enquête, l'Anglais découvrit qu'il n'y avait pas moins de quatre majors présents, deux colonels, un général et un capitaine. Il ne put s'empêcher d'en conclure que l'état-major de la milice américaine était si nombreux qu'à moins de se commander mutuellement l'un l'autre, les officiers ne devaient savoir où et comment se pourvoir de soldats. Pas un des assistants qui fût dépourvu de titres. Ceux qui ne jouissaient pas des honneurs militaires étaient docteurs, professeurs on révérends. Trois d'entre eux, grossiers et désagréables personnages, avaient été députés des États voisins; l'un pour affaires d'argent, le second comme envoyé politique, le troisième, comme missionnaire aux frais d'une secte religieuse. Parmi les dames on voyait mistriss Pawkins, droite, osseuse et silencieuse; de plus une vieille demoiselle, figure en lame de couteau, qui soutenait les droits des femmes envers et contre tous, et avait ouvert un cours pour la propagation de ses idées. Le reste, tout à fait dépourvu d'individualité et de caractère, ne valait pas la peine d'être nommé; plusieurs même auraient pu faire échange d'esprit ou d'âme l'un avec l'autre sans que personne s'en doutât. Ces derniers seuls ne paraissaient point enrôlés parmi les personnages les plus remarquables du pays.

Plusieurs hommes, en avalant leur dernier morceau, se levèrent et sortirent, s'arrêtant seulement une minute ou deux près du poêle, pour se rafraîchir aux crachoirs de cuivre. Un petit nombre, plus sédentaire, s'oublia environ un quart d'heure autour de la laide, et ne se leva qu'avec les dames.

«Où vont-elles? demanda Martin à l'oreille de M. Jefferson Brick.

--Dans leur chambre à coucher, monsieur,

--N'y a-t-il donc point de dessert, pas un moment de loisir à donner à la conversation? demanda Martin, assez disposé à jouir de quelque relâche après son long et assommant voyage.

--De ce côté de l'Atlantique, nous ne sommes pas hommes de loisir, monsieur, mais d'affaires, et nous n'avons pas de temps à perdre,» fut la réplique.

Les dames filèrent donc sur une seule ligne; M. Jefferson Brick et les autres hommes mariés signalèrent le départ de leurs meilleures moitiés par un léger mouvement de tête, et ce fut chose terminée. Martin trouvait la coutume peu de son goût; cette fois il garda son opinion pour lui, ayant grand désir de profiter de la conversation de ces gentlemen si affairés, qui s'étiraient, à l'envi l'un de l'autre, autour du poêle, comme si le départ des personnes de l'autre sexe eût dégagé leur esprit d'un poids immense, ils faisaient maintenant le plus copieux usage, le plus actif emploi des crachoirs et des cure-dents.

A dire vrai, l'entretien était vide d'intérêt et pouvait se résumer en un seul mot: l'argent. Soucis, joies, espérances, affections, vertus, poésie, tout semblait se fondre et couler en dollars. Le hasard le plus favorable n'aurait pu apporter, au milieu de ces fastidieux caquets, chose légère ou gracieuse qui ne s'épaissit en métal. Les hommes étaient pesés au poids de leurs dollars, leurs actes jaugés en dollars, la vie, mise à l'encan, évaluée au taux le plus juste, portée aux nues ou traînée dans la fange, selon le nombre des dollars.

Après les dollars, ce qu'il y avait de plus respectable, c'était toute entreprise ayant pour but d'en acquérir. Plus un homme avait su jeter par dessus bord, de vertus, d'honneur, de générosité, allégeant sa barque de ce lest inutile, plus il avait de place à donner aux dollars. Pour l'argent on pouvait faire du commerce un vaste mensonge, un brigandage légal; pour l'argent on pouvait faire, du drapeau de la république, un haillon; on pouvait en souiller les étoiles une à une, le taillant, le dépeçant bande à bande, comme les chevrons d'un caporal dégradé. Tout pour les dollars! qu'est-ce qu'un pavillon, qu'est-ce qu'un drapeau devant l'or?

Celui qui hasarde sa vie à la chasse aux renards, aime à courir à toute bride; il en était ainsi de ces messieurs. Le plus grand patriote était celui qui braillait le plus haut, au mépris de toute décence. Leur digne champion, c'était l'homme qui, dans l'emportement brutal de sa course, ne pouvait prendre un instant haleine, et marquer d'un brûlant mépris la turpitude du voisin. En peu de minutes de cette causerie autour du poêle, Martin apprit que porter à l'assemblée législative des pistolets, des épées dans des cannes, et autres paisibles jouets; que saisir son adversaire à la gorge comme le pourrait faire un chien ou un rat; que tempêter, quereller, s'emporter, boxer et triompher par la force musculaire, étaient autant d'actes glorieux; et qu'au heu de déshonorer la liberté et de la frapper au cœur plus que ne le pourrait faire le cimeterre d'un despote, ces actes forcenés flattaient l'orgueil patriotique des citoyens et réveillaient sur les rivages transatlantiques les mille échos de la renommée.

Une fois ou deux, quand il peut en trouver le joint, Martin hasarda les questions qui lui venaient en tête, en sa qualité d'étranger, tant sur les poètes nationaux, sur le théâtre et la littérature, que sur les arts. Mais les renseignements que ses interlocuteurs étaient en mesure de lui donner, ne s'étendaient pas au delà des phrases redondantes des illustres de l'époque, tels que le colonel Driver, M, Jefferson Brick et autres célèbres, à ce qu'il paraissait, par la perfection et l'excellence du style boursouflé et tranchant, vulgairement nommé, style de matamore.

«Nous sommes un peuple occupé, monsieur, dit un des capitaines nui venaient de l'Ouest, et nous n'avons pas de temps à perdre en lectures de fantaisie. Nous nous en arrangeons encore quand elles nous viennent dans les journaux mêlées à des choses solides et substantielles, mais pouah de vos livres!»

Ici le général, qui semblait pris de mal de cœur à la seule pensée de lire quoi que ce soit qui n'appartint pas au commerce ou à la politique, et qui fût en dehors des journaux, demanda si personne ne se sentait en goût de prendre un petit verre de liqueur. La plupart des assistants trouvant l'idée fort de saison, filèrent, un à un, vers le comptoir du cabaret voisin, d'où probablement ils gagnèrent leurs magasins et leurs banques, pour revenir de nouveau à la taverne rabâcher encore de dollars et d'argent, élargir leur esprit en parcourant et discutant quelques sentences ampoulées de patriotisme, et finir enfin par aller ronfler chacun au sein de sa famille.

«Leur principale jouissance, la seule qu'ils sachent savourer en commun, se dit Martin poursuivant le cours de ses pensées; et il continua il rêver aux dollars, aux démagogues de cabaret, ne sachant trop si ces gens étaient réellement aussi affairés qu'ils prétendaient l'être, ou si tout bonnement ils étaient incapables de goûter tout plaisir social, toute joie domestique.

Le problème était difficile à résoudre, et s'être trouvé contraint de le poser était déjà peu encourageant. Martin, assis devant la table déserte, de plus en plus abattu, et repassant en son âme les difficultés et l'incertitude de sa situation, poussa un profond soupir.

Un des convives, homme entre deux âges, à l'œil noir, à la face hâlée, avait attiré l'attention de Martin par l'expression cordiale et ouverte de ses traits. Mais impossible à l'Anglais de rien tirer de ses voisins au sujet d'un individu qu'ils paraissaient regarder avec le plus complet dédain. Ce personnage, qui ne s'était pas mêlé à la conversation autour du poêle, ne quitta point la salle avec les autres, et lorsqu'il entend il Martin soupirer pour la trois ou quatrième fois, il hasarda quelques paroles dans le désir, sans imposer sa connaissance, d'engager peu à peu l'entretien. Ses motifs étaient si palpables, et cependant si délicatement indiqués, que Martin en éprouva une velléité de reconnaissance, et la laissa percer dans sa réponse.

«Je ne vous demanderai pas, dit en souriant l'étranger, qui se leva alors et se rapprocha de Martin, je ne vous demanderai pas comment vous aimez mon pays; je crains trop de deviner; mais, en ma qualité d'Américain, forcé du commencer toujours par une question, je vous demanderai si le colonel vous agrée.

--Votre franchise m'encourage à avouer, sans la moindre réticence, qu'il ne m'agrée pas du tout; bien qu'il me faille ajouter que je lui dois des remerciements pour m'avoir amené ici,--et même pour avoir arrangé les choses sur un pied assez raisonnable, ajouta Martin, se souvenant de quelques mots, que le colonel avait murmurés à son oreille avant de le quitter.

--Trève à la reconnaissance, reprit sèchement l'étranger; le colonel va raccrocher à bord des paquebots de temps à autre, à ce que j'ai oui dire, quelques passagers d'Europe, afin de leur extorquer des renseignements de fraîche date dont il engraisse son journal; il présente aussi des étrangers ici comme pensionnaires, pour gagner sur eux, j'imagine, quelque petite remise, déduite ensuite par l'hôtesse sur son écot de la semaine.--J'espère ne vous avoir choqué en rien? ajouta-t-il, s'apercevant que Martin rougissait.

--Comment serait-ce possible, mon cher monsieur? dit Martin, serrant la main qui lui était offerte. A vous dire la vérité, je me demande.....

--Quoi?

--Je me demande, puisqu'il faut tout dire, comment fait le colonel pour esquiver les coups de bâton?

--Eh! il en a bien reçu quelques-uns, répondit tranquillement l'Américain; il fait partie de cette classe d'hommes de laquelle notre Franklin, dix ans déjà avant la fin du dernier-siècle, n'attendait que dangers et disgrâces. Peut-être ignorez-vous que Franklin a publié, en termes péremptoires, l'opinion que tout individu calomnié par un drôle de l'espèce du colonel, ne trouvant protection suffisante ni dans les lois du pays, ni dans les sentiments élevés et délicats de ses compatriotes, était en droit de récriminer sur le dos de cette vermine publique, à l'aide d'un bon gourdin.

--Je ne savais mot de cela, dit Martin; mais je suis ravi de l'apprendre, et trouve l'avis digne de mémoire, d'autant plus.....» Ici, il hésita de nouveau.

«Allons, poursuivez, dit l'autre, souriant comme s'il devinait les paroles qui prenaient Martin à la gorge.

--D'autant plus, poursuivit Martin, que je commence à penser qu'il fallait être doué d'une forte dose de courage, même au temps de Franklin, pour écrire librement, sur quelque sujet que ce fût, dans cette très-indépendante république, du moins, sans être soutenu par un parti.

--Du courage? sans doute, il en fallait. Et pensez-vous qu'il en faille aujourd'hui? reprit son nouvel ami.

--Oui, en vérité, et pas peu, dit Martin.

--Vous dites vrai, si vrai que je ne crois pas possible qu'un auteur satirique puisse respirer notre air. Un Juvénal, un Swift qui viendrait, à naître parmi nous demain serait écrasé sur l'heure. Si vous connaissez, un peu notre littérature, et que vous puissiez me citer le nom d'un Américain qui ait relevé et disséqué nos travers comme peuple, et non comme appartenant à tel ou tel parti, et qui ait pu échapper aux calomnies les plus dégoûtantes, aux plus sales injures, ce nom, croyez-moi, sera nouveau à mes oreilles. Je pourrais vous désigner plus d'une circonstance où un de nos écrivains ayant hasardé la plus innocente critique, l'exposition la moins amère, la mieux intentionnée de quelques-uns de nos ridicules ou de nos vices, a été obligé d'annoncer que, dans une nouvelle édition purgée; et corrigée, le passage critique serait retranché, expliqué ou métamorphosé en éloge.

--Et comment les choses en sont-elles venues là? demanda Martin d'un ton abattu.

--Rappelez-vous ce que vous avez entendu et vu aujourd'hui, à commencer par le colonel, et vous ne demanderez plus comment, dit son ami. Mais eux, d'où sortent-ils? cela, c'est une autre question. Dieu nous préserve de voir en cette engeance un spécimen de l'intelligence et de la moralité en Amérique; seulement, comme l'écume, elle monte à la surface, hélas! et trop souvent c'est dans cette tourbe que la représentation du pays se recrute.--Mais ne feriez-vous pas un tour de promenade?»

Il y avait dans les manières de l'Américain une franchise pleine de cordialité, jointe à la mâle confiance qu'on n'en abuserait pas, un mélange de droiture, de fermeté et de bienveillance, que Martin n'avait encore jamais rencontré. Il passa son bras sous celui de son nouvel ami, et ils sortirent ensemble.

(La suite à un prochain numéro.)