Théâtres.
Pierre Landais, drame en cinq acte de M. Émile Souvestre (Théâtre de l'Odéon).--Don Quichotte et Sancho Pança, (Cirque-Olympique).--Les Naufrageurs, (Porte-Saint-Martin).--Le Capitaine Lambert, (Gymnase),--Jacquot (Théâtre des Variétés).
La véridique histoire de Pierre Landais est assez singulière et assez intéressante pour qu'un homme de talent et d'imagination comme M. Émile Souvestre y ait vu les éléments d'un drame. Qu'y a-t-il de plus dramatique, en effet, que la vie de ce simple fils de tailleur d'habits qui, parti de l'échoppe de son père, s'élève peu à peu, par son habileté et son esprit, à la plus haute fortune, et devient le ministre tout-puissant de François II, duc de Bretagne? Gouvernant le duché sous ce prince faible et ami des plaisirs, Pierre Landais tient tête à Louis XI lui-même, et entreprend contre la noblesse bretonne une lutte acharnée, brisant ses privilèges et abattant son audace factieuse. Quelques historiens, il est vrai, parlent de Pierre Landais comme d'un parvenu ambitieux et violent qui n'aurait cherché dans cette lutte qu'à satisfaire sa cupidité et sa haine; mais d'autres, rehaussant le caractère de Pierre, lui donnent les vues profondes de l'homme d'État; s'il frappait sur la noblesse, ce n'était pas pour satisfaire de vaines rancunes et de coupables passions, mais pour affranchir le pouvoir du duc et délivrer la Bretagne du joug d'une aristocratie oppressive. Sous ce point de vue, Pierre Landais est non-seulement un politique, mais un philosophe.
Théâtre de l'Odéon--Pierre Landais. 3e acte. --Pierre
Landais, Bouchet; Marie, mademoiselle E. Volet; Albert, Milon; Étienne
Chavin, Darcourt.--Étienne montre le bourreau à Landais.
Théâtre d'hiver du Cirque-Olympique.--Don
Quichotte.--Le Tournoi
C'est ainsi du moins que M. Émile Souvestre nous le présente. Ce Pierre Landais, atteint de philosophie démocratique, devait plaire, en effet, à l'énergique auteur de Riche et Pauvre, lequel défend, dans tous ses écrits, avec une noble chaleur de talent, la cause de l'opprimé contre l'oppresseur. M. Souvestre prend Landais à son humble origine; voici sa demeure indigente. Qui vient troubler le silence de ce réduit? Les agents du fisc: le pauvre tailleur n'a pas de quoi payer le loyer, et la main impitoyable des recors le dépouille de ses dernières ressources: tous ses meubles sont vendus; Landais ne sauve de cette rapine qu'un escabeau et le grabat où repose sa fille Marie.
Il faut voir son désespoir: c'est à la noblesse qu'il s'en prend, à ces insolents gentilshommes qui surchargent d'impôts les malheureux pour nourrir leur luxe et leurs débauches. Ah! si je pouvais me plaindre au duc! s'écrie Pierre Landais.
Cependant l'orage gronde au ciel et l'éclair sillonne la nue. Un homme enveloppé d'un manteau demande asile à Landais: c'est le duc en personne; Landais l'a reconnu. Séparé de ses gens par l'orage, le prince a faim et froid; et Landais n'a rien pour le nourrir! Il ne lui reste que les débris de l'escabeau pour allumer un peu de feu et sécher les vêtements de monseigneur.
Frappé de tant de misère, le duc interroge Landais, qui expose ses griefs avec chaleur. «S'il était le maître de la Bretagne, il soulagerait le peuple!--Eh bien! lui dit le duc, dès aujourd'hui je l'attache à ma personne; suis-moi!»
Le tailleur est devenu le trésorier-général du duché de Bretagne; le pauvre habile un palais; l'opprimé est tout-puissant; Pierre Landais, en un mot, gouverne le duché, tandis que le duc s'abandonne au plaisir.
La prospérité et la justice renaissent; mais Pierre Landais n'est pas arrivé à ce grand résultat sans rencontrer des obstacles, sans soulever des inimitiés: plus d'une fois même, il a dû châtier ses ennemis; ainsi, le chancelier Chauvin, son adversaire le plus décidé, est mort en prison, dépouillé de toutes dignités et de tout pouvoir.
La noblesse, menacée, s'irrite et se met en garde; d'abord elle poursuit Landais de ses railleries: «Un vil artisan!» dit-elle; quelques-uns viennent hardiment jusqu'au palais, du duc faire étalage de leur ressentiment. Après les paroles, les actions: les nobles complotent et s'arment en secret; ils ont pour chef Etienne, frère de Chauvin.
Le complot éclate: le duc, surpris par les gentilshommes en armes, signe l'ordre d'arrestation de Landais. Déjà ils s'applaudissent et savourent la vengeance; mais la victime leur échappe au moment où ils croient la tenir. Instruit par ses agents, Landais s'est mystérieusement introduit dans le lieu occupé par les conjurés; là, maître de leurs secrets, il surprend les coupables en flagrant délit et dans leur propre repaire; des soldats apostés les obligent à rendre les armes.
Landais victorieux ressaisit le pouvoir; mais le gouvernement de la Bretagne et la défaite de la noblesse ne sont pas les seuls intérêts qui l'occupent: à côté de l'homme d'État, il y a le père; Landais songe au bonheur de sa fille Marie, qu'il idolâtre; il rêve la fortune pour elle et une brillante alliance. S'il retient le pouvoir, ce n'est que dans l'intérêt de Marie. On voit qu'ici le caractère de Landais dévie, et que, tout en frappant les grands, il songe aux grandeurs. M. Émile Souvestre explique cette faiblesse par l'amour paternel: Landais n'a d'ambition que pour sa fille; soit! mais le cœur humain n'explique-t-il pas l'affaire encore mieux?
Cependant Marie n'a pas cessé d'être une simple fille; les rêves de son père la touchent peu: elle a donné son amour à Albert, un simple gentilhomme. Ce qu'on sait d'Albert est tout mystère; on le tient pour homme de bonne maison, voilà tout; le nom de son père reste caché; Albert l'ignore lui-même.
Ce nom qu'Albert ne sait pas, je veux vous le révéler: Albert a pour père Chauvin, l'adversaire de Landais; Chauvin, que Landais a fait périr misérablement en prison: Marie aime donc le fils d'un ennemi, et Albert aime Marie la fille du bourreau de son père.
Etienne connaît cette énigme fatale de la naissance d'Albert, et il en profite pour jeter le trouble dans la maison de Landais et déchirer le cœur de Marie. Le jour où, étendant la main vers Albert, il lui dit: «Venge ton père,» tout est fini. Les deux amants se désespèrent, et Marie s'évanouit.
Etienne a beau faire, Albert tient à Marie plus qu'à Chauvin: l'amour pur l'emporte sur l'amour filial. Vainement Étienne veut l'entraîner dans sa haine et dans ses intrigues, Albert résiste: il fait plus encore: il sauve la vie à Landais et arrache Marie aux ravisseurs soudoyés par Étienne.
Vous dites; «Comment Etienne peut-il ainsi aller et venir et comploter dans le, palais après sa défaite?» Il faut s'en prendre à l'imprévoyance de Landais, qui a eu la maladresse de lui laisser la liberté.
Landais paie cher cette imprudence: Étienne et ses complices s'emparent de la ville; Landais, surpris, ne peut résister; tout est dit: son bonheur est passé et sa puissance s'écroule. Landais, prisonnier d'Étienne, n'a plus qu'à se préparer à la mort; un seul regret affaiblit son courage: que deviendra Marie? «Je veillerai sur elle, dit Albert, je serai son défenseur et son époux.» A ces mots, il anéantit l'écrit qui constate sa noble naissance, et se fait un homme sans titre et sans nom, afin du pouvoir aimer Marie, la fille du tailleur. Landais, consolé, va d'un pas ferme à la mort.
Ce n'est là qu'une esquisse incomplète du drame de M. Émile Souvestre: on y trouve bien d'autres événements et d'autres complications; peut-être, même est-ce le défaut de l'ouvrage; les faits ne s'y produisent pas toujours nettement et jettent çà et là, par une certaine confusion, quelque obscurité sur les sentiments et sur les caractères; mais, à tout prendre, le drame intéresse; il a été constamment applaudi: c'est le succès le plus réel que le Second-Théâtre-Français ait obtenu depuis sa réouverture; d'ailleurs, et ceci n'est pas à dédaigner par le temps qui court, une pensée généreuse et un noble cœur se remuent partout au fond de ce drame; on n'aurait pas nommé M. Souvestre, qu'on l'aurait deviné.
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--Don Quichotte et son Sancho Pança chevauchent, depuis quelque temps, au Cirque-Olympique, et y courent les hasards: du noble chevalier, toujours vaillant, généreux, éthique, comme il convient à son caractère; le fidèle écuyer, gros, gras, rond, roulant, plein de bon sens, de bon appétit, et semant les proverbes sur sa route, ainsi qu'il lui appartient. Nous ne suivrons pas ces deux illustres amis dans toutes les sinuosités de leurs nombreuses aventures; nous ne marcherons pas pied à pied à la suite de la fortune vagabonde de Rossinante et du grison; cette entreprise nous mènerait trop avant, et nous ne sommes pas, pour courir si loin, suffisamment éperonnés et armés chevaliers errants.
Choisissons seulement quelques épisodes de ce poème mémorable; et d'abord, voici ce bon Sancho: dans quelle situation, ô ciel! et comme il a besoin ici de toute sa philosophie! Les muletiers ont saisi et jeté notre homme sur une couverture de laine; les voyez-vous qui le lancent en l'air à tours de bras et le font rebondir comme une balle élastique; ô mon brave Sancho! jamais ballon joua-t-il son rôle aussi naturellement que toi!
Plus loin, don Quichotte devient la victime de sa philanthropie et de sa candeur; vous savez comme quoi, au détour d'un buis, le valeureux chevalier rencontra une bande de forçats escortée d'une escouade de la sainte hermandad. «Holà! oh! seigneurs cavaliers, rendez la liberté à ces malheureux, s'écria-t-il, ou je vous pourfends de ma redoutable épée!» Et aussitôt, piquant des deux et croisant la lance, don Quichotte mit les gendarmes en pleine déroute et délivra les bandits, qu'il prenait pour des esclaves opprimés. Ce qu'il en advint, vous le voyez; à peine les forçats ont-ils brisé leurs chaînes, qu'ils se tournent contre leur libérateur, le jettent bas et le rouent de coups, de compagnie avec Sancho.
Que devenir après une telle ingratitude? Se retirer du monde, se faire berger, chercher si la vertu et la reconnaissance, exilées des villes et des grandes routes, se sont abritées sous la houlette; ainsi font don Quichotte et Sancho.
Mais la vie champêtre convient-elle à un tel héros? Don Quichotte a bientôt repris le fer, la cuirasse et l'armet de Membrin. Qu'il fait beau le voir sur son Rossinante immobile, tandis que Sancho Pança enfourche le bât de son âne, en attendant le fidèle baudet qui broute quelque part l'herbe fleurie.
Hélas! don Quichotte a beau être le plus vaillant des héros de la Manche, il succombe enfin dans un terrible tournois contre le redoutable chevalier du Miroir; quelque enchanteur, sans doute! Le clairon sonne, les casques retentissent, les cuirasses étincellent; quels rudes coups d'épée! cependant don Quichotte est vaincu.
Était-ce pour être partout trahi, berné et battu, qu'un beau jour, ô don Quichotte! ô innocent héroïque! tu as quitté ta maison, ta nièce, ton curé et tes livres de chevalerie, suivi de ton ami Sancho; le grison portant l'un, Rossinante portant l'autre?
--Le théâtre de la Porte-Saint-Martin ne s'amuse pas à de tels jeux d'enfants; il se plonge dans le crime le plus noir avec les Naufrageurs titre barbare, mais moins barbare que la prose de M. Boulé, l'auteur de ce formidable drame. Ces naufrageurs sont d'affreux bandits qui dépouillent les malheureux que la tempête a jetés sur la rive, et les assassinent au besoin. Aussi, leur histoire est-elle surabondamment ornée de tempêtes, de naufrages, de meurtres, d'enlèvements, de morts subites, de résurrections, de cavernes, d'incendies, de fureurs, de repentirs, de reconnaissances et de grincements de dents. Au dénouement, le crime est châtié amplement, comme cela est de règle, et les naufrageurs s'abîment sous les ruines d'une immense caverne. Que Dieu leur pardonne, et à M. Roulé aussi!
--Le Capitaine Lambert, du gymnase, recommence le Joueur de Regnard, et celui de Victor Docange; mais il n'a ni l'esprit de l'un, ni la terrible passion de l'autre. A force de jouer, Lambert perd jusqu'à son dernier sou. Que deviendra sa fille? c'est là le grand désespoir de Lambert. Heureusement, un Arthur vertueux, le fils de l'homme qui a ruiné Lambert, répare tout le mal, et rend à Lambert la fortune qu'il regrette: c'est bien le moins qu'il devienne son gendre. Lambert jouera-t-il encore? je ne sais, mais je crains que le Gymnase ne le joue pas longtemps.
Les lauriers de Levassor emmenaient sans doute le théâtre des Variétés de dormir; il a voulu avoir aussi sa pièce à travestissements. Jacquot ne sert pas à autre chose; Jacquot est tout à la fois Vernet, Alcide Tousez, Odry, Numa, Lepeintre jeune, Ravel; tous les acteurs de Paris y passent; Neuville exécute ces métamorphoses et ces imitations avec une vérité et une ressemblance dignes d'étonnement. La pièce est d'ailleurs semée de mots plaisants. Les auteurs sont MM. Paul Vermont et Gabriel.