Théâtre-Italien.

Belisario, tragédie lyrique en trois parties, musique de M. Donizetti.--M. Fornasari.

C'est une lamentable histoire que celle du Bélisaire de l'opéra italien, et l'on peut dire que jamais le dévouement monarchique n'a été mis à une plus rude épreuve.

Cet honnête Bélisaire, se trouvant en pays étranger, frà genti barbare, a fait un rêve. Il a vu un guerrier terrible qui renversait l'empire de fond en comble. Le voilà dans une grande perplexité.--Quel est ce guerrier? où est-il? comment le découvrir? Dans son inquiétude, il eut recours à un homme de Dieu; il lui conta son rêve; et l'homme de Dieu lui répondit qu'il n'avait pas besoin de chercher bien loin l'ennemi public dont il était en peine, et que ce guerrier mystérieux était son propre fils.

Ce fils était un enfant dans toute l'innocence du premier âge, et qui ne pouvait pas encore, évidemment, songer à conquérir le monde et à renverser le trône de Justinien. Néanmoins, Bélisaire fut impitoyable; il condamna son fils à mort, et le fit exécuter.

A la vérité, il ne fut qu'à moitié obéi sur ce dernier point. Proclus, qu'il avait chargé de l'opération, n'eut pas le courage de l'achever. L'enfant, au lieu d'être tué, fut seulement perdu.

Vous dites, madame, que c'est un abominable homme que ce Bélisaire? Je ne saurais être de votre avis là-dessus. Que dit, en effet, La Fontaine, le grand moraliste:

Ou ne peut trop aimer trois sortes de personnes:

Les dieux, sa maîtresse et son roi.

Vous voyez donc bien que Bélisaire n'a fait que son devoir. Mais sa femme Antonine est comme vous, madame, et n'entend rien à cette morale-là.

Il faut vous dire que Proclus a jasé, et qu'Antonine sait tout. Jugez de sa colère! Elle jure de perdre son mari pour venger son fils, et je vais vous raconter comment elle s'y prend. Cela est toujours bon à connaître, et peut servir dans l'occasion.

Bélisaire, qui est en train de reconquérir l'Italie sur les Goths, écrit à sa femme de temps en temps, comme tout bon mari doit faire. Il paraît que dans une ses lettres il a imprudemment laissé beaucoup d'espace entre le texte et la signature. Que fait Antonine? Elle livre la missive à Eutrope, le mortel ennemi de Bélisaire; et Eutrope, qui a d'habiles faussaires à sa disposition, fait ajouter à la lettre du héros une phrase qui doit suffire pour le faire pendre.

Portrait de Fornasari.

Bélisaire revient d'Italie et rentre à Constantinople sur une de ces petites voitures à deux roues et non suspendues que nous nommons charrettes, mais qu'en langage tragique on appelle chars. Il est impossible d'être plus glorieusement cahoté. Il jouit de tous les honneurs du triomphe; il a même le bonheur d'embrasser publiquement Justinien; mais, ô néant des grandeurs humaines! à peine a-t-il eu le temps de chanter avec son ami Alamir un andante et une cabalette, qu'Eutrope se présente, lui demande son épée de par l'empereur, et le somme de comparaître devant la Cour des Pairs du pays. Il est accusé de haute trahison au premier chef.

Il nie, comme de raison; mais on lui présente la lettre. Il reconnaît d'abord son écriture; mais, quand il a tout lu, il s'indigne, et déclare qu'il y a faux et interpolation. Il en appelle au témoignage d'Antonine. Mais Autonine confirme l'accusation, et déclare avoir reçu la lettre telle qu'elle est. Vous imaginez, bien comment Bélisaire la traite. «Mauvaise épouse! mauvaise mère! (Ils ont une lille, nommée Irène, qui est présente.)--Ah! mauvaise mère!... Et vous donc, avez-vous la prétention d'être bon père, par hasard? rayez cela de vos papiers, car je sais tout.--Quoi!--Tout ce que Proclus savait.--Aïe!»

Bélisaire met sa tête dans ses deux mains et ne tarde pas à faire sa confession générale devant sa femme et sa fille, devant le Sénat et l'empereur. Quand il a fini, Antonine se remet de plus belle à lui dire des injures, ce qui est tout simple. Mais on comprend plus difficilement que le Sénat s'en mêle fasse crever les deux yeux à un homme à qui l'on ne peut guère reprocher qu'un excès de dévouement à la dynastie régnante. Justinien est-il donc si mauvais politique? et ne voit-il pas que cet exemple n'est pas encourageant?

Quoi qu'il en soit, voilà Bélisaire aveugle et qui part bientôt, pour l'exil, guidé, par sa fille Irène, qui joue près de lui le même rôle qu'Antigone auprès d'OEdipe. Ils arrivent au mont Hémus. Là, ils rencontrent des Alains.

Ces Alains sont au nombre de vingt, ou à peu près, et telle est la grandeur de leur courage, qu'ils ont entrepris d'attaquer Constantinople et de mettre cette grande capitale à feu et à sang. Il est vrai qu'ils ont un chef qui ne plaisante pas, et qui ne connaît point d'obstacles: c'est Alamir, cet ami de Bélisaire dont je vous ai déjà parlé. Il a juré de venger le grand homme opprimé, et de noyer Constantinople dans des flots de sang. Mais Bélisaire le fait bien vite revenir à résipiscence. Bélisaire est toujours citoyen dévoué, sujet fidèle, et le malheur ni l'injustice n'ont eu aucune prise sur sa grande âme. Enfin, comme le drame touche à son dénoûment. Bélisaire reconnaît bientôt dans Alamir ce fils qu'il avait jadis condamné à mort, et qu'il croyait avoir perdu.

L'empereur, à la nouvelle de l'incursion des Alains, a fait marcher ses troupes à leur rencontre. Bélisaire se met, de son autorité privée, à la tête de l'armée grecque. Comment l'accepte-t-elle pour chef, et comment s'y prend-il pour la commander? C'est ce que je ne saurais dire, puisque l'auteur a négligé d'éclaircir ce point; mais il bat les Alains, et c'est ce qui importe le plus à l'empereur et aux habitants de Constantinople.

Hélas! tout a une fin sur cette terre, les plus grands héros comme les plus absurdes livrets. On apporte un brancard dans la tente de Justinien. Sur le brancard est étendu le conquérant de l'Afrique et de l'Italie, et le vainqueur des Alains, qui a reçu le coup mortel à cette dernière bataille, et vous pouvez à votre choix, selon votre goût et vos dispositions particulières, pleurer le trépas du grand capitaine, ou rire tout à votre aise des incroyables inepties de l'auteur du libretto.

Vous ne rirez pas du moins de la partition, et c'est l'essentiel. Il y a, dans l'œuvre de M. Donizetti, des morceaux remarquables en assez grand nombre pour qu'on lui pardonne ceux où il s'est un peu négligé. Ne parlons pas de ceux-ci, mais indiquons au lecteur une jolie cavatine, pleine de sentiment et de distinction, et que mademoiselle Nissen exécute à merveille;--un duo pour basse et ténor, dont l'andante, tendre et pathétique, contraste de la manière la plus heureuse avec la strette brillante qui le termine;--un chœur de sénateurs, qu'il ne faut pas comparer au chœur des juges dans la Pie Voleuse, mais qui n'en a pas moins un mérite fort distingué;--un finale à six voix, où brillent des traits énergiques et de très-grands effets. Tout cela est dans le premier acte, ou, comme dit l'auteur du livret, dans la première partie.

Au second acte l'air d'Alamir: Trema, Bisanzio, est plein d'éclat et de force. Il fait beaucoup d'effet; il en ferait plus encore si M. Corelli le nasillait, un peu moins. Hélas! qui n'a pas en ce monde un péché d'habitude, où il tombe malgré lui, et le plus souvent sans s'en douter? Le péché mignon de M. Corelli est de prendre quelquefois son nez pour sa bouche, et de se servir indifféremment, pour chanter, de l'un et de l'autre. Mais que fais-je, moi? et pourquoi vais-je m'accrocher au nez de M. Corelli, pendant que mademoiselle Nissen et Fornasari sont là qui m'appellent?

Rien de mieux pensé ni de mieux écrit que le duo chanté par ces deux virtuoses; rien de plus gracieux, de plus tendre, de plus pathétique. La situation était de celles qui conviennent, particulièrement au talent de M. Donizetti. Il l'a traitée de main de maître, et y a versé à pleine mesure les charmantes mélodies et la sensibilité douce et passionnée tout à la fois, qui font de Lucie de Lammermoor une œuvre si aimable et si séduisante. Ce duo est le morceau capital de la partition de Belisario; il n'y a que le trio de la reconnaissance, au troisième acte, qui puisse lui être comparé: les mêmes qualités s'y retrouvent, et les trois voix y sont agencées avec cette habileté magistrale dont les musiciens italiens ont seuls le secret.

Le chœur des Alains, qui précède ce duo, est aussi un morceau remarquable: le, rhythme fougueux et désordonné que l'auteur a choisi peint à merveille le courage effréné et la soif de pillage qui animent ces Barbares. Mais je regrette que le public n'ait pas fait plus d'attention à la ritournelle qui sert d'introduction à ce troisième acte; elle est vraiment magnifique, et les gens de goût me sauront gré, je l'espère, de la leur avoir signalée.

La première représentation de Belisario était également intéressante par l'importance de l'ouvrage et par le début de M. Fornasari. Ce jeune chanteur a de très-grandes qualités; sa voix est fort belle: c'est une basse-taille très-grave, mais qui,--chose rare,--s'élève avec une extrême facilité. Il suit de là que M. Fornasari peut chanter à volonté les rôles de baryton et les rôles de basse. Il a beaucoup de force et de volume, avec beaucoup d'agilité. Tout cela, j'en conviens, n'est pas encore suffisamment réglé, et il y aurait bien quelque chose à dire sur la manière dont M. Fornasari emploie ce bel instrument; mais il l'a, et c'est le point important. Avec du travail et de bons conseils, il saura promptement, s'il le veut, la manière de s'en servir.

Comme acteur, il n'est pas non plus irréprochable; mais il ne pêche que par excès de zèle, précieux défaut, et dont il est bien facile de se corriger.

M. Fornasari a d'ailleurs un visage noble et expressif, et une taille dont les proportions sont magnifiques. Quand il saura modérer un peu ses mouvements; quand il ne perdra plus le fruit de ses bonnes intentions, en allant au-delà du but; quand il détaillera un peu moins son chant et son rôle, et qu'il ne cherchera plus à faire de l'effet à chaque note et à chaque mot,--entreprise folle, et dont le succès est impossible,--alors M. Fornasari réalisera toutes les espérances que son apparition a fait naître. Puisse-t-il ne pas se manquer à lui-même, et ne rien perdre de la riche moisson que l'avenir lui prépare!