Une visite au poète Jasmin.

Agen, cette ville ancienne, située au cœur de la Gascogne, sur les rives admirables d'un fleuve qui a besoin d'être plus vanté; Agen, avec sa cathédrale byzantine, sa maison de Montluc, sa promenade superbe du Gravier, ses ponts si beaux sur la Garonne, où vient s'ajouter un dernier miracle de l'art, le pont-aqueduc; Agen cependant, aux yeux du voyageur, à la pensée même de l'Agenois et de l'habitant du Midi, n'a qu'une seule merveille, une au moins qui absorbe toutes les autres: c'est un coiffeur-poète, un homme de génie tout bonnement, qui rase et coiffe; mais cet homme est l'homme du Midi.

Jasmin.

Il y a bien aussi, dans cette France méridionale, un autre homme qui, par sa poésie et sa condition, a quelque similitude avec Jasmin; c'est Reboul, le boulanger de Nîmes. Mais cette circonstance n'est qu'apparente; Reboul n'est homme du Midi et boulanger que par hasard; ce n'est pas là sa condition réelle, C'est un littérateur d'esprit et, élégant, comme tant d'autres; c'est un des mieux placés dans cette légion d'astres qui gravitent, en le reflétant, autour de ce soleil qui se nomme Lamartine. Mais n'allez pas lui demander des vers en patois; sa langue est celle de Paris; il en connaît tous les secrets, toutes les formes mélancoliques et harmonieuses; il vous variera avec charme cet éternel thème de douleur, de religion et d'amour qui, depuis 1820, a fait germer deux mille volumes de vers. Ce qui le distingue cependant et le met hors ligne, c'est qu'il est boulanger; mais ceci est le secondaire et l'accident de sa vie.--Une dame du grand monde, entendant parler des succès diplomatiques et des tableaux de Rubens, disait nonchalamment: «Ce Rubens était donc un ambassadeur qui s'amusait à peindre?--Eh! non pas, madame, répondit Van-Dyck: c'était un peintre qui s'amusait à être ambassadeur.» Reboul est un homme de beaucoup d'esprit qui s'amuse à être boulanger.

Tel n'est pas Jasmin. Là, au contraire, est une nature supérieure, vierge, originale, un génie qui n'a d'autre source que dans lui-même, et qui s'est fait un lit et des rives pour y verser et y promener une poésie étrange et inconnue. C'est un homme qui, parlant une langue sœur de celle du Dante, mais aujourd'hui dédaignée et presque proscrite, s'en est hardiment emparé, l'a épurée, agrandie et fixée. Cette langue allait mourir, disaient-ils, et lui la ressuscite et la baptise au nom de la poésie et du génie; et ses poèmes, qui ne peuvent périr, entraînent avec eux l'idiome dans leur immortalité.

Quel est donc cet homme extraordinaire devenu ainsi la gloire et presque l'idole du midi de la France? Il nous serait facile de répondre à cette demande en analysant et pillant au besoin les excellents et charmants articles publiés déjà sur lui par MM. Nodier, Sainte-Beuve, Lavergne et tant d'autres; mais peut-être voudra-t-on bien préférer à ce transvasement des pensées et des phrases d'autrui des impressions personnelles et toutes récentes. Je vais donc raconter avec une vérité simple la visite que j'ai faite il y a peu de jours à Jasmin.

Sur le bateau à vapeur qui mène de Bordeaux à Agen, tous les hommes du Midi m'avaient d'avance répondu à la question que j'allais leur faire; «Jasmin! vous trouverez sa boutique sur la promenade, près du pont suspendu. Au-dessus est écrit: Jasmin, coiffeur des jeunes gens. Au reste, tout le monde vous l'indiquera.» M. de Talleyrand, à qui l'on demandait l'adresse de la princesse de Vaudemont, répondait: «Demandez-la au premier pauvre que vous rencontrerez dans la rue.» En Gascogne, tout le monde connaît la demeure du poète, comme à Paris tous les pauvres savaient où vivait la bienfaisance.

Arrivé à Agen, et devant cette boutique célèbre, j'en examinai curieusement l'aspect extérieur. Les boutiques des coiffeurs de la rue Saint-Marcel ou du Gros-Caillou sont assurément plus splendides que celle du poète. Les bustes traditionnels en cire ou en carton ne se voient même pas sur la devanture vitrée et étroite, qui se couronne par une planche avec ces mots: Jasmin, coiffeur des jeunes gens; au-dessus est un seul étage, avec une seule croisée, puis le toit. D'ailleurs dans la montre rien ne révèle l'auteur; pas un livre, pas une affiche; des objets de toilette parlent pour le seul coiffeur.

J'entrai dans la boutique. Elle est étroite et petite; trois chaises et un fauteuil en paille la meublent; tout autour, des armoires vitrées regorgent de perruques, de flacons, de peignes et de parfumerie; une de ces armoires, la plus obscure, contient quelques livres: à coté d'elle, dans le même coin, un petit guéridon est chargé de journaux, de lettres, de livres: c'est le coin du poète.

La femme de Jasmin était alors seule. «Mon mari va descendre,» dit-elle. Quelques instants après entrait dans la boutique un homme de quarante-cinq ans, de taille moyenne, mais vigoureux et trapu, la tête forte, le teint animé, la lèvre épaisse, les cheveux crépus, les yeux pleins de feu, une physionomie que plus tard je vis bien être aussi mobile qu'énergique. Il était vêtu d'un paletot dont les soieries et la ganse étaient fort fanées. C'était Jasmin.

Maison de Jasmin.

Il me lit asseoir sur le fauteuil de paille, et lui-même prit une chaise auprès de sa femme.. Cette double condition de poète et de coiffeur embarrassait ma démarche, et j'attaquai d'abord le coiffeur. «Monsieur, lui dis-je, je, dîne au château de la Garde, à quatre lieues d'ici. Je ne sais si j'aurai le temps de faire ma barbe avant l'heure du dîner.... et je viens...» Jasmin me répondit qu'il ne lui paraissait pas qu'il y eût besoin de me raser... mais en étudiant un petit froncement presque imperceptible dans sa bouche et ses yeux, je lui dis de suite que ceci n'était qu'un prétexte, et que le véritable but de ma démarche était de venir trouver l'homme éminent et de connaître le poète.

Alors la physionomie de Jasmin devint tout à coup brûlante et splendide d'animation, de froide et indifférente qu'elle était. «Savez-vous ma langue? s'écria-t-il en changeant de chaise et en se rapprochant de moi.--Non.--Ah! mon Dieu, quel malheur! mais c'est égal, j'essaierai de vous la faire sentir.» Et tout à coup, sans autre prologue, le poète, avec une chaleur d'esprit et un enthousiasme dont on ne peut rendre compte, dans un excellent langage français d'ailleurs, se livrait à une improvisation saisissante et à une théorie de son art de poète et du génie de sa langue, dont je regrette; bien de ne pouvoir donner ici une idée.

«Quel bonheur pour moi, disait-il, de m'être servi de la langue du mon pays! quoique vieille, elle est vierge; aucun antécédent, pour ainsi dire, aucune règle, aucune de ces épurations énervantes ne lui commandent. Elle est libre, fière, neuve dans la littérature, et elle peut s'enrichir sans contrôle des paroles de ses sœurs qui nous entourent, des langues espagnole, italienne, et de toutes celles du Midi.

«C'est ce qui fait mon bonheur, et peut-être ma force. Votre langue, au contraire, quelle est-elle? Enervée de règles, d'entraves, de liens de goût et de purisme, épuisée par la multitude et la fécondité des auteurs, elle est vieille et caduque. C'est une langue admirable, sans doute, pour la vie de la nation; mais c'est une langue tuée pour la poésie.--Aussi on dit que la poésie meurt en France; c'est parce que la langue poétique meurt qu'on le dit; car la poésie elle-même peut-elle mourir? Et soyez, attentif à ceci: examinons la manière de Victor Hugo? Qu'a-t-il cherché, ce grand poète, si ce n'est la langue qui lui manque. Remarquez qu'il a voulu l'électriser et la ressusciter, pour ainsi dire, par la bizarre recherche des mots et des formes, par le grandiose quelquefois exagéré des idées. Le voyez-vous au milieu de cette tourmente de son génie? D'où vient cette agitation? D'est que l'instrument lui manque; sa langue usée et morte lui répugne; il veut se faire une langue nouvelle dans la sienne. Moi, au contraire, j'ai la mienne, comme je vous le disais, pure, vierge, hardie, vive, le bouquet de fleurs d'oranger au côté; et c'est moi, moi seul jusqu'ici à qui le bon Dieu a accordé de la mener à l'autel.

«Avec une pareille liberté et un tel bonheur, la poésie devient facile et naïve comme elle doit être; le vrai et le simple sont seuls touchants et poétiques. Aussi tous mes efforts tendent là.--Je ne dis pas l'Éternel, le Dieu tout-puissant, etc., mais le boun Diou, et l'idée de Dieu n'en arrive-t-elle pas au cœur plus vive et plus tendre? Où est la plus belle poésie, la vraie, si ce n'est dans ces vers de Béranger?»

Et Jasmin, se levant, me dit avec un art prodigieux et les inflexions d'un comédien consommé ces vers:

Mes enfants, dans ce village,

Suivi des rois, il passa;

Voilà bien longtemps de ça:

Je venais d'entrer en ménage.

A pied grimpant le coteau

Où, pour voir, je m'étais mise,

Il avait petit chapeau

Avec redingote grise,

Près de lui je me troublai.

Il me dit: Bonjour, ma chère!

Bonjour, ma chère!

--Il vous a parlé, grand'mère!

Il vous a parlé!

«Vous allez entendre mes vers, continua-t-il; vous verrez, vous verrez. C'est la nature, la douleur, la joie comme Dieu les fait.»

Alors il se leva, et avec une pantomime sublime, car il pleurait de vraies larmes, il fit la scène poétique qu'il voulait peindre. «Mon fils! mon fils! mon pauvre enfant! Il est mort. Le voilà, mon ami, le voilà! Ah! mon Dieu, ah! mon Dieu, mon pauvre Dodo, mort! Là, voilà sa chaise, ses babils, ses livres. Oh! mon Dieu!

«Voilà la nature, monsieur, voilà ma poésie. Cette scène était attendrissante au plus haut degré. «Maintenant je vais vous lire mes vers,» dit-il. J'attendais avec impatience cette offre, sachant l'admirable talent de lecture du poète.

«Combien pouvez-vous me donner de temps? dit-il.--Jusqu'à trois heures et demie; la voiture de Caillat m'attend à cette heure.--Ah! mon Dieu! quel malheur! Ah! mon Dieu! je ne pourrai pas vous lire Francounette,--ni l'Aveugle du Castel-Cuillé non plus! Quel malheur!

En ce moment, entre un étranger. «Je suis de ce pays, monsieur, mais j'habite Genève, et dans cette ville tout le monde me parle de vous, on m'en veut de ne pas vous connaître.--Vous êtes d'Agen? dit Jasmin.--Non pas, mais de S....» Alors Jasmin de lui serrer la main, de lui parler gascon, mais sans le faire asseoir et sans le retenir.--L'étranger partit bientôt.

«A nous donc! s'écria Jasmin; qu'est-ce que je vais vous lire? Ah! mon Dieu, quel dommage une vous ayez si peu de temps!--quel malheur de ne pas lire l'Aveugle!--Ah! monsieur, c'est si touchant, si beau! cette pauvre fille qui meurt frappée de Dieu au moment où elle allait se tuer elle-même! vous verrez, vous verrez!»

Et il feuilletait son livre, ravi à chaque pièce qu'il voyait; et il s'arrêta enfin à celle-ci:

A un riche Agriculteur qui sans cesse l'invitait à aller s'établir à Paris, où il ferait fortune.

«Suivez sur la traduction française qui est en regard, me dit-il, et vous me comprendrez; et arrêtez-moi la où vous ne sentirez pas le mot gascon.

Et il lut délicieusement cette pièce:

Et bous tabé, Moussu, sans cregne

De troubla mous jours et mas neys

M'escribes de pourta ma guittaro et moun pegne

Dins la grando bilo des Reys!...

Et vous aussi, monsieur, sans craindre

De troubler mes jours et mes nuits,

Vous m'écrivez d'aller porter ma guitare et mon peigne

Dans la grande ville des Rois!...

Il terminait cette lecture entrecoupée de remarques, de commentaires et des élans de la plus naïve et de la plus charmante satisfaction, lorsqu'un second étranger entra.

C'était un jeune lion parisien égaré dans cette Lombardie, de la Garonne; il tenait en laisse un chien d'arrêt magnifique, dont il était aussi fier qu'embarrassé; il venait évidemment pour voir Jasmin, dont le nom se trouvait sur son agenda dans le Lot-et-Garonne.--Ce mélange de poésie et de pommade parut l'ébranler.» Je voudrais, dit-il en balbutiant, faire faire ma barbe.» Et comme si un remords l'eût saisi à propos de cette barbe très-problématique sur son menton si jeune; «Ou me faire couper les cheveux,» ajouta-t-il.

Jasmin paraissait désespéré. «Je suis à vous, monsieur,» dit-il; et il allait prendre des ciseaux... Il me faisait, avec des haussements d'épaules et des yeux terribles, la pantomime du dérangé et de l'ennuyé... Quant au jeune lionceau, il ne tenait guère au reste de la chose; il avait vu Jasmin, son but était rempli, il pouvait désormais en parler dans le monde, ce qui lui suffisait.--Aussi bâillait-il déjà. Jasmin sentit la chose, «Mon Dieu, monsieur, je suis occupé; seriez-vous assez bon pour revenir dans une demi-heure?--Tout à fait,» dit le jeune homme, Et il sortit avec son chien.

«Quel bonheur! s'écria Jasmin. Vous avez encore du temps, n'est-ce pas? Ma femme, va donc prévenir Caillat, et voir si la voiture retardera son départ?

Maintenant, monsieur, je vais vous lire une pièce bien jolie; voyez-vous, c'est le cœur qui l'a faite: c'est la Caritat. Suivez, suivez bien, et arrêtez-moi si vous ne comprenez pas.

Il est impossible de rendre la manière enchanteresse avec laquelle Jasmin fit cette lecture;--il était vivement ému.--Son émotion passa bien tôt à une sorte d'exaltation de lui-même qui avait sa grandeur, «Monsieur, disait-il, mes vers ont aussi leur puissance de charité; avec eux, avec mes lectures publiques, j'ai fait donner plus de 40,000 fr. aux pauvres ou à d'autres œuvres. Il y a un clocher qui s'élève, et il porte mon nom; c'est le Clocher Jasmin, parce que c'est moi qui ai pu en procurer l'argent avec mes vers. Il vous aurait fallu voir quel accueil, quel enthousiasme à Bordeaux, à Auch, à Toulouse! et à Paris, monsieur, comme ils m'ont reçu! Vous disiez tout à l'heure que mon mérite était dans mon originalité; M. Villemain, le ministre, me l'a dit aussi dans sa lettre où il m'annonce cette belle pension qu'il m'a donnée (et il prononçait ces mots: Belle pension, avec un accent aussi plein de fierté que de gratitude). Et le roi, il m'a appelé chez lui, et il m'a comblé de bontés; et les salons de Paris se disputaient mes lectures; l'étranger lui-même parle de moi; au milieu de ces journaux, voici un journal anglais qui me traduit et me nomme un des premiers poètes de la France; combien d'autres de vos grands auteurs me le disent aussi! et Sainte-Beuve, et Charles Nodier, comme ils me protègent! comme ils m'aiment!»

Ainsi se développait cette autre face de l'esprit de Jasmin. C'était cette satisfaction exaltée de lui-même, ce que tout le Midi, en l'admirant, lui reproche, ce qu'on appelle sa vanité.

Sans doute Jasmin a quelque chose qui ressemble à la vanité, mais qui est bien plus pur et plus noble qu'elle; il me semble que son caractère s'en grandit. Cet orgueil est si naïf, et d'ailleurs si justifié. Eh quoi! voici un homme né dans la pauvreté, dont tous les parents sont morts à l'hôpital, comme il l'a dit, chanté et fait graver en tête de ses livres; c'est un obscur coiffeur, et soudain le poète se révèle en lui, le Midi s'étonne et admire; sa nation l'exalte, les grands poètes arrivent à lui, et le nomment leur égal; les pauvres l'implorent, et l'or pleut et tombe parce qu'il dit ses vers; la religion s'adresse à lui et lui demande un édifice, et ses vers le lui donnent;--Bordeaux la magnifique l'applaudit;--Auch lui vote une coupe admirable de vermeil avec les mots: à Jasmin, la ville d'auch, admiration, gratitude;--Toulouse, qui a son Capitole et ses fêtes antiques, lui fait un triomphe et lui décerne des lauriers en or;--le duc d'Orléans lui donnait une bague de diamants et lui avait réservé, dit-on, une faveur plus grande encore;--la duchesse d'Orléans, lui envoie une médaille d'or avec ces mots: la duchesse d'orléans au poète jasmin;--Paris l'appelle et l'enivre de fêtes et de triomphes;--Le roi lui-même le reçoit aux Tuileries, l'entend, et lui fait un présent royal;--toute la haute littérature lui décerne des titres de gloire, et vous voulez qu'au milieu de ce délire cet homme simple, franc, poète prenne un semblant de fausse modestie et se déprime lui-même!

Enfin il y a un mot de Jasmin charmant de modestie et qui détruit ce reproche de vanité mauvaise: c'est lorsqu'à Paris, au milieu de ses triomphes et lorsqu'on voulait l'y retenir, il répondit: «Il faut partir, les barbes poussent à Agen!

«Puis-je vous lire une troisième pièce de vers? nous avons le temps, Cuillat attendra.» Il ajouta: «M. Durand était un ange de charité, un saint de bienfaisance. Hélas! les villes et les hommes oublient vite. Un monument manque à sa tombe; mais, si Dieu le permet, il s'y élèvera un jour.» Et il me lut la pièce délicieuse intitulée le Médecin des Pauvres.

Il avait fini, et j'étais encore sous le charme de sa poésie et de son débit.--Je le regardai, des larmes étaient dans ses yeux; je lui pressai la main avec attendrissement;--je ne pouvais louer autrement son œuvre.

Avant de le quitter, je le priai de me montrer ces présents de villes et de princes qui lui avaient été donnés.

Il m'emmena dans une nièce placée au fond de sa maison; et d'abord il ôta d'une cloche de verre la coupe de vermeil offerte par la ville d'Auch.

Cette coupe, d'un travail exquis et qui semblerait sortie des ateliers d'un Cellini, est d'une hauteur de vingt-cinq centimètres environ. Il me fit remarquer l'inscription si honorable:

A JASMIN, LA VILLE D'AUCH, GRATITUDE.

Puis il ouvrit un très-grand écrin de maroquin vert, et il en tira d'une couche de satin blanc une double branche de laurier à feuilles de grandeur de nature et d'or massif. La grandeur de cette branche d'or peut être de quarante à quarante-cinq centimètres.

Dans un autre écrin étaient trois médailles, sur l'une d'elles, en or, étaient écrits ces mots:

la duchesse d'orléans au poète jasmin.

Puis une bague donnée par le duc d'Orléans à son passage à Agen. C'est un saphir entouré de deux gros brillants.

Enfin, il tira de son sein une belle montre en or, avec une chaîne de même métal; sur cette montre étaient gravés ces mots:

DONNÉE PAR LE ROI.

Le temps me pressait;--je lui demandai une dernière grâce, c'est d'avoir de sa main, sur l'un des volumes de ses poésies que j'emportais, ces deux vers de la pièce de la Charité:

Car es amer de la recebre

Aoutan qu'es dous de la donna!

Il prit le volume et s'apprêta avec une sorte de méditation à écrire quelques mots.

«Ce ne sont pas des vers, dit-il en me le rendant; lisez, ou plutôt je vais vous traduire cette phrase.» Je l'écoutai, et je fus profondément attendri en entendant ces mots, dont je n'aurai pas le courage de donner ici la traduction;

«A Moussu G... C...

«A heyre commo m'abès sentit quand legissioy, bézi que mous libres n'an jamay estat débat un nullou co, et dins de tan bounos mas,

«JASMIN.

«Agen, 6 octobre 1843.»

Il ignorait encore qui j'étais après avoir écrit cette phrase, et il me le demanda pour l'ajouter aux mots; à moussu, suivis d'une demi-ligne blanche. Ce fut alors seulement qu'il sut et qu'il écrivit mon nom:--G... C....

Avant de nous quitter, il ouvrit un de ses volumes, et, me montrant une page de musique, il me chanta une mélodie qui est de lui, et qu'il a composée pour une de ses poésies.--Sa voix est touchante, et je savais d'ailleurs qu'il était bon musicien et jouait fort bien de la guitare.

Enfin, je lui fis mes adieux, avec l'espoir et sa promesse de le revoir à Paris.