Courrier de Paris.

Il a bien fallu que MM. les présidents, MM. les juges, MM. les conseillers, MM. les procureurs et avocats-généraux en prissent leur parti comme les autres: le mois de novembre, les chassant de leurs maisons des champs, les a contraints de reprendre la toge et le bonnet carré. Heureux toutefois les desservants de Thémis, comme on disait en vieux style, cent fois heureux de pouvoir prolonger leurs loisirs jusqu'au jour de la Toussaint. C'est une douceur qui leur est particulière, une gratification extraordinaire de bon temps et d'heures fainéantes qu'ils prélèvent sur les vacances, et dont personne, parmi les gens du robe et d'affaires, ne jouit au même degré de licence, ni avocats, ni notaires, ni avoués, ni préfets, ni bureaucrates, ni ministres, ni vous surtout, ô joyeux écoliers, pour qui le mot vacances semble avoir été plus particulièrement inventé. Mais, comme dit Figaro, c'est une si belle chose que la justice.... quand elle est juste, qu'on ne saurait trop l'encourager.

Les tribunaux sont donc en train de rouvrir leurs portes depuis huit jours, et la salle des Pas-Perdus se repeuple: moment trois fois béni pour l'écrivain publie accolé aux piliers du Palais-de-Justice, et pour la loueuse de journaux, qui voient leur clientèle revenir! Jour impatiemment attendu par l'habitué des séances judiciaires, par l'amateur de procès, dont l'appétit quotidien et dévorant ne trouvait qu'une nourriture insuffisante dans l'entremets servi par les chambres de vacations. Maintenant il va se remettre à la ration complète, et se gorger de vols, de meurtres, d'adultères, de séparations de corps et de licitations entre mineurs.

La rentrée des tribunaux.--Salle des Pas-Perdus, au Palais-de-Justice.

Voyez comme la vie et le mouvement sont rentrés au Palais depuis que la Cour de cassation et la Cour royale en robes rouges ont inauguré la nouvelle année judiciaire en séance solennelle. La salle des Pas-Perdus était silencieuse; et morne; maintenant tout s'y agite, tout y va, tout y vient, tout y gesticule, tout y parle; le client court après l'avocat, l'avocat après le juge, le clerc après l'avoué, le saute-ruisseau après le maître-clerc, l'huissier après le gendarme, le stagiaire après un bandit de Cour d'assises ou de police correctionnelle. Ô salle des Pas-Perdus, ô curieux pandœmonium où se rencontrent et se coudoient la vérité et le mensonge, la bonne foi et la ruse, l'ignorance et le savoir, la vertu et le vice, Démosthènes et Petit-Jean, d'Agnesseau et Perrin Dandin!

On appelle cette réinstallation annuelle de la justice la rentrée des tribunaux. C'est le terme consacré, et les journaux n'en connaissent pas d'autre. «Hier, disaient-ils, la Cour de cassation a fait sa rentrée, M. le procureur-général Dupin a prononcé le discours de rentrée.» comme on dit la rentrée de mademoiselle Carlotta Grisi, la rentrée de M. Baroilhet, la rentrée de M. Ligier, la rentrée de mademoiselle Plessis, la rentrée de Partisan et de l'Aérienne. Quoi donc! se servir du même terme pour deux choses si différentes! Parler de la même façon d'un acteur et d'un procureur-général, de la Cour de cassation et d'une danseuse, de la justice et d'un cheval savant! Annoncer que celle-ci a fait sa rentrée comme celui-là, n'est-ce pas là une grande irrévérence, et le dictionnaire n'aurait-il pas dû se montrer plus respectueux? A moins qu'aux yeux du dictionnaire, il n'y ait partout, dans la salle des Pas-perdus comme au théâtre, que des danseurs et des comédiens qui cabriolent avec plus ou moins d'habileté, et remplissent plus ou moins bien leurs rôles!

Puisque nous parlons comédie, ne laissons point passer le Conservatoire sans lui dire un mot. Le Conservatoire, en effet, a tenu sa séance solennelle le même jour que la Cour de cassation; mais il ne s'agissait pas de prononcer une harangue éloquente contre les jésuites, comme l'a fait M. Dupin, ni de retracer les devoirs austères du magistrat; le Conservatoire n'entonne pas d'aussi graves trompettes: il chante, voilà tout, ou déclame des chansons et des vers plus ou moins mondains. Le Conservatoire enseigne la comédie, la fugue, la tragédie et l'opéra-comique, s'occupant non pas de rendre la justice aux hommes, mais de les divertir, soit en les charmant par des voix et des instruments mélodieux, soit en les faisant rire, soit en les faisant pleurer. Le Palais, pour encourager ses nourrissons, a le siège du juge et l'hermine du président; le Conservatoire n'offre aux siens qu'une simple couronne de laurier. L'autre jour donc, il a fait la distribution de ces couronnes et les a placées sur de jeunes fronts de quinze à vingt ans, émus et rougissant des joies du premier succès.

Si le Conservatoire ne produit pas tous les ans de grands Compositeurs, de grands chanteurs, de grands acteurs et de grands musiciens, ce n'est pas faute du moins de distribuer des prix: prix de fugue, prix d'harmonie, prix de solfège, prix de chant, prix d'orgue, prix de piano, prix de harpe, prix de violon, de violoncelle, de contre-basse, de flûte, de hautbois, de clarinette, de basson, de cor, de trompette, de trombone, de comédie, de déclamation lyrique, d'opéra-comique et de tragédie. Ainsi tous les ans une armée de lauréats sort de la rue Bergère ceinte des palmes du Conservatoire, musique en tête, marotte et poignard au côté, prête à promener l'alexandrin, la roulade et l'archet per tutam terram impune.

On a particulièrement distingué, dans le dernier couronnement, M. Got, M. Roger, M. Chotel, mademoiselle Grandhomme, et enfin un jeune homme qui porte un nom cher à l'Opéra-Comique, le nom de Ponchard. Tous ces conscrits en veulent à Molière ou à Corneille, même M. Ponchard, bien qu'il soit fils de l'ariette et de la cavatine; soit! mademoiselle et messieurs, jouez la comédie et maniez le poignard, puisque tel est votre bon plaisir; et si par hasard vous pouviez nous rendre mademoiselle Mars et Talma, ou quelques-uns de ces dieux de l'art disparus depuis longtemps, soyez sûrs que personne n'y trouverait à redire. Mais que de couronnes semées par le Conservatoire se sèchent tout à coup et ne donnent pas de moisson!

Tandis que les écoles s'efforcent de faire des hommes de talent et de génie et n'y réussissent guère, la nature, qui ne monte pas en chaire et ne s'affuble jamais de la robe magistrale, les fait éclore, sans leçons et sans férule. Nous avons parlé l'autre jour du jeune Beuzeville, ce simple ouvrier qui s'était endormi tisserand, et tout à coup s'est éveillé poète. Voici qu'on nous annonce une autre merveille: il s'agit encore d'un poète subitement inspiré par la muse au fond de sa boutique et sous sa veste d'artisan. Celui-ci s'appelle Constant Hilbey; il arrive de Fécamp chargé de provisions poétiques. On ne dit pas si M. Constant Hilbey apporte sa tragédie, comme M. Beuzeville, et si quelque Spartacus ou quelque Brutus se trouve dans son bagage; mais cela se devine. Quel poète n'a pas commencé par une tragédie? Il est donc très-probable que M. Constant Hilbey frappe en ce moment à la porte de l'Odéon ou du Théâtre-Français, et avant huit jours nous lirons dans quelque journal bien informé; «Un jeune tonnelier, ou miroitier, ou cordonnier, ou charron, ou carrossier de Fécamp a lu hier, devant messieurs les comédiens ordinaires du roi, une tragédie intitulée Idoménée, qui renferme des beauté» du premier ordre: c'est du Corneille mêlé de Racine, assaisonné de Shakspeare; en conséquence, l'ouvrage a été reçu à corrections.»

Horace, de son temps, disait; «Les villes ne laisseront bientôt plus de terre au laboureur!» Ne pourrait-on pas craindre aujourd'hui, en retournant l'apostrophe d'Horace, que la plume ne laisse bientôt plus de bras à l'atelier? Qui tissera la toile? qui fondra le fer et le bronze? qui taillera la pierre et le marbre, si de chaque peloton de fil, de chaque, kilogramme de fer, de chaque bloc de marbre, il sort un rimeur et une tragédie?

Parlez-moi de M. Félix, à la bonne heure! il n'y a rien à lui dire: la vocation de M. Félix est, non pas de jouer la tragédie lui-même, mais de la faire jouer aux autres. Il tient ce droit de mademoiselle Rachel, son illustre fille, qu'il a nourrie et dressée à la tragédie de ses propres mains, dès ses plus jeunes ans, comme dit la nourrice de Phèdre.

M. Félix à donc résolu de faire une suite à mademoiselle Rachel, et il s'est dit: «Si je pouvais avoir trois ou quatre Melpomènes de cette force là, mes affaires n'en iraient que mieux; et après tout, qu'est-ce que cela me coûte? Je possède mon brevet d'invention, et je sais la manière de s'en servir. En conséquence, M. Félix a fait mademoiselle Rébecca et M. Raphaël, et après les avoir faits, à peine avaient-ils eu le temps de croître, qu'il les a revêtus, l'un des éperons du Cid, l'autre du voile de Chiméne. Ainsi façonnés de la main de leur père, mademoiselle Rébecca et M. Raphaël se sont intrépidement précipités sur la scène de l'Odéon, en débitant des vers de Corneille.

Mademoiselle Rébecca n'a que quatorze ans, M. Raphaël en a seize; on voit que M. Félix est si pressé de jouir et de mettre ses fruits en rapport, qu'il ne leur laisse pas même la permission de mûrir.--M. Raphaël a déjà de l'aplomb, du feu, de l'énergie, comme s'il avait suffisamment de barbe au menton. Quant à mademoiselle Rébecca, ce n'est qu'une enfant qui singe, avec une exactitude encore plus pénible à voir que surprenante, l'allure, le geste, le ton, la voix de sa sœur mademoiselle Rachel. Figurez-vous une Chiméne en bas âge, tout juste bonne à figurer au Gymnase-Enfantin. Au premier mot le public a d'abord paru désagréablement surpris; puis il a fini par se conduire envers cette petite comme un père indulgent, et par lui jeter quelques bravos, faute de s'être pourvu de tartines de confiture et de dragées.

M. Félix a encore deux enfants après ceux-là, une fille et un garçon; il les a voués, comme les autres, à la tragédie, et il s'en vante. Tous deux sont âgés de sept à huit ans; on pense que M. Félix fera débuter avant quinze jours le petit garçon de sept ans dans le rôle de Mithridate, et la petite fille de huit ans dans celui d'Agrippine. Ne serait-il pas nécessaire cependant d'appliquer à M. Félix la loi concernant le travail des enfants dans les manufactures?

On annonce l'arrivée de M. de Ciebra. Qu'est-ce que M. de Ciebra? me demandez-vous. Je vous réponds, M. José Maria de Ciebra est un Espagnol, comme son nom l'annonce surabondamment; en outre, à cette qualité d'Espagnol, M. de Ciebra ajoute cette d'habile guitariste. De ce morceau de bois blanc qu'on appelle une guitare M. de Ciebra sait tirer, dit-on, les sons les plus agréables et les plus doux. Nous entendrons cela dans nos concerts d'hiver. Mais pourquoi M. de Ciebra a-t-il quitté l'Espagne? La galante Espagne a-t-elle tout perdu, tout, jusqu'à la guitare et à la sérénade, et bientôt verrons-nous la castagnette elle-même et le boléro s'enfuir et déserter l'Andalousie! M. de Ciebra vient en France dans l'espoir de s'abriter, lui et sa guitare; ce sera pis encore; la France est moins que jamais le pays des Rosine et des Almaviva; la guitare de Figaro est depuis longtemps brisée, et le drame moderne a dressé Lindor, au lieu de roucouler la tendre romance, à fumer un cigare sous le balcon de Rosine.

Qui n'a lu l'admirable roman de Consuelo par George Sand? Eh bien! voici le bruit qui court, à propos de Consuelo. On assure que du livre George Sand a extrait un épisode, et que de l'épisode il a fait un opéra; Litz serait chargé de composer la musique. Pour le coup, l'affaire serait intéressante, et le jour de la première représentation, M. le préfet de police n'aurait pas assez de tous ses sergents de ville, de toutes ses brigades municipales, de tous ses commissaires, pour contenir la foule et aligner son impatience et sa curiosité.

Une pauvre femme nommée Clugny comparaissait dernièrement devant la police correctionnelle; elle était accusée de vagabondage. L'instruction a prouvé que la mendiante possédait encore 1 franc 25 cent, dans sa poche, la veille de son arrestation. A l'audience, le président lui a demandé compte de l'emploi de cette somme. «Hélas! monsieur, a répondu la pauvre vieille d'une voix dolente, je l'ai dépensée!--Quoi! du jour au lendemain, en vingt-quatre heures!» s'est écrié le juge d'un ton sévère. Quelle dissipation, en effet, et quelle prodigalité! La vagabonde, a été condamnée à six mois de prison. Le même jour, on lisait dans un journal du matin: «Un de nos lions les plus échevelés, M. le comte de C..., avait parié contre M. de V..... une cravache de chez, Thomassin, qu'il mangerait en six mois deux cent mille francs qu'il avait hérités de sa tante: le comte vient de gagner son pari.»

La guerre du Gymnase contre la société des auteurs dramatiques est de plus en plus ardente; M, Poirson tient bon, et les auteurs ne cèdent pas. On a essayé plus d'une fois d'arriver, soit à un armistice, soit à un traité de paix; mais au moment de conclure, tout se brisait de nouveau. Bouffé, dit-on, a pris la résolution de se retirer de ce champ de bataille où son talent a reçu plus d'une blessure; Bouffé aurait rompu dès longtemps avec le Gymnase, s'il n'était arrêté par un dédit de cent mille francs; ces cent mille francs sont le fil qui le retient, comme le cordon que Raminagrobis, le chat de La Fontaine, s'était attaché à la patte; il paraît qu'à force de chercher, Bouffé a trouvé une paire de ciseaux qui vont couper ce fil fatal: Bouffé, libre et joyeux, irait tenter fortune au théâtre des Variétés, laissant la société des auteurs et le Gymnase jouer entre eux le rôle de ces deux rats, qui se battirent et se mangèrent si bien, qu'il ne resta plus que deux queues sur le terrain.

M. Samson, le spirituel acteur du Théâtre-Français, est de plus un auteur très-spirituel; qu'il fasse d'aimables comédies comme Belle-Mère et Gendre, rien ne paraît plus naturel. Ce qui semblerait plus surprenant, ce serait que M. Samson s'armât de la coupe tragique. Or, est-ce un vain bruit? est-ce une réalité? on se dit depuis quelques jours à l'oreille, au foyer du Théâtre-Français, que M. Samson achève une tragédie, une véritable tragédie en cinq actes; on en donne même le titre: les Deux Foscari. Nous sommes dans le temps des miracles; mais M. Samson est homme à s'en tirer.

Les uns disent que M. de Montrond, sentant sa fin venir, a fait une sorte d'acte de contrition, et une mort à peu près chrétienne; d'autres affirment que sa philosophie païenne ne l'a pas abandonne un instant, et qu'il a raillé jusqu'au bout. Voici le trait qu'on rapporte à l'appui. Un ami de M. de Montrond s'étant approché de son lit de mort, lui demanda s'il n'avait pas certaines dispositions à faire. «Non,» dit-il; et alors son ami lui parla d'un jeune homme auquel des liens naturels semblaient devoir plus particulièrement l'attacher, «Ne ferez-vous rien pour lui, mon cher Montrond? --Que voulez-vous que je fasse de plus que je n'ai fait? dit le railleur en rappelant sur ses lèvres un dernier sourire: je lui ai donné assez de mauvais exemples pour qu'il en profite.»