MARGHERITA PUSTERLA.

CHAPITRE XVII.

TRAHISON.

edrocco, dans les premiers jours du mois de juillet de 1381, remit à Luchino un billet de Ramengo ainsi conçu:

«Magnifique seigneur Luchino,

«Je suis arrivé, suivant votre ordre, dans la ville d'Avignon, et j'ai réussi à trouver le rebelle Franciscolo Pusterla avec son fils. Ne désirant rien plus vivement que de servir notre prince, que le seigneur Dieu tienne en joie, je me suis conduit de telle sorte que je l'ai déterminé à se diriger vers le port de Pise. Nous partirons par Niza de Provence la semaine suivante; avec l'aide de Dieu, nous nous embarquerons sur le navire appelé le Caspio. C'est pourquoi je supplie Votre magnificence de prendre les mesures nécessaires pour s'emparer dudit Pusterla et de son fils. Alors je mettrai de plus longs renseignements aux pieds de votre altesse, qu'aujourd'hui je baise en toute humilité.

«RAMENGO DE CASALE.»

Ainsi qu'il l'annonçait, dès que la mer fut favorable, Ramengo sortit du port de Nice, conduisant son ennemi sans défiance. La fortune le servit au delà de ses espérances, elle lui offrit immédiatement l'occasion qu'il pensait devoir attendre: les Pisans consentirent pour des causes qu'il est mutile d'énumérer ici, à livrer Pusterla à Luchino.

Dans les premiers jours, le vaisseau qui portait Pusterla eut à lutter contre les éléments: des pluies violentes, des coups de vent, des bourrasques, paraissaient vouloir repousser les exilés de la terre qu'ils désiraient revoir et où ils devaient trouver la mort. Venturino disait: «Ô mon père! pourquoi avons-nous quitté ce pays? Là nous étions ay moins sur la terre et solides sur nos pieds.» Et Pusterla répondait:

«Nous l'avons quitté parce qu'il n'était pas notre patrie.

--Et où allons-nous maintenant?

--Ne le sais-tu pas? en Italie.

--En Italie! oh! dans notre cher pays, n'est-ce pas? Là nous entendrons encore parler notre langue, n'est-il pas vrai? Là nous verrons des gens que nous connaîtrons tous. Et ma mère, la trouverons-nous aussi bientôt?

--Pauvre mère! répliquait Francesco en soupirant et en caressant les blonds cheveux de son enfant. Oui, nous la reverrons, si Dieu le permet. Maintenant prie pour elle.

--Prier? oh! il ne se passe pas de jour que je ne prie, pas de moment où je ne me la rappelle. Encore cette nuit, j'ai rêvé d'elle. Nous étions là-bas, dans notre villa de Montebello; elle et moi nous nous tenions dans la salle, et tu entrais à cheval avec une armée... Je ne me souviens plus. Je sais bien que je ne l'avais jamais vue plus belle ni plus tendre. Oh! si j'étais grand, si j'avais le bras fort, fort comme le tien, comme celui d'Alpinolo, je courrais bien la délivrer.»

Pusterla l'embrassa attendri, et levant les yeux vers Ramengo, qui tenait les siens fixés sur eux comme la vipère sur le rossignol fasciné. «Ô mon ami, lui dit-il, quelle consolation dans l'isolement, dans l'infortune, de trouver un fils à ses côtés!»

C'était jeter de l'huile sur le feu. Ramengo éclata au fond de son âme, en entendant ces paroles qui lui rappelaient qu'il aurait pu jouir de la même consolation, et qu'elle ne lui avait été ravie que par ce même Franciscolo qui lui vantait son propre bonheur. «Mais ce sera pour peu de temps!» s'écria-t-il en levant le poing vers le ciel; et il se précipita dans le navire pour y épancher sa fureur, au grand étonnement de ses compagnons de voyage.

Un matin, Venturino tenant le bras de son père, de sa petite main lui indiquait les montagnes de la terre ferme couronnées de nuages fantastiques, tout à coup il s'écria: «Vois, vois ce vaisseau qui s'approche. Il porte sur sa voile la vipère de Milan.»

A cette vue son père ne put s'empêcher de frissonner. Lorsque le vaisseau s'approcha, chacun reconnut qu'il portait les armes de Pise écartelées de celles des Visconti. On sut bientôt à bord que Pise s'était alliée aux Visconti de Milan.

Chacun commenta cette nouvelle à sa manière; mais Francisco en fut vivement épouvanté, son fils et lui étaient perdus s'ils abordaient un port de Pise. Pâle colonie les voiles de son bâtiment, il commença à supplier le capitaine de retourner en France, s'offrant à lui payer non-seulement les frais de la traversée, mais tout le dommage qui pourrait en résulter pour lui et pour les passagers, et à lui donner en outre une forte récompense. Il lui avoua tout; mais cet homme levant les épaules, lui répondit: «Je dois être aux ordres de ce seigneur.»

Et il indiqua Ramengo, qui lui dit brusquement:

«Votre devoir est de continuer votre route.»

Quel voile ces paroles firent tomber des yeux de Pusterla! Raisons, supplications, larmes, que ne tenta-t-il pas pour attendrir ce misérable! Il se jeta même à ses pieds avec son fils; il lui embrassa les genoux, lui rappelant les antiques bienfaits de sa famille, le nom de Rosalia: «Vous aussi, lui dit-il, vous devez comprendre l'amour paternel, car un instant au moins vous avez été père.»

Le rire satanique qui errait sur les lèvres de Ramengo en contemplant l'humiliation, en entendant les prières de son ennemi, se changea en un rugissement féroce à ces dernières paroles, «Et je serais encore père et époux si tu n'avais pas existé, maudit!» s'écria-t-il en repoussant le père suppliant, avec un geste brutal. Puis il ajoutait: «Mais rends grâces à Dieu, qui m'a donné la consolation de te voir torturer dans ces affections dont tu m'as privé.»

Pusterla ne pouvait comprendre tout le gens de ces paroles; mais il avait reconquis le sentiment de sa dignité. Se relevant vivement, il s'éloigna de Ramengo avec indignation, sans ajouter un seul mot; puis il embrassa son enfant, assis sur ses genoux, avec le calme du désespoir.

Cependant le navire, avait été signalé; et de derrière la Capraja débouchèrent deux galères faisant force de rames, qui vinrent à sa rencontre. La vipère des Visconti, peinte sur le pavillon, ne laissait point de doute sur leur maître, Pusterla les regarda s'approcher et ferma les yeux dans l'attente d'un malheur inévitable.

A peine les deux vaisseaux furent-ils proches du Caspio, qu'ils le sommèrent d'amener les voiles et de laisser aborder. Le capitaine Samminiato requit les noms des passagers, et Ramengo se présenta devant lui, et, montrant le triste groupe du père et de son enfant, il s'écria: «Celui-ci est Francesco Pusterla.» On le chargea de chaînes et on le mit à fond de cale, où il eut du moins la consolation de n'avoir plus sous les yeux l'infâme Ramengo.

Celui-ci le fit conduire à Gènes, et de là, après une quarantaine qu'on lui imposa à cause de la peste qui régnait alors en Toscane, il entra dans Milan par cette même porte du Tesin qui s'était ouverte pour lui lorsqu'il faisait partie de la marche triomphale, et il se présenta à la cour de Luchino.

Le bouffon Grillincervello se tenait dans l'antichambre, au milieu des camériers et des pages. Il courut aussitôt trouver Luchino. «Combien voulez-vous me payer, si moi, avec ma poudre de perlimpinpin, je vous fais comparaître en personne Ramengo de Casale?»

Luchino ne montra ni étonnement ni plaisir. Il l'attendait, et répondit sèchement: «Qu'il entre.

--Qu'il entre ici ou dans la geôle? demanda Grillincervello surpris.

--Ici, ici, répliqua Luchino.

--Et faut-il que j'aille avertir maître Picci d'apprêter les instruments de son métier?

--Moins de folies,» interrompit Luchino, sombre comme un dies iræ; Grillincervello, qui se sentait encore des coups qu'il avait attrapés dans la citadelle de la Porte Romaine, ne se le fit pas dire deux fois. Il introduisit Ramengo, et dit aux désœuvrés de l'antichambre: «Je n'avais jamais vu les grives souper avec le chasseur.»

Lorsque le vil courtisan fut en présence du prince, il lui raconta toutes les trames qu'il avait ourdies, lui rappela et lui fit contresigner de sa main le bref d'impunité qu'il lui avait demandé pour lui et pour son fils, et faisait sonner bien haut ses services, il lui demanda des honneurs pour réparer les brèches que son dévouement n'aurait pas manqué de faire à sa réputation. Luchino ne le laissa pas finir, et le toisant d'un air ironique, d'un geste furieux et méprisant il jeta à ses pieds une bourse pleine d'argent.» Tiens, lui dit-il, tes pareils se paient avec de l'argent et non avec des honneurs!» et il ne voulut pas en entendre parler.

Quant au malheureux Pusterla, il ne larda pas non plus à arriver, et le peuple courut voir ce fameux chef de rebelles qui voulait bouleverser Milan, défaire la Seigneurie, en renouveler la religion. Il lut renfermé dans la tour de la porte Romaine, où la triste Marguerite l'aperçut précisément entrer, et nous l'avons laissée évanouie à cette vue. L'infortunée s'efforçait de ne pas en croire ses propres yeux. Mais toute son incertitude cessa un jour que le geôlier Macaruffo entra dans son cachot avec des manières affectées et un visage rechigné, s'écriant: «Quelle puanteur en cet endroit! quelle odeur de renfermé! Pourquoi ne donnez-vous pas de l'air à cet appartement?» Et il s'éventait avec un morceau de soie. Marguerite reconnut promptement le tissu où elle avait commencé à broder une marguerite qu'elle n'avait pas finie. Ce tissu avait été pris par Buonvicino dans le salon, le dernier jour qu'il y entra, et on se rappelle qu'il avait remis ce précieux don à Pusterla, qui le porta toujours depuis sur lui. En le revoyant, Marguerite fut vivement émue:

«Qui vous a donné cette broderie? demanda-t-elle avec anxiété au geôlier.

--Quoi? plaît-il? répondit le rustre en la déployant malicieusement devant ses yeux. Un autre camarade me l'a donnée, logé là auprès, et que vous connaissez.

--Franciscolo?

--Bien deviné. Le seigneur seigneurissime Pusterla.

--C'est vraiment lui! s'écria-t-elle, plutôt en se parlant à elle-même qu'en interrogeant le geôlier, qui continuait:

--Lui-même; en doutez-vous? Croyez-vous donc qu'il ne nous arrive ici que des habits de futaine? Regardez, il est sous la clef que Voici.

--Et son fils?

--Oh! il y est aussi, bien entendu. Ce serait une barbarie de séparer le fils de son père.»

Bien qu'elle s'efforçât de se tromper elle-même, Marguerite était convaincue que son mari et son fils étaient ses voisins de captivité; et son cachot désolé le savait bien, qui retentissait nuit et jour de gémissements sans consolation. Mais se l'entendre assurer à cette heure, mais se voir, par les ironiques discours de ce bandit, arracher le dernier fil de ses espérances, faisait sur elle l'effet que produit sur le condamné la lecture de la sentence de mort, lors même qu'il en connaît d'avance la teneur.

«Et, continuait Macaruffo, il m'a donné cette fleur, voyez comme elle est belle, pour que je vous salue et que je vous la fasse voir.

--Il sait donc aussi que je suis ici? demanda Marguerite.

--Oui, il m'a dit que je vous salue et que...

--Et quelle autre chose me fait-il dire?

--Oh! il vous fait dire beaucoup d'autres niaiseries, mais je ne m'en souviens plus.

--Hélas! cherchez à vous les rappeler, disait Marguerite;» mais ce misérable, incapable d'aucun noble sentiment, répondait:

«Me les rappeler? N'aurait-elle point, votre seigneurie, quelque chose dans sa poche pour me rafraîchir la mémoire?

--Rien. Bon Dieu! vous le savez, tout le peu qui m'était resté, je vous l'ai donné tout entier. Quelle chose me reste-t-il que ce vêtement usé? Hélas! veuillez me faire cette grâce par charité. Qui sait si un jour je ne redeviendrai pas en état de vous récompenser? sinon, Dieu vous en récompensera.»

Et douce, suppliante, appuyant ses belles mains sur les épaules du geôlier, elle tentait de fléchir son impassible cupidité. Mais ses prières ne faisaient pas plus sur lui que le souffle d'un vent d'avril sur une montagne de marbre. Et:

«Que Dieu! que diable! quelle charité? quelle récompense? disait-il. La charité, je suis homme à la recevoir et non pas à la faire. Hé! qui sait, les promesses pour l'avenir, l'ivrogne ne les écrit point. Parlons bref: ou vous avez quelque chose à me donner, et je parle; ou vous n'avez rien, et alors renfermez votre curiosité en vous-même, parce que je me tais.»

Et comme elle n'avait rien pu soustraire à la rapacité de Macaruffo, elle ne pouvait lui donner que ses larmes, ses supplications amères, et se jeter à genoux et prier le Seigneur. Mais le geôlier s'en alla, toujours impitoyable, faisant sonner ses clefs plus rudement en fermant les portes, et s'éloigna en chantant. Bientôt Marguerite n'entendit plus que les pas de la sentinelle qui passait nuit et jour devant la prison, et dont les pieds, retombant alternativement, ressemblaient à deux poids métalliques frappant en mesure le pavé.