Courrier de Paris.

Doublez vos verrous, triplez vos serrures, mettez des cadenas à vos poches: Paris est en proie aux larrons; jamais l'amour du bien d'autrui ne fit de tels ravages. La police correctionnelle et la Cour d'assises n'ont pas le temps de respirer; le Mandrin et le Cartouche y abondent. Il ne fait pas bon lire la Gazette des Tribunaux, sous peine de soupçonner un voleur dans tous les gens qu'on rencontre, et de voir un fripon dans chacun de ses serviteurs ou de ses amis intimes. Si quelqu'un vous donne la main, méfiez-vous-en! il n'a peut-être de tendresse que pour la bague que vous portez au doigt; s'il demande des nouvelles de votre santé, c'est sans doute un chemin détourné pour arriver à tâter le pouls à votre caisse ou à votre bourse, frappe-t-il à votre porte, d'un air doux et poli, sollicitant l'honneur d'être reçu chez vous, il veut certainement prendre l'empreinte de vos serrures. Que vous dirai-je? il n'y a pas moyen de vivre une minute tranquille, pour peu qu'on tienne à sa bourse ou à sa montre; et le préfet de police sera bientôt contraint, dans l'intérêt de tout candide Parisien, d'attacher spécialement un sergent de ville à chaque gousset et un garde municipal à chaque porte.

Remarquez que le voleur s'est singulièrement perfectionné; il est arrivé à ressembler à un honnête homme; c'est là le comble de l'art. On vole, comme Lairo, ce complice de Courvoisier, en étudiant Virgile; on escalade en bottes vernies; on brise les serrures en gants glacés. Les voleurs d'autrefois se sentaient d'une lieue à la ronde; ils avaient d'affreuses barbes, des yeux hagards, un sourire féroce et les mains rouges; on disait tout aussitôt: «Voilà un gaillard que je ne voudrais pas rencontrer au coin d'un bois!» Aujourd'hui, vous trouvez, en montant dans le coupé Laffitte et Caillard, un charmant inconnu qui vous comble de soins: «Monsieur veut-il que je lui cède la place du coin? offrirai-je à monsieur une de ces pastilles aromatiques? Si l'air gêne monsieur, je baisserai le store!» et mille autres politesses. Quel aimable homme! dites-vous; et l'ennui de la route disparaît à causer agréablement avec ce délicieux compagnon de voyage; car il sait tout, en homme bien élevé qu'il est; la politique, les affaires, l'industrie, la petite chronique du monde.--On se quitte avec le plus vif regret.--Six mois après, vous êtes cité comme témoin devant une Cour d'assises quelconque, et vous retrouvez sur le banc des accusés votre adorable voisin du coupé, qui vous sourit d'un air d'ancienne connaissance. Il avait escamoté trois ou quatre portefeuilles, chemin faisant, tout en vous offrant des pastilles à la rose.

Telle est à peu près l'histoire de Souques, qui va être mis en jugement dans quelques jours: jeune bandit de vingt-six ans, blond, élégant, plein de galanterie et fort tendre pour les jolies femmes qu'il rencontrait sur sa route; on aurait pris Souques pour un lion qui allait se mettre au vert et se reposer en plein champ des fatigues du boudoir et de l'Opéra. Souques cependant dépassera Courvoisier; Courvoisier s'arrêtait au vol, Souques allait jusqu'à l'assassinat.

Voici un fait tout récent qui prouve avec quels procédés et quel raffinement de délicatesse les voleurs vous dévalisent aujourd'hui. Il n'y a pas huit jours qu'un des restaurateurs renommés de Paris a été victime d'un vol considérable; toute son argenterie a disparu en un clin d'œil et d'un coup de main; il s'agit d'une perte de six à huit mille francs. La police est en vedette; mais jusqu'ici elle a fait de vaines recherches, et rien encore n'a dénoncé les traces du coupable. La seule pièce qui soit tombée entre les mains de la justice est la lettre suivante, que le pauvre diable de restaurateur a reçue sous enveloppe le lendemain du vol: «Monsieur, ne soyez pas inquiet de votre argenterie; elle est entre mes mains, et je la garde. Je viens de m'apercevoir qu'hier, après avoir dîné chez vous, je suis sorti sans payer ma carte; c'est une distraction que je ne me pardonnerai jamais. Je serais désolé, monsieur, que vous pussiez me croire capable d'une telle petitesse. J'ai, en conséquence, l'honneur de vous adresser, sous ce pli, un napoléon pour solde de ma dépense, montant à 10 francs 60 cent; le reste est pour le garçon. Agréez, monsieur, mes sentiments bien distingués.»

Madame la comtesse de *** a rouvert ses salons: mais ils sont loin d'avoir l'éclat et l'attrait qui en a fait, pendant dix ans, le rendez-vous des hommes les plus aimables et des plus jolies femmes de Paris. D'où vient cette décadence? On lui donne plusieurs causes. Les uns prétendent que le désastre du banquier M....., dont les qualités financières étaient fort appréciées dans la maison, a tourné l'esprit de la comtesse à la philosophie. Les autres affirment que le jeune de C..... étant parti brusquement pour l'Italie, la comtesse joue à la Lavallière, et parle de se faire carmélite. On ajoute qu'elle ne peut se consoler de la mort récente de M. de Saint-A.....; c'était un ami de toute sa vie, l'âme de ses réunions, qu'il animait par son esprit, le dépositaire de ses secrets les plus intimes. Madame la comtesse était veuve à vingt ans; elle en a trente-huit à l'heure qu'il est, disent les gens qui ont du savoir-vivre; de vingt à quarante ans, il y a de quoi être veuve; aussi dit-on que l'emploi de confident était loin de constituer une sinécure pour M. de Saint-A..... Vers la fin de sa vie, il réclamait un secrétaire adjoint, déclarant qu'il succomberait à la peine s'il était obligé de recueillir plus longtemps à lui seul tous les souvenirs de la comtesse.

Un autre homme de beaucoup d'esprit manque à l'agrément de ce salon; je veux parler du baron de N...., que tout Paris connaît. N..... s'est retiré définitivement en Auvergne; il dit que le temps de faire pénitence et de racheter son âme est venu. N..... en effet a longtemps vécu avec le diable, mais en assez bon diable. Sa fortune et sa santé ont payé les frais de cette association satanique. N..... est fort goutteux, fort délabré et fort ruiné. C'est de lui que ce charmant petit minois de madame Dave... disait l'autre jour: «Cet homme est un cours de morale ambulant!»

Une lettre, qu'un de nos amis intimes nous écrit de Bologne, annonce le retour en cette ville de l'illustre maestro Rossini. Le peuple bolonais a reçu ce paresseux grand homme avec un enthousiasme qui devrait le décider à sortir du son silence et de son inaction. Il y a quinze ans que Rossini se tait, et au milieu de la musique infernale qui se fabrique de tous côtés, on peut dire que le silence du cette grande voix mélodieuse est une vraie calamité publique.

Le matin de son arrivée la société philharmonique de Bologne a exécuté sous ses fenêtres une sérénade composée des airs préférés de ses opéras les plus fameux; la foule était immense autour de sa maison, et de tous côtés, dans l'intervalle des instruments et des voix, retentissait ce cri: «Viva Rossini!» Criez, plutôt: «Vive le macaroni!» dit l'auteur de Guillaume Tell, en mettant le nez, à la fenêtre.

Le soir, il alla au théâtre; on jouait Nabuchodonosor; à peine l'eût-on reconnu que tout le monde se leva et battit des mains; lui, cependant, se tenait retiré au fond de sa loge. «A qui en veut-on?» dit-il. A la fin, les applaudissements prirent un tel caractère de provocation directe, qu'il n'y eut plus moyen de s'y tromper. Rossini fut obligé de paraître sur le devant de sa loge et du saluer la foule, qui répondit par trois vivat. «Ils me feront mourir,» avait dit Voltaire, dans une occasion à peu près semblable. Rossini a dit: «Qu'ils me laissent donc vivre, si cela est possible!» Quelqu'un de Bologne lui demandait des nouvelles de son dernier voyage à Paris, et de ce qu'il y avait fait: «J'y ai fait la musique d'une pièce dont le docteur Civiale est l'auteur; nous l'avons intitulée: la Lithotritie!» Voilà le cas que Rossini fait du génie et de la gloire. Est-ce conviction? est-ce raillerie amère d'une âme blessée? Mais pourquoi blessée? Le monde ne rend-il pas au génie de Rossini un hommage incontesté? Les grands hommes ne sont souvent que de grands ingrats.

On commence à s'apercevoir que la session des Chambres approche de jour en jour. L'ordonnance de convocation n'est pas encore publiée; Moniteur ne donnera guère le signal que dans un mois; jusque-là, le gouvernement représentatif peut continuer à se promener de long en large dans les allées de sa maison des champs, comme un honnête désœuvré. Cependant un grand nombre d'honorables ont déjà quitte l'arrondissement pour revenir à Paris. On rencontre çà et là des fragments du tiers-parti, de la gauche dynastique et radicale. A la première représentation du dom Sébastien de M. Donizetti, dont nos artistes préparent les illustrations, le foyer de l'Opéra offrait de quoi composer une Chambre des Députés au petit pied: M. Duchâtel, M. Cunin-Gridaine et M. Teste représentaient le ministère; M. le marquis de Larochejacquelin et M. le duc de Valmy la droite légitimiste, et ainsi de suite, depuis le Fulchiron jusqu'au Ledru-Rollin, de nuance en nuance et de drapeau en drapeau. Le parti conservateur se trouvait en majorité, cela va sans dire. La loge de M. le ministre de l'intérieur était visitée à chaque entr'acte par vingt des plus ardents capitaines de l'armée ministérielle. Le conservateur est, en effet, du toutes les espèces représentatives, celle qui s'éloigne le plus difficilement de Paris; elle tient à Paris par la racine; c'est à Paris qu'elle fleurit et qu'elle prospère; Paris a un engrais qui lui convient. L'opposition, au contraire, doit voyager; parcourir l'espace est le besoin des opinions qui attendent, espèrent, et n'ont encore que les vagues jouissances de l'utopie. L'un suit l'image de la république de fleuves en ruisseaux, de vallées en montagnes; l'autre cherche son rêve social au détour d'une allée, comme, autrefois Boileau cherchait la rime; celui-ci fait une ascension sur quelque cime des Pyrénées ou des Alpes, pour regardera l'horizon s'il ne voit pas un ministère tomber et un portefeuille venir. Toute idée ou toute ambition qui en appellent à l'avenir ont leur fuyante Ithaque, et l'opposition est une continuelle Odyssée; mais le parti qui tient le pouvoir et les places ressemble aux avares qui craignent qu'à la moindre absence un voisin ne leur enlève leur trésor et ne les chasse de la maison. Aussi le vrai conservateur stationne-t-il à Paris, en plein terrain ministériel; il pense que c'est le meilleur moyen de se conserver.

Sceptique Rossini, tu te moques des autres et de toi-même, et voici que ton mélodieux génie charme la Russie et la capitale des czars!--Le Théâtre-Italien a été inauguré à Saint-Pétersbourg, le 5 novembre dernier, par une représentation d'il Barbiere; nous en recevons la nouvelle directe. Toute la ville moscovite s'est émue de cette grande solennité; un opéra italien est, en effet, du fruit nouveau pour elle. Saint-Pétersbourg avait déjà été visité çà et là, par quelques rossignols ultramontains, mais jamais par une troupe organisée et complète. C'est au goût de l'empereur que la Russie doit ce Théâtre-Italien. On se rappelle que ce fut, il y a trois ou quatre mois, pendant le séjour de Rubini à Saint-Pétersbourg, que l'empereur résolut de faire cette fondation mélodieuse: «Vous m'aiderez,» dit-il à Rubini. Rubini hésita d'abord; mais comment refuser un czar? Une fois vaincu par cette gracieuse provocation impériale, Rubini, s'exécutant loyalement, n'a rien négligé pour justifier la haute confiance dont il était l'objet. Il a donc appelé à lui, pour l'aider glorieusement dans son entreprise, Tamburini et madame Pauline Viardot-Garcia; puis il s'est donné lui-même, ce qui n'est pas le moindre de ses présents. Nous n'avons pas le nom des autres chanteurs qui servent sous ces illustres chefs; le premier bulletin que nous recevons de la première bataille ne les fait pas connaître; peut-être la liste nous arrivera-t-elle un autre jour. Nous la publierons si elle en vaut la peine.

Théâtre-Italien de Saint-Pétersbourg.
Madame Pauline-Viardot.

Tout le Saint-Pétersbourg élégant assistait à cette prise de possession de la musique italienne. Figurez-vous une vaste salle à six rangs de loges, peuplée du haut un bas de jolies femmes et d'un public curieux et attentif. Le galant Almaviva, le spirituel et pétulant Figaro, la fine et tendre Rosine, ont conquis, ce soir-là, Saint-Pétersbourg tout entier; et nos Italiens ont du se croire à Naples ou à Florence, tant la Russie a battu des mains pour Tamburini et pour Rubini! Quant à madame Pauline-Viardot, elle a été rappelée sept à huit fois. Notre correspondant ne mentionne pas la pluie de fleurs et de couronnes, mais cela va sans dire; il n'y a point de bonne fête sans cette douce ondée; et avec des artistes tels que madame Viardot, Tamburini et Rubini, les fleurs pousseraient partout, même en Sibérie, et les couronnes font le tour du monde.

Le public du théâtre des Variétés a eu, cette semaine, une véritable bonne fortune: il a revu Vernet, cet excellent acteur si regrettable et si regretté; mais il ne l'a revu qu'en passant et pour une seule fois. Vernet, retiré du théâtre depuis trois ou quatre ans, avait quitté sa retraite pour cette soirée seulement et à son propre bénéfice. Le lendemain, Vernet rentrait aux Invalides, et maintenant tout est dit; Vernet est perdu pour le théâtre; il faut en faire son deuil.

Quel dommage cependant que ce cher Vervet nous laisse ainsi! c'était un si bon et si charmant comédien: par où vous le ferais-je connaître? Faut-il remonter jusqu'à M. Pinson, le César des farceurs turbulents et malencontreux? Irons-nous chercher le petit bossu de la Marchande de Goujons, ce représentant de la médisance difforme, bavarde et sensuelle? Est-ce le Jean-Jean des Bonnes d'Enfants qu'il vous plaît d'accoster, l'innocent Jean-Jean au nez en l'air, aux bras ballants, au regard ahuri, aux galanteries burlesques et aux gauches amours? Mais, non; voici venir l'amant naïf de Madelon Friquet: quelle bonne grosse figure épanouie! quelle simplicité de cœur! quelle tendresse candide! comme il trotte! comme il va! comme il roule! comme il aime sincèrement sa Madelon, ce cher petit bonhomme! et Prosper? et Vincent? Nul comédien n'a surpassé Vernet dans la représentation de ces types de crédulité ingénue et de candeur ahurie.

Cette vieille, coiffée d'un bonnet en loques, barbouillée de tabac, se traînant sur les débris de ses souliers éculés, et remuant, dans sa marche oblique, les restes bigarrés d'un cotillon en ruine, ne la reconnaissez-vous pas? ne l'avez-vous pas vue, par hasard, au coin de la borne, à la porte d'une noire allée où dans la loge d'un portier? Eh! mon Dieu, oui, c'est madame Pochet! Plus loin, voyez, ce vieux brave qui chante, trinque, boit, parle d'Austerlitz et de Wagram, et marche cahin-caha sur une jambe dépareillée..... Bonjour, vieux soldat! je sais ton nom; je t'ai vu au soleil dans l'allée de la Petite-Provence, ou jouant à la boule dans le carré Marigny: tu t'appelles Mathias l'invalide!

Ainsi Vernet allait partout, saisissant sur sa route les types populaires, et s'incarnant en eux de telle sorte que les plus clairvoyants n'apercevaient plus l'auteur dans le personnage.

Vernet était comme les véritables artistes: il imitait la nature et la prenait sur le fait, mais en l'idéalisant. Ce n'était point un calque matériel et grossier, c'était un portrait intelligent fait par la main d'un maître. Le talent de Vernet se distinguait en effet par le tact et le goût, même dans ses créations les plus vulgaires et les plus grotesques; il s'arrêtait toujours à temps, et n'allait jamais au delà ni en deçà; il lui répugnait d'acheter le rire aux dépens de l'art.

Vernet est jeune encore, malgré ses longs services et ses longs succès; il aurait pu combattre quelques années de plus sur le champ de bataille du théâtre des Variétés, où il a remporté, pendant trente années, tant de riantes victoires; mais la goutte s'en est mêlée, et l'excellent comédien a été contraint de battre en retraite. Vernet a la maladie des vieux et vaillants généraux; cela peut-il le consoler? j'en doute; il y a peu de comédiens retirés qui ne regrettent le lustre, les coulisses et les bravos; mais enfin il faut être philosophe, et, Dieu merci, Vernet a quelque raison de pratiquer la philosophie: il a un revenu de chanoine, l'humeur joviale, dit-on, et une jolie maison de campagne où il peut tranquillement se reposer sur ses lauriers, quand toutefois son altesse sérénissime la goutte le lui permet.

Ce n'est jamais volontairement que nous commettons une erreur, et si nous trompons les autres, c'est qu'on nous a trompés nous-mêmes, d'ailleurs ne sommes-nous pas obligés d'accueillir ces mille bruits, ces mille riens qui courent la ville, fragiles fantômes, périssables enfants du désœuvrement, de la fantaisie et de la médisance, nés dans la journée pour s'évanouir et disparaître le lendemain au lever de la première aurore. Ainsi, nous avons raconté qu'une charmante danseuse espagnole, mademoiselle Lola Montès, avait caressé du bout de sa cravache un galant irrespectueux; mademoiselle. Lola Montès écrit de Berlin que le fait est inexact, et qu'il ne s'agissait que d'un gendarme brutal: va donc pour le gendarme; c'est toujours quelque chose.

Nous n'avons pas même la compensation d'un gendarme avec M. Roger de Beauvoir; la nouvelle de son mariage, que le bruit courant nous avait transmise et que nous avions répétée sans criminelle préméditation, n'a aucune espèce de fondement. Nous démentons volontiers, pour l'innocente part que nous y avons prise, le fait de ce mariage prétendu, non pas pour M. Royer de Beauvoir, qui a trop de goût pour s'être beaucoup préoccupé d'un pareil enfantillage, mais pour ceux qui ont cru devoir s'en inquiéter à sa place. Que M. Roger de Beauvoir reste donc garçon le plus longtemps possible, un des plus aimables et des plus spirituels garçons que nous connaissions.

THÉÂTRE ROYAL ITALIEN.

Belisario, opera seriasississimo,

PAR BERTAL (2).

Note 2: Voir, pour plus amples renseignements, l'article que l'Illustration a déjà publié sur cet opera, à la page 119 du volume II, no. 36.

PERSONNAGES.


JUSTINIEN, empereur d'Orient,
BÉLISAIRE, chef suprême de l'armé,
ANTONINE, femme de Bélisaire,
IRENE, fille de Bélisaire et d'Antonine.
ALAMIR, prisonnier de Bélisaire.
EUTROPE, chef de la garde impériale,
OTTARIO, chef des Alains et des Bulgares,

M. Morelli.
M. Fornasari.
Mlle Grisi.
Mlle Nissen.
M. Corelli.
M. Dalfiori.
Bonconsiglio.

Chœurs.--Sénateurs, peuple, vétérans, Alains, Bulgares, suivante» d'Irène, paysans de l'Hemus.

Comparses.--Garde impériale, prisonniers goths, guerriers grecs, pasteurs de l'Hemus.

(La scène se passe partie à Byzance et partir dans le voisinage de l'Hemus. L'époque remonte à l'année 580 de l'ère chrétienne. Extrait du libretto.)

Acte 1er.--Le triomphe.

Les sénateurs et le peuple célèbrent par leurs chants et leurs vœux la glorieuse bienvenue de Bélisaire, qui, par son talent et sa bravoure, a su rendre Byzance rivale de Rome. Irène, sa fille, et Eutrope, son amie, vont aller sur la rive pour le combler de caresses et de l'amour filial. Joie du peuple. (Extrait de l'argument.)

La scène ne reste pas longtemps vide. Mademoiselle Grisi, c'est-à-dire madame Bélisaire, ayant pour petit nom Antonine, vient la remplir. Un lion, qui remonte à l'an 580 de l'ère chrétienne, s'avance à sa rencontre; son groom le suit. Ce lion, si élégamment vêtu et décoré, c'est Eutrope. «Écoute et frémis! lui crie Antonine d'une voix proportionnée à l'ampleur de sa taille et à la circonférence de sa bouche.

«Mon époux Bélisaire est un parricide, lui dit-elle; je ne puis aimer un père qui a abandonné son premier-né aux monstres des forêts ou des eaux, et qui a refusé ses cendres à sa mère. Je t'aime, tu m'aimes, aimons-nous, et vengeons la mort de mon enfant. Bélisaire mort, je t'épouse.--Tout est prêt, répond Eutrope; j'ai ajouté un paragraphe un peu chouette à sa dernière lettre. Mais dissimulons.»

En effet des clairons retentissent, et l'empereur Justinien ayant fait son entrée, va s'asseoir sur son trône pour voir défiler devant lui le trionfo di Belisario.--Aussitôt Bélisaire paraît sur un char magnifique traîné par le peuple.

Il a le front ceint d'une couronne de lauriers; et sous le manteau de pourpre on entrevoit son armure dorée. Autour du vainqueur se tiennent les prisonniers goths, parmi lesquels se trouve Alamir; les vétérans ferment la marche, portant la couronne et le manteau de Vitigas, roi des Goths. Le Chœur chante. Quand il a suffisamment faussé, Bélisaire demande à Justinien la liberté des prisonniers. L'empereur n'a rien à refuser à son général. Il l'embrasse, et tous les assistants se retirent sauf Bélisaire et Alamir, «qui, dit l'argument, se sentent des sympathies l'un pour l'autre qu'ils ne peuvent s'expliquer.» Ils s'adoptent mutuellement pour père et pour fils.

Cependant Irène accourt vers son père, qui la prend dans ses bras; mais Antonine-Grisi lui tourne le dos avec dégoût, en lui donnant pour excuse qu'il vient de fumer une pipe, et qu'elle déteste l'odeur du tabac.

Bélisaire ne sait d'abord que penser d'une pareille conduite; il commence à y réfléchir sérieusement, quand Eutrope vient l'arrêter avec quatre hommes et un caporal, et lui ordonne de le suivre devant... l'empereur. Bélisaire paraît surpris de ce manque d'égards; Eutrope le lorgne avec l'aisance superbe d'un imprésario; mademoiselle Grisi-Antonine se moque de lui par derrière: sa vengeance commence.

Aussitôt pris, aussitôt jugé. Accusé de trahison par Eutrope et d'infanticide par son épouse, Bélisaire semble frappé de la foudre. Tous les assistants font un mouvement de surprise et d'horreur. Le sénat condamne le prévenu. Douleur d'Alamir; douleur d'Irène; joue de mademoiselle Grisi-Antonine, qui rit à s'en tenir les côtes.

Bélisaire est emmené par les gardes, dit le libretto; Irène et Alamir les suivent désolés. Justinien et les sénateurs paraissent bouleversés par la douleur.

Acte II.--L'Exil.

Le peuple et les vétérans gémissent sur le malheureux sort de Bélisaire.

Quand ils ont suffisamment faussé, ils se retirent, et Alamir s'avance vers le trou du souffleur.

On vient de lui apprendre que Justinien, imitant l'exemple du prince Rodolphe, a fait crever les yeux à son prisonnier.

Indigné de la comparaison qu'on pourra faire entre son père adoptif et cette infâme canaille, connue sous le nom de Maître d'écale, il jure d'exterminer Byzance.

Pendant ce temps l'empereur, qui ne se rappelle pas parfaitement bien les Mystères de Paris, fait mettre l'aveugle à la porte de sa maison, sans lui donner même un Chourineur pour le conduire dans un domicile quelconque, il ne lui laisse pour toute fortune qu'une vieille tunique, une canne sans pomme d'or et une guitare. Mais Bélisaire est plus heureux que le Maître d'école; il possède un chien, et il retrouve sa fille, qui se charge de doubler son caniche. Joie mutuelle du père, de la fille et du chien, qui chantent un trio.

Acte III.--La Mort.

Bélisaire, toujours aveugle, se promène avec sa fille et son chien sur les hauteurs de l'Hémus.--Fatigués, ils se reposent; puis entendant du bruit, ils se cachent dans une anfractuosité du rocher. Du sommet de la montagne descend une horde d'Alains et de Bulgares conduits par Alamir et Ottario, et dessiné d'après le procédé Rouillet.

Alamir veut que Bélisaire se mette à la tête des troupes qu'il conduit contre Justinien; Bélisaire refuse. Ils se fâchent d'abord, puis ils s'expliquent: Alamir est le fils que Bélisaire a jadis abandonné aux monstres des forêts et des eaux.

io i
Che fosse oh qual momenti!
ei e
Ils chantent en se tenant embrassés:
(figlio )
Se il (fratel ) stringere.
(padre)
Mi e dato al seno
Pia non desira
3
So liet appieno
o
Tanto del giubilo
E in me l'ecceso
Che parmi d'essere
3
Rapit in cielo!
o

Il y a, dit l'argument, un mouvement sympathique jusque parmi les Barbares. Nous renonçons à représenter les effets de leur émotions. Retournons maintenant chez Justinien, où va se dénouer ce drame intéressant.

«Justinien, dit l'argument, donne des ordres pour la bataille du lendemain, lorsque, pâle et échevelée, mademoiselle Grisi-Antonine paraît, et vient se reconnaître coupable du mal que l'on a fait injustement à Bélisaire.»

Elle étend les bras, lève les yeux au ciel, crie, pleure et ne s'arrache pas un seul cheveu. Mais, hélas! à ce moment Bélisaire, «accompagné d'une lugubre musique,» est apporté sur une civière par deux messagers parisiens; une flèche ennemie l'a tué.

Le pauvre homme rend le dernier soupir sans pouvoir chanter la plus petite cavatine. Il recommande ses deux enfants à Justinien, qui lui dit «ami» d'une voix étouffée et en lui serrant la main.

Silence universel. Mademoiselle Grisi-Antonine reste immobile en regardant le corps de Bélisaire; Justinien et le chœur chantent:

Abborrita dei mortali

Condamnata dall' eterno,

Viva, iniqua, e tutti mali

Prova in terra dell' Averno...

Frema il cielo a te d'intorno...

Nieghi e te la luce il giorno...

Ogui instante di tua vita

Cruda morte sia per te.

A ces paroles, mademoiselle Grisi veut s'enfuir comme une insensée; mais se trouvant auprès du cadavre de Bélisaire, elle pousse un grand cri et tombe sur le sol.

Mouvement universel d'horreur!!!!!