Des Théâtres et du Droit Perçu sur leurs recettes.
On trouve dans les registres manuscrits du Parlement, à la date du 27 janvier 1541, des lettres patentes de François ler accordées aux Confrères de la Passion et enregistrées par le Parlement, à la condition de l'accomplissement de certaines formalités. Nous y lisons;
«Sur lettres patentes portant permission à Charles le Noyers et consorts, maistres et entrepreneurs Au Jeu et Mystère de l'Ancien Testament, faire jouer et représenter en l'année prochaine ledit jeu et mystère, suivant lesdites lettres, leur a esté permis par la cour, à la charge d'en user bien et duement sans y user d'aulcunes frauldes, ny interposer choses prophanes, lascives ou ridicules; que pour l'entrée du théâtre, ils ne prendront que deux solz de chascune personne; pour le louage de chascune loge durant ledict mystère, que trente escus; n'y sera procédé qu'à jours de festes non solennelles; commenceront à (une) heure après midy, finiront à cinq; feront en sorte qu'il n'en suive scandalle ou tumulte; et à cause que le peuple sera distraict du service divin, et que cela diminuera les aulmônes, ils bailleront aux pauvres la somme de mil livres, sauf à ordonner de plus grandes sommes.»
Cette stipulation d'une somme une fois payée est la plus ancienne redevance connue imposée à un théâtre au profit des pauvres. Nous avons le premier, dans un autre ouvrage, fait connaître cet édit. Nous n'en avons trouvé aucun autre qui ait, sous les règnes suivants, prescrit un prélèvement du même genre; mais si la mesure ne continua pas à être obligatoire, les comédiens furent toujours volontairement charitables. Sur les plus anciens registres que possède la Comédie-Française, sur les registres de la troupe de Molière, on voit souvent figurer à la dépense du jour des articles analogues à ceux que nous y trouvons à la date du 25 mai 1665. On avait donné Don Japhet d'Arménie, de Scarron; la recette avait été de 265 livres; voici la dépense:
Frais ordinaires 55 liv. 13 s.
A Craunier, pour des menus frais, 1 10
A M. Ducroisy, pour une charité, 11 »
Pour les Capucins, 1 »
Ou trouve souvent, sur les registres de cette troupe, de ces mentions de charités. On y voit même figurer le prix de deux messes; mais c'est quelques jours après la mort de Molière, et sans aucun doute à l'occasion de cet événement. Quant aux aumônes aux Capucins, elles reviennent sans cesse pour des sommes de dix sous à deux et trois livres. Jusqu'en 1696, ces dons demeurèrent variables; mais, à partir de cette époque, les Comédiens Français consentirent à ce qu'il fût prélevé chaque mois, sur leurs recettes, une somme à répartir entre les plus pauvres couvents de Paris. Les Cordeliers, non compris dans le partage, adressèrent aux Comédiens la requête suivante:
«Chers frères, les Pères Cordeliers vous supplient très-humblement d'avoir la bonté de les mettre au nombre des pauvres religieux à qui vous faites la charité. Il n'y a point de communauté à Paris qui en ait un plus grand besoin, eu égard à leur nombre et à l'extrême pauvreté de leur maison. L'honneur qu'ils ont d'être vos voisins leur fait espérer que vous leur accorderez l'effet de leurs prières, qu'ils redoubleront pour la prospérité, de votre chère compagnie.»
Le 25 février 1699, cet abandon, jusque-là facultatif de la part des directeurs, devint obligatoire, et une ordonnance de cette date porte que «le roi, voulant contribuer au soulagement des pauvres, dont l'Hôpital général est surchargé, a cru devoir leur donner quelque part aux profits considérables qui reviennent des opéras de musique et comédies qui se jouent à Paris par sa permission.»
C'est de cette dernière époque que date ce qu'on appelle le droit des pauvres; mais avant la Révolution, cette redevance n'était pas la seule que les théâtres eussent à acquitter. Ils payaient également tribut, la Comédie-Française exceptée, à l'Académie royale de Musique. Des registres que possèdent les archives de l'Opéra nous font connaître les noms et les chiffres des redevanciers pour l'année 1784-85:
Le Vauxhall d'Hiver, le sieur de La Salle, liv. s. d.
forfait pour l'année. 600 » »
Les grands danseurs de corde, le sieur Nicolet,
à 48 livres par représentation. 18,048 » »
Ambigu-Comique, le sieur Audiot, à 36 livres, par
représentation. 16,048 » »
Variétés-Amusantes, les sieurs Maltère, à 36 livres
par représentation. 20,868 » »
Redoute chinoise, le sieur Plainchêne, à 24 livres
par représentation. 2,391 » »
Les Associés, du 1er octobre, 600 livres par an. 300 » »
Figures en cire du sieur Curtins. 150 » »
Spectacle du théâtre des Beaujolais. 835 » »
Le sieur Préjean. 25 » »
Ombres Chinoises. 120 » »
Optique du sieur Zaller. 180 » »
Les Fantoccini italiens. 345 » »
Les feux du sieur Ruggiere. 936 » »
Joute de la Rapée. 324 » »
Joute du Gros-Caillou. 384 » »
Courses de chevaux du sieur Ashley jusqu'au
16 février 1785. 2,016 » »
L'homme ventriloque. 24 » »
Machine hydraulique, à 5 livres par mois. 5 » »
Le sieur Nicoud, pour avoir le droit de faire
voir son singe. 6 » »
Le sieur Marigny, pour avoir le droit de faire
voir des nains. 36 » »
Le sieur Second, pour avoir le droit de faire
voir des marionnettes. 48 » »
Le sieur Devains, pour un cabinet de figures en cire. 36 » »
Le sieur Du Mesuyb, géants, pour la foire Saint-Germain. 30 » »
Le sieur Berlin, mécanicien. 12 » »
Total. 63,841 6 8
L'année suivante, les abonnements annuels furent plus nombreux; mais cet arrangement fut tout dans l'intérêt de l'Opéra, qui exigea, à forfait: de la Comédie-Italienne, 40,000 liv.; des Variétés, 40,000 liv.; des grands danseurs de corde, 24,000 liv.; et de l'Ambigu-Comique, 30,000 liv.
La Révolution vint abolir ce vasselage comme tous les autres; mais bientôt, le droit fixe et général du dixième de la recette brute au profit de l'administration des hospices fut établi à Paris, sur tous les théâtres sans exception. Cette mesure détermina la plupart d'entr'eux à augmenter du dixième le prix de leurs places, par ce calcul que le public ne serait point éloigné ou diminué par cette augmentation, qu'ils regardaient comme insignifiante, et qu'ainsi ce serait uniquement lui qui supporterait cet impôt. C'est ce qui explique le prix actuel de 44 sous pour une place de parterre à la Comédie-Française. Il n'était antérieurement que de 40 sous.
Un document administratif, récemment publié, fait connaître les sommes que les différents théâtres ont payées pour ce droit depuis trente-cinq années, que l'on divise en périodes quinquennales. L'Opéra a versé, pour sa part, 2 millions 573,000 fr.; le Théâtre-Français. 2 millions 215,000 fr.; l'Opéra-Comique, 2 millions 60,000 fr. En voici le détail:
Opéra. Français. Opéra-Comique.
De 1807 à 1811, 293,000 351,000 334,000 fr.
De 1812 à 1816, 305,000 385,000 337,000
De 1817 à 1821, 282,000 344,000 323,000
De 1822 à 1826, 314,000 348,000 306,000
De 1827 à 1831, 309,000 234,000 243,000
De 1832 à 1836, 498,000 251,000 215,000
De 1837 à 1841, 572,000 303,000 302,000
Nous bornant à ces cinq dernières années pour les autres théâtres, nous voyons que, de 1837 à 1841, en prenant, non pas le rang que leur assigne le plus ou le moins de dignité de leurs genres respectifs, mais l'ordre que nous indique l'importance de leur tribut, ils ont payé:
Cirque-Olympique, 356,000 fr.
Italiens, 315,000
Palais-Royal, 277,000
Variétés, 238,000
Gymnase-Dramatique, 216,000
Gaieté, 201,000
Vaudeville, 195,000
Porte-Saint-Martin, 180,000
Ambigu-Comique, 162,000
Folies-Dramatiques, 124,000
Nous avons souvent entendu et lu des réclamations contre ce prélèvement sur les recettes des entreprises théâtrales; mais nous n'avons pas été frappés de la force des arguments qu'on a mis en avant pour les justifier. Pour notre part, nous ne croyons pas que l'art y gagnât plus que l'ordre public et la morale, si la libre concurrence était permise en spéculations de ce genre. Le législateur a donné à l'autorité le droit de limiter le nombre des théâtres et d'accorder les privilèges nécessaires pour les exploiter. C'est une faveur, par conséquent, qu'elle accorde; son droit d'y imposer des conditions est donc incontestable, et, pour notre pari, nous ne trouvons celle de remettre un dixième des recettes aux pauvres ni injuste ni excessive.
Nous savons bien qu'on a argué contre ce droit des déconfitures nombreuses qui se sont succédé dans les directions; nous ne pensons pas qu'il en ait été le moins du monde la cause véritable; nous n'ignorons pas davantage qu'en additionnant les chiffres des déficits des faillites pendant une période dont on avait fait choix, on a trouvé que leur total était aussi celui des paiements faits aux hospices. On en a conclu que si les pauvres n'eussent rien reçu, les directeurs qui avaient fait de mauvaises affaires auraient au contraire pu payer intégralement leurs créanciers. Nous regardons ce calcul comme purement spécieux, et la conséquence comme fort peu logique. La plus forte partie de ce total des versements faits aux hospices a été fournie par les entreprises qui prospéraient, et par conséquent celles qui sont tombées pour n'avoir pas fait de recettes, à moins de se substituer aux pauvres, n'auraient profilé en rien de ce tribut des théâtres heureux. C'est donc ailleurs qu'il faut chercher la cause des malheurs financiers d'un grand nombre de directeurs, et le tort de l'administration, qui, à nos yeux, n'y est pas étrangère, mais par un tout autre fait que celui qui lui est reproché par les adversaires du droit des hospices.
Les théâtres concourent à la prospérité de Paris en y attirant les étrangers, et le gouvernement est le premier à reconnaître l'influence politique qu'ils peuvent ainsi indirectement exercer; chaque année des subventions importantes sont demandées aux Chambres et votées par elles pour soutenir ceux des grands théâtres qui ont à faire face aux frais les plus considérables. Ils encouragent l'art, ils activent l'industrie, et l'on a calculé qu'en fournisseurs qu'ils alimentent et en individus qu'ils emploient, depuis le premier ténor de l'Opéra jusqu'à l'ouvreuse de loges des Funambules, vingt mille familles (plus d'un trentième de la population) sont intéressées plus ou moins directement à l'existence des théâtres. Enfin, le total annuel de leurs recettes ne s'élève pas à moins de 10 à 12 millions. On comprend facilement dès lors la portée désastreuse qu'ont nécessairement les malheurs financiers de ces sortes d'entreprises.
Depuis 1830, dans une période de douze années, vingt et un privilèges en autorisation équivalant à des privilèges (non compris les cinq théâtres royaux subventionnés) ont été exploités à Paris: la Renaissance, le Théâtre-Nautique, le Vaudeville, le Gymnase, les Variétés, le Palais-Royal, la Porte-Saint-Martin, la Gaieté, l'Ambigu, le Cirque, les Folies-Dramatiques, les Délassements-Comiques, le Panthéon, Beaumarchais, le Luxembourg, Saint-Marcel, Molière, Saint-Laurent, les Jeunes-Élèves, le Gymnase-Enfantin et les Funambules. Eh bien! dans cette, même période, la Gazette Municipale, qui s'est livrée, dans un article très-bien pensé, à cette triste supputation, compte dix-huit déconfitures!
La cause est-elle dans l'abandon du goût public? non, car aujourd'hui, autant que jamais, la population se porte nombreuse aux théâtres qui savent l'attirer, et le chiffre total des recettes générales est là pour en fournir la preuve. Il a doublé depuis 1814.
Dans le nombre des théâtres? Mais leur nombre n'a pas doublé comme les recettes, et d'ailleurs, telle entreprise qui a succombé sous une administration réussit immédiatement après sous une autre.
Il faut donc le reconnaître, la prospérité des théâtres est tout entière dans les entrepreneurs qui les dirigent; et, puisque la limitation du nombre de ces entreprises, la durée et la concession des privilèges, constituent un droit purement administratif, c'est l'administration qui devient responsable quand elle n'a pas apporté dans ses choix toute la sollicitude nécessaire, quand elle les a fait porter sur des hommes sans aptitude, sans garanties. Or, nous le demandons, à coté de choix sérieux qui semblent avoir été faits pour être la critique et la condamnation des autres, à côté de choix d'hommes qui ont su faire la fortune de leur théâtre, la leur et celle de leurs cointéressés, combien n'a-t-on pas vu de nominations dont le bon sens public est encore à se rendre compte? Trop souvent, pour se délivrer d'une obsession ou faire cesser une attaque, on a remis à un homme un droit qui lui fournit l'infaillible moyen de se ruiner et de ruiner les autres. Il faut des qualités nombreuses pour faire un bon directeur de théâtre. On a vu, la plupart du temps, prendre les hommes qui en étaient le plus dépourvus.
Nous ne craignons pas de le dire, la Banque de France, si prospère, si opulente, si féconde pour ses actionnaires, la Banque de France elle-même n'eût pas résisté à la direction de certains privilégiés. Qu'on veuille donc bien voir le mal là où il est, et ne pas en aller chercher la cause dans le droit des hospices, impôt respectable et bien assis.