PÈLERINAGE DE LA MECQUE.--TRANSPORT DES PÈLERINS DE L'ALGÉRIE, DE MAROC ET DE TUNISIE A BORD DE BÂTIMENTS FRANÇAIS.
Embarquement dans le port d'Alger des Pèlerins de la Mecque.
Le pèlerinage est pour les fidèles musulmans de l'un et l'autre sexe un acte religieux qui consiste à visiter, une fois dans sa vie, le Kaabah (maison carrée tabernacle de Dieu), à la Mecque, au jour prescrit par la loi, et avec différentes pratiques ordonnées par la religion. Cette loi n'oblige que ceux à qui leur position ou des circonstances particulières ne permettent pas de s'en dispenser, comme par exemple la condition libre, le bon sens, l'âge de majorité, l'état de santé, l'état d'aisance, la sûreté du voyage, la compagnie du mari ou d'un proche parent, sous la garde duquel doit être la femme qui se destine au pèlerinage; enfin, l'absence de tout empêchement légitime, de quelque genre qu'il soit.
Le fidèle est tenu en son particulier à différents exercices, pour s'acquitter convenablement de ce devoir important de l'islamisme; ces exercices consistent à s'arrêter aux premières stations, autour de la Mecque, à une certaine distance de la cité sainte, et sur la route même des pèlerins qui y viennent de toutes les parties du inonde, à y faire les purifications, à prendre l'ihram, espèce de voile ou manteau pénitencier formé de deux pièces de laine blanches et neuves, sans coutures. Finie pour se couvrir la partie inférieure, et l'autre la partie supérieure du corps; à se parfumer avec du musc ou d'autres aromates, à réciter des prières et à psalmodier des cantiques à haute voix. Le pèlerin ne peut être vêtu que de son ihram; il peut cependant avoir sur lui des espèces en or ou en argent, mais dans une bourse ou dans une ceinture, être armé d'un sabre, porter son cachet au doigt, et le saint livre du Koran dans un sac pendu à son côté. A son arrivée à la Mecque, il doit aussitôt se rendre directement au Kaabah, entrer dans le temple par la porte Schéibé, les pieds nus, et en récitant une prière consacrée, s'approcher de la Pierre-Noire (1), la baiser respectueusement ou bien la toucher des deux mains et les porter ensuite à la bouche, faire, immédiatement après, les tournées autour du sanctuaire, en partant de l'angle de la Pierre-Noire, et avançant toujours du côté droit, pour avoir le sanctuaire à gauche, et par là plus près de son cœur. Cette tournée autour du Kéabé se renouvelle sept fois de suite: le pèlerin est tenu de faire les trois premières en se balançant alternativement sur chaque pied, et secouant les épaules; les quatre autres, au contraire, d'un pas lent et grave. Les tournées, qui forment un des actes les plus importants du pèlerinage, doivent se faire en trois différents temps: la première, le jour même de l'arrivée du pèlerin à la Mecque; la seconde, appelée tournée de visite, pendant un des quatre jours de la fête de Biram; et la troisième, tournée de congé, le jour même de son départ de la Mecque.
Note 1: L'hommage que l'on rend à cette pierre est pour rappeler au fidèle l'aveu et la confirmation de l'acte de foi que toute la légion des êtres spirituels fit à la création du monde. L'Être-Suprême les ayant interrogés de la sorte: «Ne suis-je pas votre Dieu?» Tous répondirent: «Oui, vous l'êtes.» Ces paroles furent déposées dans le sein de cette pierre par l'Éternel lui-même. «Aussi la Pierre-Noire, d'après les expressions du Koran, est un des rubis du paradis: elle sera envoyée au dernier jour; elle verra, elle parlera, et elle rendra témoignage de tous ceux qui l'auront touchée en vérité et dans la sincérité de leur cœur.
Le pèlerin doit aussi, ce dernier jour, boire de l'eau du puits de Zemzem, dont l'origine miraculeuse est attribuée à l'ange Gabriel, et même emporter de cette eau sainte pour en avoir chez lui et pour en donner à ses proches et à ses amis. Enfin, au moment où il sort du temple, il doit encore, 1º porter la main sur le voile du Kaabah; 2º faire les prières les plus ferventes, en les accompagnant de larmes et de soupirs; 3° toucher le mur Multezem qui est entre la Pierre-Noire et la porte du sanctuaire, en y posant d'abord la poitrine, ensuite le ventre et la joue droite, à l'exemple de ce qu'a pratiqué le prophète lui-même; 4º se retirer le visage constamment tourné vers le sanctuaire; et 5º sortir par la porte El-Ouada (porte de la promesse), après en avoir respectueusement, baisé le seuil.
Traversée des Pèlerins de La Mecque.
Ces principales pratiques du pèlerinage sont entremêlées d'une foule d'autres, d'excursions ou de processions hors de la ville, de visites à l'Oeumré, petite chapelle située au milieu d'une plaine à deux heures au nord de la Mecque, du jet des Sept-Pierres, de la célébration de la fête des Sacrifices (Aid-Adha ou Kourhan-Baïram), l'une des deux grandes fêtes religieuses de l'islamisme, etc.
C'est Mohammed (Mahomet) qui établit d'une manière invariable et permanente le jour où tous les ans seraient célébrées la fête du Pèlerinage et celle des Sacrifices.--Il la fixa au commencement de mars, à l'approche du printemps, dans le double but de rendre le voyage moins pénible aux pèlerins, et de faciliter en même temps le transport et la vente de leurs denrées. On voit par là que le pèlerinage fut dans l'origine une institution non moins politique que religieuse, favorisant le commerce par la création dans le désert d'un immense marché, source de richesses et de prospérité pour les villes pauvres où l'habile législateur vécut longtemps obscur chamelier.
Rien n'égale le zèle et l'empressement de tous les peuples qui professent l'islamisme à remplir ce devoir important de leur culte. Les anciennes traditions relatives à l'origine du Kaabah, la profonde et constante vénération des Arabes païens pour ce tabernacle, la politique qu'eut Mohammed de consacrer ces mêmes opinions, et de présenter la visite du sanctuaire comme un précepte divin, et l'un des principaux articles de sa doctrine; la dévotion avec laquelle il s'en acquittait lui-même; enfin, l'exemple de ses disciples, de ses successeurs et des musulmans de tous les siècles, concourent à faire regarder encore aujourd'hui comme absolue et indispensable l'obligation de visiter au moins une fois dans sa vie le temple de la Mecque. Pour entreprendre ce pèlerinage, les musulmans surmontent avec une constance étonnante les hasards et les difficultés d'un voyage long et pénible. Aussi en voit-on chaque année plus de cent mille de tout sexe, de tout âge, de toute condition, s'acheminer des diverses contrées de l'Europe, de l'Asie et de l'Afrique, vers le Kaabah de la Mecque. Il est des années où le nombre des pèlerins va jusqu'à cent cinquante mille. Selon une opinion populaire, il ne peut jamais y en avoir moins de soixante-dix mille, parce que c'est le nombre arrêté dans les décrets du ciel, et que toutes les fois qu'il reste inférieur les anges y suppléent d'une manière invisible et miraculeuse.
Caravane de la Mecque.
Le grand corps des pèlerins réunis à Damas marche sous l'escorte d'une véritable armée, qui est chargée de les protéger contre les attaques des Arabes nomades, surtout dans les déserts de la Syrie et de l'Arabie, et qui les conduit jusqu'à la distance de trois journées de Médine. Là, ces pèlerins se réunissent à ceux d'Afrique, qui marchent également sous la garde d'un des premiers beys d'Égypte. La sortie de la grande caravane, qui part du Caire dans les derniers jours du mois de décembre, et qui met quarante jours pour arriver à la Mecque, se fait en grande pompe. Au jour fixé, toute la foule des pèlerins, logée sous des tentes en dehors de la porte des Victoires, se met en chemin, ayant à sa tête le chameau mahmel portant le tapis offert chaque année à la ville du prophète. Tous les deux ou trois ans, les sujets de l'empereur de Maroc font aussi ce voyage en corps, sous la conduite particulière d'un officier de ce monarque. Les mahométans de la Perse, du Japon, des Indes et du reste de l'Orient, marchent d'ordinaire par bandes vers l'Arabie, et pourvoient par eux-mêmes à ce qui leur est nécessaire, tant pour la sûreté que pour la commodité du voyage. Arrivés sur les terres de l'Arabie, tous, en général, se reposent sur la vigilance et sur les soins du chérif de la Mecque, qui est censé répondre d'eux.
Le chérif de la Mecque reçoit le corps des pèlerins à la tête de troupes nombreuses chargées de veiller à leur salut pendant les stations hors de la cité, soit avant, soit après la célébration de la fête des Sacrifiers, comme aussi de maintenir l'ordre parmi les pèlerins eux-mêmes.
Toutes les pratiques, aussi austères que minutieuses, qui constituent le pèlerinage, se terminent par des fêtes et des réjouissances qui durent trois nuits du Raman, et pendant lesquelles le chérif de la Mecque, les pachas de Damas et d'Égypte font tirer des milliers de fusées, tandis qu'une bonne partie des pèlerins, surtout les Égyptiens et les Arabes, s'ébattent par toutes sortes de jeux et de bouffonneries.
Tout musulman qui se destine au pèlerinage se nomme hallal (débutant), jusqu'au moment ou il prend l'ihram dans l'une des stations aux environs de la Mecque. Couvert de ce manteau, il porte le nom de mohrim, auquel succède celui de hadj, qui signifie pèlerin. Aussitôt qu'il a satisfait à toutes les pratiques requises pour cet acte religieux, cette dénomination de hadj, que la religion accorde à tous ceux qui ont visité le sanctuaire, devient une espèce de surnom que les pèlerins de tout état, de tout rang et de toute condition conservent le reste du leurs jours. A cette prérogative qui leur concilie une espèce de vénération publique, se joint encore celle de se laisser croître la barbe, comme étant une pratique consacrée par la loi et par l'exemple même du prophète.
Sous la domination turque, l'époque ordinaire du départ d'Alger pour le pèlerinage de la Mecque était à peu près fixé au mois de novembre, afin que les pèlerins pussent arriver assez à temps au Caire pour se joindre à la grande caravane qui part de cette ville. Le pèlerinage était autorisé par le bey dans une réunion du Medjlis (tribunal des ulémas) qu'il convoquait à cet effet et où était appelé l'oukil (administrateur) de la corporation de la Mecque et Médine. Celui-ci remettait au muphti les sommes destinées aux pauvres de ces villes, et qui étaient fixées invariablement pour chaque année a environ 10,800 fr. Cet argent était ensuite confié par portions égales à chacun des pèlerins, qui en devenait le gardien et en faisait la remise, à la Mecque, à un beit-el-mal (trésorier), qui était regardé comme le chef de la caravane d'Alger. Cette caravane se composait de trois à quatre cents pèlerins, qui se réunissaient à Alger de tous les points de la régence. Les Arabes habitant les contrées les plus voisines du désert s'adjoignaient à la caravane de Maroc, qui traversait une partie du Sahara pour se rendre à Alexandrie. Ces voyages se faisaient ordinairement sur un ou plusieurs bâtiments de transports frétés par des négociants d'Alger. Chaque pèlerin payait son passage: celui du beit-el-mal et des gens à son service était seul gratuit.
Au moment du départ d'Alger, l'oukil de la Mecque et Médine remettait au beit-el-mal l'oukfia, ou état nominatif des personnes de la ville sainte qui avaient droit aux secours annuels envoyés d'Alger. La somme de 10,800 fr. versés par la corporation s'accroissait parfois des dons faits par les hauts fonctionnaires de la régence. La caravane arrivée à sa destination, les fonds étaient distribués par le beit-el-mal aux personnes désignées, dans la proportion d'un tiers pour les pauvres de la Mecque et de deux tiers pour ceux de Médine.
En cas de décès d'une de ces personnes, les héritiers avaient droit à sa portion. Si, dans la traversée, un pèlerin venait à mourir, le beit-el-mal s'emparait de ses effets, en faisait la vente, prélevait un droit de dix pour cent, et rendait compte il son retour des successions qu'il avait recueillies.
Aucun envoi de marchandises n'était expédié de la régence, dont le commerce d'exportation était presque nul; mais les denrées produites par l'Hedjaz, (nom de la province où est située la Mecque) étaient importées en assez, grande quantité et donnaient un bénéfice important au commerce algérien, tels que l'ambre, la perle, les cachemires, le café moka, le musc, les bois d'aloès et de sandal, l'écaille, les chapelets et les étoiles brochées de Damas.
Après la conquête d'Alger par la France, les pèlerinages ont été interrompus, et les indigènes ont pu voir dans cette omission d'une pratique qui leur est chère, une preuve de notre mépris ou tout au moins de notre indifférence pour leurs mœurs et leur religion. Dès le commencement de 1836, cependant, l'attention de l'administration algérienne s'était portée sur l'utilité de faire revivre en Algérie les pèlerinages, sous les auspices et avec la protection de l'autorité française. Les circonstances difficiles dans lesquelles le pays s'est trouvé, l'état de guerre sans cesse renaissant et de permanentes hostilités ont, pendant plusieurs aimées, encore retardé la réalisation de ce projet. Mais en 1842, la situation favorable de notre colonie a permis enfin de mettre à exécution une mesure dont l'importance politique et commerciale même ne saurait être l'objet d'aucun doute; car en même temps que les indigènes trouveront naturellement dans l'assistance accordée par le gouvernement à l'accomplissement de l'une des prescriptions de l'islamisme une preuve de l'égale sollicitude avec laquelle l'administration s'attache à protéger toutes les croyances religieuses, sans distinction de culte et de nation, il est présumable que nous retirerons de grands avantages pour l'influence morale de notre domination et pour l'extension de nos relations commerciales d'une disposition dont l'effet doit être, tôt ou lard, d'attirer dans nos ports les caravanes qui aujourd'hui font le commerce du désert par le Maroc.
Parti de Toulon le 13 septembre 1842, un bâtiment à vapeur de l'État, le Caméléon, de 220 chevaux, commandé, par M. le capitaine de corvette Poutier, a été expédié en Algérie pour être mis à la disposition des pèlerins. Cent vingt-quatre indigènes, appartenant aux classes riches et lettrées, et recueillis dans les provinces d'Alger, d'Oran et de Constantine, ainsi que dans la régence de Tunis, ont pris place à bord de ce navire, et ont été transportés aux frais de l'État à Alexandrie, où ils sont arrivés le 3 octobre suivant. A leur débarquement, les dispositions prises par les soins de notre consul-général leur ont assuré l'aide et l'assistance qui leur étaient acquis en leur qualité de sujets de la France, et dont ils avaient besoin pour accomplir leur pèlerinage. Comme la plupart étaient venus sans provisions, le gouvernement a pourvu à leur nourriture pendant la traversée, et avait fait mettre à bord des approvisionnements consistant en moutons, volailles, œufs, fruits secs (raisins et figues), riz, biscuit, sucre et café. Le pèlerinage terminé, un autre bâtiment de l'État, le Tancrède est allé rechercher les pèlerins, et les a ramenés, au mois de juillet 1843, dans les divers ports où ils avaient été embarqués.
Dès le mois d'août 1842, l'agha El-Mezari (v. l'Illustration, t. Ier, p. 349), deux de ses fils et Abd-el-Aziz, chef des Douairs de la province d'Oran, avec une douzaine du personnes de suite avaient été admis comme pèlerins, aux frais de l'État, sur les paquebots partant de Marseille pour Alexandrie, d'où ils ont également été ramenés de la même manière.
Les heureux résultats produits par ce premier essai ont déterminé le gouvernement à le renouveler cette année. Le 4 octobre 1843, le bâtiment à vapeur le Cerbère, affecté à cette mission spéciale, est arrivé à Alger; il en est parti le 6 pour aller prendre d'abord à Tanger quelques personnages importants qui ont sollicité cette faveur et auxquels elle a été accordée, il a touché ensuite successivement à Mers-el-Kebir, Cherchell, Alger, Philippeville et Rone, pour recueillir dans chacun de ces ports les pèlerins algériens, et a continué sa marche vers Alexandrie en touchant à Tunis, ou il avait également l'ordre de recevoir à son bord les pèlerins de cette régence. Outre les provisions nécessaires à leur nourriture, le Cerbère a embarqué à Toulon deux cents couvertures de campement, destinées à les garantir des rigueurs de la saison pendant la traversée.
C'est par de semblables mesures, sagement combinées avec les résultats des expéditions militaires et surtout avec le développement de la colonisation, qu'il deviendra chaque jour moins difficile, il faut l'espérer, d'assurer le succès de l'œuvre importante que la France a entreprise et poursuit depuis plus de treize années en Algérie.