Courrier de Paris.
Les ambitions littéraires sont éveillées; le poète, l'orateur, l'historien, le critique, l'auteur de drames ou de comédies, sautent à bas de leur lit, s'habillent précipitamment, prennent un cabriolet à l'heure et se mettent en course, de l'est à l'ouest et du midi au nord. Un académicien vient de mourir! un fauteuil est vacant! qui succédera à l'immortel défunt? C'est moi, dit la comédie; moi, s'écrient l'ode, le roman, la tragédie, le cours de littérature, le feuilleton, et jusqu'à l'opéra-comique: Je suis le plus spirituel, le plus profond, le plus éloquent, le plus sublime.
Mes vers ont des beautés que n'ont pas tous les autres!
Les Grâces et Venus règnent dans tous les nôtres!
Mon style a le tour libre et le beau choix des mots!
On voit régner chez moi l'ithos et le pathos!
Les trente-neuf immortels survivants n'ont qu'a bien se tenir; le mois de décembre sera rude pour leur immortalité. Dès le matin, au chant du coq le candidat académique viendra heurter à leur porte: «Qui frappe ainsi?--Ayez pitié d'un pauvre homme sans fauteuil: un fauteuil, s'il vous plaît! Votre voix, pour l'amour de Dieu! La charité, mon bon immortel!» L'académicien s'échappe par une porte secrète et gagne la rue, se croyant libre de toute atteinte. Trois candidats l'attendent sur le seuil de sa maison; trois autres, embusqués au coin d'une borne, se jettent sur lui et lui déchargent leur candidature en pleine poitrine et à bout portant. Le malheureux académicien, à peine remis de cette brusque attaque, tombe, vingt pas plus loin, dans une escouade de parents, d'amis et de clients du candidat, qui l'égorgent de plus belle. C'est l'aïeul, c'est le fils, c'est l'oncle, c'est la femme, la cousine, le propriétaire, le locataire, le portier. «Vous lui donnerez, votre voix, n'est-ce pas, mon cher monsieur?» Car ce n'est pas assez du candidat en personne, ô infortunés académiciens! vous avez sur le dos les petits-fils de leurs pères. les parents de leurs parents, les amis de leurs amis, les voisins de leurs voisins et ce qui s'ensuit; si bien qu'après toute élection académique, il y a presque toujours un ou deux immortels d'enterrés dans l'année. On attribue leur mort, les uns à la vieillesse, les autres à une fièvre, ceux-ci à la goutte, ceux-là à la pleurésie. Quelle erreur! Ils sont morts la plupart d'un mal que je nommerai, en ma qualité de docteur illustre, indigestion de candidats. Vert-Vert rendit le dernier soupir étouffé sous les dragées; plus d'un académicien a succombé sous les salutations, les sourires, les caresses, les prières, les visites empressées, les coups de sonnette sans relâche et les supplications du candidat à l'Académie.
Le fauteuil aujourd'hui vacant est celui de M. Campenon, mort cette semaine. L héritier littéraire qui viendra s'y asseoir après lui n'aura pas du moins la crainte, comme cela arrive, d'être écrasé par le souvenir et la gloire de son prédécesseur. Il y a vingt ans qu'on ne parlait plus de M. Campenon, et du temps qu'on en parlait, son nom a toujours marché à petit bruit. Un seul jour M. Campenon se trouva mis en lumière et causa quelque rumeur; mais ce fut moins par son talent doux et modeste et par son caractère pareil à son talent, que par le fait d'une circonstance particulière que nous dirons tout à l'heure.
Il était né à Grenoble en 1775; aussi le premier voyage qu'entreprit sa muse fut-il un voyage de Grenoble à Chambéry, dans le goût de Chapelle et de Rachanmont. Campenon n'avait pas besoin d'aller chercher si loin pour apprendre à rimer; on s'en mêlait dans sa famille, et le poète Léonard était son oncle.
Rimant ainsi, à son loisir, quelques pièces légères, selon la mode du temps, il finit par venir à Paris, dans ce Paris convoité par tous les poètes de province: la poésie descriptive était alors en pleine floraison, et Delille y dominait en roi. Campenon, s'abritant sous cette couronne de Delille, peu à peu glana quelques fleurs et quelques épis dans les domaines du maître. De ce penchant de Campenon pour le genre descriptif et bucolique résulta une grande intimité entre les deux poètes; toutefois, Delille ne communiqua point à son ami l'éclat de sa veine et de sa fécondité. Tandis que le chantre des Jardins semait l'hémistiche à pleines mains, Campenon ourdissait lentement et modestement ses vers. Aussi son bagage poétique est-il des plus légers; on le porterait aisément sous le bras, sans fatigue, de Paris à Grenoble et de Grenoble à Chambéry. Deux petits poèmes composent le plus fort de ce bagage. L'un a pour titre; L'Enfant Prodigue, l'autre: La Maison des Champs; ajoutez un projet de vers sur Le Tasse, que Campenon n'a point achevés, et une vingtaine de pièces fugitives dans le style de ce quatrain adressé à une femme:
Ce auteur doit, sur toutes choses
Placer chaque sujet dans son lieu, dans son temps;
Ainsi pour vous ma muse attendra le printemps,
Et je vous chanterai dans la saison des roses.
Et avec cela vous connaissez tout mon Campenon.
Il n'en fallut souvent pas davantage pour entrer à l'Académie; mais rarement on y entra à moins, il faut l'avouer. Le sobre Campenon se présenta cependant pour succéder au plus prodigue des poètes, à Delille, et emporta la nomination. L'Académie, en le choisissant, se laissa gagner par l'attrait de donner à Delille pour successeur un homme qu'il avait aimé de son vivant par l'espèce d'analogie qu'il y avait dans les goûts poétiques de l'un et de l'autre, quoique à une immense distance de la part de Campenon, et enfin par l'esprit aimable de celui-ci, son caractère doux et poli et son commerce plein d'aménité. L'agrément de l'homme servit de passe-port au poète.
L'honnête Campenon avait eu beau chanter l'innocence des champs et enseigner, comme le dit la préface de son poème, «à l'homme sensible possesseur d'une petite maison de campagne, l'art de se délasser des fatigues de la ville en poussant la bêche et en portant l'arrosoir, et d'entremêler les légumes aux fleurs et les arbres qui fournissent du fruit à ceux qui donnent de l'ombrage,» la malignité parisienne, insensible à ces souvenirs d'éducation champêtre, railla la candidature de l'auteur de La Maison des Champs; on répétait de salon en salon ce plaisant distique;
Au fauteuil de Delille aspire Campenon:
Son talent suffit-il pour qu'il s'y campe?--Non.
Il s'y campa cependant, malgré les épigrammes. Elu en 1813, sa réception en séance publique n'eut lieu que dix-huit mois plus tard, en février 1814. De grands événement venaient d'étonner le monde et de changer la face de l'Europe. Tout s'en ressentit, tout, jusqu'à la réception de Campenon. --Les circonstances en firent une affaire importante; les passions politiques s'en mêlèrent; les partis y trouvèrent un aliment; dans cette séance académique, Campenon, ardent royaliste, représenta la Restauration, récemment victorieuse, et Régnault de Saint-Jean-d'Angély, chargé de lui répondre, le drapeau de l'Empire vaincu. L'affluence fut immense, et les journaux du temps racontent que jamais de mémoire académique, ou n'avait si bruyamment assiégé les portes et si tumultueusement envahi les banquettes. Dans le compte-rendu inséré au Journal des Débats, Féletz, félicite le récipiendaire de cette foule curieuse. «On y remarquait un grand nombre d'étrangers, dit-il, et particulièrement beaucoup d'Anglais et beaucoup d'Anglaises.» Triste éloge et douloureux cortège, derrière lequel l'œil du citoyen devait toujours voir les infortunes de la patrie!
Le rôle de Campenon était facile à remplir: il ne s'agissait que de louer les Bourbons avec adoration, et de maltraiter l'Empereur abattu; c'est ce qu'il fit. Régnault de Saint-Jean-d'Angély, au contraire, avait la lâche périlleuse. Placé entre son passé, ses affections bien connues et les nécessités du moment, il fallait qu'il ménageai le pouvoir présent sans compromettre son caractère, et tout en laissant percer le fond de sa pensée, il se tira du danger, non sans talent et sans courage. Plus d'un mot détourné, plus d'une phrase habile maintinrent la dignité de l'orateur et les sentiments de l'homme politique. Régnault hasarda surtout une certaine distinction entre le prince et la patrie, qui lui attirèrent le lendemain les vives attaques des feuilles royalistes.
Après cette chaude, escarmouche, la gloire littéraire, de Campenon rentra dans la modestie et le silence; quant à Campenon lui-même, il tint de l'amitié de la Restauration plusieurs fonctions importantes, l'une au ministère de l'instruction publique, l'autre à l'intendance des menus-plaisirs. A propos de cette dernière faveur, il courut sur son compte une épigramme qui se terminait par ces deux vers:
Pour le placer dans les menus.
On a consulté ses ouvrages.
Une santé délabrée et les événements de 1830 éloignèrent Campenon des fonctions publiques. II y avait près de quinze ans qu'il vivait à la campagne entouré d'amitiés et d'affections. C'était un homme d'un esprit agréable après tout, et d'un aimable caractère.
--On nous annonce de tous côtés des hommes de génie et des prodiges à foison. Ici un drame merveilleux intitulé Diegorias; là une admirable comédie en cinq actes et en vers dont la réputation court la ville depuis huit jours sous le titre des Bâtons flottants. Ces deux chefs-d'œuvre en espérance ont excité, dit-on, l'enthousiasme de MM. les comédiens ordinaires du roi, qui viennent de les accueillir à bras ouverts. L'auteur du drame étonnant est un jeune homme jusqu'ici parfaitement inconnu, et qui se nomme M. Séjour. Quant au père de l'admirable comédie, c'est bien un autre mystère: personne ne sait ni d'où il vient, ni qui il est, ni comment il se nomme. Nous proposons le mot de cette énigme aux esprits patients et sagaces qui devinent avec tant de succès les rébus de l'Illustration.
Ce n'est pas assez du Théâtre-Français; l'Académie royale de Musique va bientôt avoir aussi son prodige; M. le marquis de Louvois en aura été le père et le tuteur. Dimanche dernier, le spirituel marquis a prêté ses salons à la mise au jour de la merveille; c'était une exhibition à huis-clos en attendant le grand éclat public. Or, la merveille est un opéra en deux actes nommé l'Égyptienne; on ne parle pas de l'auteur des paroles; il n'est question que du compositeur qui a écrit la musique; il s'appelle Wilbach et échappe à peine à l'adolescence: Wilbach n'a que dix-sept ans; une circonstance ajoute une douloureuse émotion à l'intérêt qu'il inspire par son talent précoce; Wilbach est aveugle.
Plusieurs artistes, et des meilleurs, parmi eux Barroilhet, s'étaient mis à la disposition de M. le marquis de Louvois pour ce curieux essai. Ce n'est donc pas l'exécution habile qui devait manquer à l'œuvre du jeune maestro. Mais, hâtons-nous de le dire, l'œuvre ne s'est pas manqué à lui-même; il a charmé et surpris l'assemblée; on peut croire aux promesses d'un succès qui avait Meyerbeer et Halevy pour témoins et pour approbateurs L'Académie royale de Musique était représentée par M. Léon Pillet, et l'Académie royale de Musique a battu des mains.--Le nom de Wilbach a un air allemand qui pourrait faire croire que l'intéressant artiste arrive de Munich ou de Vienne. Qu'on ne s'y trompe pas; Wilbach est de Montpellier; cela est toujours bon à constater d'avance, afin qu'un jour l'Allemagne, ne le dispute pas à la France, pour peu que le simple aveugle d'aujourd'hui devienne un aveugle grand homme. On ne sait ce qui peut arriver.
--Il y a longtemps qu'on a dit de Paris qu'il conquérait le monde par ses idées; on pourrait ajouter par ses vaudevilles et par ses contre-danses. Le vaudeville parisien envahit l'univers; je ne sais plus quel touriste raconte avoir assisté, au fond de l'Asie, à la représentation du Nouveau Pourceaugnac, de M. Scribe: il est clair qu'avant peu le répertoire du Gymnase et du Palais-Royal envahira la Chine, et fera son entrée à la cour du sublime empereur. Quant à la propagande de la contre-danse, voici un fait qui en donne une preuve particulièrement remarquable: on assure, et cela très-sérieusement, que S. M. Pomaré, reine des îles Marquises, voulant organiser pour cet hiver un bal à grand orchestre, a fait faire des propositions A M. Rosisio, un des Musards de la contre-danse; M. Rosisio se serait chargé de faire danser aux îles Marquises, et, en tête, à la reine Pomaré: la Lionne, la Saltimbanque et les Hussards de la garde; mais M. Rosisio est l'Hippocrate du Galop: il a refusé les présents d'Artaxerce-Pomaré. M. Rosisio tient à ne faire galoper que sa patrie.
--Saint-Pétersbourg est de plus en plus conquis par les chanteurs italiens: au moment où nous écrivons, leur succès tient du délire; Otello a dépassé la fortune d'il Barbier; l'empereur se distingue par son dilettantisme ardent, c'est de lui aussi qu'émanent les gracieux sourires et les récompenses. Après cette représentation d'Otello, outre ses compliments de satisfaction, il a envoyé à Rubini une bague d'émeraude; à Tamburini une bague de saphir; à Pauline-Viardot-Desdemona, des boucles d'oreilles en diamant. On aura une idée de l'aristocratie de ce succès, quand ou saura que telle place de balcon ou d'avant-scène coûte 200 francs.
--Après six semaines de grave indisposition, mademoiselle Rachel se prépare à rentrer au Théâtre-Français: elle jouera le rôle de Monime. Salut, chaste Monime! soyez la bien ressuscitée, et surtout ne recommencez pas!