Théâtres.

Palais-Royal.--La Marquise de Carabas.--Mademoiselle Déjazet.

La Marquise de Carabas (Palais Royal.).--L'Ombre; Louise Bernard (Porte-Saint-Martin).--Les Moyens Dangereux (Odéon).--L'Italien et le Bas-Breton; Manon (Gymnase).--L'Homme Blasé (Vaudeville).--Stella (théâtre de la Gaieté).--Piocheurs et Flâneurs. (Variétés). --Reprise de La Péri. (Opéra).

La liste est longue, Dieu merci, et les théâtres n'ont pas fait les Harpagons cette semaine; ils sèment la prose et les vers à pleines mains, en vrais dissipateurs. Commençons par madame la marquise de Carabas: à toute marquise tout honneur. La marquise, d'abord, n'est pas du tout marquise; elle finit par la, il est vrai, mais elle débute par être tout simplement Fauchette la meunière, Fauchette, par son air vif et mutin, a fixé un instant les regards de M. le marquis de Carabas; après quoi M. le marquis a délaissé Fauchette, se trouvant trop Carabas pour épouser une si petite fille.--Il ne faut pas mépriser un plus petit que soi; M. le marquis va nous le prouver tout à l'heure. Fauchette, en effet, cette Fauchette dédaignée, le tire d'un très-mauvais pas, c'est-à-dire qu'elle le soustrait aux poursuites d'un terrible vicomte de Merluchet, qui veut l'obliger à épouser sa sœur, la très-laide et très-revêche vicomtesse.

«C'est moi qui suis la marquise de Carabas, dit Fauchette, arrivant vêtue comme une marquise; et la voilà qui tranche de la maîtresse, parle, ordonne, se livre au plaisir, et fait si bien qu'elle met en déroute les Merluchet; la bigamie étant un cas pendable, la vicomtesse renonce au marquis, puisque voici la marquise.

Carabas, reconnaissant de ce bon tour, prend décidément Fauchette pour sa femme, dût l'ombre des Carabas en tressaillir dans leur tombe.--Mettez la vive et piquante Déjazet aux prises avec les Merluchet, et vous aurez le secret du succès de ce vaudeville, dont les auteurs sont MM. Bayard et Dumanoir.

Nous parlions d'ombre tout à l'heure, et nous ne savions en avoir une si près de nous; cette ombre est celle de la tendre Marie. Quoi donc! Marie est morte? Oui, vraiment; elle s'est précipitée dans les flots par désespoir amoureux. Max, qui l'aimait, la pleure, et, à force de pleurer, devient fou.--Ce blanc fantôme qui glisse légèrement à travers les sentiers et les arbres, cette apparition légère que le pauvre Max poursuit, vous avez dit: c'est l'ombre de Marie! Eh bien! c'est Marie elle-même; Marie a été sauvée des flots, et, après mille aventures, elle est revenue auprès de son cher Max, qui retrouve enfin Marie elle-même dans son ombre. Si Max n'était pas fou, il y aurait de quoi le devenir; mais attendu qu'il l'est bien réellement, il n'a rien de mieux à faire que de recouvrer la raison et d'épouser Marie. Ainsi fait-il; puis on se réjouit et l'un danse.--C'est la un très-joli ballet-pantomime: l'Opéra n'aurait pas mieux fait. MM. Cogniard frères en sont les heureux coupables.--Quelques jours avant, M. Dumas entrait en lice par Louis Bernard.

Louise Bernard est une pauvre fille convoitée par le roi Louis XV; Louise a de l'honnêteté, et aime honnêtement un jeune officier; bien entendu qu'au dénouement, les deux amants se réunissent et se marient; mais après combien de traverses, de dangers et de larmes!

Ce drame est des plus vulgaires; on a cependant nommé M. Alexandre Dumas. M. Dumas ne craint plus de se compromettre.

Le Second-Théâtre-Français fait une grande consommation de vers et de prose; c'est, sans contredit, le plus actif et le plus insatiable des théâtres de Paris; deux ou trois pièces nouvelles suffisent à peine à son appétit hebdomadaire. Il va sans dire que dans une production aussi copieuse, il se trouve plus d'un mets vulgaire et mal assaisonné, que le parterre, cet autre convive, rejette dédaigneusement. Témoin le Despote, petite comédie en deux actes, qui est morte au premier, et l'Hôtel d'Alban, proverbe d'une conception si faible que le moindre souffle l'a renversé. La petite comédie, qui a pour auteur M. Dumersan, avait la prétention de fronder ces prétendus philosophes, grands ennemis de la tyrannie, auxquels il ne faut qu'une occasion pour être les plus intraitables tyrans du monde; l'intention était bonne; mais que faire d'une intention, quand le goût, l'invention et l'esprit font défaut? J'aime mieux, à la rigueur, l'hôtel d'Alban, de M. Deslandes; cela du moins a quelque malice et le trait n'y manque pas absolument; mais la thèse en est tant soit peu surannée, malheureusement pour l'honneur du génie de M. Deslandes. Il s'agit, en effet, de railler le ridicule des femmes auteurs; Molière a rendu l'entreprise bien difficile depuis les Femmes savantes; Araminte et Bélise ont pris la place et ne la quitteront pas aisément.

Ces deux bluettes ne comptent guère. Un jeune homme, M. Léon Guillard, petit-neveu de l'auteur d'Oedipe à Colonne, arrive après M. Deslandes et Dumersan, annonçant des prétentions beaucoup plus hautes; c'est d'une comédie en cinq actes et en vers que M. Léon Guillard est le père, ni plus ni moins: le sujet est d'un honnête homme. M. Léon Guillard s'attaque au vice, à l'intrigue, au trafic des opinions et des sentiments. Il ne serait pas juste de dire que si comédie manque d'à-propos, et nous ne vivons pas précisément dans un siècle de Curtius et de Catons.

Fiervil est l'homme en qui sont incarnés tous les vices et toutes les cupidités que la verve de M. Guillard poursuit: l'or, les titres, le pouvoir, voilà les liens que ce Fiervil enfle; et croyez-vous que Fiervil veuille les mériter honnêtement, par les voies permises? Non. Fiervil est persuadé qu'on ne devient riche, titré et puissant que par la corruption, le mensonge, la mauvaise foi, l'intrigue, ce que M. Léon Guillard appelle les moyens dangereux. Qui a raison de Fiervil ou de M. Léon Guillard? L'histoire de notre temps nous dispense de le dire.--Aussi le dénoûment de la comédie de M. Guillard a-t-il paru invraisemblable à beaucoup de gens. Fiervil, en effet, finit par être dupe et victime de ses ténébreuses manœuvres; la fortune, la femme, la puissance qu'il convoitait, lui échappent coup sur coup, au moment on il se croyait le plus sûr de les tenir; son infamie est dévoilée; il en reste pour sa courte honte, et c'est un honnête homme qui recueille les biens que le malhonnête homme espérait. La leçon est saine, nous ne saurions trop l'approuver. Des vers pleins de nobles sentiments, exprimés avec vigueur, annoncent que M. Léon Guillard est un cœur sincère, ennemi de la lâcheté morale et qui la flétrit de conviction; c'est beaucoup pour un poète; il n'a manqué à M. Léon Guillard qu'un peu moins de jeunesse et plus d'expérience de la scène, pour faire une œuvre tout à fait complète. Telle qu'elle est, le parterre a bien fait de la distinguer et de l'applaudir.

D'où vient cet immense éclat de rire? C'est Arnal qui paraît; le rire inextinguible, le rire olympien sert de cortège ordinaire à cet original.--Cette fois, Arnal, qui a si souvent joué la passion, joue l'ennui; Arnal n'est plus homme amoureux que vous avez vu se jeter, tête baissée, aux pieds de la brune et de la blonde; Arnal est un homme blasé; le cœur d'Arnal est mort, Arnal n'aime plus rien: que ferons-nous d'Arnal?

Il s'appelle Nantouillet. Or, Nantouillet est venu au monde affligé de deux cent mille livres de rentes; de là vient qu'à trente-deux ans, Nantouillet s'ennuie, Nantouillet est blasé: ni le bon vin, ni la bonne chère, ni les beaux yeux, ni les beaux chevaux, ni les beaux châteaux, ne sauraient divertir Nantouillet; voyage-t-il, il bâille; demeure-t-il, il bâille encore; il bâille toujours.

«Si tu te mariais? lui dit-on,--Soit!» Et Nantouillet arrête la première femme qui passe pour en faire sa femme. Celle-ci ou celle-là, qu'importe à l'homme blasé? Malheureusement ou heureusement, mademoiselle de Canaries est en puissance d'amant, et quel amant! un butor, un manant, un athlète; il saisit mon Nantouillet au collet, et voici nos deux gaillards qui se battent et se précipitent l'un et l'autre dans la rivière. Quel homme blasé, fût-il le plus blasé du monde, ne se sentirait pas ému d'un pareil plongeon?

Je vous assure que Nantouillet maintenant n'a plus le temps d'être blasé; croyant avoir noyé son rival, il passe son temps à se cacher, à fuir les gendarmes, à se donner pour mort, à manger pain sec, à boire de l'eau claire, à vivre enfin dans l'abstinence et les transes mortelles; après quoi, s'apercevant que ce terrible rival n'est pas mort, il se montre, reprend son nom et son bien, laisse là mademoiselle de Canaries, épouse une naïve petite fille qui l'aime, et se déclare radicalement guéri de sa maladie d'homme blasé.

Arnal.

Il y a beaucoup d'esprit comique, de traits burlesques et d'entrain dans ce vaudeville de MM. Duvert et Lauzanne, et Arnal y joue de verve.

«Ah! vous ne savez pas le latin, dit Sganarelle; eh bien! je vais vous parler latin: Hic, hæc, hoc; cabricias, catalanust musa, la muse.» M. de Kerkadeck sait l'italien à peu près comme Sganarelle le latin; le fond de sa langue est le bas-breton; cela n'empêche pas Kerkadeck de triompher d'un Italien, son rival en amour, de le faire prendre par son excellent beau-père pour un Bas-Breton renforcé, et d'épouser mademoiselle Anna Rompart à sa place. Des quiproquo plaisants roulant sur le bas-breton et l'italien, ont fait réunir cet agréable petit acte, dont l'auteur est M. Armand Durantin.

Tout à l'heure la marquise de Carabas cachait Fauchette la meunière; Manon, au contraire, cache une duchesse, la tendre et hardie duchesse de Longueville, l'héroïne de la fronde.

Poursuivie par les gens de Mazarin, madame de Longueville non-seulement a pris ce nom grossier de Manon, mais elle en porte la simple jupe et l'humble bavolet; le prince de Marsillac l'accompagne sous le titre et le costume du sergent Bouton-d'Or. Recueillis chez un apothicaire de Harfleur, Manon fait la cuisine, et Bouton-d'Or plaisante avec le garçon de boutique; et ainsi ils parviennent à s'échapper.

Nous les retrouvons à Paris; là, madame de Longueville continue ses intrigues, et Marsillac est jaloux; un simple avocat de Harfleur est cause de cette jalousie; tout dévoué à madame de Longueville dans sa fuite, il est devenu son secrétaire intime. Cependant il avait un amour dans le cœur pour la fille d'un apothicaire; en la retrouvant à Paris, notre honnête avocat revient à ses premières amours, et renonce à la tendresse et à la faveur de la duchesse. Ce beau trait comble Marsillac d'admiration: il promet au jeune avocat un siège de conseiller au Parlement. Le Gymnase n'a pas même pensé à demander à M. le garde-des-sceaux son avis sur cette promotion.

M. Jules de Premaray est le père de cette duchesse de Longueville mêlée de pharmacie.. La pharmacie, la duchesse et M. de Premaray ont réussi tous les trois.

Parlez-moi de Stella, c'est là une excellente fille; un beau jour, elle prend des vêtements masculins, s'aventure à pied à travers les pays les plus sauvages, supporte le froid, la fatigue, la faim, s'expose à la férocité des bandits, et pour quoi? pour aller délivrer son père qui gémit depuis seize ans au fond d'un noir cachot; elle le délivre, en effet, mais au prix de quels dangers, de quelles souffrances et de quelles terreurs! Le traître Osborne, qui tenait aux fers ce père infortuné, est exemplairement puni.

Stella fait couler des ruisseaux de larmes au boulevard du Temple.

Martial était un piocheur, il devient; de flâneur à mauvais sujet, il n'y a que la main; donc, Martial se grise, casse les vitres et bat les gens; mais le fond est bon: Martial se repent et redevient bon ouvrier comme ci-devant; mademoiselle Antoinette opère cette métamorphose et en est la récompense.

Si on réussissait par les honnêtes intentions, ce vaudeville aurait réussi; mais il faut un peu d'esprit sur une bonne intention, comme il faut des confitures et du beurre frais sur une tartine. MM. Duvert et Lauzanne ont oublié la confiture.

Carlotta Grisi est revenue de son voyage de Londres, et avec Carlotta revient la Péri. Ce charmant ballet a charmé la perfide Albion. Mademoiselle Grisi rapporte avec elle la preuve suivante de cet enthousiasme britannique pour l'œuvre de M. Théophile Gautier; prêtez l'attention à ces tableaux ravissants;

Ceci vous représente d'abord le seigneur Achmet, couché sur son ottomane dans l'attitude d'un Ottoman qui s'amuse excessivement peu; selon l'expression turque, le seigneur Achmet s'embête: la belle langue que la langue turque!--Trois eunuques noirs cherchant à le distraire, lui apportant, l'un une énorme brioche,

du moins je le suppose, surmontée de trois petits pâtés; l'autre, une pipe et au fourneau pour allumer un cigare de cinq sous; le troisième, une paire de bottes sur un plateau. Mais Son Altesse est insensible à tous ces agréments, et a parfaitement l'air de dire, toujours en langue turque: Je m'embête et vous m'embêtez!

Puisque le cigare regalia ne peut rien sur monseigneur, dit le grand-vizir, offrons-lui des femmes ravissantes. En effet, voici venir des bayadères et des almées un peu soignées; mais Achmet se conduit connue un drôle devant ce sexe charmant, et lui bâille au nez, à se décrocher la mâchoire. Enfin la Péri paraît; vous voyez ses grâces, sa taille cambrée, sa jambe et son pied mignon, son cou de cygne et sa coiffure dans le dernier goût. Achmet est ravi: il risque un œil.

Ici l'horizon s'assombrit; le farouche sultan Mahomet tire à bout portant un coup de son pistolet de poche sur une esclave récalcitrante qui s'enfuit du sérail; l'esclave ne reçoit pas la balle dans le visage, au contraire.

La Péri se glisse dans le corps de cette infortunée, comme on entre dans un appartement vacant pour cause de mort subite; on appelle cette espèce de location, métempsycose.

Cela fait, la Péri se livre avec Achmet à toutes sortes d'exercices plus ou moins permis par le sergent de ville.

D'abord, elle se sauve dans la lune, croyant jouer un bon tour à Achmet; mais Achmet, qui n'est pas borgne, la découvre à l'instant à cet étage supérieur, et la montrant du doigt, lui crie; «Coucou!» Son jarret tendu, sa mâchoire entrouverte, sa main posée sur son cœur, expriment agréablement sa satisfaction.

Plus loin, la Péri se permet les écarts d'un pas de châle, qui ressemble comme deux gouttes d'eau à l'air du ballet des Pendus. Achmet, surpris par le terrible Mahomet en flagrant délit de Péri,

s'esquive adroitement par la fenêtre; Mahomet tend les mains pour le saisir par les pieds, seule partie d'Achmet qui lui offre encore prise; cette situation donne à l'honorable sultan la mine d'un cordonnier occupé à prendre mesure à sa pratique.

Achmet, libre et apercevant la pointe des pieds de la Péri, suspendue en l'air, s'abandonne à des démonstrations de joie qui le déforment beaucoup; mais l'amour excuse tout.

Que ne ferait-on pas, en effet, pour cet adorable minois de Péri que voici, et pour cette taille de guêpe? Achmet, au comble du bonheur, ne se contient plus, et danse un pas de clôture, panache au vent, et toutes jambes dehors.

Vivent à jamais Achmet et la Péri!