PETIT-BOURG; (SEINE-ET-OISE).

Il y a peu de temps, tout en tendant hommage, dans ce même journal, aux généreux efforts, à la rare persévérance, et, nous sommes heureux de pouvoir l'ajouter, tout en constatant les succès manifestes des hommes courageux et dévoués qui ont fondé des colonies agricoles pour les jeunes détenus, nous exprimions le regret que rien d'analogue n'eût été fait encore pour les enfants pauvres, qui n'avaient point, eux, encouru les sévérités de la justice; nous ne dissimulions pas la crainte que la nécessité d'un baptême en police correctionnelle, pour être admis dans les seuls établissements fondés jusque-là, ne fût envisagée par le pauvre comme une injustice, et ne devint même, une bien involontaire provocation au crime. Nous savions bien que l'on faisait valoir que le nombre des jeunes détenus, dans la France entière, est assez, limité, tandis que le nombre des enfants pauvres est considérable, puisque dans la seule ville de Paris, d'après le relevé du dernier exercice dont les comptes aient été publiés par l'administration des hospices, l'exercice 1841, 12,628 garçons et 12,660 filles, au-dessous de douze ans, avaient été secourus par les bureaux de bienfaisante, et que ce chiffre total de 25,288 indigents déclarés pourrait facilement être doublé, si l'on y ajoutait les enfants indigents qui ne sont pas secourus, parce qu'ils ont dépassé cet âge, et ceux dont les parents n'ont pu se résigner à afficher leur misère et celle des leurs. Nous savions bien que l'on croyait trouver dans ces chiffres effrayants, et dans celui de 1,850,000 qui représente à peu près le nombre total des indigents en France, une excuse pour ne pas oser aborder une lutte corps à corps avec la misère, tandis que la réformation de la situation morale et matérielle des jeunes condamnés, dont le nombre est beaucoup plus restreint, n'avait rien qui décourageât une généreuse et philanthropique ardeur. Nous connaissions tous ces motifs allégués; mais (le dirons-nous) ils étaient bien loin de nous paraître plausibles. Ne pas tenter, parce qu'il est difficile de faire, est un déplorable parti; et ne secourir que le vice, parce qu'il est beaucoup plus long de venir en aide à l'effort une honnête, est le plus mal entendu de tous les calculs.

Ce sentiment a été heureusement partagé par des hommes dévoués et pratiques. Sous la présidence de M. le comte Portalis, et par les soins d'un homme actif et entreprenant pour le bien, M. Allier, s'est formée pour le département de la Sein, qui renferme tout à la fois les misères qui lui sont propres et celles que les autres départements lui expédient en grand nombre, une Société pour le patronage dans les ateliers, et la fondation de colonies agricoles en faveur des jeunes garçons pauvres. Ce projet est d'une mise à exécution toute récente. Conçu il y a quelque temps, il a été différé parce qu'on a estimé, en apprenant les désastres de la Guadeloupe, qu'il fallu il laisser la bienfaisance publique s'exercer d'abord en faveur d'infortunes auxquelles toutes les autres devaient momentanément céder le pas. Aujourd'hui que les listes de souscription en faveur des malheureux de la Pointe-à-Pitre ont dépassé toutes les espérances, et qu'elles paraissent avoir à peu près atteint leur chiffre définitif, les auteurs de ce projet ont pensé qu'il n'y avait plus, pour eux, de scrupule à avoir de faire à leur tour appel à l'humanité et à la générosité publiques pour venir en aide aux misères de la mère-patrie. Toutefois ils ont voulu que la bienfaisance fût mise à même, par un commencement d'exécution, d'apprécier l'œuvre pour laquelle elle allait être sollicitée. Le 8 juillet dernier, à l'aide de dons recueillis en silence, ils sont entrés dans la voie où le succès et la reconnaissance nationale les attendent; le 26 août suivant, ils installaient le cadre d'un établissement qui deviendra immense; et, au moment où nous écrivons, vingt-deux orphelins pauvres ou enfants d'indigents ont été réunis par leurs soins, et sont élevés sous leurs yeux.

Vue générale de la colonie agricole de Petit-Bourg, du
côté du parc, département de Seine-et-Oise.

A huit lieues de Paris, sur la rive gauche de la Haute-Seine et à mi-côte, se déroule une propriété magnifique qui, créée par Louis XIV pour une de ses favorites, madame de Montespan, était de nos jours, et après avoir passé par bien des mains, devenue le lot d'un fermier de la roulette, M. Perrin, puis d'un spéculateur de bourse, M. Agnado. Le château de Petit-Bourg, après avoir été, comme on le voit, dans le principe et à la fin, le théâtre des jeux de l'amour et du hasard, est appelé aujourd'hui à être le berceau d'une grande et noble entreprise. Par suite du travail qui s'opère dans les existences et dans notre société, cette résidence princière, séjour successif de la volupté vénale et de la fortune tristement acquise, eût bien certainement été morcelée, et détruite, si l'association et l'œuvre de charité, ces deux puissances qui grandissent, ne fussent venues la sauver, en en prenant possession au nom des pauvres. Son air salubre, les terres labourables qui l'entourent, les potagers précieux qu'elle renferme, les immenses emménagements auxquels peuvent se prêter le château et ses communs, tout l'a fait considérer par les fondateurs de la Société nouvelle comme une terre promise, pour eux qui vont avoir à refaire bon nombre de jeunes constitutions compromises depuis leur enfance par un air malsain; qui vont avoir des agriculteurs, des jardiniers à former et des ateliers de toute sorte à ouvrir. Douze cents à quinze cents enfants pourront, sans qu'il soit besoin de constructions nouvelles, trouver place dans ce généreux asile; et pour qu'il suit mis à même de les accueillir, pour qu'il devienne un établissement-modèle auquel, espérons-le, les imitateurs ne manqueront pas, il ne lui faut plus aujourd'hui qu'un peu de cet intérêt et de ce concours publics qui n'ont pas manqué jusqu'ici à des fondations intéressantes sans doute, mais, nous ne craignons pas de le dire, moins utiles et moins vastes par les résultats qui en doivent suivre.

Colonie agricole de Petit-Bourg.--Vue générale du côté du
préau, au moment de la récréation des colons.

Nous venons de visiter cet établissement et nous voudrions que les hommes riches ou aisés de la France entière qui peuvent lui venir en aide, pussent, comme nous l'avons fait, l'admirer dans son ensemble et l'examiner dans ses intelligents détails. Là où l'ordre est si bien établi, où il est si exactement suivi et maintenu, une journée et son emploi vous font connaître l'emploi de l'année tout entière. Il faut voir ces enfants recueillis dans leurs prières, silencieux et actifs dans leurs travaux, heureux et animés dans leurs récréations, passant d'un exercice à un autre par des marches et des évolutions symétriques qui maintiennent l'ordre, et que les colons exécutent avec une discipline militaire... faisant entendre à l'unisson des chants qui renferment toujours quelque pensée morale. Quand l'heure du travail a sonné, les jeunes agriculteurs se rendent aux champs, les jeunes jardiniers au potager, les jeunes menuisiers et les jeunes tailleurs à l'établi. D'autres ateliers s'ouvriront bientôt, et dans deux ans peut-être, si dès aujourd'hui et sans retard Petit-Bourg est mis à même, par le concours que le gouvernement ne saurait lui refuser, et par celui que les personnes bienfaisantes lui accorderont à coup sûr, de recevoir un nombre d'enfants en rapport avec le personnel d'instituteurs, de comptables, de surveillants qu'exige la présence de vingt-deux enfants comme celle de mille dans deux ans peut-être le produit du travail de ces artisans improvisés mettra l'établissement dans la position de se suffire à lui-même, et de former une masse de réserve au profit de chaque colon, assez forte pour permettre de lui donner, à sa sortie de l'établissement, un trousseau, les outils de la profession qu'il aura apprise et un pécule.

Bien qu'aujourd'hui l'espace soit surabondant, il est, dans une prévision qui ne peut manquer de se bien prochainement réaliser, ménagé comme il devra l'être quand l'établissement sera porté au complet. Les vingt-deux colons occupent une salle de 30 mètres carrés à peu près, qui leur sert à la fois de classe, de réfectoire et de dortoir. Là, des poteaux et des traverses, qui se placent et s'enlèvent avec une facilité et une rapidité égales, reçoivent et supportent les hamacs qui servent de lits aux enfants. Un hamac plus élevé que les autres est celui du surveillant, qui, d'un coup d'œil, peut observer tout le dortoir. Tous ces détails sont parfaitement bien combinés; quelques-uns sont empruntés à Mettray, d'autres ont été très-ingénieusement et très-heureusement modifiés par M. Allier. --La nourriture est saine et abondante. Le pain est fait avec le plus grand soin, et dans le service, comme partout dans cet établissement, il règne un luxe, le seul qui soit demeure dans ce château naguère aux lambris dorés, le luxe de la propreté.

Nous avons visité l'infirmerie, qui, installée dans un bâtiment à part, et merveilleusement distribuée pour l'isolement des maladies contagieuses, est placé sous la surveillance de sœurs de charité, tout nous a paru là, comme ailleurs, entendu avec beaucoup d'intelligence. Mais, le jour de notre visite, il manquait à l'infirmerie une chose fort rare à ce qu'il paraît à Petit-Bourg, des malades.

Les enfants peuvent être reçus dans la colonie dès l'âge de huit ans; à seize ils ne sont plus admis. Un contrat d'apprentissage est passé entre la famille et l'administration pour assurer à celle-ci la direction du jeune colon pendant un nombre d'années fixe. Un des nombreux élèves qui vont avoir chacun leur atelier dans l'établissement commence à lui être immédiatement appris, après le choix qu'en ont fait la famille et l'enfant. Les instructions religieuses de l'aumônier et l'enseignement de l'instituteur marchent de concert avec l'apprentissage.

Les jeunes colons sont convenablement vêtus. Le costume quotidien de l'hiver se compose d'un pantalon gris en étoffe de laine, d'une blouse écossaise rouge et blanche en fil, d'une ceinture de cuir, de chaussons de laine foncée et de sabots: l'été, le pantalon de laine fait place au pantalon de toile grise; les jours de fête, un habillement complet en drap bleu de roi, avec boutons de cuivre, et un chapeau de cuir, métamorphosent les jeunes travailleurs en marins.

Colonie agricole de Petit-Bourg.--Salle servant à la fois
de dortoir, de réfectoire et de salle d'étude.


Colonie agricole de Petit-Bourg.--Costume de dimance, hiver et été, des jeunes colons.

Colonie agricole de Petit-Bourg.--Costumes de travail, hiver et été, des jeunes colons.

Voici donc une institution dont le but est généreux, dont le plan semble merveilleusement conçu, dont les effets peuvent être incalculables pour l'amélioration de la situation des classes pauvres. Que lui faut-il pour se consolider, prospérer, grandir, et voir s'ouvrir devant elle tout l'avenir qui lui semble réservé? Rien autre chose qu'une sympathie qui ne saurait lui manquer, la sympathie et l'appui du gouvernement et de toutes les personnes que leur bienfaisance et leur humanité ont portées comme lui a ne pas les refuser à une classe infiniment moins intéressante que celle des enfants pauvres et honnêtes: les jeunes détenus. Toutes comprendront, et l'État avec elles, que se mettre dans la nécessité de répondre au père d'une nombreuse famille indigente: «Nous ne pouvons vous aider; nous ne pouvons nous charger d'un de vos enfants tant qu'il ne se trouvera pas parmi eux un petit voleur, est une imprudence bien grave, et, comme nous le disions au commençant, une dangereuse provocation. Quand, pour voir accueillir une pétition où un père demande du pain pour ses enfants, il ne faut que l'apostille de la police correctionnelle, il est à craindre qu'elle ne se fasse pas attendre. Chacun le sentira; et à Paris, qui compte tant de pauvres nés dans ses murs, dans les départements qui lui en envoient en outre un si grand nombre, toutes les fortunes grandes, moyennes et médiocres apporteront leur large offrande, leur tribut mesuré, et leur sympathique obole à la colonie naissante. Petit-Bourg est sûr de trouver tous les appuis que Mettray a rencontrés, et bien d'autres encore. Comme Mettray, Petit-Bourg aura à faire graver en lettres d'or sur son fronton le nom du comte d'Ourches ou de quelque autre opulent bienfaiteur. Il aura aussi à inscrire sur ses tables les noms de milliers de souscripteurs; et c'est dans ce livre de la reconnaissance qu'on apprendra aux colons à épeler.

Ministres, et vous législateurs, si vous avez laissé à la bienfaisance et au dévouement privés le soin et la gloire de fonder une telle œuvre, vous voudrez avoir du moins le mérite qui vous peut maintenant revenir: celui de l'avoir fait prospérer. C'est une sage dépense à inscrire au budget, qu'une large allocation pour un établissement dont les fondateurs se sont dit: «Il y a mieux à faire que de réformer: il faut prévenir (4).»

[Note 4: Nous sommes heureux d'apprendre que déjà près de mille souscripteurs se sont fait inscrire, les uns pour des sommes une fois versées, d'autres pour des dons qui se renouvelleront annuellement pendant quatre ans. Les conseils généraux des départements ne peuvent oublier cette institution dans la répartition du prochain budget qu'ils auront à fixer, et le conseil municipal de Paris, qui vient par un vote tout récent d'augmenter le fonds qu'il allouait déjà précédemment pour encouragement à l'amélioration des races de chevaux, ne fera pas moins, nous l'espérons, pour l'amélioration morale de la race humaine.

Outre les souscriptions en argent, des dons en nature ont été également adressés à la colonie naissante. M. Dailly, maître de poste à Paris, lui a envoyé, indépendamment de son offrande pécuniaire, un fort bon cheval de ses écuries; H. Lemarchand, négociant, un lit complet; M. Mugnier, trois chèvres; M. Poinsot, propriétaire de la ferme Chabrol, une ânesse; M. Gandillot, manufacturier, un Christ en bronze et deux beaux lits en fer creux; M. Ottin, curé de Montmartre, un tableau représentant Jésus sur la Croix; d'autres envois sont également parvenus, d'autres enfin sont annoncés.]