ROMANCIERS CONTEMPORAINS.
CHARLES DICKENS.
(Voir t. II, p. 26, 38, 105, 139 et 214.)
Martin fait de nouvelles connaissances et Mark un nouvel ami.
(Suite.)
Une autre circonstance, des plus délectables, se révéla avant que la première tasse de thé eût été bue. Le croira-t-on? tous avaient visité l'Angleterre! se pouvait-il rien imaginer du plus heureux? Cependant Martin n'en fut qu'à demi content, lorsqu'il eut découvert quel prodigieux monde de ducs, lords, vicomtes, marquis, duchesses, chevaliers, baronnets, étaient intimement connus de ses nouveaux amis, et quel vif intérêt inspiraient à ceux-ci les moindres particularités relatives à tant d'illustres personnages. Aux questions qui pleuvaient pour s'informer de telle ou telle de ces précieuses santés, l'imperturbable Martin répondait: «Oui! oh! oui; à merveille!--Jamais il ne s'est mieux porté.» S'agissait-il de savoir si la mère de sa Grâce la duchesse n'était, pas fort changée; «En vérité, pas le moins du monde, affirmait Martin; vous la verriez, demain que vous croiriez l'avoir quittée hier!» Tout glissait donc comme sur des roulettes. Même lorsque les jeunes miss, inquiètes de la destinée des poissons dorés qui frétillaient dans la fontaine grecque de telle ou telle noble serre, voulurent, savoir s'ils étaient toujours aussi nombreux; après mûre considération, l'Anglais affirma qu'ils devaient avoir doublé; et, quant à ce qui concernait les plantes exotiques, pas moyen d'en parler, foi d'amateur! il fallait le voir pour y croire.
Cet état si complètement prospère rappela au souvenir des membres de la famille les splendeurs sans pareilles d'une fête qui avait réuni la pairie entière, la fleur de la noblesse de la Grande-Bretagne, et tout l'almanach de la cour; fête à laquelle ils avaient été nominativement invités: on pouvait presque dire qu'elle se donnait pour eux. Puis vinrent les délicieuses réminiscences de ce que M. Norris le père avait dit un marquis, et de ce que madame Norris la mère avait dit à la marquise, et de ce que le marquis et la marquise avaient répondu, et des affectueuses et solennelles assurances qu'avaient prodiguées Leurs Grâces, en jurant sur l'honneur qu'il n'était rien qu'elles n'eussent donné pour voir M. Norris, madame Norris et les deux demoiselles Norris, et leur frère M. Norris junior, se fixer en Angleterre, afin de pouvoir cultiver assidûment leur précieuse amitié. Ces agréables récits se prolongèrent longtemps.
L'Anglais, néanmoins, trouvait quelque chose d'étrange, de contradictoire, à voir MM. Norris fils et père (si glorieux de correspondre, courrier par courrier, avec quatre pairs de la Grande-Bretagne) assaisonner de déclarations républicaines le brillant récit de leurs succès aristocratiques. Ils ne pouvaient tarir sur l'inappréciable avantage de vivre, à l'abri de toutes ces distinctions arbitraires, dans la terre classique des lumières et de l'indépendance, où l'on ne connaît de noblesse que celle qu'imprime la nature, où l'ordre social tout entier repose sur une large base d'égalité et d'amour fraternel. Ce thème entraînant inspira au père, un discours qui menaçait de devenir interminable, lorsque M. Bevan s'avisa, pour faire diversion, d'adresser à ses hôtes, quelques questions insignifiantes sur le propriétaire de la maison voisine. M. Norris déclara, en réponse, que ledit personnage professant des opinions religieuses qu'il lui était impossible d'approuver, il n'avait pas l'honneur de le connaître. Madame Norris avait aussi son motif, qui, bien qu'exprimé en d'autres termes, aboutissait à la même conclusion: «Ces gens-là pouvaient être assez bien dans leur genre, mais la bonne compagnie ne les recevait pas.»
Un autre trait fit sur Martin une vive impression. M. Devan raconta ce qui s'était passé entre Mark et le nègre; il devint évident que tous les Norris étaient abolitionnistes(3), à la grande satisfaction de Martin, qui n'hésita plus à exprimer sa sympathie pour cette pauvre race noire, vouée à tant de souffrances et d'oppression. Mais, au plus bel endroit de son discours, une des jeunes miss Norris,--la plus délicate et la plus jolie,--fut prise d'un fou rire, qui lui ôta la parole pendant quelques minuits; enfin, quand elle put modérer ses bruyants éclats, elle répondit aux instances polies de l'Anglais, qui la suppliait de lui dire en quoi il était si plaisant? «Que les nègres étaient de si drôles d'êtres, d'un si irrésistible comique, qu'il n'y avait vraiment pas moyen d'en parler sans rire, ou de prendre au sérieux une partie de la création si ridiculement absurde et si grotesquement bouffonne!» M. et madame Norris père et mère, mademoiselle Norris sœur, M. Norris le jeune, et jusqu'à la vieille grand'mère, se rangèrent à cet avis; il n'y avait qu'une voix sur un fait aussi incontestable.
Note 3: Partisans de l'affranchissement des noirs.
Eh quoi! les tortures, les angoisses convulsives de l'esclavage et leurs horribles traces n'opposent-elles pas un caractère sacré à l'être humain qui les subit, fût-il au physique aussi grotesque qu'un singe, aussi absurde au moral que le plus bénin des Nemrods qui donnent la chasse aux peaux rouges ou noires!...
«Bref, dit M. Norris père, tranchant amiablement la question, il y a une antipathie naturelle entre les deux races.»
M. Norris fils s'abstint de parler, mais il fit une laide grimace, et secoua délicatement ses doigts comme eût pu le faire Hamlet avoir manié le crâne de Yorrick; on eût dit que le sensitif Américain venait de toucher un nègre, et que la peau du noir avait déteint sur lui.
Averti qu'il s'était fourvoyé, et se trouvait sur un terrain peu sûr, Martin battit en retraite; pour rendre à la conversation son premier essor agréable et facile, il s'adressa aux jeunes personnes, dont la nette et brillante toilette, à l'unisson des petits souliers et des fins bass de soie, annonçait qu'elle étaient pas passées maîtres dans l'étude des modes françaises. De fait, si leur instruction sur ce point était tant soit peu arriérée, en revanche elle était des plus étendue. La sœur aînée surtout, que distinguait sa science en métaphysique, en hydraulique, ses connaissances approfondies des lois de la pression et des droits de l'homme, avait l'art de combiner ces divers talents de société de manière à les faire briller dans le discours, soit qu'on parlât chiffon, soit qu'on devisât de la perfectibilité humaine. L'heureux résultat de ce procédé, aussi instructif qu'ingénieux, était de plonger les auditeurs, en moins de cinq minutes, dans une sorte d'aliénation mentale.
Martin se sentit pris de vertige, et apercevant un piano, il en fit une planche de salut, et supplia l'autre sœur de chanter. Elle y consentit de bonne grâce. Alors commença un concert dont les demoiselles Norris firent tous les frais; les ariettes succédèrent aux airs de bravoure, puis vinrent les romances. Elles chantèrent de l'allemand, du français, de l'italien, de l'espagnol, du portugais, du suisse, de tout, hors de l'anglais. Leur langue natale, fi donc! c'était par trop vulgaire. Il en est des langues comme de bon nombre de voyageurs, gens d'assez mince étoffe, dédaignées au logis, mais distingués et choyés au dehors.
Il est probable qu'avec le temps les demoiselles Norris en seraient venues à l'hébreu, si elles n'eussent été subitement interrompues par l'Irlandais, qui, ouvrant la porte à deux battants, annonça d'une voix de Mentor:
«Le giniral Fladdock!
--Se peut-il! s'écrièrent simultanément les deux sœurs, suspendant aussitôt leur mélodie. Le général de retour!»
A cette exclamation, le général, en grand uniforme, paré comme pour un bal, s'élança dans le salon avec une telle impétuosité, qu'ayant, d'une de ses bottes, accroché le tapis et rencontré son épée en travers de ses jambes, il alla donner du nez sur le parquet, la tête la première, présentant aux regards consternés des spectateurs un petit point rond, chauve et luisant sur la sommité de son crâne. Ce n'était rien encore: assez replet de sa nature et fort serré dans ses habits, une fois que l'infortuné général fut à terre, il lui devint impossible de se relever; il resta donc gisant sur le ventre, se tortillant, et faisant faire à ses bottes toutes sortes d'évolutions dont un ne trouve point d'exemples dans les fastes militaires.
Il y eut un élan universel pour lui venir en aide; mais l'uniforme était si terriblement et si merveilleusement juste, que le héros fut relevé tout d'une pièce, comme un clown qui fait le mort. Roide et sans pli, il ne reprit possession de son individu qu'en se retrouvant d'aplomb sur ses deux plantes de ses pieds; alors, ranimé comme par miracle, et s'avançant de biais pour tenir moins de place et sauver de tout contact l'or de ses épaulettes, il parvint jusqu'à la maîtresse de la maison et la salua le sourire sur les lèvres.
Il est vrai que la famille Norris n'aurait pu manifester plus de joie à cette apparition inattendue, si New-York eût été en état de siège, et qu'il n'y eût pas eu moyen, pour or ou pour argent, de se procurer un général quelconque.
Par trois fois à la ronde, et à tour de rôle, il serra et secoua la main de tous les Norris; puis s'éloignant de quelques pas il les passa en revue à distance, son ample manteau rejeté sur l'épaule droite, laissant à découvert sa poitrine martiale.
«Est-ce bien vous? s'écria le général; est-ce vous que je reçois, esprits d'élite de ma noble patrie!
--Oui, répliqua M. Norris; nous voilà en personne; c'est nous-mêmes, général.»
Ce fut alors à qui entourerait le nouvel arrivé, à qui s'informerait de ce qu'il avait vu, fait, pensé, depuis la date de sa dernière lettre: tous voulaient savoir s'il s'était fort amusé à l'étranger, et surtout, avant tout, sur quel pied d'intimité il était avec les nobles ducs, lords, vicomtes, marquises, duchesses, chevaliers et barons, qui faisaient les délices de ces populations abâtardies, perdues dans la nuit de l'ignorance.
«Ne m'en parlez, pas! répliqua le général; à vrai dire, je n'ai vécu que dans ce monde-là; j'ai même rapporté dans ma malle des journaux où mon nom est imprimé (ici il baissa la voix et prit un ton solennel). imprimé en toutes lettres parmi les nouvelles fashionables du jour. O les préjugés, les conventions de cette étourdissante Europe!
--Ah! dit M. Norris père, secouant la tête d'un air mélancolique, et jetant à Martin un regard de côté, comme pour lui dire: Je ne puis pas le nier; je le ferais s'il y avait moyen.
--Et le sentiment moral, combien peu développé! se récria encore le général; quelle absence de dignité chez l'homme!
--Ah! soupirèrent tous les Norris, dans l'abomination de la désolation.
--Non; impossible d'atteindre à la réalité, à moins d'être sur les lieux. Vous, Norris, qui êtes un homme fort, doué d'une imagination vigoureuse, je suis sûr que vous n'auriez jamais pu vous faire une idée de ce qu'il en est avant d'avoir vu de vos yeux vu!
--Jamais! dit M. Norris.
--Que d'entraves! l'orgueil exclusif du rang, les formes sans fin, l'étiquette, le cérémonial! poursuivit le général, augmentant d'emphase à mesure. Oh! que de barrières artificielles dressées entre l'homme et l'homme! quelle séparation de la race humaine, en cartes hautes et basses, en trèfle, en carreau, en pique... On y trouve de tout, hors des cœurs!
--Ah! s'écria la famille entière, ravie de cette pointe; mais l'indignation reprit le dessus.
--Il n'est que trop vrai, général!
--Un moment, s'écria tout à coup M. Norris père, saisissant le bras du général Fladdock; n'avez-vous pas fait la reversée dans le Screw?
--Oui, en effet.
--Est-il possible? s'écrièrent les jeunes miss, quel heureux hasard!»
Le général ne paraissait pas comprendre pourquoi son passage à bord du Screw causait une si vive sensation; et il ne fut pas beaucoup plus au fait quand M. Norris lui présenta Martin en disant:
«Un de vos compagnons de voyage, je crois?
--Un de mes compagnons! répéta le général; non pas, que je sache!»
Il n'avait jamais vu Martin; mais celui-ci l'avait vu, et le reconnut, dès qu'ils se trouvèrent face à face, pour le passager qui, les mains enfoncées dans ses poches, humait sur le pont l'air de la liberté.
Tous les yeux étaient fixés sur Martin; il n'y avait pas d'évasion possible; il fallait que la vérité se fit jour.
«Je suis venu dans le même vaisseau que le général, dit Martin, mais non dans la même cabine. Forcé à une stricte économie, j'avais pris une des places de l'avant.»
Si le général se fût vu transporté en personne près d'un canon chargé, avec ordre d'y mettre le feu sur-le-champ, il n'eût pu tomber dans une consternation plus grande qu'en entendant ces paroles: «Quoi! lui, Fladdock!--Fladdock en grand uniforme de la milice nationale!--Fladdock, le général!--Fladdock, le benjamin des grands seigneurs d'outre-mer!--lui, soupçonné de connaître un quidam juché sur l'avant d'un paquebot, payant pour son passage la modique somme de quatre louis dix schillings! et trouver un pareil drôle établi dans le sanctuaire de la mode, dans le giron de l'aristocratie de New-York!» Il en porta la main à la garde de son épée.
Le silence de mort planait sur les Norris. Si cette histoire venait à transpirer, ils étaient à jamais compromis, perdus, grâce à l'imprudence d'un patent campagnard, eux dont l'étoile brillait d'un éclat à part dans les hautes sphères de New-York! Ils voyaient bien graviter d'autres soleils au-dessus et au-dessous, mais pas un ne se compromettait jusqu'à sortir de son orbite, ou jusqu'à échanger un mot ou un rayon avec les soleils voisins; et, cependant, à travers ces sphères intimes circulerait l'effroyable nouvelle que les Norris, déchus de leur antique splendeur, trompés par des dehors distingués, avaient reçu un homme sans le sou, un inconnu! O aigle tutélaire de l'immaculée république! n'avais-tu tant vécu que pour cette infamie!
«Permettez-moi, dit Martin, rompant enfin ce terrible silence, permettez-moi de prendre congé de vous: je sens que je cause ici autant d'embarras au moins que je m'en suis attiré à moi-même; mais, avant de sortir, je dois disculper mon introducteur, qui, en me présentant dans cette société, ignorait à quel point j'étais indigne d'un tel honneur.»
Il salua et sortit, de glace à l'extérieur, tout de feu au dedans.
«Allons, allons, du M. Norris père, encore pâle et parcourant des yeux l'assemblée; il y a cela de bon que ce jeune homme a été initié ce soir à une élégance de manières, à un raffinement de mœurs, à une hospitalité de bon goût, auxquels il était étranger dans le lieu de sa naissance. Espérons que cette circonstance éveillera en lui le sentiment moral.»
Si le sentiment moral (cette denrée tout à fait transatlantique, car, à en croire les hommes d'État, les orateurs et les pamphlétaires indigènes, l'Amérique en a le monopole) implique un bienveillant amour pour tout le genre humain, jamais Martin n'en avait été plus dépourvu. Tandis qu'il arpentait les rues, suivi de Mark, ses dispositions immorales étaient au contraire en pleine activité, lui soufflant d'énergiques et sanguinaires exclamations, que, fort heureusement pour son honneur, personne n'entendait. Il avait cependant retrouvé assez de sang-froid pour rire des ridicules incidents de la soirée, lorsqu'il entendit derrière lui un pas pressé, et se retournant, il aperçut son nouvel ami tout hors d'haleine.
M. Bevan passa son bras sous celui de Martin, le supplia de marcher moins vite, et après un silence de quelques minutes, lui dit enfin:
«J'espère bien que vous me disculpez, mais dans un autre sens.
--Quoi? que voulez-vous dire? demanda Martin.
--J'espère que vous ne me soupçonnez, pas d'avoir en rien prévu la fin de notre visite?
--Non, certes, répliqua Martin. Et je vous suis d'autant plus obligé de votre intérêt, que je vois de quelle étoffe sont faits ici vos honorables citoyens.
--De la même étoffe que la plupart des honorables citoyens des autres pays, je pense. Seulement, mes compatriotes ont de plus le tort de farder la marchandise par de belles paroles.
--Cela se peut, du Martin.
--Je gagerais, poursuivit son ami, que si vous assistiez à une scène du même genre dans une comédie anglaise, vous ne la trouveriez ni improbable, ni chargée.
--Je le crois aussi.
--Sans doute parmi nous la chose est plus ridicule que partout ailleurs, poursuivit son compagnon, mais la faute en est à nos éternelles professions de foi. Quant à ce qui me conrerne, j'ajouterai que je savais parfaitement que vous n'étiez pas au nombre des passagers riches, des passagers de l'arriére; j'avais vu la liste, et vous n'y étiez pas.
--Je vous sais d'autant plus de gré de votre accueil, dit Martin.
--Norris n'en est pas moins, dans son genre, un très-bon homme, je vouss assure.
--Vous trouvez? dit sèchement Martin.
--Oui; il a d'excellentes qualités. Si vous ou tout autre vous fussiez, adressé à lui comme à un être supérieur, réclamant ses bons services, in forma pauperis, il eût été toute bonté, toute considération.
--Je ne me suis pas expatrié et n'ai pas fait trois mille lieues pour prendre un pareil rôle,» répliqua Martin.
Lui et son ami continuèrent à marcher sans se rien dire, absorbés chacun dans ses propres pensées.
C'en était fait chez le major du thé ou du souper, bref, du repas du soir, de quelque nom qu'on le nomme en Amérique, lorsque Martin et son compagnon arrivèrent. Cependant la nappe, surchargée d'un renfort de taches, couvrait encore la table. A l'un des bouts siégeait madame Jefferson Brick, flanquée de deux autres dames. Toutes trois, évidemment en retard, enveloppées de châles et de chapeaux, venaient de rentrer, et dégustaient leur thé à la terne clarté de trois chandelles inégales plantées dans trois chandeliers dépareillés.
Les trois dames causaient entre elles à haute voix; mais, à l'aspect des survenants, elles se turent et affichèrent une réserve excessive. Pendant qu'elles échangeaient tout bas quelques remarques, la température de l'eau bouillante qui emplissait la théière descendit de vingt degrés sous l'influence de leur souffle glacial.
«Êtes-vous allée à l'assemblée, madame Brick? demanda l'ami de Martin avec un clignement d'yeux moqueur.
--Non, j'étais au cours, monsieur.
--Ah! pardon, j'oubliais. Vous n'assistez jamais, je crois, à l'assemblée?
Ici la dame qui occupait la droite de madame Brick toussa pieusement comme pour dire: Moi, j'y assiste. Elle y était, en effet, fort assidue, et ne manquait pas un seul des sermons de la semaine.
«Le prêche était remarquable sans doute?» demanda M. Bevan s'adressant à cette dernière.
Elle leva les yeux d'un air béat, en répondant: «Oui.» Elle avait été on ne peut plus édifiée des points de doctrine acerbes et mordants qui s'appliquaient à tous ses amis et connaissances, et qui leur disaient leur fait sans appel et de la façon la plus énergique. De plus, son chapeau ayant éclipse tous les autres chapeaux de la congrégation, elle avait lieu d'être complètement satisfaite.
«Quel cours suivez-vous en ce moment, madame? dit l'ami de Martin revenant à madame Brick.
--Un cours sur la philosophie de l'âme, tous les mercredis.
--Et les lundis?
--Celui sur la philosophie du crime.
--Et les vendredis?
--La philosophie des végétaux.
--Vous oubliez les jeudis, ma chère, le cours de philosophie gouvernementale, fit observer la troisième dame.
--Non, c'est tous les mardis.
--C'est juste, s'écria l'autre, les jeudis sont réservés à la philosophie de la matière.
--Vous voyez, monsieur Chuzzlewit, que nos dames ne manquent pas d'occupation, reprit M. Bevan.
--Non, certes, «entre d'aussi graves études au dehors, et les soins du ménage au dedans, leur temps doit être bien employé.»
Martin demeura court; évidemment l'éloge ne prenait pas, quoiqu'il lui fut impossible, de deviner ce qui lui attirait l'expression dédaigneuse qui se peignit sur les trois visages. Aussitôt que les dames eurent quitté la chambre, ce qui ne tarda pas, M. Bevan lui apprit que ces philosophes femelles avaient en grand mépris les tracas domestiques; il y avait cent à parier contre un que pas que de ces érudites n'était en état de faire le plus simple ouvrage de femme, encore moins de façonner une robe ou un bonnet pour ses enfants.
«Décider si, en fait d'instruments tranchants, les aiguilles ne leur siéraient pas mieux que la controverse, est une autre question; mais ce dont je puis répondre, c'est que tout en s'exerçant sur autrui, elles ont soin de ne se pas blesser elles-mêmes. Les assemblées dévotes et les Cours instructifs sont nos bals et nos concerts. Elles y vont pour échapper à la monotonie, pour passer en revue les toilettes, puis reviennent au logis.
--Par logis, entendez-vous une pension, une maison comme celle-ci?
--Oui, souvent. Mais je vois que vous n'en pouvez plus. Bonsoir; demain matin, nous causerons de vos projets. Vous devez, déjà voir qu'un plus long séjour ici vous serait inutile; il faut pousser plus avant.
--Peut-être pour trouver pire, dit Martin.
--J'espère que non; mais à chaque jour suffit sa peine, comme vous savez. Bonsoir.»
Ils échangèrent une cordiale poignée de main et se quittèrent.
Dès que Martin fut seul, l'excitation causée par le changement de lieux et par la nouveauté des objets tomba soudainement. Il se sentit si abattu, si épuisé, que l'énergie nécessaire pour monter l'escalier et se traîner jusqu'à son lit lui manqua. Quel changement douze à quinze heures n'avaient-elles pas opéré dans ses espérances, dans ses projets les plus chers! étranger à ce sol, à cet air, il n'avait pas foulé l'un, respiré l'autre un jour entier, que déjà son entreprise lui semblait avortée; toute téméraire, toute hasardeuse qu'elle lui fut apparue à bord, elle avait pris à terre un aspect bien autrement sombre. Les pensées qu'il appelait à son aide, loin de le soulager, prenaient les formes les plus tristes, les plus décourageantes; l'éclat même du diamant qu'il portait au doigt se noyait dans les larmes, et n'avait plus pour lui un seul rayon d'espoir.
Il demeurait assis auprès du poêle, absorbé dans sa rêverie, sans prendre garde aux pensionnaires qui rentraient un à un, avalaient quelques gorgées d'eau à même d'une grande cruche blanche placée sur le buffet, et tournoyant un moment, comme fascinés, autour des crachoirs de cuivre, gagnaient pesamment leur lit; enfui, Mark Tapley arriva et secoua Martin par le bras, le croyant endormi.
«Mark! s'écria Martin en tressaillant.
--Moi-même, monsieur, dit le joyeux serviteur mouchant la chandelle avec ses doigts; tout va bien. Votre lit n'est pa des plus larges, monsieur, et il ne faudrait, pas avoir grand'soif pour boire avant déjeuner toute l'eau destinée à votre toilette, et avaler l'essuie-main par dessus le marché. Mais vous dormirez cette nuit sans qu'on vous berce.
--Il me semble être encore en mer; la maison tourne, dit Martin chancelant, je suis écrasé.
--Pour moi, je me sens aussi gai que jamais, et ce n'est pas sans cause, Dieu merci! je devais naître ici. Oui, sur ma lui! Prenez donc garde oû vous mettez le pied monsieur.»
Ils montaient l'escalier qui les couduisit au faite de la maison, dans la chambre préparée pour Martin. Elle était aussi exiguë que possible, éclairée par une demi-fenêtre meublée d'un lit pareil à un coffre sans couvercle, de deux chaises, d'un morceau de tapis de la grandeur de ceux qui servent à essayer les souliers dans un magasin de chaussures, d'un petit miroir cloué au mur, d'une table étroite, soi-disant de toilette, avec un bol à eau et une cuvette que l'on aurait pu prendre pour une tasse et un pot au lait.
«J'imagine qu'ils se polissent la figure avec un torchon sec, en ce pays, dit Mark. Pour ma part, je les crois atteints de drophobie, monsieur.
--Tâchez, de me tirer mes bottes, dit Martin se jetant sur une chaise. Je suis brisé '....je suis mort, Mark!
--Vous chanterez sur un autre ton demain matin, reprit Mark, et même ce soir; goûtez-moi seulement un peu de cela!»
Il lui présenta un immense gobelet, rempli jusqu'aux bords de glaçons transparents, au travers desquels une ou deux minces tranches de citron nageants dans un liquide doré, d'un aspect délectable, se montraient à l'œil ravi.
«Qu'est cela?» demanda Martin.
Mark, sans répondre, plongea un roseau dans ce mélange, produisant un agréable tumulte dans tous ces fragments de glace, et il indiqua, par un geste expressif, que le tout devait être aspiré à travers ce canal par le buveur enchanté.
Martin prit le verre, appliqua ses lèvres au roseau, leva ses yeux en extase, et ne s'arrêta plus que le liquide un fût absorbé jusqu'à la dernière goutte.