SOUVENIRS D'UNE PROMENADE.

(Suite.--Voir vol. II, pages 6, 18, 50 et 134)

LA VITA NUOVA.

J'avais connu Fred pendant un voyage qu'il fit à Paris, où il venait prendre brevet pour une brosse merveilleuse, dure aux habits, molle aux chapeaux, demi-dure ou demi-molle à volonté.

Fred avait d'autant plus le droit d'inventer une brosse qu'il avait fait ses preuves, auparavant, comme doctor-medicus; témoin son beau traite d'ostéologie que je n'ai jamais lu.

Je déterrai cet excellent ami le surlendemain de notre arrivée. Il me reconnut,--probablement au squelette, car mon visage était bien changé depuis notre dernière entrevue,--et je le trouvai tout disposé à me faire les honneurs de son pays.

Quand les premières protestations de bon souvenir furent épuisées: «Eh bien, Fred, lui dis-je, comment avons-nous vécu?

--Mais, pas mal; vous voyez.»

En effet, la maison était confortable, le parloir bien meublé. J'étais assis sur une causeuse élastique, à côté d'un piano splendide. Un domestique noir m'avait ouvert la porte; une cuisinière proprette était venue prendre les ordres de mon ami pour le dîner qu'il voulait m'offrir le jour même. Or, j'avais déjà quelques notions suffisantes pour juger de ce que coûte, à Londres, un petit ménage de célibataire monté sur ce pied.

«Oui-da, repris-je; vous avez abordé le côté pratique et lucratif de votre profession?

--Pas le moins du monde.

--Alors ce sont les libraires qui...

--Fi donc!

--Vous n'avez pas hérité?

--Non, Dieu merci.

--Comment... la brosse aurait-elle?...

--Ah bien, oui!... Depuis la brosse, my dear friend, j'ai mangé successivement des queues de boutons, des marche-pieds d'omnibus, des bobines à rouler la soie, deux ou trois espèces différentes de théières économiques, un pavage en cuir bouilli, pas mal de procédés pour l'épuration des huiles, mais surtout un savon de toilette... ah! quel savon! sans le savon j'étais perdu... Grâces à lui, je puis attendre mon grand improvement pour la fonte des suifs.

--Vraiment? J'en suis bien aise. Ce savon m'intéresse au dernier point; j'en userai. Comment le fabriquez-vous?

--Je ne le fabrique pas; et Dieu me préserve d'en user. On le fait d'après mes idées, en substituant à la graisse, qui se vend assez cher, les entrailles d'animaux, qui ne coûtent rien. Cette base économique permet une réduction de prix dont vous pouvez, apprécier le mérite.

--Je l'apprécie... théoriquement; mais, si cela ne vous contrarie pas trop, j'en resterai, pour mon usage personnel, à ce cosmétique suranné qu'on appelle la pâte d'amandes. Vertu Dieu! du savon de toilette fait avec les rebuts de la boucherie!... vous n'y songez, pas, cher ami?

--J'y ai au contraire beaucoup songé. C'est tout un ordre d'idées à exploiter que celui-là. Et, l'homme dont la science utilise les substances regardées avant lui comme inertes, mérite aussi bien de l'humanité que le créateur d'une Force nouvelle... Mais, à part toute considération philosophique, pesez celle-ci... j'ai vécu jusqu'à présent. Je serai riche l'année prochaine.»

Par parenthèse, Fred a tenu parole, et plus tôt qu'il ne le croyait lui-même. L'improvement dans la fabrication des suifs vient de lui assurer une jolie fortune.

Je n'avais rien à répliquer; mais je songeais à part moi que nous vivons dans un temps fertile en miracles, où les queues de boulons soutiennent très-bien leur homme, tandis que ses plus belles inspirations n'empêcheraient pas un nouveau Lamartine de mourir de faim.

Fred devina mes réflexions et y répondit indirectement.

«C'est la vie nouvelle,» me dit-il en me conduisant à la salle à manger.

J'eus le bonheur de lui répliquer par un jeu de mots anglais; et pour la rareté du fait, je demande à le consigner ici textuellement:

«Yes m'écriai-je... live on patents, is a new patent life!»

Il faut croire que, sans m'en douter, j'étais heureusement tombé; car mon ami parut tout étonné de me trouver tant d'esprit.

Aucune sorte d'entrailles ne fut servie sur la table, qui pliait sous le poids de l'argenterie, et des cristaux.

LES AMIS DE NOS AMIS.

Au dessert arrivèrent deux gentlemen que Fred avait fait prévenir, et me les offrit plutôt qu'il ne nous présenta les uns aux autres: «Ce sont mes amis, je vous les donne,» me dit-il.

Et ce qu'il y a de beau, c'est qu'il disait vrai. Savant professeur du King's College, et vous illustre architecte, je ne violerai point les convenances en vous nommant ici; mais rien ne saurait m'empêcher de proclamer hautement cette vérité désolante:

Que si,--généralement parlant,--l'accueil français a plus de grâce et de cordialité apparentes, l'hospitalité de nos ennemis naturels est bien autrement effective, bien autrement zélée, bien autrement sérieuse que la nôtre.

La différence la voici, je pense: l'hospitalité pour nous est affaire d'élégance et de bon goût; pour eux, de devoir réciproque et d'échange bien entendu. De là vient qu'ils ont le fond et nous la forme.

Un de mes compatriotes, à qui l'on soumettait cette observation, leva les yeux au ciel comme pour y chercher une inspiration.

«La chose est simple... dit-il ensuite; ces gens-là sont des insulaires... ils doivent une certaine reconnaissance à l'homme du continent qui traverse la mer pour les aller voir...

--Ceci pourrait être concluant, lui fut-il répondu, si l'insulaire ne traversait pas la mer pour aller voir l'homme du continent.

--C'est bien différent!...» reprit le Français d'un air convaincu.

Sur dix personnes qui assistaient à cette discussion, huit s'écrièrent d'une seule voix: «En effet, c'est bien différent.»

La neuvième parut se disposer à réfléchir avant de prendre parti.

La dixième dormait profondément.

Quoiqu'il en soit,--j'en atteste les terribles promenades auxquelles le professeur et l'architecte se résignèrent par égard pour moi,--j'en atteste aussi les sentiments que je leur garde,--nulle part mieux qu'en Angleterre, on ne peut vérifier la justesse du vieil adage: les amis de nos amis, etc.