Théâtre.

La Tutrice ou l'Emploi des Richesses, comédie en trois actes de MM. Scribe et Duport (Théâtre-Français).--Daniel le Tambour (Gymnase).

Le mot tuteur et tutrice a un air rébarbatif; dans un tuteur, la comédie a coutume de ne voir qu'un vieux barbon, goutteux, quinteux, maussade et avare, quelque Cassandre ou quelque Bartholo, fort à charge aux vives Rosines et aux galantes Isabelles; la tutrice a dû en souffrir logiquement; et il semble difficile qu'une tutrice, à son tour, ne soit pas quelque peu respectable et douairière. Mais au connaît M. Scribe; M. Scribe n'aime pas à se traîner dans la tradition; c'est l'homme aux surprises. Il lui est arrivé plus d'une fois, dans ses charmantes esquisses du Gymnase, de montrer de jeunes et aimables tuteurs, des tuteurs très-galants, très-tendres, faits tout exprès pour être adorés des pupilles. Voici maintenant qu'il nous donne une tutrice de l'âge d'une jeune-première, et point du tout maussade.

Elle s'appelle Amélie de Moldaw. Quant à son titre de tutrice, il est plutôt de pure bienveillance que strictement légal.

Voici le fait.

Un vieux feld-maréchal, le comte de Wurtzbourg, est oncle d'un vaurien de neveu, son héritier naturel. Laisser sa fortune, c'est-à-dire trois ou quatre millions, à un tel drôle, c'est jeter une brebis dans la gueule du loup: en un tour de dent les millions seront absorbés. Pour eviter cet appétit vorace, le feld-maréchal nomme Amélie de Moldaw, la fille d'un de ses compagnons de guerre, sa légataire universelle; ceci veut dire qu'il déshérite son neveu. Après quoi, le bonhomme meurt; que la terre lui soit légère!

Amélie accepte le legs; mais ne croyez pas que ce soit par cupidité; tout au contraire. Ces biens immenses, elle les conservera avec honnêteté, avec soin, comme un vertueux tuteur veille à la fortune d'un mineur étourdi, pour la lui rendre intacte quand la sagesse lui sera venue.

Or, comment corriger ce fou de Léopold de Wurtzbourg? comment le convaincre que ses richesses sont faites, non pas pour les perdre sottement en dissipations et en extravagances, mais pour les faire fructifier honorablement pour soi, utilement pour les autres? Telle est cependant la tâche qu'entreprend Amélie, et vous avouerez qu'on ne s'attendait guère à ce cours de morale de la part d'une jeune fille de vingt ans.

Elle trouve naturellement dans Léopold un disciple peu docile. Léopold a beaucoup plus de penchant pour ces demoiselles de l'Opéra que pour autre chose, et l'ordre lui semble bien maussade, en comparaison du désordre. D'ailleurs, pourquoi Léopold écouterait-il les remontrances d'Amélie? N'est-ce pas elle qui vient de lui enlever l'héritage qu'il croyait déjà tenir, et sur lequel il avait fondé tant de charmants rêves de plaisir? Donc non-seulement il décline la compétence d'Amélie en fait d'éducation, mais il se croit en droit de la haïr, aussi bien que feu son oncle. Et pour témoigner aux vivants et aux morts cette haine profonde et le cas qu'il fait de leurs leçons, Léopold se promet d'être plus mauvais sujet, plus dissipateur que jamais; il fera des dettes, il passera sa vie follement; il épousera la Fredoline, illustre danseuse de l'Opéra! En un mot, il compromettra de son mieux le nom des Wurtzbourg.

Léopold le ferait comme il le dit, si Amélie n'était pas la pour l'arrêter dans cette voie de perdition. Que fait-elle? Elle achète tout simplement des créanciers de Léopold de bonnes lettres de change, et en vertu de ce titre en règle, fait arrêter notre étourdi, qui va tout droit en prison méditer sur la fragilité des héritages et sur les danseuses de l'Opéra. Il est d'abord furieux, et maudit Amélie de plus belle; si bien qu'il en fait une grosse maladie. Mais être toujours furieux ou malade, c'est une triste position à vingt-cinq ans. La méditation arrive donc après la rage, et après la méditation viennent la santé et le sens commun, Léopold se décide à être raisonnable, mais c'est encore par vengeance: il veut qu'Amélie ait la preuve qu'elle ne lui a rien pris en lui prenant les millions de l'oncle, et qu'il sait fort bien s'en passer.

Il étudie le droit et devient un avocat distingué; cela s'appelle se venger noblement, et vous conviendrez que cette vengeance vaut un peu mieux que la première, qui consistait à se ruiner et à se déshonorer.

On sait le procédé de Marivaux, et de M. Scribe après lui; M. Scribe et Marivaux ne mettent les gens aux prises et ne les font se haïr d'abord, que pour les faire s'adorer ensuite; telle est la conclusion de la guerre de Léopold de Wurtzbourg contre Amélie de Moldaw.

En retrouvant Amélie, Léopold est tout inquiet d'éprouver je ne sais quelle espèce d'émotion qui n'est plus tout à fait son antipathie d'autrefois. Cependant il résiste, et veut lutter encore; mais, à force de résister, les plus braves souvent succombent: c'est ce qui arrive à Léopold, surtout lorsque Amélie, convaincue de sa conversion, se dévoile à lui, et explique tout le secret île sa conduite; alors, en effet, dans cette femme qu'il a longtemps soupçonnée d'avidité, de mauvaise foi, et de pis encore, Léopold trouve une bonne et charmante fille, dévouée, désintéressée, vertueuse, qui a voulu le sauver de ses propres folies, et, le voyant complètement corrigé, lui restitue toute cette fortune dont il saura faire désormais un bon emploi. A quoi bon vous dire que Léopold, émerveillé, attendri, vaincu, tombe aux pieds d'Amélie, et que bientôt nous célébrerons les noces dans le château du vieux maréchal de Wurtzbourg? cela va de soi-même.

Quelques hors-d'œuvre d'un goût équivoque, des développements excessifs au début de la comédie, certains mots et certains détails manquant d'une suffisante délicatesse, avaient causé, le premier jour, certains petits désagréments à la Tutrice mais MM. Scribe et Duport ont, dès le lendemain, remédié au mal, et l'ouvrage, sans être un des plus heureux et des plus spirituels du fécond et habile auteur, se fait écouter maintenant sans obstacle et même avec plaisir. Il est agréablement joué par mademoiselle Plessis, Provost, et mademoiselle Brohan.

--Le Gymnase, veuf du Bouffé, a songé tout aussitôt à le remplacer. Le jour même où Bouffé faisait, au théâtre des Variétés, une triomphante entrée, M. Delmas s'essayait au Gymnase dans un rôle destiné primitivement au célèbre comédien. M. Delmas a réussi; c'est un acteur exercé, et qui il manque un peu de distinction, mais qui a du métier, de la verve, de l'intelligence, de la chaleur, C'est déjà beaucoup, et, avec cette première mise de fonds, on peut faire son chemin.

D'ailleurs, il. Delmas n'avait pas précisément besoin, cette fois, des belles manières d'un homme comme il faut; il a débuté par le rôle d'un tambour. Or, ce tambour s'appelle Daniel; il est brave, il est sensible: figurez-vous le tambour modèle. Sa bravoure, Daniel l'a montrée souvent, sur les champs de bataille, et dernièrement en Afrique, au col de Mouzaia; quant à sa sensibilité, voici à quoi il l'emploie:

Tout tambour qu'il est, Daniel est le père d'une charmante fille.--Et la mère, une vivandière?--Non pas, morbleu! la mère est une marquise.--Comment cela se peut-il?--Pardon; mais l'histoire serait trop longue à vous conter.

Or, cette fille charmante, Daniel veille sur elle et revient tout exprès d'Afrique pour faire son bonheur. Vous comprenez bien qu'il n'use pas lui dire qu'il est son père, un simple tambour! mais il fait mieux: il l'arrache à l'inimitié d'une méchante famille qui en veut à son bien, et lui donne pour mari, à la place d'un homme qu'elle hait, un joli petit comte qu'elle aime; après quoi il reprend son tambour, fait un roulement et retourne en Afrique, la larme à l'œil, mais sans avoir dit son secret.

La pièce, l'auteur M. Auvray, Delmas le débutant, et mademoiselle Rose-Chéri, ont réussi avec accompagnement de bravos et de larmes.