Les Petits Bonheurs du Jour de l'An.

L'année finit. L'année renaît; tandis que la pauvre décrépite disparaît, comme dirait le Constitutionnel, dans l'abîme du passé la jeune année se montre souriante et parée; elle n'a pas vingt-quatre heures qu'elle est déjà grande demoiselle; il n'est pas besoin de songer à lui nommer un tuteur; un régent ne lui est pas nécessaire, et, dès sa première heure, elle est en pleine majorité; personne n'est obligé de l'appeler l'innocente Isabelle.

Au point du jour, le règne de la nouvelle année commence; son royaume est immense; il est si grand, si grand, et s'étend si loin, si loin, qu'il faudrait je ne sais combien de mètres de ruban rose pour en faire le tour: c'est, à proprement parler, l'empire universel que de très-grands conquérants ont tenté sans pouvoir y parvenir. La nouvelle année n'a pas besoin de faire autant de bruit que ces terribles fiers à bras pour établir sa domination: cela lui vient de soi-même.

Les nouveaux règnes et les avènements sont tout sucre et tout miel; le souverain est toujours charmant, le peuple (le bonhomme!) toujours content; on se passe et l'on se repasse des douceurs et des promesses; il n'est pas jusqu'au féroce Néron, il n'est pas jusqu'au méchant Christiern, qui n'aient eu plusieurs quarts d'heure d'amabilité au début de leur souveraineté.--Je ne suis pas fâché de vous glisser ce petit trait d'érudition en passant.

Mais la nouvelle année se distingue, entre toutes les reines et tous les rois frais éclos, par une grâce, une munificence, une affabilité qui n'ont pas d'égides. D'abord, elle n'est pas fière du tout; elle a des caresses, et des baisers, et des poignées de main pour tout le momie, du plus petit au plus grand; et puis, voyez là! contemplez en face cette excellente et très-aimable, majesté. Son sourcil, tant s'en faut, n'est point capable de faire trembler le monde comme celui de feu Jupiter; elle ne marche pas escortée de gardes farouches, et ne déguise pas sa personne sous un tas de crachats, de rubans et de croix. Oh! qu'elle est meilleure fille et bien plus philosophe que cela!

La bonne reine s'habille à la légère, taille souple et fin corsage; à gauche, du côté du cœur, elle porte un cornet de bonbons: c'est son cordon de la Légion-d'Honneur; Marquis, son grand-chancelier, l'en a décoré de sa propre main. Les deux bras étendus sur son peuple, elle laisse tomber une pluie de soieries et de douceurs. Cela fait venir l'eau à la bouche! Sa robe ample et flottante est brodée de boîtes pleines de chatteries. Le premier ministre de la nouvelle année, son président du conseil a toujours été un confiseur.

Au fronton de son palais, elle a fait inscrire ces mots pleins de sagesse: Aux petits bonheurs; et sur son caisson elle porte, cette devise inscrite: Sinite parvulos venire ad me; laissez venir à moi les petits garçons et les petites filles.

Vous voyez que les petits ne se font pas prier, ils accourent en foule: à la bonne heure! voilà une nation agréable; jamais reine, jamais roi, jamais empereur eût-il de plus charmants sujets; tresses blondes, petites tailles mignonnes, fin sourire, voilà pour le féminin; le sexe masculin est rond, dodu, de belle humeur; je vous recommande particulièrement ce jeune homme en robe, chaussé de brodequins écossais et coiffé d'un chapeau à la Henri IV, un panache flottant. Certainement, ce monsieur doit être un des citoyens les plus distingués du royaume de la nouvelle année.

Comme la joie éclate de tous côtés! Ce que c'est que de nourrir son peuple de dragées! Soyez, sur, ô roi, que le moyen est bon pour obtenir des enthousiasmes difficiles à décrire, et prenez exemple, croyez-moi, sur le tableau touchant que vous offre cette reine assiégée par l'amour de ses sujets, qu'elle bourre de pastilles et de confitures. Les uns joignent les mains pour l'adorer, les autres grimpent, dans leur joie, jusque sur les marches du trône; celui-ci, ne pouvant se contenir, bat du tambour; celui-là croque un bonbon! et là-haut,--ô spectacle digne de mémoire!--un citoyen de six mois reconnaissant qu'il était trop en bas âge pour marcher, s'est fait porter des bras de la nourrice aux pieds de sa souveraine, pour tâcher d'attraper un sucre d'orge. Il n'y a de pareils exemples de patriotisme qu'à Rome ou à Sparte!

La nouvelle année les reçoit pêle-mêle dans son palais royal. Ce palais, d'une architecture remarquable, n'a certes pas son pareil. Vous connaissez, le château de Joux, en Franche-Comté; celui-ci s'appelle le château de Joujoux, ce qui ferait soupçonner que les deux châteaux ne sont pas éloignes d'être proches parents. Mais il n'en est rien: Joux est armé de forts et de bastions; Joujoux n'est pas le moins du monde partisan des fortifications. «Au petit bonheur,» dit-il, sans s'inquiéter davantage.

On songe à jouer, en effet, dans le palais de la nouvelle année, et non point à se battre; on songe à être heureux, et heureux comme des enfants, ce qui est le nec plus ultra du bonheur.--Allons, mes chers petits, quel petit bonheur choisirez-vous?--Moi, je veux cette poupée, dit la petite fille à la voix flûtée.--Et moi ce polichinelle, répond mon gros citoyen coiffé à la Henri IV.--Moi, ce soldat; moi, ce paillasse; moi, ce caniche; moi, ce tambour; moi, ce sabre; moi, tout! s'écrie le plus gourmand.--Celui-là ira loin et conquerra le monde quand il aura treize ans, s'il ne meurt pas à l'hôpital.

La nouvelle année ne s'épouvante pas de ces ambitions en bourrelets: on les contente avec si peu! et les petits bonheurs sont si faciles! Ce jeu de quilles va faire cent heureux; ces sabres de bois et ces pistolets de paille en feront deux cents; que de petits bonheurs il y a dans ces ménages de fer-blanc, dans ce poupard, dans ces moutons de carton, dans ces cerceaux! Les petits bonheurs que donneront ces soldats de plomb ne sauraient se décrire, et cette lanterne magique lâchera l'écluse des petits bonheurs!

Ils sortiront de ce beau petit palais de fées, le cœur joyeux, la joue rose, l'œil étincelant, chacun emportant son petit bonheur dans sa poche ou sous son bras! il puis, quelle joie au logis! comme on aimera sa poupée; comme on l'embrassera, comme on la dorlotera! comme on lui fera de jolies petites robes et de charmants petits bonnets! De quel cœur on sonnera de cette trompette et l'on battra de ce tambour! Quel roulement! Ah! Polichinelle, mon ami, que nous allons rire de la double bosse et de ton nez! Quelles bonnes petites dinettes nous ferons avec ce ménage! Et ce sabre, quelles estafilades! Et cette armée de bois, quelles batailles d'Austerlitz! Et cette lanterne magique, quelle Académie Royale de Musique! Et ce ballon, quelles courses et quels rires éclatants sur la pelouse!

Allez, mes enfants, soyez heureux! jouissez des biens que la nouvelle année vous envoie; roulez-vous sur ses présents, faites claquer son fout, et caracolez sur ses chevaux. Vous êtes dans la bonne veine; jamais vous n'aurez tant de bonheur.

Du jour, mes petits amis; toi, mon garçon, quand la barbe te sera venue; toi, ma fille, quand tu auras les vingt ans, vous courrez, après d'autres polichinelles et d'autres poupées; toi, tu voudras avoir un véritable ménage; toi, commander des soldats en chair et en os; il vous faudra peut-être des chevaux pur sang et de brillants équipages; et au lieu de vos dinettes un souper fin au Café de Paris! et au lieu de votre lanterne magique, une loge d'avant-scène à l'Opéra! et au lieu de vos jeux sur le gazon, des tapis de Sallandrouze! et au lieu de ce bon rire épanoui, des places et des croix! en un mot, ô mes enfants! vous courrez après ce qu'on appelle les grands bonheurs. Mais, hélas! vous deviendrez jaunes de vermeils que vous êtes, de joyeux vous serez maussades, et la crampe d'estomac, les maux de foie, l'hypochondrie remplaceront votre humeur folâtre.--Vous reconnaîtrez, alors que les plus grands bonheurs sont en effet les petits.

Palais de la Nouvelle Année.